Essai sur les mystiques du 14e siècle
Quand on étudie la marche de l’esprit humain dans son développement progressif, on découvre certaines lois providentielles qui règlent cette marche, et qui président à tous les phénomènes de la vie de l’humanité. L’une de ces lois, proclamée par l’h’istoire de tous les temps , veut que les mêmes causes produisent toujours des résultats identiques. Cette manière de voir-est loin d’enfermer l’humanité dans un cercle inflexible, où une fatale nécessité la retienne et l’enchatne; elle ne méconnaît pas la spontanéité de l’homme, ne détruit pas sa liberté; elle n’exclut pas cette idée de progrès qui, si elle n’était pas attestée par l’histoire, n’en serait pas moins un besoin de notre conscience. 'Fout s’explique par la loi que nous venons de poser, autant du moins que l’homme peut entrevoir les conseils de la Providence. Cette loi suprême ne souffre qu’une seule restriction , ou plutôt, pour la rendre encore plus éclatante, nous devons la compléter, en disant que si dans le cours des siècles le même fait revient une seconde fois , scs conséquences seront analogues à celles qu’il aura produites d’abord, avec la différence qu’il faut encore por-
ter en compte ]es progrès que l'esprit humain aura faits dans l’intervalle. Ainsi , chaque mouvement de l’humanité qui ressemble â uu mouvement antérieur, en diflère néanmoins par l'élément civilisateur nouvellement éclos qu’il porte en lui. On peut donc dire jusqu’à uu certain point que la marche de l’esprit humain est circulaire; mais ce mouvement est complexe, car nous le combinons avec un autre qui est progressif, de sorte que nous croyons avoir résolu le problème, en disant que l’humanité, bien loin de tourner éternellement dans un môme cercle, procède au contraire par cercles concentriques, qui vont en s'élargissant de plus en plus, et dont les limites sont au-delà de notre horizon.
L'histoire de la philosophie, c’est-à-dire des spéculations de l’homme sur Dieu , sur la création et sur sa propre nature , qui toutes découlent d’une spéculation primitive sur l’origine du bien et du mal dans le monde, cette histoire, disons-nous, parcourt ainsi différentes phases, qui, à des époques différentes, se reproduisent dans le même ordre. Car d’abord la réflexion de l’homme se porto sur le monde sensible qui l’entoure, et quand elle s’y arrête exclusivement, il en résulte les diverses formes du sensualisme. Plus tard elle se tourne vers les faits de la conscience, les idées lui apparaissent et elle néglige les phénomènes extérieurs ; do là un idéalisme plus ou moins développé. Bientôt cependant, quand elle revient sur elle-même et sur l’emploi légitime de ses forces , elle reconnaît l’insuffisance de ses deux premières manières de voir, et se sent entraînée au doute, au scepticisme. Mais le doute est trop pénible pour qu'elle puisse longtemps s'y tenir; il y a on elle un liesoin qui réclame impérieusement quelque ehose d'assuré et de primitif, que le doute ne puisse plus atteindre ; c’est là l’origine du mysticisme dans son sens le plus général. Cette série de systèmes se reproduit dès la plus haute antiquité; elle a traversé l’Asie en partant de l’Inde ; elle apparaît en Grèce , et après avoir parcouru le moyen âge , elle est revenue de nouveau dans les temps modernes, et nous assistons en ce moment aux com-
bats livrés par les trois premières doctrines ù la quatrième , qui essaie de s'élever à leur place Le règne, de l’une d’elles n'est jamais assez absolu pour que les autres soient tout-à-fuit proscrites et exclues; il y a au contraire une lutte continuelle , une réaction permanente , et dès que l’une semble un instant prédominer, son adversaire la plus opposée s’élève et lui conteste ses droits.
Ce que nous voyons dans la philosophie, nous le voyous également dans la théologie, et surtout dans les opinions qu’é dilTércntes époques on s'est formées de la religion chrétienne. Là aussi , nous assistons à la lutte incessante entre des systèmes contradictoires, dont la prédomination de l'un a toujours provoqué l’opposition d'un autre. Dans les premiers siècles, ce sont les disputes de l'orthodoxie naissante avec les nombreuses hérésies. Bientôt Augustin et Pélage se livrent le premier combat philosophique dans l’Ëglisc; c’est déjà un certain rationalisme aux prises avec un mysticisme fataliste; de cette grande querelle partent les directions diverses que la théologie a suivies dans tout le cours du moyen âge. Plus tard s’engagent des luttes plus vastes encore; la scolastique, prétendant expliquer les dogmes de l’Ëglise par sa dialectique raisonneuse, trouve un adversaire dans le mysticisme chrétien, que tous les esprits élevés, fatigués du vain bruit des écoles, et peu satisfaits de distinctions subtiles, acceptent avec empressement comme une espèce de gnose supérieure. Après la réformation, quand un dogmatisme sec et aride aura remplacé la scolastique, la tendance contraire sc fera jour de nouveau sous la forme du piétisme de Spener. De nos jours la même chose a lieu ; le rationalisme , poussé à l’excès , a dû nécessairement provoquer des réactions de la part des facultés de l'àmc qu’il négligeait , et le mysticisme s’est encore éveillé pour sauver, comme il dit, la foi et le sentiment. Les tendances religieuses et les luttes théologiques de notre époque ne sont donc pas sans cause, et tout-à-fait inouïes dans
1 Couiin, Court dt Vhittoirt do ta phUotophit; 1810; t. I, p. 139 el suir.
l’histoire; elles s’expliquent par la disposition générale des esprits, et elles ont leur tj'pe dans les grands combats livrés d la scolastique du moyen âge par le mysticisme de cette période. Comme alors , le véritable caractère de la religion a été méconnu , et on n’a su donncrâ l’âme qui désirait Dieu, que des abstractions ou des syllogismes. Comme alors, les esprits ont été froissés par de grandes calamités publiques, qui leur ont dévoilé le spectacle de toutes les misères et de toutes les vanités de ce monde. Comme alors, les peuples ont été entraînés d’égarement en égaren>ent ; dans le moyen âge, c’était la superstition qui les tenait sous son joug, et aujourd’hui, du moins en beaucoup d’endroits, c’est, outre la superstition, l’oubli de Dieu ; ces deux erreurs se touchent de près , car comme dit Clément d’Alexandrie, l’impiété et la superstition sont les deux extrêmes de l’ignorance des choses divines.
C’est en France et en Allemagne surtout , que les symptômes de cet état sont le plus fortement prononcés, et que la réaction commence à devenir de plus en plus manifeste. Dans notre patrie, nous n’avons pas besoin d’aller bien loin pour découvrir les causes de cette aversion pour Dieu; ces causes sont la philosophie du dernier siècle et l’anarchie révolutionnaire, auxquelles il faut ajouter peutêtre les projets rétrogrades de l’obscurantisme de la restauration. Mais il est un fait incontestable, c’est que les sociétés, pas plus que les individus, ne peuvent à la longue se passer de Dieu , et quelque effort que l’on fasse pour elfacer ce nom du cœur de l’homme , il y demeurera inscrit en caractères indélébiles. Nous voyons donc que depuis quelques années , un nouveau besoin se manifeste en France ; les yeux des penseurs sont tournés vers la religion, et toutes leurs méditations y aboutissent. Le matérialisme perd de jour en jour de ses partisans, et comme dans le siècle dernier le bon ton exigeait qu’on se raillât des choses divines , il veut à présent qu’on se dise religieux. Mais ce besoin est encore v<ague et indécis ; comme un voyageur, dont le navire a perdu sa route sur l’immensité de l’océan.
