CHAPITRE VI
Afiociatiom mystiques. Conclusion.
Nous avons considéré jusqu’ici le mysticisme comme il s’est prononcé chez les auteurs du quatoràème siècle, ainsi que les spéculations auxquelles il a donné lieu. Il nous reste à le suivre dans sa tendance pratique, et à faire voir la forme sous laquelle il a pénétré dans le peuple. Far là nous aurons en même temps une mesure pour apprécier l’influence exercée sur les populations par les prédicateurs mystiques. Depuis long-temps un certain mysticisme circulait dans l’Eglise ; tantôt il s’écoulait en paix , à l’abri de la foi positive , tandis que d’autres fois il faisait éruption et entraînait à une opposition hostile les sectes des Beghards, des Frères du libre-esprit , des Franciscains fanatiques. Nous ne parlerons ici que des associations mystiques , ou plutôt bibliques , qui se sont formées dans le sein même de l’Église , et qui , bien qu’elles protestassent contre la corruption universelle , demeuraient néanmoins attachées à la communion catholique. La foi aveugle du peuple commençait à chanceler, ébranlée d’un côté par les attaques hardies des hérétiques, et de l’autre par le spectacle du triste étal de l’Eglise et de la scandaleuse conduite des chefs meme de la chrétienté. Il n’entendait rien aux disputes des scolastiques, qui , à leur tour , ne se souciaient guères de ses besoins religieux. Troublé et désorienté dans son esprit, il tourna alors ses regards vers les hommes qui s’adressaient à lui dans sa langue , qui , dans de profonds discours , offraient une nourriture à son vague sentiment , qui l’exhortaient à supporter ses maux et à chercher sa paix dans le ciel , et qui eux-mémes donnaient l’exemple des vertus qu’ils prêchaient. Autour de ces puissans prédicateurs se groupèrent ainsi des associations de clercs et de laïques, dont le but était de pratiquer les principes enseignés par eux. Le besoin de s’entre-
tenir des choses divines, le malheur commun , la stérilité de la théologie et du culte , rapprochèrent ces hommes , et dans rcflroyable anarchie au milieu de laquelle ils vivaient , cette conduite de leur part n'n certes rien qui soit blâmable.
Dès le onzième et le douzième siècle s’étaient formées quelques sociétés libres de ce genre , en opposition aux ordres monastiques qui allaient de jour en jour en dégénérant ; mais ces sociétés étaient . uniquement pratiques et contemplatives , et n'avaient aucun caractère scientifique. Telles étaient dans l'origine les sectes des Beghuines et des Beghards’. Telle est encore la société dont nous trouvons les traces vers le milieu du siècle qui nous occupe , quand les contrées du Rhin soulTraicnt également de la peste et de l'excommunication.
Celle qui sur la fin du siècle se formera dans les Pays-Bas, réunira les deux tendances pratique et scientifique, et aura par cette raison une importance bien plus considérable.
La première dont nous voulons parler a fait peu d’éclat ; son existence est presque ignorée; on pourrait même en douter , si les besoins de l’époque appuyaient moins fortement le petit nombre de témoi- /
gnages en sa faveur^. Les membres de cette association, répandus sur les bords du Rhin jusque vers les Pays-Bas*, étaient des docteurs, des nobles, des dames illustres et pieuses; ils s'appelaint Amis de Dieu ; ils s’adonnaient à une vie contemplative , et cxen'aicnt la charité en soignant les malades dans la tcrrilile année de i549, ou en leur donnant l’absolution, malgré les défenses de l’interdit. Leur union était sans doute secrète; eux seuls se connaissaient et correspondaient entre eux. A leur tête se trouvait peut-être notre Taider; |ieul-étre aussi que Suso leur appartenait. Son nom est du moins cité plusieurs fois dans les lettres de Henri de Nœrdlingen à Marguerite Kbner.
C’est cette curieuse correspondance qui nous donne les uniques dé-
* MusbeilU* de f^egh., 39(».
• Rœhrich, (. c, « 26.
