‹ Essai sur les œuvres dramatiques de Jean RotrouChapitre 1 sur 22 · CHAPITRE J · texte numérisé non relu

CHAPITRE J

Quelques mots sur la vie et le caractère de Botrou. Idée générale de son talent.

Les contemporains ont laissé bien peu de renseignements sur la vie et la personne de Rotrou : Segrais n'en dit rien ; Ménage en parle brièvement une seule fois ; Chapelain, qui le nomme quelque part, n'est pas très-explicite. Si nous n'avions certains détails transmis par la tradition et même sous forme de conjectures, la biographie du poète tiendrait en quatre lignes. Nous n'avons pu découvrir aucun fait caché jusqu'ici, ni éclairer aucun point resté dans l'ombre; sans donc nous appliquer à suivre pas à pas cette existence souvent obscure, nous nous contenterons d'en tracer ici l'indispensable esquisse.

Né d'aïeux magistrats, à Dreux, le 21 août 1609, Rotrou mourut dans la même ville, le 28 juin 1650, victime de son dévouement pour ses concitoyens : encore les deux dates

de sa naissance et de sa mort ne sont-elles pas bien établies, puisque nous rencontrons dans les biographies des variantes de jour et d'année.

Il commença ses humanités au collège de Dreux, et vint les terminer à Paris , où il étudia la philosophie sous un prêtre, M. de Breda. Ce digne maître, dont les leçons ne furent pas toutes perdues, ne prévalut pourtant point contre le démon de poésie qui déjà possédait son disciple; en effet, Rotrou, écolier, rimait, dit-on, de petites pièces de vers, lorsque la lecture de Sophocle lui révéla son génie dramatique (1). Quoi qu'il en soit de l'anecdote, nous ne pouvons douter que Rotrou n'ait composé, avant sa vingtième année, le premier de ses nombreux ouvrages de théâtre. Nous savons aussi que le cardinal de Richelieu lui accorda peu après une pension de 600 livres, et l'admit, en compagnie de l'Etoille, Boisrobert, Guillaume Colletet et Pierre Corneille, à l'honneur de collaborer aux pièces que l'on désigna sous le nom de Pièces des cinq auteurs. Membre de cette académie intime, il ne put faire partie de l'Académie française, parcequ'il ne résidait pas toujours à Paris ; mais il soutint contre les censures académiques, secrètement inspirées par le cardinal, Corneille, auquel il s'était attaché d'amitié , après la Veuve, et d'admiration, après le Cid.

Comment vécut-il d'abord, quand, à son entrée dans la

(1) Il y a toujours quelque chose de surprenant dans ces subites révélations de vocations poétiques. Nous nous bornons à rapporter les « on dit. »

carrière, il n'avait ni la protection, ni les 600 livres de Richelieu? Ses parents, qui peut-être le destinaient à la magistrature, le voyant faire métier de poète, le laissèrentils à ses seules ressources? Gela n'a rien d'improbable. Chapelain écrivait en \ 631 , à Godeau, compatriote de notre poète, cette phrase ambiguë : « C'est dommage qu'un gar- » çon de si beau naturel ait pris une servitude si honteuse ; » il ne tiendra pas à moi que nous ne l'en affranchissions » bientôt. » Que Rotrou fût attaché au comte de Soissons, auquel il dédia sa première pièce, ou au comte de Fiesque, qui le présenta à Chapelain, une telle servitude alors n'avait rien de honteux. Il semble donc qu'à court d'argent, il ait souscrit, selon l'exemple de Hardy, un engagement comme auteur-fournisseur dans une troupe de comédiens (1).

La pension du cardinal ne suffisait pas à l'affranchir. Il hantait les cabarets, les tripots, buvant, aimant, jouant surtout, fréquemment besoigneux et serré de près par les créanciers. Un tas de fagots où il jetait ses écus, pour les ressaisir moins facilement, lui servait, paraît-il, de coffre-fort de sûreté contre les tentations du jeu. Jusque dans un âge plus réfléchi, il cédait, d'aventure, aux entraînements de jeunesse : réduit aux abois, il livra, à 38 ans,

(1) La supposition est de M. Guizot, article sur Rotrou, dans le volume intitulé : « Corneille et son Temps. » Cet article contient plusieurs appréciations très-justes, auxquelles je me suis rangé, et plusieurs aperçus très-ingénieui: dont j'ai tiré profit.

son Venceslat, pour vingt pistoles. Néanmoins le Roi , la Reine et les principaux Seigneurs le tenaient en estime.