aborde à la première terre qu’il rencontre , croyant avoir atteint le terme de sa course; notre patrie s’est égarée dans un vaste champ de spéculations et d’erreurs , et les esprits avides de religion abordent pleins d’espoir à chaque nouveau système qu’on leur présente. C'est ainsi que déjà sous la restauration l’école théologiquc de MM. de Donald, de Maistre et de La Mennais a essayé de rétablir la religion ; c’est ainsi que dans les six années qui viennent de s’écouler, nous avons vu naître et mourir tant de doctrines se proclamant des révélations pour le salut des hommes ; elles étaient toutes plus ou moins mystiques , puisqu'elles étaient les résultats de spéculations incomplètes, et les expressions de sentimens et de besoins encore peu réfléchis. Tous ces systèmes élaborés par des hommes de talent que travaillait le désir de la foi, sont en général des espèces de syncrétisme mystique, quichez les uns suit sa pente naturelle pour se perdre dans le panthéisme , et qui chez d’autres se cramponne encore à l’édiflee catholique. Car, qu’cst-cc que le saint-simonisme, sinon une doctrine absolument panthéiste? que veut dire ce mysticisme de l’infini, dans lequel M. Lcrminior veut fondre le piétisme protestant et le mysticisme de l'école de Munich, si ce n’est que le professeur du collège de France sent Tinsuflisancc de la philosophie et le besoin de la foi, mais qu’il se trompe encore sur la portée de ses expressions? Et d'un autre côté, cet obscur républicanisme mystique de MM. Bûchez et Roux , par lequel ils veulent réformer le catholicisme et reconstruire la société moderne, est-il autre chose qu'un syncrétisme très-éloigné de la religion catholique , et ne prenant cette forme que parce qu'il n’ose pas rompre avec l’ancien culte ? Et tous ces hommes supérieurs qui, poussés par le même besoin, et effrayés de la puissance destructive du raisonnement , placent leur foi sous l’autorité de l’Eglise , que font-ils autre chose que de cacher ainsi leur vague mysticisme, et de s’abuser eux-mêmes sur leur tendance panthéiste? Et n’avons-nous pas des témoins de tout cela jusque dans les romans de M. de Balzac , qui évoque l’ombre de Swedenborg et conduit scs
(«cleurs devant les abîmes les plus profonds de ses théories ? Dans notre propre communion enfin , les progrès du méthodisme ne nous ouvrent-ils pas les yeux sur les besoins de notre époque , et sur les devoirs que nous avons à remplir é l’égard de nos contemporains ?
Jetons encore un coup d’œil sur l’Allemagne , où le même esprit se prononce, seulement sous une forme plus scientifique et plus réfléchie. Dans ce pays se reproduit le même phénomène ; le mysticisme y succède également au scepticisme et au rationalisme exclusif. Car c’est une vérité que dès qu’on renferme la religion entre les bornes de la raison , le sentiment réagit aussitôt , et devient peu à peu aussi exclusif que cette dernière. En Allemagne, ce sont moins les malheurs de l'Etat qui ont poussé les penseurs à s’égarer dans les régions mystiques, quoique les guerres de Napoléon, et l’exaltation patriotique de i8i5 déçue par ceux qui en avaient profité, aient pu y contribuer leur part; mais la source du mysticisme allemand est d’un côté le naturalisme du dix-huitième siècle, et le rationalisme théologique allant jusqu'à dissoudre la religion en mythes et en abstractions; et de l’autre, la marche même de la philosophie depuis l'ichte. Nous ne voulons pas prétendre que le système critique porte déjà en lui les germes du mysticisme; Kant n’a fait qu’assigner des bornes à la raison , il a tout rattaché à des idées de devoir, et a proclamé le principe éminemment rationaliste , que la véracité de toute révélation doit être jugée d’après sa conformité avec la loi morale. La philosophie do Fichte est plus voisine du mysticisme; son idéalisme subjectif conduit sans peine à cette manière de voir; il trouve ridée de Dieu dans le fond même de notre nature , et en plaçant la félicité dans 1e renoncement à tout ce qui est divisé et variable, jMJur diriger notre amour vers cc qui est un et éternel, il a ouvert au mysticisme une large porte. Ccjiendant le véritable |ière de ce dernier dans l’Allemagne moderne, est Schelling. Fichte, tout en exaltant le moi, l’avait détruit en réalité; car tout moi, étant à l’égard du mien un non-moi, n’existe que dans mon idée. Schelling, pour
ériter cet écueil , a identifié le moi et le non-mm dans l'absolu, qui est Dieu. Notre moi n'exisic qu’autant qu’il est dans l'absolu; quant à celui-ci, nous ne le reconnaissons ni par des raisonnemens, ni par suite d'une conscience innée, mais uniquement au moyen d'une contemplation intellectuelle immédiate. Schciling nous transporte ainsi dès l’abord de son système dans les régions de l’infini ; on aperçoit facilement les nombreux points de contact qui doivent exister entre le mysticisme, et cette doctrine panthéiste de l’identité absolue.
Nous ne nous arrêterons pas plus long-temps à montrer la connexion entre la philosophie allemande et les tendances mystiques de ce pays ; nous laisserons de côté la théologie do Schleiermacher , qui , par son principe de la dépendance absolue et de la passivité avec laquelle nous devons uous soumettre à l'impulsion de la grâce, les favorise également^; nous ne nous occuperons pas davantage de l’école de Munich, représentée par Gœrrcs, Baader, llofi'mann, etc. Gela nous écarterait trop loin de notre hut , et il nous suffit d’avoir indiqué en général les causes qui ont enfanté le mysticisme moderne.
Avant tout il importe maintenant de se faire une idée claire et précise de ce système, de le poursuivre sous les différentes formes qu’il peut revêtir , et de voir où il conduit ses partisans. Ce n’est que par une pareille exposition que nous pourrons montrer ce qu'il y a de ^dangereux et de peu philosophique dans les efforts de ceux qui veulent le mettre à la place du Christianisme de l’Évangile. C’est aussi lé le seul moyen de prévenir des égarcmens semblables â ceux du moyen âge. Que si l’on nous observe que la civilisation de notre époque n'en permettra plus le retour , nous objecterons les paroles de Oœrres qui voudrait reconstruire les hauteurs d’où les mystiques anciens ont contemplé les profondeurs des deux spirituels , et replacer toutes nos sciences sous la tutelle du mysticisme, afin qu’il les ex-
3 C. F. Fnchs . Étudet »ur (o Ihiologû dovmafiyus de SeUeiermacher ; Strasbonrs , 1836; p. 67.
plique et les confirme’. Nous ne pouvons partager des vœux de ce genre ; car, bien que dans notre siècle la science sc soit matcrialisée complètement , ce n’est certes pas le mysticisme qui lui rendra une âme, lui qui change la chimie en alchymie, et qui convertit les astronomes en théosophes et en visionnaires.
Qu’est-cc doncquclc mysticisnae ? Les nombreuses définitions que les philosophes et les théologiens en ont données, prouvent combien il est peu aisé de s'en faire une notion exacte ; l’obscurité de la chose on elle-même est la cause de cette difficulté’. On a même fort souvent désigné par ce nom plusieurs manières de voir , plusieurs tendances, qui cependant sont loin de présenter les caractères distinctifs de ce système, si on peut appeler ainsi une série de faits de sentiment et d’expériences intérieures. Pour expliquer la véritable source et la nature essentielle du mysticisme , on s’est tantôt servi de l’étymologie du mot ; tantôt on a cru la trouver, en la cherchant dans l'histoire même de la philosophie. Hais de cette manière , on ne parvient qu’à une explication grammaticale, ou à une description plus ou moins complète de quelques faits extérieurs’. Le mysticisme ne vient pas de quelque chose d’étranger à notre être, il n’a pas sa racine hors de nous’; il l'a dans le fond même de notre na-
3 Gcerrci, xu Stuo^ herau»fefr«k«n tod Dirp«nbrok; Reifemb., 18S0; 9*,
p. LXXTm — LXXXl.
* 11 oxUle ftur le mvsUcUme UAO liUératuro fort abondante. On peut coosoUer aurloot,' outre quelque* article» dans des joornanx tbéolo^iques, les écrits sairana :
Borger, de Uy$tieieno. Uûg. eom. 18i0; 8”» trad. en illem. par Stance; Altona, 1896; 8". — Stance, ilbtr SsAictfrmerei, cAristl. MïytUe. u. /*rose/yl«nmaeAerey;Alt. , 1827;8°.— Friàche,2 YorUs. über MysUc. u. Piitiem.i Dalle, 1832; 8-’.— >1). t. Ccnlln, Aistor. BtUr. xur ErUieuter, der Begr. Pietitmut, Myetie. ti. Fana(.;Balborst, 1830; 8*. — Tb. Hiiener* wadel, Orotlo de tis qui M rsliyione ntmi'j esse , modumt*e eieedere dieuntur » mytticie , fatxaticieet pieUtUt; Bern, 18i7; 8\ — Y. Wessenber?, wbsr ScAiroarmarey ; Detlbr., 1833; 8*. — Ewald, Britfe über die alte *^yitik u. den neuen Jfyiticitmus ; Leipz,, 18ââ; 8*. — Grwellfder TfertA der Kyiftft; Merseb., 1822; 8".
