CHAPITRE PREMIi^R
Coup d’œil sur l’histoire du mysticisme , jusqu’au quatorzième siècle.
Toutes les religions de l’antiquité présentent des traces plus ou moins visibles de mysticisme. Il a sa source dans les spéculations , aussi anciennes que le monde , sur l’origine du bien et du mal. Dans le polythéisme , effort imparfait de l’humanité qui cherchait un Dieu caché sous les voiles de la nature, le mysticisme ne se rencontre que sous la forme des tendances pratiques de la magie et de la théurgie ,
et peut-être dans les ibitiations de certains mystères*. L'un de ses deux principaux organes , le sentiment, était encore peu dereloppé ; tout l'empire appartenait à l’imagination. L'Orient , cette région de merveilles et de poésie, patrie du plus ancien panthéisme, est son véritable berceau ; c’est surtout aux bords du Gange que s’est formée une profonde métaphysique mystique, exposée dans le Bhagavad- Gila par Krishna lui-mëme; ce mysticisme parle un langage allégorique et sensuel , et aspire par les macérations les plus raffinées d s’enivrer de l’essence divine et à s’y noyer complètement^ Dans la Grèce il y a peut-être des idées mystiques sous le voile de certains mythes symboliques ; elles forment la base du système de Pythagore , et Platon, en construisant son monde idéal, a déposé dans ses ouvrages les germes de toutes les spéculations mystiques subséquentes. Elles sont étrangères à la législation de Moïse ainsi qu'au langage poétique des prophètes héhreiix ; ce n’est que plus tard, par le contact avec l’Orient, que s’est élevée la secte contemplative et ascétique des Esséniens et des Thérapeutes.
L’apparition de l’Evangile devait ouvrir au mysticisme un monde tout nouveau; car la doctrine chrétienne s’adressa à des besoins de notre âme jusqu'alors peu cultivés , savoir au sentiment et â l’amour pour Dieu. Quant â elle-même, elle n’est rien moins que mystique; mais les livres du Nouveau-Testament, surtout ceux de saint Paul et de saint Jean , sont devenus une mine inépuisable où l’imagination et le sentiment ont q|eusé pendant des siècles, et d'où ils ont cru retirer , comme autant de trésors , les théories de la contemplation. La croix est devenue le symbole d’un nouveau mysticisme, et le désir de tous les coeurs pieux a été de s’unir avec le Seigneur dans un amour que nul langage ne peut décrire.
■ llcinrotb . 150, «te.
^t^oosiD, 1. c., 220 et luiv.— Heiorotb , liS, ctc.~Sortoal Bochiof er . «ur (a eonneriofi
Ut fie contemplât . , e( moiuMt. c&es l$$ indout , etc. , at>«« let pAénom. lembl. tu« pr TMiC. <f« rfitomtime «C dM cArittion. ; Strub. , 1831 ; io*4*.
La propagation du christianisme donna lieu à deux directions, partant d peu près de la même source , et toutes les deux hostiles à l’Église , quoique Tune voulût conserver et épurer l’Évangile : nous voulons parler du gnosticisme, de cette curieuse doctrine des émanations, du mépris de la loi humaine et divine, delà haine pour les sens, et du néo- platonisme y qui a changé les idées de Platon en une lumière intérieure, en une intuition immédiate de l’absolu. C’est principalement sous la tutelle et sous l’inlluence de cette philosophie que s’est formé le mysticisme chrétien , et qu’il a pris cette forme particulière qui le distingue dans le moyen âge. Les Alexandrins veulent s’élever à la connaissance de l’Unité suprême et à une parfaite union avec l’intclIigcncc absolue ; cette union est pour eux le dernier but de l’homme , et on n’y arrive que par la contemplation, la théorie, la réduction de l’Ame à l’état d’intelligence j>ure; l’extase est le moyen de parvenir à cette unification de l’homme avec Dieu. De bonne heure déjà l’influence de ces doctrines sc fait sentir : les anciens i>ères platonisuns ont laissé tomber çà et lù dans leurs écrits des semences de mysticisme. A côté d’eux et de leur tendance scientifique s’est développée l’autre facc'du mysticisme , c’est-à-dire la morale ascétique et rigoriste , dans les cellules des premiers solitaires de la Thébaïde; la vie monastique, favorisée en partie par l’anarchie de l’époque et les |>ersécutions des chrétiens, a son origine dans les idées mystiques du renoncement au monde et de la mortification du corps pour triompher de tout ce qui empêche la contemplation.
En Occident, il sembla d’abord que le mysticisme dût trouver un moins grand nombre de partisans, puisque les Latins se sont dès l’abord opposés à l’introduction de la philosophie ]>aïenne; l’influence des néo-platoniciens ne s’est fait remarquer que sur les pères de l’Église grecque, sur Clément d’Alexandrie, surOrigène, qui, sans songer encore à rattacher le mysticisme à des idées spéculatives.
ne l’ont principalement employé que pour l'interprétation allégorique de l'Écriture.
Jusqu’ici nous ne voyons dans le sein de l'Église que des débats théologiques sur les dogmes ; mais la rencontre de deux hommes , l’un Africain , l'autre né sur les côtes de la Bretagne , va donner lieu à une lutte philosophique de la plus haute gravité , lutte qui se prolongera à travers tout le moyen âge , et qui , aujourd’hui encore , divise les esprits. Augustin, le profond docteur, croyant l'Eglise menacée par les assertions de Pélage , s’est laissé entraîner par son zèle à des opinions exagérées, dont l’Église ellc-inéme, quoiqu’elle se \
vantât sons cesse de marcher dans les traces de son défenseur, a bientôt dévié. Notre nature est foncièrement viciée, dit-il; par le raisonnement , nous nous efforçons en vain de monter à la vérité : nous ne la reconnaissons que par la foi , par l’intuition intellectuelle de la lumière en nous ; or. Dieu est lui-même cette lumière , et pour Ic trouver, nous avons besoin do sa grâce , de laquelle seule dérive tout bien ; ses effets sont conlr.iriés par la matière ; il faut donc se détacher des sens et rentrer dans le fond de son âme où habite la ^
vérité. En même temps, le dogme de la prédestination fait de la |iassivité et de l’attente do l’opération divine l'unique devoir de l’homme.
