‹ Essai sur les mystiques du 14e siècleChapitre 8 sur 8 · III · texte numérisé non relu

III

glise et les mœurs du peuple , il blâmait tous ceux qui s'occupaient des vaines sciences de ce monde ; car, disait-il , tout ce qui ne peut nous rendre meilleurs , se tourne contre nous et nous devient nuisible tôt ou tard Ses tendances ont beaucoup d'analogie avec celles de d'Ailly et de Gorson , qu'il avait peut-être connus à Paris Il a écrit qu'un écclésiastique ne doit pas avoir plus d'un bénéfice , qu’il ne doit point courir après les richesses , ni se mettre au service des grands et des princes ; qu’il doit éviter les disputes sur la religion, lire les anciens philosophes , la Bible et qnclques Pères , observer les réglemcns de l’Ëglise, s'humilier devant Dieu et les hommes; en un mot, se détourner des créatures pour ne plus vivre qu’avec Dieu". Il a dit encore que l’Eglise était corrompue, que les moines étaient ses plus grands ennemis , que le démon seul pouvait souiller à un homme d’honneur et d'instruction l’idée d’entrer dans un ordre A la vaine curiosité des scolastiques, il a opposé ce principe, que la science par excellence est d’avouer qu’on ne sait rien. 11 a traduit plusieurs livres de piété en langue vulgaire, et a écrit quelques traités sur l’administration de l’Église , sur la manière d’étudier la Bible, ainsi que des commentaires sur Ruysbrock Sa résignation mystique ne lui a pas permis de rompre ouvertement avec l'Église et la scolastique; mais, au milieu même de son silence, il a contribué à préparer la réformation de Luther.

En mourant il avait légué le soin de sa naissante institution à son ami Florcntius Radewins, qui, après avoir étudié â Prague, s’était fait consacrer prêtre à Deventer, et avait converti beaucoup de personnes par ses prédications mystiques^. En i586, deux ans après la mort

fb. 37. Cei Taine» «cience» «ont la eéoroétrie » rarilbni' tique, la rhétorique, la dialectique, la grammaire, la poé»ici, la jurisprudence, l'astroDomie.

Meiners, lebeniftesrAreiè. berüAmter jtfuenner.etc.; Zurich. 1796, in-9*. t. Il , 3lâ.

ronriuM et propoti(a maghtri /2erhardi. /'ita, 28, etc.

*8 Rcriu», 3'2. Lettres de G. G. à Wcmer Keynkamp et à Jean Célé qui Toulait »e faire recevoir parmi les frère» mineur». G. lui dit que ce projet était on ./aiurriam diaheli.* i9Revius, 33, 34.

^Thom. aK.,1. c. 40 et »q. Ft(a D. Florentii. — Revins , 34-el sq. — UUmaBD, 4|0,

de Gérard, il accomplit le voeu de son maître, en fondant à Deventer un couvent de chanoines réguliers, qui dés-lors fut le centre et le séminaire des Frères de la vie commune. L’association s’était répandue au loin, dans la Hollande, daus la Westphalie, et jusque dans la Saxe ; dans beaucoup de villes s’étaient formé'es sous son influence des congrégations laïques d’hommes et de femmes. Florentius acheva l'organisation des frères , et continua l’œuvre de Groot sans jamais s’éloigner de son esprit, il mourut en 1 4oo.

Les Frères de la vie commune’* formaient une association libre de clers et de laïques qui , à l’exemple des apôtres , ne se nourrissaient ^

que du travail de leurs mains ; leurs |irinci|>cs étaient de pratiquer la charité , de vivre en frères , et de se montrer humbles et bienvcillans envers tout le monde. Ils avaient pour but de s’exhorter mutuellement à la vie chrétienne , et de ramener le peuple à la religion , par l’exemple de leurs mœurs austères , par l’instruction qu’il donnaient gratuitement , et par la propagation de livres utiles , surtout de la Bible. Dans leurs maisons , où quinze à vingt frères vivaient en commun, ils se partageaient les soins de l’économie, et méditaient en- /

semble sur des sujets religieux. Au dehors, ils soignaient les pauvres et les malades, prêchaient la pénitence dans la langue du peuple , et fondaient des écoles ou dirigeaient celles qui existaient déjà, comme par exemple l’école de Deventer , devenue si célèbre dans la suite

C’est pourquoi leur mysticisme pratique a agi d’une manière si heureuse sur l’esprit de plusieurs provinces de l’Allemagne; il a nourri dans les cœurs les germes de la foi chrétienne , qui, par la propagation de la Bible, fut mise à la portée des laïques; il a popularisé les études, et a formé une éclatante et utile protestation.

'I II» »ool appelé» qaelqQcfoi» I-yirtt dê ta fronna frairtt collatianarii , Crtgo-

rianit Hitronymiani t Ctrardini. Le peuple les nommail aussi Btyhard» 9t LoUkard» , parce qu'il» viraient on commao, sans faire de t<boi, et qu'il» se dlsUngoaieDl par on co#lune particulier.

SS V. sur leur orgaalMlion intérieure » UUmano » 415 et suit.

tant contre le dérèglement des moines ^ jque contre les arides logomachies des scolastiques^’.