^U. Schmid, der Jlfysl. des jtfiNe/aUers in sêiner EnUtehunysperiode i lesta, 1824; 8”, p. 4.
b Comme Ta prétendu Spieker, dans qdo disierUlloD, dber den Mytt., desstn Begr.', Urepr. «i. H'cftA; Herboro , 1815; 4*.
turc, il correspond à un des besoins les plus intimes de notre ûmc , et son apparition historique a sa base dans ce qu’il y a de plus saint et de plus profond dans l’homme. Il faut donc , pour nous en foire une idée aussi claire que possible , employer la science de l'àmc , la psychologie, et chercher en nous-mêmes l’élément primitif d'un phénomène intellectuel, comparable é ces corps célestes éclairés d’un côté par la lumière du soleil , et projetant derrière eux des ombres immenses.
Des que notre esprit s’élève à une réflexion continue, deux mondes s’ouvrent devant lui, l’un borné et fini, l’autre infini et sans bornes; l’un, comprenant les choses extérieures, les réalités sensibles; l’autre, ce qui est au-dessus des sens, et ce qui n’appartient qu’à l’idée. Dans le premier de ces mondes tout nous apparaît comme accidentel, relatif, divisé, multiple, tandis que dans l’autre nous découvrons les idées de l’absolu, de la liberté , de l’unité. L’un, c’est l’univers; l’autre nous fait monter à Dieu. Ce qui est absolu et éternel ne saurait jamais devenir un objet de notre expérience immédiate ; il ne nous apparaît qu’idécllemcnt daus la nature. Il est donc hors du domaine de la science; celle-ci ne se rapporte qu’aux choses sensibles qui nous entourent, et la raison est obligée, sous peine de renoncer à scs prérogatives , de reconnaître elle-même cette barrière infranchissable. Les idées , qui sont au-dclé de cette limite, . ne viennent à notre connaissance que par des pressentimens, auxquels s’ajoutent plus tard les abstractions de la raison et les spéculations de l’intelligence. Car la raison , quand elle a senti le besoin d’une unité suprême, s’aperçoit que tout ce qui n’est pas cette unité, ne peut être qu’accidentel et contingent. Elle place donc au-dessus de la science, dont la valeur objective n’est jamais parfaite, la croyance aux idées, dont la source est dans le sentiment; celui-ci prrtsenl les choses divines et éternelles , tant dans la nature extérieure que dans les faits de notre propre conscience ; le monde entier devient de cette manière une image, un type de l'infini, un miroir, souvent
obscur il est vrai , dans lequel nous apercevons ce qui est un et éternel. Cet inGni, ne pouvant pas devenir un objet de notre savoir, de notre intuition immédiate, nous devons l'embrasser par la foi, qui n’a de prix que par le sentiment qui la soutient et la fortifie. Notre iavoir ne s'étend donc qu’à ce qui nous apparaît dans le temps et ‘ dans l’espace, aux formes extérieures des choses finies, dont l'essence réelle nous demeure perpétuellement cachée. Nous tavom par le moyen de l'intuition et du raisonnement ; nous croyom à l’infini , au parfait, par les idées; et par le sentiment, nous pressentons ces idées dans les phénomènes de la nature.
L’homme, chez lequel le savoir, la foi , et le pressentiment se pénétreraient réciproquement et se développeraient d’une manière harmonique, serait un modèle de l’humanité; mais de pareils hommes sont rares. Car dès les premiers pas que fait la réflexion, dès qu'elle voit s’ouvrir devant elle les deux mondes du fini et de l'infini , elle recule effrayée devant les mystérieux abîmes au bord desquels elle est conduite, et une grande lutte s’engage alors dans le cœur de l’homme. Il a l'idée de la perfection et de la durée, et tout ce qu’il voit lui semble imparfait et périssable; il a l’idée de l’uuité, et le monde ne lui montre que la variété et la division; il a l'idée de la liberté, et partout une inflexible nécessité l’arrête et le subjugue; il a un désir des choses divines , et la matière le retient sur la terre dont il essaie en vain de se détacher; pendant toute sa vie il désire ainsi , et cherche vainement sa satisfaction en lui-même et dans ce qui l’entoure; ce qu’il cherche est néanmoins hors de lui, mais il n'en voit que çà et là quelques reflets.
Voilà donc l'harmonie de nos facultés interrompue et troublée ; la guerre est déclarée entre ce que nous désirons et ce que nous voyons ; l'idée et la nature sont opposées l’une à l’autre, et le fini et l'infini se livrent dans l'âme des combats douloureux. Cet état de doute et d’incertitude est ce qu’il y a de plus accablant pour l’homme ; il est rare aussi qu’il puisse durer long-temps. Mais comment alors sortir
de ces labyrinthes ? Plusieurs issues se montrent à lame inquiète; d’un côté elle nie les idées et les choses divines, et se perd dans les déserts du matérialisme et de l’athéisme ; de l’autre côté, mécontente de ses bornes, elle les franchit d’un l>ond téméraire, nie le monde extérieur, et devient idéaliste et panthéiste. Cependant elle peut aussi rentrer en elle-même , et refuser à sa pro[>re raison tout pouvoir de s’occuper de ces matières ; dans ce cas elle érige le doute en système, et la conséquence en est le scepticisme ; si elle ne refuse à la raison pas seulement le pouvoir, mais aussi le droit de s’enquérir de ce qui est au-dessus d’elle, elle est à la porte du mysticisme. Car alors il ne lui suffit plus de croire, la foi ne la satisfait pas , elle veut avoir une fciencf, une expérience de ce qui pourtant ne peut jamais descendre dans cette sphère si bornée. C'est là le caractère essentiel du mysticisme , et nous pouvons dire dès à présent qu'il consiste dans la prétention à une expérience intérieure immédiate, de ce qui est infini et éternel, en un mot de Dieu^. Il est donc éminemment incomplet; au lieu de rétablir l’harmonie dans l’àme, il aggrandit la scission, en renonçant volontairement à l’usage légitime d’une faculté que Dieu nous a donnée pour servir aux autres de règle et de guide. Comme il ne trouve que ce moyen pour apaiser la lutte entre le réel et l’idéal , entre la raison et le sentiment , entre la science et la foi, il se fondera surtout sur le sentiment, dont il exaltera la puissance; il mêlera la science et la foi, et comme il veut sentir et voir Dieu intérieurement , il s’adressera à l’imagination pour qu’elle lui fournisse des formes et des symboles, qu’il ne tardera pas à confondre
^ Pirmi 1 m DombreuMt déflnilioDS do mytüeitme qae nous aToiu recoeiUic*, nous nous sonunof arrêté à colle du D' Lieboer, parce qu'elle nous semble être 1a plus exacte, et qu'elle exprime parfaitemeut notre opinion* Ce savant dit dans son livre : ffugo v. S. Victor, und die theologischcH RicMunçtn uincr Zeil; Leipx. , 1S33; 9*, p. Afyilicisnittj bssCsAt efpsnU^cA <m Btrobxiehên der Ide$ (de» Evigen, Catüiehen) in die innere Satur umt Erfakmng. » Cette défloition est pen différente de celle de Sebmid, 1. c., p. S3: «éfpsf.iir die dwrck VorHemeSen de» Gefühl» in der Religion erieugte Meinung, dan mon auf (etdenilieAem Wege lu einer unmiciefboren Yerbindvng mil der CottéefI yelanpen tonne. »
avec les idées mûmes qu’ils lui représentent. L’imagination et le sentiment seront donc toujours , sous quelque forme qu’il se présente dans l’histoire, ses principaux et même ses uniques organes.
Si on dit que le mysticisme n’est que la religion du sentiment , on se trompe; car une religion qui n’est pas basée sur le sentiment, n’est qu’un vain formalisme , une scolastique inanimée. Si on le décrit comme un ]>enchant exclusif à tout ce qui est mystérieux , cette définition est également incomplète; car, dans ce cas, la magie, la theurgic avec toutes leurs superstitions, n'en différeraieut pas. Il est vrai que les mystères sont les objets de prédilection des mystiques, mais ils n'en réclament qu’une intuition intérieure, tout en admettant que ce soient des choses incompréhensibles et secrètes. Toute religion a scs mystères ; si ou nie cette proposition , il faut aussi nier que la création , que la vie tant animale que végétale, que tout enfin ce que nous voyons, soient des mystères inexplicables ; et personne, ce nous semble , n’aura la hardiesse de vouloir résoudre ces éternels problèmes. ISous reconnaissons qu’il y a des mystères dans notre religion, c’est-à-dire, des doctrines dont la vérité est incontestable, mais qui néanmoins sout absolument au-dessus des bornes de notre raison Nous nous abstenons de scruter ces choses; ceux qui veulent les soumettre à l'analyse de leur dialectique , ou même les rejeter comme des mythes et des inventions humaines, sont aussi loin de la véritable religion que les mystiques qui les admettent de primeabord, qui veulent les voir et les sentir, et qui, non contens des mystères attachés nécessairement à la révélation, en inventent encore de nouveaux.