C'est par de pareilles doctrines que les écrits de l'évéque d’Hippone sont devenus une des principales sources où ont puisé les mystiques de tous les temps. Dans l’histoire de la spéculation , Augustin est l'anneau qui lie l’ancien monde au monde chrétien. Le mysticisme et la dialectique sont encore intimement liés chez lui, peut-être à son insu; mais ils vont se séparer de plus en plus, et suivre chacun sa route particulière.
Avant que de passer outre , nous avons à parler encore d’une autre source, qui , se mêlant à celle qui vient d’être citée , a donné naissance à ce large courant de mysticisme qui a coulé à travers le moyen âge. Cette source abondante sont les livres célèbres, qui apparaissent soudain dans l’Église sous le faux nom de Denis l’Aréopagitc. Per-
sonne aujourd’hui ne croit plus à l'authenticité de ces livres; mais quel qu'en soit l’auteur, ils renferment de profondes méditations sur Dieu et sur la nature de nos connaissances par rapport à l’absolu. Comme ils n’enseignent au fond qu’un émanatisme panthéiste trèssubtil et très-conséquent , l’auteur n’a pu être qu’un mystique néoplatonicien Dieu, d'après lui , est celui qui est (• «•) ; il est le principe de tout être mw), l’origine (yiWu) de l’universabté des
existences. Il est tout ce qui est et dans tout ce qui est , mais il n’est ' en particulier rien de tout cela; il n’a ni qualité ni quantité; U est
^ sans nom , car un nom quelconque limiterait son essence infinie ;
* mais en même temps tous les noms lui conviennent, puisqu’en lui sont les types de toutes choses. On peut donc tout affirmer et tout nier de lui: il est tout et rien; il est en même temps etùwf^Mi
et la voie négative est la seule possible pour arriver à une idée qui réponde à son être. Sa véritable nature est la Bonté , source d’où est émanée la création ; d'une manière surnaturelle et incompréhen- ' siblc , cette Bonté est aussi Beauté et Amour : toute créature porte
le reflet de cette Beauté, et tend à y retourner, elle l’aime. Comme A tout dérive du Bien suprême, il ne peut pas y avoir de mal absolu;
tout ce qui paraît mauvais , est essentiellementbon, puisque par le seul fait de l’exbtcnce il participe de la Bonté divine. Le mal n’est doim ni dans ce qui est ni dans ce qui n’est pas ; il n’est ni dans les animaux ni dans la nature inanimée ; il consiste uniquement dans la négation ou la privation du bien : les démons ne sont mauvais que parce qu'ils se sont privés de leur pureté originelle. Le caractère du mal , c’est de détruire ; celui du bien , de conserver : tout ce
s Dionjiii Areopsgitc ofxra. ES. Corderii. Vend; tT50; 2 toI. in-fol. Voici let lllrm de cet ouTrege* : LH ectitsH Ai«roreAto; dê tccUtûuiica hiêfarcMa; de divinie nomiMbue; de myetica theoloÿiat iOepietoloê. On a beancoop écrit anr cet livret, qui vienneiil d'éfcra tradiiiti en tllemand par M. le prof. EngeUurdt, à Eiiaegen. Ce «avant auteur a aotii publié une dieiert. d« ZHenyiio ploCtfuianlt^ que walbeiireutemcnt oout n’avont pu août procarer.
qui subsiste est donc bon. Néanmoins le mal est punissable dans l’homme, puisque Dieu lui a imprimé le cachet de la Bonté , et que par sa volonté propre il eOace cette marque et s'éloigne ainsi du Bien. Ce]>endant tout ce qui est divisé , tout ce qui se contredit , est uni en Uieu , et retrouvera en lui son harmonie. Ce Dieu nous est inconnu quant à sa véritable essence; le monde matériel est un miroir dans lequel nous apercevons les symboles du monde spirituel; et par la contemplation de ces symboles , nous nous élevons à une certaine notion de la Divinité ; mais nous ne parvenons à son idée que par la négation de tout ce que nous avons abstrait du monde visible et invisible. A ces deux chemins pour monter à Dieu correspondent deux sortes de théologies : l’une secrète et mystérieuse , la théologie mystique; l'autre claire et ]>hilosophique, se fondant sur des preuves et des abstractions fournies par la science. Cette dernière toutefois ne nous donne dé l’absolu que des notions très-imparfaites ; tandis que l'autre, consistant principalement dans une ignorance de tout ce qui n'est pas Dieu , nous mène à l'intelligence des secrets divins, et nous introduit dans les lumineuses ténèbres de l’essence pure. Seulement les hommes dontrâme est sainte, sont capables de recevoir cette illumination surnaturelle , qui éclaire les profondeurs inscrutablcs de la Sagesse , et que Dieu produit par un effet incompréhensible de sou amour. L'homme entre alors dans une union suprême avec celui qui est au-dessus de toute science et de tout être; il se perd dans les abîmes de sa nature, où toute différence cesse et où tout est éternellement identique. Le but de l’homme est donc l’union , la conjonction avec Dieu , l'assimilation à l’infini, la déification. La contemplation mystique le fait arriver à cette jouissance inelfable, en simplifiant son âme, en la rappelant des sens et des opérations intellectuelles , en la rendant indifférente à toutes les choses tant sensibles qu’intelligibles, et en l'élevant audessus de ce qui est pur et impur , au-dessus même de toute lumière , de toute idée.