S'il n'avait à surveiller aucune mise en scène au théâtre, aucune impression de pièce chez Antoine de Sommaville ou chez Toussaint Quinet, il retournait dans sa ville natale. Il s'y maria, l'on ignore à quelle date, et eut trois enfants de sa femme Elisabeth Le Camus. Après la mort de Richelieu, n'obtenant rien de Mazarin que de belles paroles , il abandonna tout-à-fait Paris et acheta la charge de lieutenant particulier civil, assesseur criminel et commissaire examinateur au comté et bailliage de Dreux.

Vers ce temps, Godeau « lui accordait quelques années » encore pour s'exercer avec les Muses , après quoi il lui » conseillait de s'attacher a des ouvrages de piété, où il » croyait qu'il réussirait bien , connaissant comme il fai- » sait, le fond de son cœur et de son génie. Ce conseil » confirma Rotrou dans le désir qu'il avait de penser sérieu- » sèment à la principale affaire , et l'on prétend qu'il s'y » appliqua si bien que, plus d'un an avant sa mort, il se » dérobait deux heures par jour pour les passer dans n l'église , où il méditait avec une grande attention et » dévotion sur nos mystères sacrés, et priait le Saint des » Saints de lui faire miséricorde (i). »

(I) D. Liron , Singularité* littéraires. Nous n'avons pas uue confiance aveugle en tout ce témoignage, et l'expression « l'on p retend > marque une restriction de D. Liron lui-même ; mais le reste est bien aflirmatif ; il faut qu'il y ail eu du vrai la-dcdans.

Soit qu'il se fût converti dans sa retraite, soit plutôt qu'il eût un naturel magnanime et enclin aux actions généreuses, il ne recula point devant le sacrifice lorsqu'une funeste contagion fondit sur Dreux. Les circonstances qui précédèrent sa mort ne sont pas mieux déterminées que les incidents de sa vie. Quelques biographes disent qu'il était à Paris et accourut à Dreux , malgré les sollicitations de son frère et de ses amis; d'autres que, sourd à toutes lés instances, il refusa de quitter son pays et d'user des offres d'hospitalité que lui faisaient ou son frère, en possession, à Paris, d'une charge de secrétaire du Roi, ou Mme de Clermont d'Antragues, dont le château était à une lieue de Dreux même. Peu importent ces différences de récit ; les dernières paroles de Rotrou , ces sublimes paroles gravées dans nos mémoires, sont unanimement rapportées, et tous les vers de Millevoye sur la mort du poète devenu magistrat et tombant au poste du devoir, pâlissent auprès de cette réponse historique : « Les cloches » sonnent pour la vingt-deuxième personne qui est morte » aujourd'hui; ce sera pour moi quand il plaira à Dieu, n

Le calme de ces paroles suprêmes atteste que Rotrou, obstiné au dévouement, intrépide en face de la mort, se trouve dans son naturel. * La fougue de la jeunesse, » dit M. Guizot, « n'avait que suspendu en lui l'exercice des vertus (1)». A eu juger par deux des rares pièces fugitives

(1) Corneille tt son temps.

qui dous restent, au milieu même des plaisirs, en plein feu des passions, il avait des retours de piété , s'accusait amèrement de ses fautes, et se livrait à de sévères médi-

tations

Combien le souvenir de ces jours criminels En l'état où je suis m'offense la mémoire ! Que le ciel me devait de tourments éternels

Quand il me vit l'àme si noire !

Mon Dieu, que ta bonté rend mon esprit confus!

Qu'avecque raison je l'adore !

Et combien l'enfer en dévore

Qui sont meilleurs que je ne fus !

Les rayons de ta grâce ont éclairé mes sens ; Le monde et ses plaisirs me semblent moins que verre; Je pousse encore des vœux, mais des veux innocents,

Qui montent plus haut que la terre....

Ces vers, dont les derniers nous font songer à l'hymne de Polyeucte, datent de 1631 (i). Pouvons-nous penser que ce soit un développement de froide rhétorique , et n'y sentons-nous pas une vraie émotion?

Il y a de l'émotion encore dans ces passages d'une ode intitulée : « Les Pensées du Religieux : »

Tiré du goufre de malheurs ' Où notre aveuglement nous plonge, Tircis, il n'est plus de douleurs Qui puissent m'assaillir qu'en songe.

Les charmes les plus ravissants Dont les objets touchent les sens

(1) Paris, chez Toussaint du Bray. 1631.