Le mysticisme, consistant à faire descendre Dieu dans le cercle de l’expérience intérieure, aspire à l’union avec lui par l’amour. Si c’était là son unique but , certes il ne serait rien moins que répréhensible; car le christianisme le plus pur n’a pas d’autre objet qu’une
0 AmmoD, For^iidwfiq d«i Cftrii<«n4A. lur WêUrtlig,: Leipi., 1833 ; 8*» pari. 1» p. 78.
union de ce genre. Mais l'union du chrétien avec Dieu part d’une âme harmoniquement développée j elle est le résultat de l'accord le plus parfait de toutes les facultés; elle ne saurait donc être autre chose qu’une entière conformité de notre volonté avec la volonté divine, une union spirituelle par la foi et la charité. Pourtant ce n’est pas là ce qui peut satisfaire l’âme mystique. Lorsque l’accord de la foi et du savoir, qui seul fait notre paix ici bas, est troublé , et que la soif de science , entretenue par le sentiment , a dégénéré en mysticisme et croit avoir trouvé l’infini , l’amour suit la meme voie , et désire d’entrer avec cet infini dans l'union la plus intime. Comme il est de tous les sentimens celui qui a le plus de puissance et d’intensité, il en résulte que lorsqu'il est dirigé vers ce qui est au-dessus de lui, vers Dieu , il ne cesse de désirer et de s’exalter , et s’embrase de plus en plus pour parvenir au mariage mystique du fini et de l'infini. 11 veut recevoir en Ini-inéme , en son moi créé et borné , l’essence incréée et sans bornes de l’Être éternel ; il veut s’assimiler à Dieu, et s’absorber dans sa nature; et, peu satisfait d’une union morale et intellectuelle, il attend que le Créateur s’unisse à la créature, et que la matière cllc-méme soit ainsi saturée de Dieu , en quelque sorte transformée en lui , déifiée.
On ne peut nier que ce désir de s’unir aussi étroitement avec Dieu , n’ait sa racine dans un vague pressentiment de notre origine et de notre destination ; mais ce désir s’égare , quand il s’imagine que notre ailinité avec Dieu est physique et matérielle , et qu'il est possible d’y parvenir déjà dans celte vie. Il y a même beaucoup de vérité dans ce que les mystiques enseignent sur l'amour de l’homme envers son Créateur; ils veulent, du moins les plus purs d’entre eux, comme Fénélon, que cet amour soit parfait et désintéressé, qu’on n’aime Dieu que pour lui-mème , et non pas pour obtenir de lui une grâce quelconque; cet amour, disent-ils, est d’autant plus pur et plus saint, que l’âme s’oublie davantage et se perd dans l’essence divine ; il ne devrait pas même diminuer, si Dieu se détournait de l’âme qui le
cherche et la livrait à la misère la plus alTrcusc; une âme aimante su|>porterait même l’cpfer, ou plutôt l'enfer n’cxistcrail pas pour elle; car, comme dit Sainte-Thérèse, l’enfer n’est que là où l’on n’aime pas. Certes, un pareil amour serait une chose belle et touchante, et il est certain qu’il est dépouillé de son véritable caractère quand il est égoïste et qu'il aime sans dévoûment, uniquement pour sa jouissance personnelle ; mais il n’en est pas moins vrai que cet amour mystique est incompatible, tant avec les préceptes de rËvangile , qu'avec les facultés de notre nature*. Les mystiques eux-raémes , dans l’essor le plus sublime de leur imagination, dans l’extase la plus >
profonde , dis<?nt tous que cet état où ils étaient parvenus à contempler Dieu face à face dans l’amour le plus pur, ne peut durer que peu d’instans, et qu’il est suivi d’un aliattcmciit général et d’une amère tristesse. La cause de ce malaise est la présence du corps, qui empêche râme de prendre son vol aussi haut qu’elle le voudrait. Il faut donc , par suite de cette lutte entre l’esprit et la matière, entre l’infini et le fini , que ce dernier soit subjugué, afin que Dieu , en descendant dans l'âme, la trouve plus dégagé'cdc toute souillure, et que Tâine elle-même puisse plus librement contempler et sentir la présence divine. Et, comme la nature humaine s’oppose à cet assujettissement , on SC persuade qu’on ne peut j)as arriver par ses propres forces â la contemplation et à l’union avec Dieu , mais que pour cela il faut attendre le secours surnaturel de la grâce. De là, l'aversion des mystiques pour toute espèce d’activité, puisqu’elle pourrait gêner les opérations de l’Esprit-Saint; de là leur abnégation de toute volonté propre, leur attitude passive à l’égard de Dieu et du monde, et leur grand principe qu’il faut attendre et souffrir Dieu, et le laisser faire en toute occasion ; de là encore leurs efforts pour dompter et mortifier la chair , leurs macérations de tout genre.
Notre intention n’est pas de donner ici une théorie détaillée du
s Eeinlurd, cSrttU. Moral/ Beotl., 1813; 8-, U II, p. M.
ntysticismc ; dans la suite de notre travail , quand nous exposerons les doctrines des diflTérens mystiques du quatorzième siècle, nous aurons l'occasion de compléter ce que nous n’allons qu’indiquer ici. Bien que les auteurs mystiques diflèrent souvent dans leurs vues , nous pouvons cependant résumer en très-peu de mots les principaux points de leur doctrine; ce résumé ne sera en même temps qu’une conséquence de la rapide déduction psychologique que nous avons donnée de l’idée du mysticisme. Selon ces auteurs, la perfection de l’homme consiste dans l’union avec Dieu. Son bien suprême est de se perdre dans l’essence de la divinité. Il n'arrive à cette perfection que par la foi et l’amour; cet amour doit être une abnégation complète de la volonté , un asservissement total du moi ; l’homme n’y parvient pas par lui-méme, mais par une gntee secrète et immédiate de Dieu. Cette grâce ne s’acquiert pas par l’activité d’une vie pratique, mais par un silence et un recueillement absolus, troublés par tout ce qui est hors de nous, favorisés au contraire par la mortification du corps et l’éloignement de tout ce qui est sensible et matériel.
Si aujourd’hui il est rare de trouver un homme qui veuille réaliser V ces principes , c’est que les apôtres modernes du mysticisme prennent le change sur les résultats inévitables de leur doctrine , ou ne sont pas conséquens eux-mémes avec leurs opinions. Cependant il est vrai que leurs paroles trouvent beaucoup d’écho, surtout en France ; les consciences flottantes cherchent à retourner vers Dieu ; on se sent encore repoussé de l’Evangile, puisqu’on ne se donne pas la peine de le comprendre; on est donc attiré vers tout ce qui peut satisfaire le besoin de l’infini , et on s’approche avidement du mysticisme qui s’annonce, d’un côté, comme le dernier mot de toute philosophie, et de l’autre , comme l’expression la plus parfaite de la religion chrétienne. Si ceux de nos contemporains qui tournent leurs yeux vers cette doctrine , comme vers une étoile capable d’éclairer leurs ténèbres, savaient où elle les mène, nous ne doutons pas
qu’aussitôt ils n« se détournassent de cet astre trompeur , qui après tout n’est qu'un météore errant dans les espaces , et se dissolvant trop souvent en fumée ; ils chercheraient ailleurs la lumière qui doit guider leur route. Mois d'où vient donc que ce mysticisme trouve tant de partisans? C'est que réellement il parle au nom du sentiment, trop long-temps comprimé par le matérialisme, et également méconnu par le système éclectique ; c'est qu’il s’adresse à ce qu’il y a de plus intime et de plus sacré dans l’homme; c’est que tous les esprits vraiment religieux ont une secrète tendance vers ces régions mystiques, où le monde disparaît avec ses misères, et où l’âme est seule avec son Créateur ; c’est enfin parce qu’il correspond à un profond besoin de notre nature, et qu'il a sa racine dans les replis les plus cachés de notre cœur. Mais souvent il arrive que ce qui commence bien finit mal, et le mysticisme, dont la source première est si pure et si limpide, ne tarde pas à se troubler et â mener aux extravagances les plus étranges et aux plus tristes folies. Car, comme nous l’avons fait observer déjà , il rompt l’harmonie de nos facultés , en ne se fondant que sur le sentiment et l’imagination, à l’exclusion de toutes les autres forces de notre âme. C’est là son caractère le plus général; cependant il se prononce diversement , selon les dilTérentes individualités de ses sectateurs, et selon que chez ceux -ci l'un ou l’autre de ses organes prédomine”’. On peut donc en distinguer plusieurs formes, qui d’ailleurs se rencontrent toutes dans l'uniformité du but, qui est l’union avec Dieu, et dans celle des moyens, qui sont la passivité du sentiment et l’intuition immédiate au moyen de l’imagination. Quoique la raison suit presque toujours un objet de haine pour le mystique , il peut arriver que par un reste de respect pour la dignité humaine , il essaie de l’allier avec scs théories , afin qu’elle lui prête une forme et une méthode; chose qui s’est vue chez plusieurs mystiques scolastiques du moyen âge.