Nous n’avons pas eu tort en qualifiant cette théologie de panthéisme et de doctrine d'émanation; car Dieu y est tout, tout est dérivé de lui pour rentrer de nouveau dans son essence. Comme en général tout mysticisme panthéiste, elle tourne dans un cercle vicieux , puisque nous devons toujours demander : qu’cst-cc donc qno Dieu a créé, si tout est üieu? et qu’cst-ce qui rentrera en lui, si maintenant déjà tout est en lui , et ne saurait subsister sans lui ? Du reste, l’origine du mal n'est pas siiflisammcnt expliquée, quand on le fait consister dans la privation du bien , car quelle est, en dernière analyse, la cause de cette privation? Ce sont là des écueils auxquels s’est heurté le mysticisme de tous les temps ; mais il partage en cela le sort de toute philosophie qui veut résoudre ces problèmes, quel que soit le point d’où elle parte. Quoi qu'il en soit, le système de Denis de l’Aréopage a dû avoir un singulier charme dès les premiers siècles du moyen âge, précisément à cause de son obscurité; il a dù attirer tous les esprits qui , dans le chaos d'hommes et d'idées dont le débrouillement commençait à peine à se faire , désiraient du repos , et aimaient à se perdre dans une contemplation mystique et rêveuse. 11 a donc répondu à un besoin de l’époque , bien qu'il n'ait pas encore pu être compris , même par ceux qui s’élevaient au-dessus de la foule. Ce n’est que plus la suite que sa prodigieuse influence s’est manifestée. Ainsi qu’Aristote et la Iliblc , les livres de Denis ont fourni le texte d’innombrables commentaires. Non-seulement les mystiques les ont pris pour base , mais les dialecticiens les plus subtils les ont expliqués et commentés, comme Albert-le-Grand et Thomas d’Aquin. On les reconnaissait universellement pour les ouvrages de Denis converti par saint Paul, et l’admiration était si grande que Gerson parle encore du • grand et divin Denis , • qu'il confond, ainsi que la plupart des docteurs français, avec le patron de la France*. Ces livres, composés peut-être dans le cinquième siècle, ne
A. de SeiUMj , de Jfyilteii CalUat Mcriplor; Perte , 1639; in-i*'.
que complète. Pendant ce temps toute science dormait; la tendance mystique spèculativo ne se découvre plus que çâ et là , chez quelques esprits isolés. L’Église entière était alors mystique; par son culte et les mystères de scs sacremens, elle éblouissait l’imagination des peuples, et offrait une nourriture abondante à leur vague sentiment. Mais dès le onzième siècle , la vie intellectuelle recommence à fleurir; on se livre avec originalité à des réflexions sur les dogmes, qu’on veut consolider par le raisonnement, et nous découvrons les vestiges d’un mouvement scientifique très-prononcé, répandu dans toute l’Église et partant surtout des écoles de l’Âllemagne*. Déjà la dialectique grandit au point de provoquer une résistance; celle-ci est encore flottante et indécise, et c’est moins au nom du sentiment qu’en celui delà foi orthodoxe, que le moine Othlo, et après lui Honoré d’Autun , protestent contre la scolastique naissante^ Celui môme que l’on regarde parfois comme le père de cette dernière, Anselme de Canterbury, a encore des traces de la tendance opposée, et en disant, • credo ut intelligam,* il n’a fait qu'émettre une des idées fondamentales du mysticisme. Le règne de celui-ci ne commence réellement qu’au douzième siècle, avec la rapide extension que prit dès-lors la scolastique. La raison , arrivée à la conscience' de sa liberté, mais retenue encore par l’autorilé de l'Église, se mit à travailler sur le système catholique, dont elle admit les dogmes, sauf à les expliquer par la logique d’Aristote. La prépondérance exclusive qu’elle acquit de cette manière, les erreurs dans lesquelles ses
* Schlot^er » Vinetntv. Beauvnit, etc. Frankf. , 1819» iD*8°, t. II, p. 4.
26 cl taiy. — TiedemaDO, CtUttUr tpeculat» PMI. kUrb 1795, tD*8*, I. IV, 513.— Olblo , moine À Ralifbonno , adverMire de Lanfranc et d’Anaelme. llonoré d'Autun, mort ver« 1125, auteur d'une Sealu eoeli. On pool encore citer: Candiduf , disciple d'Alcuin, et adTersaire dos dialecticiens Fhdugis et Aiiogard; Angclomus. moine à Luxeuil Tcri 840; Robert de Bayeux, commentateur mystique do Conllqua des eonllquas; le moine bourguignon Denré; Odon de Cambray, expiant ses études de la dialecUqne par une rigoorense retraite dans un couvent; peut-être aussi le moine de Marmontiera Gaonilo, l'adversaire d’Anselme.
paraissent dans l’Occident qu’au neuTièmc ; en 827, l’empereur grec Michel les envoya à Louis-le-Débonnaire , qui les fit traduire par Hilduin , abbé de Saint-Denis Leur effet sur le génie occidental ne se fait sentir que depuis Scot Erigène , qui les traduisit de nouveau en 867, sur l’ordre de Charles-le-Chauve*. Scot est un do ces esprits supérieurs, qui passent quelquefois sur la terre, trop tôt de plusieurs siècles , et qui se tiennent à une hauteur où l'intelligence des contemporains ne saurait encore atteindre, semblables â des étoiles solitaires qui brilleraient dans le vide , et dont les rayons frapperaient en vain la faible vue dos hommes. Ce hardi penseur qui avait étudié Platon et Aristote, et que Denis de l’Aréopage avait inspiré, élabora un système original , dont le but était l’union du mysticisme et de la philosophie. Ses spéculations aboutirent d un profond panthéisme idéaliste, qui se réduit à peu près aux propositions suivantes ; Dieu est tout et tout est Dieu ; la nature , émanée de lui , rentrera dans son sein ; lui seul a une existence réelle , le monde n’est qu’une forme, une tkéophanir ; par la création l’unité divine s’est divisée, et est devenue multiplicité ; le but de tout être est de rentrer dans cette unité {adunaiio) , de s’assimiler de nouveau à Dieu par Une dernière déification. Le mal , dans ce système , est sans cause (incausale) ; le péché est un abus des forces de notre intelligence’.