Une pareille société ne pouvait pas tarder d s'attirer la haine et la jalousie des ordres mendians , et à devenir suspecte d l'inquisition. Bientôt elle fut confondue avec les Beghards , et attaquée de tous côtés : au concile de Constance elle fut formellement accusée d'hérésie. Gerson et d'Ailly prirent sa défense , et elle continua d fleurir et d se répandre dans tout le nord de l'Allemagne. Plusieurs noms méritent encore d'etre cités parmi les frères : Gérard Zerbolt , de Zûtphen, jeune homme mort en 1398, à l'dgc de trente-un ans, esprit original et zélé pour la propagation de la Bible ; et plus tard, Thomas a Kempis , le plus doux et le plus aimable des mystiques, qui, dans son Imitation de J étiu-Chritt , a donné aux âmes froissées par les vanités du monde, un évangile de paix et de consolation”. Une foule d'hommes savans, précurseurs de la réforme, sont sortis de leurs écoles de Zwoll et de Deventer : Jean Wcssel , Rodolphe Agricole, Alexandre Hegius , Louis Dringenberg, le fondateur de l'école de Sélestat”. Mais depuis le seizième siècle l'association tombe ; sa mission est remplie ; l'imprimerie et la réformation l'ont rendue inutile.

Elle a préparé les esprits à recevoir une nouvelle lumière, et cela suflit pour lui assurer une place éminente dans l'histoire de cette époque.

Nous voilà arrivé au terme de notre tâche; nous avons vu comment , dans le quatorzième siècle , le mysticisme s'est développé ; d'un côté comme spéculation sur les idées absolues, et de l'autre

<3 GMuItr, I. c. am , sas. Uaie , 35S.

Vitat di$cipulantm nom, FiorentU, par Thomas a Kempis, t e. 78et sq. — > Kevios, 3ft. — Cllmann , 426 et sniT.

Melners , I. c. 323. — Rierieh , dis Sekuk su Sehistêtadi, dans fUgsn, ZéiUehr. f. d. Mit Thêot, t IV, P. H.. 1834, p. 199 et sq.

comme tendance pratique et réformatrice. Dans la grande anarchie sociale et morale , il nous est apparu comme l'arche autour de laquelle se sont réfugiées les âmes élevées, pour y déposer les saints trésors de leur foi ; nous avons reconnu en lui le principe régénérateur au milieu de la confusion générale , et il nous a appris à ne jamais désespérer du salut de l'Eglise. Pourtant il n’est lui-méme • qu’une forme imparfaite, qu’une arme bonne dans le combat, mais quidoitétre déposée quand l’ennemi s’est retiré. Le quinzième siècle nous montre sa dernière lutte contre la scolastique; celle-ci , épuisée, saignant de mille blessures, tombe pour ne -plus jamais se relever. Un scepticisme philosophique, et quelquefois railleur, se partage scs dépouilles et va peu à peu jusqu’à attaquer toute espèce de religion. Le mysticisme est de nouveau son adversaire, et sauve la foi menacée; mais il s’affaiblit lui-méme en se revêtant de formes nouvelles, incompatibles avec le jirogrès des lumières. L’intelligence de Gerson, troublée par les scandales du schisme, essaie une dernière fuis de l’allier à la philosophie ; personne après lui ne s’occupera plus de ce projet impossible. Le livre de Vlmitalion de Jétus-ChrUt devient le symbole du mysticisme pratique , qui se confond de plus en plus avec les tendances de ceux qui veulent ramener le culte et le dogme à la simplicité de l’Évangile. La théorie est presque abandonnée ; elle ne jette un dernier éclat que dans les spéculations idéalistes et panthéistes du livre si profond de la Théologie germanique, tandis que des auteurs comme Henri Harph (vers i46o) ou Denis de Rykel (•j- méritent à peine l’honneur d’être cités; l’un n’est qu’un

copiste sans génie de Ruysbrock; l’autre a délaye dans un nombre prodigieux de commentaires sur la Bible les idées mystiques les plus ordinaires. A la fin du siècle, un nouveau mysticisme apparait en Italie, apocalyptique et révolutionnaire chez le dominicain de Florence, néo-platonicien et cabbalistique chczMarsilc Ficin et le prince de la Mirandole. Ce mysticisme passe les Alpes et se propage également en Allemagne, où, sous les mains de Jean Reuclüin, d’Agrippa

de Nettcsheim, de ThéofÉnstc Paracelse , il se transforme en magic et CD théosophie. La réformation , enfin, lui ûtc sa valeur temporaire , tout en reconnaissant les services qu’il avait rendus a sa cause, en lui préparant de toutes parts le terrain. Pendant le moyen âge il a été le crépuscule d’une lumière à venir; quand la lumière fut venue, le crépuscule dut disparaître. Aujourd’hui la lutte s’est renouvelée; l’issue en sera peut-être la même qu’il y a trois siècles, c’est-à-dire que les progrès du mysticisme amèneront de nouveau une épuration dans la forme de notre culte. C'est là tout le prix qu’il peut avoir à nos yeux; car, nous le répétons, dans son principe il est une erreur du sentiment et de l’imagination , en voulant soumettre les idées divines à une expérience intérieure immédiate. ’’ Si nous avons jugé les mystiques du quatorzième sièclc'avcc tant de faveur , c'est que par leur théorie même ils ont rendu hommage à l’activité de l’intelligence , c’est qu’ils ont eu des coeurs pleins d’amour et de compassion , c’est qu’en exprimant les besoins de leur époque , et en flétrissant d’une voix unanime la corruption de l'Église, ils ont été réellement les hérauts de l'avenir. Nous nous sommes placé au point de vue de la liberté bumainc accomplissant les fins de la Providence , et de là nous respectons chaque individualité , aussi long-temps qu’elle est sincère et vertueuse. Nous ne protestons que contre l’aveuglement ou l’hypocrisie de ceux qui voudraient nous courber sous le joug de leurs illusions , et nous ramener à travers le crépuscule dans les ténèbres , malgré hi lumière de l’Évangile qui éclaire aujourd'hui tout oeil qui veut s’ouvrir à ses rayons , grâce à la lutte soutenue si victorieusement par nos immortels réformateurs.

mi.

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