Borger, (rad. par SlaDge, p. 9. — Sohmid, 1. e.» p* 90.
Noua croyons pouvoir ranger tous les mystiques en deux classes, dont l’une comprend ceux qui sentent Dieu , et l’autre ceux qui le voient.
I* Mysticisme où prédomine le sentiment; on peut l’appeler ftralique, puisque l’âme ne se contente pas d’une contemplation de Dieu, mais qu’elle veut le sentir, recevoir de lui des impressions immé^ diates, le toucher en quelque sorte; cllcveut attirer en elle-même l'absolu , l’incompréhensible , et désire que celui , dont nous ne pouvons nous approcher que par la foi , devienne pour elle l’objet d'une expérience certaine et irrécusable. Quand sur l’échelle de l'amour elle est montée au dernier degré de l’extase , où elle croit sentir la présence de son céleste fiancé, clic est arrivée au comble de toutes les jouissances , et elle ne sent pas seulement son Dieu , elle en jouit aussi; elle s'abandonne à lui, pour qu’il la pénètre et se l'identifie; elle souffre toutes ses influences, et craint de lui résister par la moindre activité; de là ce recueillement intérieur, ce retour dans les dernières profondeurs de l’âme , cette attente passive de l’arrivée du Seigneur, cette complète destruction du moi, menant peu à peu au quiétisme, et se perdant finalement dans les abîmes ténébreux du nihilisme le plus absolu. Tel est surtout le mysticisme des femmes. Comme tous ces sentimens sont vagues et confus, et que les extases mystiques consistent dans la suppression de la raison , il en résulte que lorsqu’on veut les retracer à d’autres , on manque de paroles , et qu’on devient obscur et inintelligible.
a’ Mysticisme où prédomine l’imagination , mysticisme théorique. Il aspire moins à une union sensible avec l'objet de son amour , qu’à une intuition immédiate, à une contemplation réelle de l’invisible. Il se crée donc des types et des symboles , pour se représenter l’Ètre dont il est dit : Tu ne t’en feras point d'image. Il rentre également en lui-méme, ou plutôt il prétend sortir de lui-même, pu'isque les distractions du monde offusquent s#vue ; il ferme les yeux du corps , afin que scs yeux intellectuels puissent voir plus clairement, et
comme l'dme n’arrÎTe qo’arvec peine à cet état de simplicité et de silence, où rien ne la remplit plus que l’image de Dieu, il cherche des moyens artificiels pour la transporter à ce degré de ravissement, où Dieu se montre dans toute la nudité de son essence. C’est là le secret des intuitions des solitaires Hindous et des anciens Hésychiastes du mont Âthos. Quand l'âme mystique a réussi à se dégager de tout ce qui n'était pas Dieu en elle , celui-ci lui apparaît ; et nous entrons dans le domaine si fantastique des visions. Si nous demandons aux mystiques comment l’Être infini s’est montré à leur vue intérieure, ils nous répondront qu’il leur est apparu d'une manière ineffable , comme une lumière éblouissante, ou bien comme la nuit la plus obscure. Cependant ils entendent sa voix , ils lui parlent, et le Verbe intérieur leur découvre les secrets de l'avenir. Mais bientôt l’illumination surnaturelle cesse, et l’âme est remplie de ténèbres qui l’effraient et l’attristent. Ces illusions psychologiques sont une source do bonheur et de joie pour certaines âmes, qui, trompées par une ardente imagination, peuvent être convaincues de la réalité de leurs visions ; mais quelque lucides qu’aient été ces dernières, elles ne sont toujours que des faits individuels, et la lumière qui a jailli dans l’âme ravie, est incapable d’en éclairer d’autres.
Quand le visionnaire fait descendre Dieu en même temps dans la nature extérieure, pour qu’il lui explique les mystères de la création, ou lui procure des connaissances occultes , il devient théosophe, et s’engage dans tous les égaremens de la magie et de la théurgie.
Lorsqu’à ces états intellectuels se joint une grande force de volonté, une nouvelle et dangereuse illusion s’empare de l’âme du mystique. Il croit avoir renoncé à toute volonté propre , et s’imagine alors que tout ce que celle-ci lui dicte, est une inspiration divine , un ordre émané du Très-Haut. Arrivé à ce point, la contemplation intérieure, le doux recueillement, l’éloignement du monde ne sont plus ce qu’il recherche; il veut%gir, il veut imposer aux autres ce qu’il croit être la loi de Dieu; il se précipite au milieu des hommes,
et combat à outrance contre tous ceux qui s’opposent à ses erreurs. Il n’est plus seulement mystique, il est devenu fanatique; chez le premier tout est indme et ûlencieux , tandis que le second traduit son mysticisme en actions et souvent en crimes.
On a proposé encore d’autres distinctions des phénomènes mystiques; mais ils se laissent tous ranger dans l’une ou l’autre des deux classes que nous avons établies ". Quelles que soient d’ailleurs les formes dont cette tendance se revête, qu’elle soit philosophique ou religieuse, populaire ou spéculative, elle est dans tous les cas dangereuse et erronée. Le mysticisme n’est pas un état naturel à l’homme ; il faut y arriver par des moyens réprouvés parla religion , aussi bien que par notre propre nature. Il méconnaît la majesté de Dieu ; car quoi qu’il le fasse habiter dans une lumière inaccessible , il en fait un objet d’une expérience immédiate. Il méconnaît en même temps la nature de l’homme et le but de la vie; car il exige la mortification du corps, et, en plaçant le bonheur suprême dans le recueillement intérieur et l’abnégation absolue du moi, il détourne l’homme de la vie active, et l’isole au milieu de ses frères. Il méconnaît enfin les véritables rapports entre Dieu et nous ; car l’union physique qu’il prêche est incompatible avec la condition d’êtres créés et finis, et contraire à l’union morale et intellectuelle demandée par l’Évangile. Par le mysticisme le divin est matérialisé , l’invisible est profané , la religion ne réside plus que dans le sentiment et dans l'imagination; elle n’est plus la tendance harmonique de toutes nos forces vers l’autour de toutes choses ; elle n'éclaire plus noire intelligence et ne soutient plus notre vertu. Dieu est en tout, et tout est en Dieu ; voilà le dernier mot des mystiques ; et si , dans un autre sens , cette proposition est aussi le symbole de notre foi, nous repoussons les conséquences que le mysticisme en fait découler; car si nous sommes ainsi
<■ Llebner, 1. c., p. S3Sel idIt. Mjtticbme tcur, quand uua forln TOloult «al dominée pir le seDtimeDl; ni)^tUcifiiw contemplalif, quand il n'eel qu'intérieur; mjtticiiroe popu- Uire» ecientifique, «péculatif.