Ces idées ont été reproduites plus ou moins par les mystiques des siècles suivans; à l’époque de Scot lui-même, personne encore n’en saisit la portée ; son influence sur ses contemporains est presque nulle , en partie aussi parce qu’il était décrié comme hérétique et persécuté par Rome. Après lui, dans les orages qui succédèrent â l’extinction de la race de Charlemagne, l’obscurité régna de nouveau dans l’Europe, et deux siècles se passent dans une nuit près-
$ SUBudlin, der .filleiU. Jt*u, U II» 314 et tniv.
6 Sebmid , I. 0 . 114. Cette tradneUon a été publiée à Cologne en 1530 et 1536.
^ /b. 120 et iuîT. Seot a expofé m doctrine aurtont dans son livre de /MHWone naturaê; Ed. Tbom. Gale. Oxf. 1681 » fol.
desseins devaient nécessairement la précipiter , les terminologies , les distinctions subtiles, les formules oiseuses auxquelles elle semblait vouloir réduire la religion , éveillèrent une puissante réaction de la part du sentiment , effrayé de cet océan de phrases dans lequel allait se noyer la foi chrétienne. Il se leva donc contre la scolastique avec toute sa chaleur et son intimité , et le mysticisme, sous la forme duquel il combattit, ne tarda pas à devenir aussi exclusif que son adversaire. De là deux directions principales que prit la spéculation religieuse dans le moyen âge , toutes les deux se fondant sur la foi de ritglisc, mais l’une l'expliquant par la raison, et l'autre se \
l’appropriant par l'imagination et le sentiment. Dans la grande lutte entre la scolastique et le mysticisme, vinrent alors se perdre toutes les querelles théologiques et philosophiques du moyen àgc , celles entre le rationalisme et l'orthodoxie, ainsi que celles entre Pélage et Augustin, entre .Aristote et Platon. Bientôt une oj>inion médiatrice essaya de se placer entre ces deux extrêmes , et de concilier ensemble deux choses entièrement disparates et se refusant continuellement à toute union conséquente. C’est la tendance de plu- ^ ^
sieurs hommes très-éminens qui , en fondant la dialectique et le mysticisme en un seul tout , voulaient satisfaire également à tous les besoins de l'âme. Tel fut le but des généreux cITurts de l’école de .Saint-Victor, et des docteurs qui en perpétuèrent l’esprit
I>a lutte entre le sentiment et la raison éclata pour la première '
fois , lorsque Pierre Abélard , avec toute la force de sa haute intelligence, voulut asseoir la foi sur une base solide, en la démontrant par la philosophie. Il était loin de la prétention d’avoir trouvé par ce moyen une route assurée pour arriver à une connaissance complète de Dieu ; la seule chose qu’il demandât , c’est que la foi ne restât pas aveugle, mais qu’elle fût le beau fruit d’une réflexion
V. ftar celle école remarquable , fondée par GniU. de Cbampeaua , Scblotier, p. 3ô et fuiv. , et Lieboer. I. e. , p. 8 et taîT.
intelligente et éclairée. C’était là encore émettre une pensée prématurée , dont le siècle était incapable de comprendre la hauteur et la liberté. Il n’y vit qu’une nouveauté hérétique , et le fougueux champion de l’Eglise , Bernard de Clairvaux , lui dé-clara aussitôt une guerre acharnée. Cet homme réunissait à une grande vivacité de sentiment et d'imagination une infatigable persévérance dans scs projets; mais il lui manquait le profond savoir et le caractère élevé de son adversaire. Son zèle pour la défense de la foi positive le mena au mysticisme; toutefois il n’est jamais descendu dans ses ^ profondeurs les plus cachées ; il se meut dans les bornes étroites du
dogme de l’Eglise et d'une morale purement ascétique; sa contemplation est toute pratique ; les hautes spéculations et les sublimes théories de Denis et d’Érigène lui sont entièrement étrangères. Le principal caractère de son mysticisme , qui n’a de l>eau et d'original que plusieurs passages touchans sur l’amour divin , est la haine de la philosophie. Il concentra cette haine sur Abélard , qu’il poursuivit dans tous scs asiles , sans lui accorder un seul moment de repos , pendant sa longue vie de malheurs et d’amertumes".
Cependant, malgré le triomphe de Bernard, la direction ouverte par celui qu'il avait vaincu, devint bientôt la dominante, de telle sorte que les faibles héritiers de son esprit s’opposèrent vainement à l’invasion de la dialectique C’est à ce moment alors que fut entreprise, par les deux illustres chanoines de Saint-Victor, la conciliation des deux systèmes.
Hugues , comte de Blankenbourg en Saxe , élevé dans une des savantes écoles de l'Allemagne, et mort dans toute la force de son âge
" Ncander, Dtr heit, Bernhard u. ttin Ztitalttr; Berl., <813; S-. Sari. p. tl7, etc. et 228. etc. — Schmid, i97, olc. — S. Bernard! opéra, ed. Mablllon; Paris, IflOO, fol. Sarluol le« cinq llTres De comideratione , i son asi le pape Eogéoe III; t. I , p. 406, etc., et see sermoDi.