DE JEAN liOTUOU. 15

Ne sont plus les auteurs de mes inquiétudes :

Mon âme a vomi son poison,

Et ses mauvaises habitudes N'ont plus d'intelligence avecque ma raison...

Un vieil drapeau taehé de sang

Tiendra lieu de pourpre et de soie.

Vous portez déjà dans le flanc

Les vers dont vous serez la proie.

Tous ces appas seront ternis ;

Ces membres seront désunis, Ces beaux cheveux sans ordre et ces yeux sans lumière ;

Enfin ce corps si bien taillé

Changera sa grâce première En l'horreur d'un schelet couvert de sang caillé.

Et lorsqu'un destin plus humain

Aura blanchi cette matière,

L'os d'une cuisse ou d'une main

Traînera dans un cimetière.

Ces yeux brillants, ce front voûté,

Ce chef si plein de vanité Parleront de l'état où la Parque nous range

Dessus la porte d'un couvent,

Et, par une figure étrange, Prouveront aux mortels que tout n'est que du vent '.

Ici, ce n'est plus le ton sacré des strophes de Corneille ; c'est la mélancolie de Villon au charnier des Innocents , d'Hamlet près des fossoyeurs, et ni dans Shakspeare, ni dans notre vieux poète parisien, je ne trouve rien qui exprime la réalité d'une façon plus terrible et plus navrante que ces simples mots :

L'os d'une cuisse ou d'une main Traînera dans un cimetière.

(1) Recueil déjà cité. Nous n'avons pas besoin de souligner les fautes de goût qui se trouvent dans ces strophes.

Mais Rotrou ne s'arrêtait pas longtemps à dépeindre la vanité des vanités : une partie de dés changeait les dispositions de son esprit, et l'austère rêveur redevenait joueur aventureux.

A côté de ces fragments empreints de force et de tristesse, nous lisons dans le même petit recueil de pièces détachées : « Les plaintes d'un seigneur amoureux prêt à se donner la mort dans un désert ;» voilà du romanesque : une « Elégie à Mlle Caliste C..., » qui avait dédaigné Rotrou inconnu, et que Rotrou, désormais célèbre, dédaigne à son tour ; voilà de la satire : un « Sonnet sur la Filis du sieur Pichou, son ami; » voilà pour l'amitié. Nous démêlons ainsi d'autres traits qui distinguent Rotrou : une imagination prompte, bizarre quelquefois ; de la malice, si besoin était; surtout un fonds inépuisable de franche affection. Les stances à son ami M., de Dreux, contiennent, parmi des allusions mythologiques ou des réminiscences littéraires, de vifs mouvements de tendresse :

Peux-tu, cruel ami, t'éloigner de mes yeux? Dreux pour nous séparer a-t-il assez de charmes? Et, quelque rare objet qui se trouve en ces lieux,

Peut-il plus sur toi que mes larmes ?

Moi... Je crois être inutile et perdre tout le temps

Que je passe hors de ta présence !

Les relations de cour, d'une sincérité habituellement suspecte, le mettaient à la gêne. L'honneur de monter dans le carrosse d'un seigneur ne le dédommageait pas

du supplice qu'il y endurait à « songer aux moyens de dire uu bon mot. » Il préférait la solitude, y pensant à ses vrais amis, et une promenade sous les grands chênes, parmi les hautes herbes fleuries ; car il paraît avoir senti (don rare au dix-septième siècle!) les beautés des champs et des bois : le voyez-vous marcher, en habit de campagnard,

Sous un chêne si haut qu'à peine son coupeau (1), Pourrait être accessible au vol des alouettes, Le visage couvert du tour de son chapeau,

L'œil fixe, les lèvres muettes, Foulant du pied les fleurs embrassant ses genoux 1

Le plus illustre de ses amis véritables fut Corneille. Non-seulement Rotrou accueillit volontiers celui qui allait être d'abord son égal et bientôt son maître (2), mais il l'aida peut-être de ses conseils, puis, à coup sûr, de son active intervention dans la querelle du Cid. Plus tard, il le louait en plein théâtre par la bouche d'un de ses personnages, Genest : tant il s'était placé au-dessus des misérables atteintes de la jalousie!

Ses amis, en retour, le traitaient selon son mérite et vantaient hautement ses productions : l'un d'eux, poète lui-même et pareillement au service de Richelieu, lui adressait à propos de la Célimène , une élégie flatteuse , péniblement tournée en maint endroit , mais pleine d'une

(1) Mot de terroir, pour « Sommet.» Se trouve aussi dans Mattaurin Régnier, Sat. 2 v. 300. On sait que Régnier était de Chartres.