3 Heuiuann^ 1. c., 779.
tails sur les Amisde Dieu ; elle nous les représente comme des hommes bienfaisans, dont le mysticisme s'inspirait des idées de Tailler^
Le prêtre Ileiiri de iNoerdlingcn était iui-méme «grand ami de Dieu;» c'était une âme droite, et remplie d'amour, troublée par l'aspect des maux qui l'entouraient , et par l'idée de ses propres défauts. Pauvre et fugitif, il a erré de ville en villc^; car la cause de Louis de Bavière était à ses yeux la cause de la justice, et, malgré l'interdit, il prêchait devant le peuple". Sa seule consolation était l'amitié de la nonne Marguerite Ebner de Nuremberg (■[• i35i) cl de sa sœur Christine, toutes les deux célèbres alors par leurs visions. La reine Agnès, fille d'Albert 1", retirée au couvent de Kœnigsfelden , le scrourait dans son indigence, en lui envoyant de temps à autre quelque somme d'argent. Une seule fois il y eut un instant lumineux dans sa vie de souffrances intérieures; c'est l'accueil que lui fit le peuple de Bâle, après que Taulcr l'eut appuyé do sa puissante autorité. Le magistrat lui ayant permis de prêcher pendant quarante jours , il prêcha journellement, souvent même deux fois par jour, devant une foule innombrable, composée de bourgeois et de seigneurs. Bùle était excommuniée avec les autres villes de l'Empire; mais ainsi qu'à Strasbourg le magistrat avait refusé de priver le peuple du service divin ; c'est pour cela que Henri de Nœrdiingcn trouva tant d'auditeurs''. Dès ce moment il disparait , et avec lui les vestiges de l'association , dont nous ne pouvons que nommer quelques membres, tels que Conrade, abbé de Kaisersheim, le hour-
* Ccito correspoodaucc â élé pubik’c par Reninann, p. 331 et soit. MAlheureuteneol tl D'a pas dit d‘où 11 l'a prUc, et no l’a pas mémo donnée on entier. — Tanler j est cité dans la lettre A’, p. 358; 11% 36«1; 57% 393. Tanler lui-méme parle en plusienri endroits de pareils amis de Dieu mystiques. — Le nom de Suso y rerient très-souvent.
^ Noos le voyons successivement i Strasbourg , à Constance , à Angibourg , à Ulm , à Bile. Pendant quelque temps il a été curé de réglise do Fcssenbelm.
6 /6. , 365. Lettre 11. ■ Dai wtk gemaineklicheix ytt mir gunstig, aber vom der gfifllickrn per-
leid iek w7 gtffiigtr tUj ich dick predignt und die teni mein gn^d
Plusieurs fois il dot se défendre devant les évèqncs pour avoir préehé.
7 ib. 395, lettre 59. — Cf. aussi Albertl Argentin. CAronfeon. , 142, 143.
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geois Rulmann Mcrswin de Strasbourg, foudatcurde la maison des Johannites’, une dame de Kalkenstein, une nonne nommée Marguerite Zum guldin Ring, le seigneur Henri de Rhclnrelden , un seigneur de l’faffculicim , un de Landsberg et son épouse, etc.*. Il parait qu’il y avait surtout beaucoup de femmes dans cette curieuse société'", dont rinflucncc sur les ]>opulations de nos contrées a dù être très-heureuse. Il est donc à regretter que nous n’ayons pas des documens plus positifs sur scs destinées.
La seconde association de ce genre , dont l’existence est aussi mieux constatée, est celle des Frira dr la vie commune, dans les Pays-Bas ". .v
Kllc doit son origine é la vie mystique cl comtcmplativc de Ruysbrock, bien que lui-méme n’en ait pas été le fondateur. Un jour, le prieur de Grccndal fut visité par le prédicateur Gérard Grool, qui venait de s’adonner à la contemplation, puisque le clergé, irrité de ses censures, lui avait imposé silence. Les discours du vieillard produisirent sur l'amc de Gérard une impression profonde; ils firent iiaitrc en lui l’idée de suivre l'exemple de Ruysbrock, et de rassembler quelques amis pour vivre en commun , en s’occupant d'étude ^
et de méditation'L Gérard Groot était né à Deventer, en lâ^o; son père, riche magistrat, lui avait donné une éducation soignée, et l’avait envoyé à l'université de Paris. Là , le jeune homme ne recherchant encore que la gloire d’un nom illustre, avait étudié avec ardeur toutes les branches du savoir; on dit même qu’il était alors
B Kœniçfthofen, S79. Dan« un ancien cataloi^uo do notre blbliotbèqoe, il eal cité comme autour du livra do Sus» de 9 ru/jiéut. Diepenbrock, XVII. .
9 Heumann, 374, lettre 30 ; 393, lett. 57.
<9 Dans une dose» lettres (îMs371)llenri de NœrdliuKen exhorte Marinicrilcà travailler i CO que les foiiinies „ «/a gematus iebfn «K/uhri$ «vW/rn/ , dorh mjf tin atuirr for, ti tiH et ffetehrbfn. •
tt V. surtout Cllmann, Joh. Wesfel,ein Vorgaenger Lutken. Uaïub. 1834, p. 389 et soir. • l 'eber 4te flruJrr des grmeinrn Ijehrnt. n
19 V. la vie de Gérard Grool ou Gerbardus Magnus, par Thomas a Renpis, dans ses auvres, ed. Sommalii. Antw. , 1800, in-S", I. III, P. I, p. 5cl sq., ainsi que Bevius, £>avenirio ülustraCo. Ludg. Bat. It^l » io>4* , p. 28 et sq.