Schmid, — Schrackb, XXIX, 73.— Goillamnc, abbé de Thierry é Rheinu, i*l]33. — ’ Gaerric, abbé dTgny , "x 1157. — Araaold de Cbartree. — Alred, moine de CUeaai. — Robert, abbé do DuiU. — Gilbert de UoUande, ^ 1173, etc. ,
fcn 1 14 < > âgé de quarante-quatre ana^, est le premier qui ait essayé cette fusion. Sa raison éclairée ne pouvait se résoudre à se soumettre au joug du mysticisme, tandis que son profond sentiment religieux ne trouvait dans la scolastique aucune satisfaction. Son esprit spéculatif aimait à parcourir le monde des idées , d'où la loyauté de son àme le rappelait sans cesse au milieu des hommes , pour leur communiquer les préceptes d'amour et de bienveillance qu'il avait puisés dans les régions supérieures. C'est ainsi que la scolastique lui sert d’écholle pour monter an mysticisme , et que celui-ci a chez lui un caractère éminemment pratique. Il ne l'a pas encore réduit en système, il est disséminé dans ses nombreux écrits , surtout dans son obscur commentaire sur Denis l'Aréopagite. Le but de sa contemplation est l'union avec ITnité suprême , avec l'Être infini, que la raison ne comprend qu'imparfaitement. Quand l'âme est arrivée à cette hauteur, le monde disparait, tontes les contradictions s'unissent dans une harmonie divine , et l'on revêt la déiformité. La voie de l'amour est la plus sûre pour atteindre ce but; l'amour est au-dessus de la science ; on aime beaucoup mieux qu'on ne com{u>end. Cependant la science humaine est le milieu que la contemplation doit nécessairement traverser ; elle est la condition de la foi. Aussi Hugues de Saint-Victor a-t-il été un des hommes les plus instruits de son époque, et versé dans tous les genres de connaissances. La vénération de scs contemporains a vu en lui un autre Augustin , et l'a nommé le maître par excellence
L’œuvre de conciliation qu’il n’avait fait qu’ébaucher, fut reprise par son disciple Richard (né en Écosse et mort en 1 173), qui a réuni en un système original les élémens du mysticisme spéculatif épars dans les ouvrages de Hugues. Richard a plus de philosophie que son maître , le vol de son imagination va plus haut. 11 se distingue avant tout par une élude psychologique approfondie; il con-
13 MdatcaUu. Liebner, 16, etc. fi66. etc. —Scboiid,
282, etc.
dbU le cœur humain avec aea paasiona et ses pcnchans les plus secrets, et comme base de toutes ses méditations, il a posé le principe: avant que de vouloir connaître la vérité divine, apprends à te connaître toi-uiéme. Ainsi que Hugues , il s'est vu arrêté par les bornes de la raison , et a cru é la possibilité d'une science surnaturelle. Son terme est donc le mysticisme, pour lequel la scolastique lui prête ses formes et ses distinctions. En partant de lé , il est arrivé à établir dans ses nombreux traités , cette vaste et complète théorie de la contemplation, qui lui a valu le nom do Magnat contemplator. Il com- / mence par l’examen des facultés de notre Ame , et en découvre deux
principales: la raison , qui discerne et qui est servie par l'imagination; l'alToction , qui aime , et dont les serviteurs sont les sens (seiisualita*). La vertu -consiste dans l’harmonie de ces facultés, mais comme elles tendent A divaguer , il faut les dompter par dos privations et par l'étude continuelle do soi-mèine. L'Ame qui apprend ainsi à se con- ' naître et à se simplifier, est peu A peu élevée A la contemplation de
l'infini; un cœur pur est un miroir où la lumière divine sc reflète le mieux. L'action de la pensée est triple, elle est i* cogitation, qui sc fait par l'imagination , en considérant les choses visibles ; 3 ° médita'^ tion, par la raison qui considère les choses invisibles et compréhensibles ; 3° contemplation , par l’intelligence qui so porto sur les choses en même temps invisibles et incompréhensibles, comme par exemple sur le mystère de la trinité. On arrive A cette contemplation par trois moyens ; i* par notre propre action {proprià induttrià) ; a* par cette action jointe A la grâce; 3* par la grâce seule. De lA trois dr:grés de la contemplation : l’ dilatation de l’esprit, quand les forces intellectuelles augmentent en intensité , et que le cercle de nos connaissances s'élargit; a’ e lé ration de l’esprit, quand l’intelligence, éclairée par ' une illumination divine , pressent ce qui est au-dessus d'elle ; .3* alié-
nation de l’esprit , où le souvenir des choses présentes se perd , et où l'Ame est subitement transfigurée en un état supérieur et incompréhensible. On n’acquiert ce dernier degré qu’en sortant de
soi-mcmc (excessus menlalh), et en faisant abstraction de toute forme créée, de toute image sensible
Otte théorie ne trouva pas encore d’écho du temps meme de scs auteurs. Bien qu'ils n’aient pas méprisé la science humaine, et qu’ils se trouvent ainsi supérieurs à Bernard, leur tendance s’est perdue après la mort de Richard ; la raison prédomina et gagna de jour en jour plus de terrain , malgré la polémique solitaire et irréfléchie du violent Gautier, dernier des chanoines de Suint-Victor dont on cite encore le nom Le mysticisme disparaît maintenant de la scène théolügique où ne se livrent plus que les stériles débats de la \
diulcctiquc la plus minutieuse. Mais s’il a l’air d’étre banni pour quelque temps de la science , il se n^trouve sous mille formes dans toute la vie de cette époque ; partout nous en apercevons les vestiges et rien n’a)>paraît dans ces jours qui n’en participe de près ou de loin. La fin du dixième siècle déjà avait été marquée par les étranges rêveries des chiliastes ; et si celles-ci se sont évanouies , le mysticisme n’en est pas moins demeuré dans l'Ëglisc et dans la société tout entière; il a frappé aux portes de toutes les sciences; il a in- ^
troduit les ordalies dans la pratique judiciaire, il a envoyé l’alchimiste à la recherche du grand reuvre , et a découvert à l’astrologue les mystères du passé et de l’avenir. Le sentiment et l’imagination régnent en maîtres ; personne n’ose contester leurs droits. Curieux s|>ectacle d’une é|Mique , où d’un côté la raison use ses forces dans les querelles les plus subtiles , et où de l’autre tout est sentimental et fantastique ! I-a splendeur du culte public , les pom|>es mystérieuses de la messe, les fêtes allégoriques, en même temps que
Richard! de S. Victorc Optra, Rbolomafji , 1650, fol. Sarlont dt praeparationt an(mi ad conttmpl., p. lli, etc., et Libri V dt gratia contempK p. 1^7» etc. — Tenoemann. tietch. dtrphii.i î.eipï., 1811. in-8", t. VIII. 217, etc. — Schiuid. 308. cU. — Lfcbner, 80. ai8.