(2) Voir les vers a Corneille après la Veuve.

réelle admiration , lui demandant le secret des vers

agréables :

Montre-moi la façon de polir un écrit El de faire à chacun admirer mon esprit, De tenir tout le monde enchaîné par l'oreille, D'une chose commune en faire une merveille, De rendre comme toi les hommes asservis, Et de ravir les cœurs comme tu les ravis;

le sommant de ne point laisser de repos à son heureuse veine poétique :

Travaille incessamment, le peuple t'y convie ; Puisqu'en si peu de temps tu fais tant de beaux vers, Tu répondras un jour des moments que tu perds.

L'amitié des auteurs renommés ou pensionnés ne le rendait pas dédaigneux pour les auteurs médiocres ou pauvres; il vivait bien avec tous, et, malgré quelques envieux, il n'avait pas d'ennemis.

C'est qu'il ne montrait ni outrecuidance, ni amourpropre, et n'était pas entiché de ses propres œuvres. Ayant conscience de ce qu'il écrivait de bon, il passait aisément condamnation sur des pièces mauvaises. Voyez ses avertissements au lecteur : « Le seul commendement de Mgr » le Comte de Soissons et non pas la vanité de l'impresy> sion me porte à faire voir le jour à Y Hypocondriaque. Si les censeurs y trouvent des défauts, qu'ils soient satisfaits par ce mot : « Il y a d'excellents poètes, mais ce n'est pas à vingt ans. » Comme il empruntait beaucoup aux

DE JEAN IlOTROU.

étrangers, il savait leur restituer honnêtement ce qui leur appartenait, et s'enlevait même de son bien par ex«:ès de modestie. « Je te veux avertir, » dit-il, « que la Bague de » F Oubli est une pure traduction de l'auteur espagnol de » Vega ; si quelque chose te plaît, donnes-en la gloire à » ce grand esprit, et les défauts que tu y trouveras, que y> l'âge où j'étais quand je l'entrepris te les fasse oublier » Les préfaces qui accompagnent certaines de ses pièces ont un intérêt littéraire, et nous y insisterons, le moment venu; nous cherchons ici seulement les traits de caractère, et toutes les dédicaces n'en révèlent pas; la plupart ne sont que des épîtres fort travaillées, où il s'efforce de brûler adroitement son encens : c'est ainsi qu'il offre les Occasions perdues à Madame la comtesse de Soissens , la Céliane à Madame la marquise de Pesé, Laure Persécutée à Mademoiselle des Vertus, Antigone au comte de Guébriant, l'Heureuse Constance^ la Reine. Pourtant nous n'y relevons guère de ces cajoleries basses ou de ces indiscrets appels à une bourse opulente, qui étaient trop dans les mœurs du temps. Quand la prose ne lui suffit pas, il emploie la poésie: Richelieu a une ode, qui précède l'Hercule mourant; Mazarin, une élégie, avec Don Bernard de Cabrere; et Mademoiselle Anne-Marie Pourrat, à qui il envoie la Clorinde, est célébrée en un sonnet du dernier fin. Mais aux éloges pompeux, aux pointes fadement spirituelles, nous préférons la jolie lettre qui annonce l'envoi de la Belle Alphrède :

Ma chère Sylvie,

Je vous lais un mauvais présen t, après l'avoir si longtemps différé, mais enfin, il vaut mieux donner peu que rien du tout. Ce qu'on donne est toujours précieux quand il part du cœur, ou plutôt on ne peut rien donner de précieux après avoir donné le cœur même. Vous savez combien absolument vous possédez le mien, et vous feriez tort à la plus véritable affection qui fut jamais, si vous doutiez de l'empire que vous avez sur moi. Ne recevez donc mon Alphrède que comme un divertissement d'une heure que je vous envoie ; si vous la trouvez belle, vous pourrez croire aussi que sa beauté est naturelle, que le théâtre ne lui en a point donné, et que les fautes de l'impression lui en ont ôté : telle qu'elle est, elle est de moi, et vous me souffrez assez de vanité pour que je croie que tout ce qui en vient vous est agréable. Je vous parle sans artifice, comme vous voulez que soient nos entreliens, et comme sincèrement et sans fard je suis, ma chère Sylvie, votre très-humble et très-fidèle serviteur.