( ao )
absorbés en Dieu , et en rapport immédiat avec son esprit , nous n’avons plus connaissance des choses de ce monde que par une illumination divine ; la réalité de notre savoir est niée; nous voyons avec Malcbranchc toutes choses en Dieu; nous sommes déliés de l'obligation de nous servir de nos propres facultés, et notre liberté n'existe plus. Le mysticisme exige que nous prêtions une attention continue à ces influences supérieures , et enchaîne de cette manière l'usage raisonnable de nos moyens intellectuels. 11 supprime la raison , dont il franchit les bornes dans ses courses aventureuses; il dégage l'homme du devoir d’en respecter les lois , et le place sous l’empire capricieux et fantasque du sentiment et de llmagination abandonnés à eux-mêmes; il va jusqu'à interdire l'exercice de la pensée, de telle sorte que le moine Lopez s'est vanté de n’avoir rien pensé pendant trente-six ans. Le moi humain est ainsi anéanti, il périt dans l’essence divine, et la création de l’homme n’a plus aucun but, si ce n'est précisément, au dire des mystiques, cette annihilation absolue. On ne s'étonnera donc pas de leur mépris pour toute espèce de science , puisqu'ils ont en eux-mêmes la source des connaissances les plus sûres , révélées par des visions ; ces connaissances ne souffrent aucune contradiction, comme aussi elle ne sauraient être prouvées par aucun raisonnement ; car elles sont le résultat d’un sentiment ineffable et d’une intuition immédiate Ce sont là aussi leurs instrumens pour interpréter les Écritures; s’ils ne vont pas jusqu’à leur refuser toute valeur, ce qui peut arriver quelquefois, ils les regardent du moins comme une lettre morte, intelligible au seul sens intérieur illuminé par le Verbe; ce qui leur parait trop clair dans la bible , ils l’expliquent allégoriquement , et troublent de cette manière la source si pure de notre religion. De même qu’ils rejettent la science humaine , ils se croient aussi en droit de rejeter la vertu ordinaire , qui a sa règle dans la loi morale.
Ewald , Britft , etc. » p. 275.
Ib refusent à la raison le droit d’étre la législatrice de nos actions, et trouvent ailleurs la base de leur vertu enthousiaste. Non contens des moyens que l'Évangile nous offre pour nous rendre meilleurs, ils ont inventé ces innombrables exercices ascétiques , dont l’ensemble forme le code de leur morale , et par lesquels ils veulent parvenir à un but, que nul homme ne peut atteindre ici bas , à une entière impeccabilité
Pour passer de ces illusions et de ces erreurs à la superstition , le chemin n’est pas long ; dès que l'on sent et qu’on voit Dieu intérieurement, on est tout dbposé à le voir aussi dans la nature extérieure, et à y découvrir à chaque pas les traces de son action mystérieuse, ou de la présence des esprits célestes. D'un autre cété, le mysticisme peut s’allier facilement, et surtout chez des esprits spé- culatifs , avec certaines opinions philosophiques. La croyance que Dieu opère tout en nous , est soeur du fatalisme ; celle , que la matière empêche notre union avec Dieu , peut mener à l'adoption de deux principes opposés ; tandis que l’idée que Dieu seul a une existence réelle, que tout n’existe qu’en lui, est essentiellement panthéiste.
Maintenant on pensera peut-être que lès partisans du mysticisme ne peuvent être en général que des esprits bornés et incapables de réflexion, et qu’un système qui aboutit à tant d’erreurs, ne peut attirer que des hommes faibles et crédules. Cependant il n’en est pas toujours ainsi. Souvent, il est vrai, quand le mystique est peu éclairé, il s’enferme en lui-même et ne se nourrit que de vaincs illusions; dans sa foi égoïste , il méprise tous ceux qui ne partagent pas ses vues, et se plaît singulièrement dans son orgueilleuse mollesse, dans sa paresseuse ignorance; son âme est étroite et remplie de ténèbres, et il adore souvent comme divines, les images les plus sensuelles et les «Shimères les plus extravagantes. Mais quelquefois aussi nous ren-
■3 Reinhard . I. c. , II , »7 , iv, 16. 238.
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controDB des mystiques doux et aimables, dont les luttes intérieures sont apaisées , et qui planent avec sérénité au-dessus d’un monde qui ne les touche plus. C'est envisagé sous ce point de vue, comme dernier asile après les contradictions et les combats de la vie , que le mysticisme a eu de tout temps un puissant et mcrs'cillcux attrait pour les dmes nobles et pieuses, qui l’ont embrassé avec amour malgré scs nombreux défauts. Cor son but , l’union avec Dieu, est certes le but le plus sublime que l’homme puisse se proposer ; et on ne saurait nier que le mysticisme, quand il recommande l’abnégation de la volonté et le nmoiicement aux vanités du monde, ne s’adresse â un besoin secret de notre nature. 11 a surtout un charme irrésistible dans les temps de-calainité publique, quand les liens de la société sont rompus de toutes parts , et que l’anarchie on le despotisme accable les esprits; alors les âmes généreuses, blessées par le contact de tout ce mal qui les entoure, attristées par le mauvais succès de leurs efforts pour sauver la paix, et cherchant, après les orages de leur vie, un port pour y passer le reste de leurs jours, SC tournent parfois vers le mysticisme , et s’y réfugient comme dans un^ asile assuré. Fatigués du spectacle des misères humaines, ils SC disent dans l’amertunte de leur cœur, que le monde ne vaut pas la peine qu’on s'en occupe , et que la véritable sagesse consiste à fuir cet océan éternellement battu parles tempêtes, et à jeter son ancre dans les profondeurs immuables de l’Amour éternel. La corruption générale n’a plus de prise sur eux ; des hautes régions où ils sont arrivés, ils dédaignent de regarder à leurs pieds, et semlilal)les à ces anciens stoïques qui attendaient sans s’émouvoir l’écroulement du monde, ils demeurent impassibles et indifférens pour tout ce qui jadis les frappait. Leur fuite vers le mysticisme est un acte de désespoir, pour résoudre les contradictions de la vie , et pour trouver la paix de l’dme; c’est un dernier effort pour arriver d la grtnde synthèse de l’antagonisme entre l’infini et le fini, entre Dieu et le monde; c’est une ressource extrême pour monter directement à
Dieu , et pour recueillir des oonaolations dans l’ineffable intuition de ton esacDce.
Mais si des génies supérieurs ont pu trouver de la satisfaction dans ce système , est-ce à dire que tous les hommes doivent puiser à cette source? Si des caractères comme le chancelier Gerson, ont su éviter les écueils du mysticisme , et n’en ont pris que ce qu’il a de plus pur, est-ce lé une preuve en faveur de leur doctrine? Non, sans doute l Car, si eux-mêmes ont été inconséquens avec leurs principes, si leurs intentions ont été nobles et vertueuses , ceux qui n’avaient pas le cœur aussi haut placé, devaient les méconnaître, s'égarer dans la voie ouverte par eux , et tomber à la fin dans les abîmes aux bords desquels ils avaient eu assez de force pour s’arrêter. Les docteurs du mysticisme eux-mémes ont souvent tâché de lui poser des bornes ; Gerson et Fénélon en ont maintes fois blâmé les excès, et ont prétendu que les âmes fortes et pures en étaient seules dignes. Le mysticisme ne saurait donc en aucune manière devenir une loi générale pour l’humanité; car que serait-elle, si chacun de ses membres voulait s’isoler et rentrer en lui-méme , pour attendre des extases et des ravissemens? Et même dans les temps d'anarchie et d’oppression, les âmes qui cherchent leur refuge dans la résignation , ne sont que celles qui n’ont pas le courage nécessaire pour s'opposer à la perversité des hommes; ils préfèrent la fuite au combat, ^ndis que les caractères véritablement forts se jettent sans crainte dans la mélée, et luttent avec énergie contre la grandeur du mal. Tels ont été nos réformateurs. Lequel est plus divin, celui qui se retire de la foule profane, pour prier et pour éviter le contact des hommes , ou celui qui , plein de foi, agit et se pré-cipite dans la vie pour sauver ses frères? Il est beau sans doute de voir les héros de la vie intérieure , monter jusqu’à la source de l’Être, comme ces solitaires de l’Inde qui, dit-on, acquièrent par la contemplation une telle puissance que les sept mondes tourneraient en poussière au froncement de leurs sourcils; mais, — et nous nous souvenons ici des paroles d’un professeur cé-
lèbre", — il y a encore quelque chose de plus haut que de hriscr sept glohes , c'est de vivre au milieu des hommes , de les aimer et de n^ourir pour eux. La gloire de l’homme, c'est de se développer uniformément , comme toute cette magnifique création qui l'entoure ; c’est de veiller avec liberté sur les passions et les penchans qui pourraient troubler sa paix; c'est de posséder en toute patience son âme, selon une belle expression de Calvin; c'est d'agir et de lutter pour la vérité, d’aimer les hommes, et de s’élever à Dieu |>ar une intelligence éclairée et une volonté pure.