Liebner, 80. Sun livre contra guoluor /ahyrtntAoi r.afitae . est dirigé contre Abélard ,
Pierre Lombard, Pierre de PoiUer» et Gilbert de la Purrèc. qu'il attaque comme béréliquc« et cumme aopblste*. Il n'est pas encore publié en entier; des fragment s'eu trouvent dans Bul«i Uist. unie. Par.: Pir.;»1665; t. II.
l'ignorance des peuples , le despotisme des sejgncurs , le nouvel ordre social commençant déjà à se dissoudre pour préparer l'avènement d'un ordre meilleur, tout cela favorise la tendance universelle au mysticisme. Tantôt il bâtit nos magnifiques cathédrales , et sculpte ces singulières figures où la beauté de la forme est sacrifiée à la divinité de l’idée; tantôt il fonde des couvuns dans d’effroyables solitudes; tantôt il chante dans la poésie des troubadours , et exalte l’amoureuse hardiesse de la chevalerie; tantôt il pousse des nations entières vers le merveilleux Orient, où il leur ordonne de délivrer le tombeau du Seigneur. L’imagination des peuples est frappée de tous CCS phénomènes, leur esprit s’agite dans de mystérieux pressentimens et dans de vagues rêveries. Le moyen âge est une nuit obscure, mais, comme on l'a dit avec raison, c'est une nuit où brillent de belles étoiles; et qu’aurait-il été si le mysticisme n'avait pas été là pour sauver du naufrage la foi si souvent prête à périr?
D’autres causes encore viennent s’ajouter à celles-ci pour expliquer le mysticisme de cette époque; notamment les calamités publiques, devenant de jour en jour plus menaçantes, et remplissant d’effroi les âmes touchées de ces misères. Ceux alors qui n’ont pas le courage de s'opposer ouvertement à l’esprit du siècle, parlent à leurs contemporains sous le voile d’allégories, au nom d’une mission supérieure , et leur racontent des visions terribles qui leur annoncent des malheurs plus grands encore. C'est ainsi que l’abbesse d’un couvent sur les bords du Rhin , liildcgard, vénérée par Bernard et son disciple le pape Eugène III, prédit la fin de l’anarchie et l’établissement d'une Eglise plus parfaite, après une nouvelle expiation*®; c’est ainsi que parlent encore l’abbesse Élisabeth {-f- 1 165) '*, et flrlandois Malachias f-j- i l’ami de Bernard.
Mais quand à ce mysticisme s'allie une énergique activité, il de-
Ses Tîtioiusont recaeilliet tous le litre de Settnee fScMiw vior); Col., Id66. t. Ul. 1^ ffevelaUonei S. e^r^num BHdtgardi» «I Col., 1628; fol.
Tient dangereux pour l'Église; de ce genre sont les égaremens fanatiques de Tanquelin d'AnTcrs (tors i ia6), et d'Eudes de Bretagne; telles sont aussi, depuis le dixième siècle, les sectes hérétiques qui, parties de l'Orient , se séparent du catholicisme , et portent presque toutes un caractère plus ou moins mystique. Leurs doctrines, d'origine manichéenne et gnostique, leur enseignaient la mortification de la chair, le mépris du culte et dès lois, ainsi que des spéculations dualistes ou panthéistes sur Dieu et le monde. Ce sont là du moins, autant que les relations partiales de leurs adrersaires nous permettent d'en juger , les principaux dogmes de la plupart de ces sectes , \
qui, sans avoir de lien commun , dérivaient cependant do la mémo souche; nous ne citerons que les fameux mystiques d'Orléans 1017), ceux d'Arras Cioa5), de Turin (io3o), et ceux de Goslar (io5a).
Ces sectes, pour le moment supprimées, se relèvent depuis le milieu du douzième siècle, sous le nom générique de Cathares (les pur» par excellence). Dès cette époque clics remplissent tout l'Occident en coinbattaiit l'Egiise, jusqu'à ce que celle-ci les eût étouffées dans le sang et le feu. Elles se divisèrent en deux branches, dont ^
l'une, celle des Albigeois, conserva la tendance manichéenne, et dont l’autre, celle des Vaudois, se rattacha plutôt à une espèce de rationalisme biblique , qui Ta fait subsister si long-temps, car, quand même l'Église n’eùt pas exterminé les Albigeois , le progrès des lumières aurait fait oublier tôt ou tard leur système d’émanation et de dualisme
C'est au milieu de ces mouvemens que s'ouvrit le tresziëme siècle, occupé tout entier de la. longue lutte entre le sacerdoce et la maison des HohcnstiufTcn, lutte terrible dans laquelle Tun dos adversaires fut abattu , sans que le vainqueur ait pu raflêrmir par là sa puissance chancelante. La religion resta. indifférente à ces malheurs ; la théo-
<< V. lur toDles ce« «ecief Schmîd, 397, eic. — Foeislio, KireStn^ und KstserkûiorU dtr mittftm Xeit. 3 vol. Fr«iüif. 1770, ln-8*. Flilhe, C9$ch^ der Vorlaiuftr der Btform.