verié dans l’astrologie et dans la nécromancie. À dix-huit ans , il est maltrc-ès-arts , et obtient un bénéflce de chanoine à Aix-la-Cbapclle. Arrivé à la réflexion , il ne tarde pas à sentir le besoin de quelque chose de plus élevé , de sorte qu’à Cologne , au milieu de fêtes et de réjouissances auxquelles il assiste , un vieux solitaire peut déjà lui prédire sa prochaine conversion. Cependant il hésite encore, jusqu'à ce que son ancien ami, le chartreux Henri Egcr, de Kalkar, homme pieux et lettré, qui, à Paris, avait été son confesseur, le rencontre à Utrecht , et le confirme dans sa résolution de changer de vie. Il renonce alors à ses bénéfices , quitte ses vëtemens fastueux , et se retire , au grand étonnement du peuple , dans le couvent de Monichusen , près d’.àrnheim , dont Henri Eger était prieur. Pendant trois ans, il lutta, par des jeûnes et des veilles , contre le monde; mais une contemplation oisive n’était pas ce qui lui convenait, et avec l’autorisation de l’évêque d’Utrecht, il sortit de sa cellule pour prêcher la pénitence dans les villes et les villages du pays. Le peuple accourait en foule dans les églises, et l’écoutait souvent deux fois par jour, pend.int trois heures consécutives. Ses sévères prédications lui attirent la haine des moines mendians, qui l’attaquent à plusieurs reprises, et qui par leurs intrigues obligent enfla l’évêque d'Utrecht de lui retirer sa protection. Ses amis même sont tourmentés; Werncr Keynkamp , recteur de l’école de Kempen , est banni de la ville pour avoir parlé en sa faveur. Gérard , ne pouvant plus prêcher en public , rétrécit la sphère de son activité , en donnant , dans sa ville natale, des instructions religieuses, et en faisant copier des livres de théologie par des écoliers , auxquels il inspira le goût de la vie contemplative et du renoncement au monde. C’est à cette époque qu’avec son ami , Jean Célé , recteur de l’école de Zwoll , il entreprit un voyage pour Paris. En route, il fit à Ruysbrock la visite 'qui le fixa dans ses projets et qui acheva de déterminer la nouvelle direction de sa vie. A Paris , il acheta à grands frais une quantité de livres pour l’instruction de la jeunesse; et de retour à Deventer, il se mit
à oi^aaiscr une association semblable à cdlcs que ses prédications avaient déjà fait naître dans plusieurs villes de la Hollande. Son ami et disciple Florentins Radcwins, de Lccrdam , proposa de réunir dans une maison commune les membres de la société. Gérard suivit ce conseil , et se trouva bientôt à la tête d'un petit nombre de jeunes hommes actifs et zélés, qui, sous sa direction, s'entretenaient de la religion , et propageaient parmi le peuple la piété et l'amour de la science. Gérard , dégoûté de la corruption des ordres monastiques , ne souffrit pas qu'ils se liassent par des vwux , ni qu'ils parcourussent les villes en mendiant ; ils devaient gagner leur vie par le travail , soit en copiant des livres, soit en exerçant quelque métier utile, soit en instruisant l'enfance. 11 avait aussi le projet d'établir un couvent de chanoines réguliers , dont il voulait faire le centre de l'association. Mais la mort l'en empêcha; en i38.{, une maladie épidémique mit fin à cette vie de quarante-quatre ans , consacrée tout entière à l'éducation morale et religieuse du peuple.
Gérard Groot a été un de ces esprits éclairés pour lesquels la spéculation n’est qu'un moyen , et qui renoncent à tout ce qu'ils ne peuvent pas traduire en une pratique salutaire". Il y a peu d'hommes chez lesquels le mysticisme ait porté des fruits aussi réels et aussi durables; la semence répandue par lui a produit, ]>endant plus d'un siècle , les plus belles fleurs de science et de piété. Quant à lui-méme , il n'a pas eu des connaissances bien vastes ; outre l'Ecritiirc-Sainte , qui formait le sujet de ses continuelles méditations, outre quelques anciens , il n’avait étudié que Üenis de l'Aréopage, S. Bernard , Hugues et Richard de Saint-Victor". Prédicateur simple et austère, qui voulait réformer paisiblement les abus de l'F-
Thom. a Kenp.r vs/fa kiîvis, affatu henignut f mente tramfuiUui , httmiiitt victu sohriue , ceiuiUo tagex , fadieio diserlus, rigidttt conttii viti» f fertidm »d f otiam fugitant , semper aliijuid utUitetii pro tedijieetione extreem , simpUeitatem dili' gtntj kumilùt itetent , rteirttie mtdUtmt , interne pénétrant , Uetionihut et orntiwnihus ttdulo m* tant , Dtum semper prai oeutit habent »
Protulatio pubiica Gtrhardi d$ vtridUa prtudictUiont quod pratdicavU.
nta . 27 .