Le mysticisme est donc, tant dans son principe qui méconnaît la nature de Dieu , que dans ses conséquences , où il tue la pensée et anéantit le moi , une constante aberration de l’esprit humain , bien qu’il soit peut-être une des théories les plus profondes que celui-ci se soit formées. Jusque dans sa négation de la raison , il fait preuve d’une éclatante spontanéité , et à certaines époques il a porté de beaux fruits. Dans l’anarchie intellectuelle du moyen âge , où la religion était réduite à des formules et à des distinctions plus ou moins subtiles , où la morale ne consistait que dans l'observation de quelques n'^lcs extérieures, et où l'empire des sens prévalait en tout, le mysticisme a seul pu sauver le sentiment religieux. Nous ne pouvons qu'admirer ces caractères su))érieurs, chee lesquels le tumulte du dehors n’a pas étou||| la voix divine , et qui , repoussés par la corruption do leur époque , ont cherché leur ciel en eux-mémes , et ont brisé le pouvoir dcsscnsctde leur mauvaise eu pidité'^ C’est dansde pareilles crises que le mysticisme peut avoir une valeur ; mais cette valeur ne sera toujours que relative , et , nous le répétons , elle ne pourra jamais témoigner de l'excellence de tout le système. Toutefois , en rejetant celui-ci , nous ne prétendons pas rejeter en même temps l'enthousiasme pour ce qui est beau et divin ; sans lui , il ne
Il U. Michelet. RtteoerwadelT 20.
s’est jamais rien (ait de grand dans le monde , il est la source du dévoùment, le principe du sacrifice. Hais il diffère essentiellement de toute espèce d’exaltation mystique , puisqu’il accepte les lois de In raison et n’agit qu’après une réflexion intelligente, avec une volonté entièrement libre. Nous n’entendons pas non plus éliminer de la religion tout ce qu’il y a de mystérieux en elle; car, au fond, qu’cst-ce qui n’est pas mystère pour nous , tant dans le monde réel que clans celui des idées ? Mais par respect pour la dignité de l’homme , qui , comme le dit Pascal , consiste dans la pensée , nous nous opposons à toute doctrine qui tendrait à l’éloigner de son but et à l’égarer dans des labyrinthes , au lieu de lui enseigner le chemin de la vérité. T.e mysticisme étant une doctrine de ce genre, nous sommes obligé de le combattre. Nous n’ignorons pas qu’on a voulu distinguer entre le vrai et faux mysticisme {Myslik tuid Mysticumu») ; mais en nous fondant sur la définition que nous avons donnée de cette tendance., nous ne saurions admettre une pareille dififérence. Ce qu’on a appelé mysticisme vrai , n’est dans le fait que la véritable religion Le Christ ne condamne aucune des facultés do notre âme ; et c’est par erreur qu’on dit que le mysticisme est le christianisme dans son principe pur, et qu’il procède en droite ligne de Jésus et de scs Apôtres*’'. La lumière de l’Evangile, qui nous affranchit par la vérité, est incompatible avec les ténèbres mysti(|ues, où ne peuvent se complaire que des esclaves. Les deux doctrines s’excluent mutuellement; et Jésus- Christ, dont la vie n’a été qu’une série d'actions et de luttes, et dont la parole est claire et accessible à toutes les intelligences, n’a certes pas été le plus grand des mystiques, comme de nos jours encore on a voulu le prétendre*’. L’union avec Dieu, qu’il nous enseigne , est une union toute morale et spirituelle ; la résignation et le
•V Ammon , 77. — Reinhsrd , IV , 384. — Grevell , 31. — La SHTireoce eniro Hyitik et jryeKeitnMM oe porte que ear de* moU; I* eboto reste le mdme.
BilzâCp Livre mÿitiqut ; P«r. , 1836; 1. 1, p* vi*
iBEwald,^.
dévoûment , dont il fait un devoir à ses disciples , n’est pas l’anéantissement mystique du moi. Et si le Christ lui-méme a peut-être éprouvé , sur la colline des oliviers , les angoisses du doute pour partager toutes DOS douleurs ; s’il a senti ce pénible combat entre la vie et la mort, tellement qu'il est dit, qu’un ange est descendu du ciel pour le fortifier, il ne s’est pas retiré passivement du monde, il ne s’est pas soustrait à ses ennemis par la fuite ; mais il est sorti de la lutte pour monter à Golgatha et pour mourir pour l’humanité. Heureux ceux qui, à son exemple, sont vainqueurs dans ce combat, qui en reviennent avec une force d’éme plus ferme et plus pure, et qui peuvent dire avec lui dans le véritable sens du mot : Que ta volonté soit faite , et non pas la mienne !
Pourtant, en nous opposant à l'invasion dont nous menace le mysticisme, nous ne pouvons nous empêcher, d'un autre côté, de nous élever avec une égale force contre l’opinion contraire, qui ne voit dans la doctrine chrétienne qu’une doctrine de mortification , et qui pousse l’oubli de Dieu jusqu’à réclamer la réhabilitation des sens , trop long-temps enchaînés par les préceptes rigoristes de l'Evangile. Nous protestons hautement contre cette tendance funeste : elle n’est à nos yeux qu’un dernier effort du matérialisme à l'agonie pour séduire la foule au nom d'une fausse liberté, mal cachée sous le nom d'émancipation de la chair. De pareils projets portent en eux-mêmes leur condamnation; et s’il fallait choisir, nous n’hésiterions pas à donner la préférence aux doctrines mystiques. Mais non ! la nature humaine est viciée quand on la morcelle et la divise ; tout en elle est destiné à se développer dans une entière harmonie, où aucun ton ne prédomine et où tout se résolve dans un parfait accord. Si cette unité est rompue , il n’y a plus que trouble et désordre , et le plus bel apanage de l'homme , la liberté de sa pensée , est méconnu et foulé aux pieds. Là , comme |>artout ailleurs, le Christ doit nous servir de modèle ; si nous suivons ses traces , nous avons l’assurance de ne jamais faillir.
U nous reste à dire un mot d’une aberration du sentiment religieux que l'on confond quelquefois avec le mysticisme , mais qui néanmoins lui est diamétralement opposée, quoiqu’il puisse arriver que les deux tendances se croisent et se réunissent dans le même individu. Nous voulons parler du piétisme, dont le méthodisme ne diffère presque pas. Quelques mots suffiront. Le sentiment religieux peut se prononcer de deux manières : d’abord, comme sentiment de dépendance de Dieu , et ensuite comme sentiment d’union avec lui. Si ce dernier prédomine, il engendre l’amour mystique; si c’est le premier , l'âme est remplie de terreurs et d'angoisses , et elle s’adonne au piétisme. Celui-ci se tourmente et s’inquiète dans la persuasion de sa misère , et se fonde essentiellement sur des idées exagérées du péché et de la grâce. Le mystique part de la haute idée d’une union immédiate avec Dieu , tandis que le piétiste se croit indigne de toute vie divine , et incapable de faire le moindre bien par sa propre force Nous ne pouvons mieux caractériser les divergences des deux opinions , qu’en citant un passage d'un théologien fort estimé’’" : • 1^ mystique a des idées trop hautes de la dignité de la nature humaine, quand il s’imagine qu’elle peut s’unir directement avec Dieu ; le piétiste (ou le méthodiste) en a une idée beaucoup trop basse , puisqu’il lui refuse tout pouvoir de faire le bien , et lui enlève jusqu’à la possibilité de se former une notion du devoir. Le mystique se sent fortement attiré vers Dieu , qu’il embrasse avec toute l’ardeur d'un amour souvent sensuel ; le piétiste tremble devant Dieu , juge austère et inexorable, au souvenir de son entière perversité. Le mystique regarde la vie d'un œil serein , et espère que toute contradiction se résoudra un jour dans une harmonie universelle , et que les hommes qui se séparent encore de Dieu , reconnaîtront leur erreur et se réuniront ffnalcment avec lui ; c’est pour cela qu'il con-
19 y. Cœlin, . etc., p. 10. ^
^ Frilzache, â forfcj., etc., p. 13.
sidère les pêcheurs comme des Trëres malheureux , dignes de toute sa compassion. Pour le piétistc, au contraire, tout ce que font les hommes est mauvais et damnable ; le monde impie s'est insurgé contre Dieu , et se trouve vis-à-vis de lui dans la plus coupable hostilité. Quand il est arrivé au point de se croire régénéré par une grâce particulière , et sauvé de la corruption générale , il méprise ceux qui UC sont pas encore illumines , ou, quand ils ont la hardiesse de nier la dépravation radicale de leur nature et de ne pas se prêter à ses tentatives de conversion, il peut aller jusqu'à les haïr et à les perséciiUt. Le mystique est le plus souvent un homme doux et bienveillant, et réclame , même pour ses al>erratiuns les plus extravagantes , la sympathie de toute âme généreuse ; taudis que le piétiste est presque toujours (1er, ombrageux, méfiant, égoïste, avide défaire des prosélytes , et provoquant ainsi de la part de l’homme le plus paisible une résistance énergique à ses arrogantes prétentions. > *
Malgré ces diiTércnccs, les deux doctrines ont de nombreux points de contact, puisqu'elles cherchent l’une et l'autre des moyens extraordinaires et surnaturels pour s’élever à Dieu. On les voit assez souvent réunies dans la même personne ; elles n’en deviennent alors que plus exclusives et plus dangereuses^'. Quant à l’orthodoxie, elle n’a aucun rapport avec le mysticisme , auquel elle s’est même constamment opposée 33.