% vol. LeipL, 1638, io-9*.
logic continua àguern^er aiec les armes de la Iogi 4 |ue, et les docteurs, ne songeant qu'à leur grande chimère d'une alliance entre Augustin et Aristote, étaient sur le point de canoniser le philosophe païen. La Tcritable foi, et avec elle le mysticisme, s’étaient retirés de l’arëno, quoiqu'on cherchât toujours le sens allégorique de la Bible et que l’on commentât Denis l'Aréopagite. Pourtant il y a un nom à citer dans ce siècle; c’est celui du docteur séraphique Bonasrenture (né en laai ct-f- 1374). Ce héros de 1 'I^.glise romaine, dont Alexandre de Halés avait dit que le péché d’Adam ti’avail pas d’effet sur son âme, fut le premier qui, dans le camp même de la scolastique, SC leva comme défenseur du mystioisme. Il entra dans la voie ouverte par l’école de Saint- Victo;- , et essaya de nouveau de vivifier la science par la contemplation. Sa piété est intime et profonde, mais son esprit trop crédule se perd en allégories et en subtilités. Toute la nature, tant intellectuelle que matérielle , lui apparaît comme un miroir de l’Etomcl; l’amour de Dieu est le but de toute créature, et l’universalité des choses est l'échelle pour y monter. Toutes les sciences doivent donc oonverger vers leur centre commun, la théologie révélée. Celle-ci nous apprend que notre félicité consiste dans la jouissance du Bien suprême; or ce Bien étant au-dessns de noos, il faut que nous sortions de nous-mêmes, pour passer à travers les différens degrés de la contemplation. Ici Bonaventnrc introduit alors la scolastique, et, confondant les deux points de vue, il développe six degrés de la contemplation, qui ne sont autre chose que les preuves métaphysiques ordinaires de l’existence de Dieu , réduites en intuitions immédiates
L’influence de ce système n’a pas dà s’étendre bien loin , car il était encore trop snbtil et trop scolastique , pour que le peuple ait pu le comprendre, et Aristote tenait les théologiens trop éloignés des
19 Sm écrit! /rmfrarîtim ad fHum , et Tract. d« 7 gradil^us eonttmpl., (n Tractai.
dit), S. BonsTCnturv. Col., IIM, fol. f. XCVl et f. CCCXVlls etc, — Tiedemuin. Gtist der tpce. PMI. IT , 4(8 , etc. — TeDoemuin , 884 , etc.
régions surnaturelles du mysticisme. Toutefois il n'a pas pu empêcher le comte d'Aquin , Thomas (ne iaa4i‘ia74)> que *es contemporains oui ap{)elé dans leur étonnement, le docteur angélique et universel , de jeter un regard dans les sphères mystiques , et de pénétrer par la contemplation dans les profondeurs de la science. Le grand dominicain , véritable Aristote de l'Église, restait souvent pendant des heures entières absorbé dans la méditation , au point que ses amis l’ont nommé le bœuf muet de la Sicile , et que la vénération populaire a cru le voir quelquefois, devant les autels, comme retenu par une main invisible à quelques pieds au-dessus de la terre. L'alliance d’Aristote, de Platon et d'Augustin a été l'unique but de ses sj)éculations , dans lesquelles cependant la scolastique prédomine sans cesse'*".
Ce sont là les deux seuls noms, dans le treizième siècle, dont sc souvienne l’histoire du mysticisme. Le courant mystique sc perd de nouveau pour quelque temps, et ne sc dt-couvre à peine que dans les sectes hérétiques. Dans le siècle suivant, il reparaîtra avec une force prodigieuse, et débordera de toutes parts sur le peuple et sur l’Église. Aussi y a-t-il peu d’époques dans l'histoire, qui eussent présenté au mysticisme un terrain plus favorable ; il aime à parcourir un sol agité et bouleversé; quand tout se dissout, il s'infiltre au loin pour rallier encore eà et là quelques élémens homogènes.
Les evénemens du treizième siècle avaient porté leurs fruits de malheur; les Guelfes et les Gibelins déchiraient l’Italie; dans l’Allemagne, à peine guérie de ses blessures par Rodolphe de Habsbourg et son (ils Albert, tout se divise et s’isole, les princes, les nobles, les villes; les Suisses descendent de leurs montagnes et chassent les étrangers ; la France est attaquée par l'Angleterre; les fondemens de la puissance spirituelle elle-même sont sapés de toutes parts , comme si Dieu avait voulu la punir de son orgueilleuse ambition. Après les
^ TledooMon, S7S, etc.
démêlés de l’inflexible Boniface VIII avec Philippc-lc-Bel , la papauté fut obligée de se courber sous le joug de la France , et Avignon devint la Babylonc de sa longue captivité. Bien que d'une main aflaiblie elle lançât encore des bulles contre ses ennemis , qu'elle brûlât les Templiers, et qu'elle excommuniât les empereurs et les sectes, elle n'en tomba pas moins dans un triste état de soumission et de servitude. Les savans ouvrirent les premiers les yeux sur l’autorité du souverain pontife, et défendirent contre lui les rois qu’il attaquait. Mais de quelle utilité cela était-il pour le pauvre peuple, qui croyait encore à la sainteté de son pape? Il soulTrait nou-sculcmcnt des guerres royales et impériales, mais c’est lui aussi qu’est venu frapper l’interdit, quand Jean XXII excommunia Louis de Bavière et toutes les villes de son parti; c’est lui surtout qui a fourni scs innombrables victimes â la mort noire qui, sortie du fond de l’Asie, s’est promenée sur l’Europe , en semant sa route de milliers de cadavres. Les auteurs contemporains écrivent sous l’impression d’une immense terreur , quand ils parlent de cette effrayante mortalité ; échos du peuple, dont l’imagination troublée par les malheurs réels, y ajoutait encore des maux inventés, ils peignent fldèlement l’angoisse dans laquelle le monde était plongé. « Dans différens lieux, disent-ils , il y eut de vastes tremblemcns de terre; les hommes s’enfuirent dans les forêts et n’osèrent plus rentrer dans les villes. Et il y eut des guerres, et des pestes, et des famines ;çà et lâ la terre vomit une eau jaunâtre et infecte , qui renversa des châteaux et des villes. Les hérésies et les sectes augmentaient ces malheurs, l’arrogance et l'iniquité dominaient partout, et le peuple était extraordinairement frivole et avide de nouveautés^'. • «Et, ajoute un autre, ceux qui philosophaient, quoiqu’ils flssent beaucoup de paroles , ne trouvaient d’autre raison à CCS maux, que la suprême volonté de Dieu^. •
31 Woroer Rolowink, Faieict4u« l«mponim 4 daotPUtornGcrmamciierjpf4>ref j Fraoef., 15S», fol. t II, 85.
33 Albert! ArgcDtlo. Cbrentcon; dans Uratiiil G«rmanto« len'pl. Franct, 1585, fol. t* II,
*■. Partout la meme anarchie , la meme dissolution ; le clergé dégénère déplus en plus; lesévéques font la guerre à leurs vassaux, ou aux bourgeois de leurs diocèses; l’immoralité des ecclésiastiques est telle, qu'en plusieurs localités ils achètent à prix d’argent le droit d’avoir des concubines; les ordres mendians se maudissent entre eux , et se disputent avec les universités , seuls foyers de lumière et d’indé|)endance. La scolastique n’est plus qu'un vaste champ de bataille, où Nominalistes et Réalistes, Scotistes et Thomistes, se livrent des combats plus acharnés que jamais , et où les deux partis ne s'unissent en silence que pour tuer toute foi et tout sentiment. La merveilleuse alliance entre Aristote et Augustin étant consommée , la dialectique revint sur cette oeuvre pour aller de nouveau à la découverte des dilférenccs entre les deux philosophes. Elle ne rapporta de cette expédition qu’un amas de questions hardies et de minutieuses subtilités, toutes résolues en faveur de l’Église. La scolastique dégénéra ainsi on vainc polémique, et efiaça les dernières traces qu’elle avait encore gardées d’un besoin religieux. La réaction de la part de ce dernier devait donc nécessairement se prononcer avec une nouvelle énergie, et cette cause à elle seule sufiirait déjà |>our exjiliquer la forte tendance mystique du quatorzième siècle. )lais cette tendance a encore des racines plus profondes dans l’anarchie morale et sociale que nous venons d’esquisser, et surtout • dans CCS grandes calamités qui avaient rempli les âmes de terreur, et que les pliiln*oplutnte$ eux-mémes ne pouvaient plus expliquer.
On conc^oit reflet que tout cela a dû produire sur les hommes su péricurs. Dans ce siècle ils sont tous plus ou moins mystiques; au milieu du tumulte général, ils se retiraient en eux-mémes, pour
147;« \t€curam partntet ntcacontrA, nec /octi sociorum, ntt /amuU
ffmud domtij rirm ommi sup«ilectile thuium Jutrunt, fUAS ais//u/ ingredi audeb«t. Horror est scriktré vti nmrrere ; nulU fuit iti eausurum ugUutio, Pupu imcimsut cumen» kaltenti ignés nusgHot continue nmUi dabat accessum ; terruiifue ptstis trenùbet ; nee poterunt philosophantes, ^unmwis mutin dicereut, certem de his dteere rmtionem, nisi ^aod Oei esset volunttss....*
chercher la paix bannie du monde. Les uns expriment leurs plaintes dans d’impérissables poésies, comme Dante et Pétrarque; ce dernier écrit môme un livre sur la vie solitaire; les autres prêchent la pénitence, et attirent par leur puissant appel le peuple, chez lequel l'enthousiasme religieux qui avait bâti les cathédrales et enfanté les croisades, n'était pas encore tout-â-fait éteint. Ces hommes, poussés par le besoin de la spéculation , mais profondément dégoûtés de la scolastique, chercbërent leur salut dans la contemplation et dans l'éloignement de la société corrompue. Mais, touchés des misères du peuple , ils ne l'abandonnèrent point , et tâchèrent de lui communiquer leur paix , en s’élevant en même temps contre les vices et les passions dont il était opprimé’'*. C’est ainsi que s’explique la tendance morale des mystiques de cette époque. Dans leur mépris pour la scolastique, il se créent leur propre métaphysique et leur propre psychologie; leur mysticisme est tout intérieur et contemplatif, dédaignant tout secours de la dialectique d’Aristote; ils veulent ramener la théologie d l’intimité de la foi , et les croyans à la liberté spirituelle de l’Évangile', en les affranchissant de toute servitude intérieure et extérieure. Pour se rendre accessibles au peuple, ils ne parlent plus latin , comme dans les siècles précédées , mais ils s’adressent à lui dans scs propres idiomes , et exercent de cette manière une influence étonnante.
Ce mysticisme du quatorzième siècle s'est développé dans trois directions. Chez les uns, surtout chez plusieurs femmes exaltées, il a parié par des visions et des prophéties ; telles furent la princesse suédoise Brigitte (f i373àBomc), et l’ardente Catherine , fille d’un teinturier de Sienne (•}• i38o)**. Chez d’autres, il est devenu fanatique, en poussant, à travers l’Europe, les troupes des Flagellans; et sectaire, en s’alliant avec les restes des Manichéens, et en combattant l’Église par les sectes déjà anciennes des Beghards et des Frères 'du
GtBrres, su Su«o. XXXIX , etc.
» Schracktas XXXUI, 189, 39», etc.
librc-csprit. Les véritables mystiques enfîn, ceux qui se sont livrés ik une silencieuse contemplation, se divisent eux-memes en deux branches, qui cependant se mêlent assez souvent : les uns se fondant sur Denis l’Âréopagite , Scot Érigëne et les néo-platoniciens , s’adonnent â de profondes spéculations , et réduisent le mysticisme à un petit nombre de propositions fondamentales , surtout ci l'antithèse du fini cl de l'inllni , et au rétablissement de l’harmonie par l’union avec Dieu et l’abnégation du moi. Les autres sont plus bibliques et moins s|)éculatifs , et leur tendance toute pratique, mieux comprise du peuple, produit par cotte raison des eOcts plus durables^. Nous ne nous oecuperons dans notre travail que de ees deux dernières classes, en laissant de côté les scetes et les femmes prophétiques, et eu tâchant de faire connaître l’individualité et les vues originales des principaux auteurs mystiques de cette époque.