On nous demandera peut-être encore quelles sont les meilleures armes pour combattre le mysticisme. Nous répondrons qu’il est difficile à extirper d’une âme où une fois il a pris racine, puisqu’il récuse l’autorité du raisonnement. La violence et la persécution , au lieu de l’alTaiblir, ne font que l’exalter encore davantage’’. Le seul remède dont on puisse espérer quelque succès , c’est le progrès des lumières et du véritable christianisme. Quant aux moyens pour le
21 nueoerwadel , 43.
21 Ib. 46. •
23 Ammon , SI.
prévenir , U y en a plusieurs : une science éclairée , une instruction religieuse conforme à l'Évangile, une juste interprétation de l’Ecriture , une vie active et pratique, une philosophie claire et intelligible, qui ne rejette ni la science ni la foi, et qui n’isole ni ne confonde Dieu, l'univers et l'homme^'.
Comme il est souvent le résultat de causes corporelles , d’une complexion débile ou d’un tempérament mélancolique, et qu'alors il produit de nombreux dérangemens dans l’organisme , il doit aussi être un objet d’étude pour le médecin et le physiologiste^.
,Si au commencement de notre travail nous n’avons pas adopté la voie historique pour établir la définition du mysticisme , nous n’avons pas voulu dire par là que l’histoire de ce phénomène psychique soit sans importance et sans intérêt. Mous croyons au contraire que cette histoire est un complément essentiel de celle de la religion et de la philosophie , et qu’il est utile de la suivre dans ses développemens successifs, à travers toutes scs phases. Car c’est l’histoire de l’activité et des égaremens d’une de nos plus nobles facultés; elle nous découvre des individualités étranges et originales, elle nous fait assister aux luttes intérieures lus plus douloureuses , elle amène devant nos yeux des âmes sublimes et divines, elle nous transporte dans un monde plein de merveilles; mais elle nous dévoile on même temps le triste spectacle d’illusions absurdes, et d’excès qui nous révoltent*.
L’étude de cette histoire est un champ immense, semé de nombseuses difHcultés, surtout quand on voudrait la suivre depuis l’Orient à travers le platonisme de la Grèce et la philosophie alcxan-
^ Hoeaerwadel, 49. — WeMcnberg . 403 et sqIt.
flelaroth , u. d$t Jtfjfflie. « «{a lur Leipz. , 1890;
8’>, prêt.
^ LUebe» Obtr d. Idêê tintr krH.‘p$ychol. G^tch, dit Mytt.» dam St«adlio u. Tuebirner'a Ârehiv für alfa und neut Kirchen-Guch. ; Leijn, 1814; t. II » 1"** St.-p. 123 et aulv. a Kirgindt woknt <Ur grota Ciitt to noAa 6#< , » dit leao de MttUer.
drine jusqu’au moyen âge, et plus tard jusqu’Â la théosophie de Jacob fiœhmc et de Swedenborg, pour aboutir aux tendances mystiques modernes. Une histoire du mysticisme , selon le vœu de Herder et de Jean de Müller, serait une belle chose, et remplirait une grande lacune dans la littérature 11 est étonnant que personne n’ait entrepris de l’écrire Pour nous , nous avouons que nous manquons des connaissances que réclamerait une œuvre de cette étendue ; nous avons donc borné le présent travail â une partie du moyen âge, où le mysticisme paraît sous une de ses formes les plus remarquables. Nous ne saurions partager l’avis de ceux qui prétendent que l’étude de ces temps , sous le rapport théologique, est de peu de valeur pour le protestant: 11 est vrai que l’esprit particulier à cette grande période ne reviendra jamais; mais cependant, il y a certains phénomènes qui, bien que sous d’autres formes, se reproduisent à toutes les époques , quand les causes dont ils procèdent apparaissent de nouveau dans l’histoire. De ce nombre est le mysticismei Plusieurs raisons nous ont décidé à nous arrêter au quatorzième siècle. Le docteur Schmid a donné une excellente histoire du mysticisme jusqu’à Richard de Saint-Victor; il serait curieux sans doute, d’en rechercher les traces dans le treizième siècle, qui est celui de Bonaventure et des sectes manichéennes ; mais ce n’est qu’avec le quatorzième
^^Heriier, Idem lur Pkilot. , etc.; Caritr. , tS30; L IV, 29i. - MQUer, Sc*w<IU<r CMcS. , Stullg. , 1833; IS-; I. XI,m — LUcke, 1. c., 147.
^ Ce n’etl qoe de nos jour» qu'on abodU rimporUnce d'une pareille hUloIre. Jo*qnelà on étail obligé do »e conlcnler de» maigre» trailé» de G. Arnold , Hisiçria et deuripUo theol. mÿit.f Francf. , 1702; A'*, et de Poiret, Lettre el ealaf. rurlatéeriro^na eiycf, ; Amst., 1700; io*12. Outre cea catalogues trèe^lmparfait» , on trouvait quelque» boa» chapitre» dans âcbrmckb, iTircAangeic/i. ; Leîpx. ; 1709; t. XXIX, p. 383 et t. XXXIV, p. 109, etc.— > SUeudlin , (»e»cA. der Sittenl Je*u ; Gcatt. , 1812 : I. IV, 407, etc. , et CeicA. der ehrietl» M<tr, teU dem Wiederaufieben der >Viiasen»c4.; Gmtt, 1808, 13>l, etc.;et »urtout dan» De Wette, cAnstl. St((cn'.; Berl., 1821; t. Il, p. 2, G7, etc.— Dan» le» dernier» tempe le proC LOcke a promis une biatoire du rnvsticisme ; mal» on est encore ii t'attendre. La partie historique de l'ouvrage cité du UeinroUi, n'est, 4 proprement parler, qn'une compilation. Du reste, le profond auteur, quoiqu'il combatte le mysticisme , y tonebe cependant de bien prés.
qu’il commcDce à se revêtir d’un caractère original. Cette époque de son histoire est infiniment plus intéressante que celle qui précède et celle qui suit. Dans le quinzième siècle il se sépare en deux directions : d’un côté Gerson sc rattache aux chanoines de Saint-Victor, pour combiner le mysticisme avec la philosophie; de l'autre, Thomas a Rem pis, l’auteur présumé de Y Imitation de Jésui-Ckrist, continue la série des mystiques pratiques et populaires. De toutes parts, dans ce siècle, se fait sentir l’approche d’une grande révolution destinée à changer le monde, et les esprits, occupés des débats de l’Église, et puissamment excités par des inventions et des découvertes, n’ont pas le temps de se livrer aux extases d’une oisive contemplation.
Notre travail sera donc nécessairement un fragment imparfait; nous désirons mémo qu’il soit envisagé comme tel. Nous nous bornerons li esquisser rapidement l’histoire du mysticisme jusqu’à l’époque qui forme notre sujet spécial , pour exposer ensuite la vie et les doctrines des principaux mystiques qui l’ont illustrée. Quant à cette introduction , bien qu’elle soit loin d’avoir épuisé la matière , nous avons cru devoir lui donner cette étendue, afin qu’on ne se trompe pas sur ce que nous-méme nous pensons du mysticisme et de sa valeur comme doctrine philosophique et religieuse.