Qu'était cette Sylvie? Nous ne pouvons croire que ce fût une Sylvie en l'air. Rotrou tirait vraiment de son âme ces expressions de tendresse discrète et gracieuse; il avait des sentiments délicats, comme des sentiments élevés. Mais son affection ne fut pas toujours aussi bien placée. Il aimait un peu çà et là, en compagnie de l'ami anonyme qu'il appelle « son cher Euryale ; » tous deux n'étaient ni constants, ni difficiles, et connaissaient les amours de taverne au moins autant que les amours de salon : Rotrou s'accuse brutalement des voluptés où ils faisaient une chute commune (1). Convenons donc que « cette noble nature avait du vulgaire, du bas (2). »

Le critique éminent auquel nous empruntons ces derniers

(1) Stances à M... Rotrou dit même« les sales voluptés. » Toutefois cette vilaine expression se retrouve jusque dans ses meilleures œuvres ; elle paraît toute faite en sa langue et est moins significative qu'elle n'en a l'air.

(2) Sainte-Beuve, Port-Royal. T. i. Liv. i, ch. vu.

mots dit que Rotrou « réalise l'idée qu'on se fait du poète ardent, impétueux, endetté, inégal en conduite et en fortune. » Ce sont là en effet des traits bien accusés de sa physionomie : cependant l'image serait fort incomplète, si l'on n'ajoutait que ce bohème fut ami sur, homme religieux au fond de l'âme, et enfin grand citoyen ! (1)

Le talent de Rotrou est en rapport avec sa vie , et ses œuvres présentent les mêmes irrégularités que sa conduite. Il appartient à cette famille d'esprits féconds, primesautiers, à veine abondante, à verve puissante, chez qui les qualités naturelles surnagent partout largement, et dominent les qualités acquises. La première marque de ces sortes d'esprits est la facilité ; non pas, on le conçoit, celle qui consiste à faire difficilement des vers faciles, non pas cette intime alliance de l'inspiration et de l'art, grâce à laquelle une élite de génies enchanteurs ont approché de la divine perfection : c'est une facilité où l'étude n'entre que pour la moindre part, chez les uns coulante, limpide, toujours aimable « encore qu'un peu traînante; » chez les autres aventureuse, hardie, tantôt magnifiquement harmonieuse, tantôt écumeuse et troublée. Rotrou compte parmi ces derniers,

(1) Le buste placé au foyer de la Comédie-Française et sculpté par Caffieri (1783) réalise aussi l'idée vulgaire : tête intelligente, cheveux épais et retombant sur les. épaules, pommettes en saillie, nez droit avec les narines hardiniont ouvertes, tine moustache et royale, cou maigre et bien détaché, assurément le visage est énergique et expressif; mais, d'après ce que nous savons de Rotrou, ne manque-t-il pas là quelque ehose ? . •

Il est facile, mais inégal. Ne cherchez pas dans le» trente-cinq pièces authentiques que nous avons de lui , comédies , tragédies , tragi-comédies, la marche sûre, l'exécution infaillible, l'essor mesuré au sujet, ce qui distingue, en un mot, les esprits dont un long apprentissage a mis toutes les qualités en équilibre : il ne prit jamais assez de peine, et, cédant au souffle du moment, favorable ou pernicieux, ignora depuis sa première œuvre jusqu'à la dernière, l'art de se gouverner. Aussi, le voit-on, en quelques instants, monter et descendre, planer et tomber; il ne se soutient pas à une même hauteur.

Dans ces inégalités , il convient de faire la pari du poète et celle de son temps. Le poète, très-bien doué, manquait assurément d'application, de patience, et travaillait trop peu. Une fois arrêté le choix d'un sujet (et la nécessité, en obligeant Rotrou de produire vite, lui défendait d'être fort scrupuleux à choisir) , il ne le mûrissait guère par la réflexion, et ne s'efforçait point de s'en rendre maître : l'arrangement fait tant bien que mal, les vers arrivaient pêle-mêle pour remplir des scènes .où l'excellent se rencontre à côté du mauvais et du pire. L'auteur ne polissait point un ouvrage ainsi terminé de fortune : il ne pratiqua jamais le lpbeur et les lenteurs de la correction ; c'est là un défaut de sa nature.

L'incertitude du goût est un défaut de son temps. L'esprit français, alors envahi par la pompe espagnole et la

subtilité italienne, ne s'appartenait guère; les expressions emphatiques, les pointes recherchées étaient à la mode, et les poètes, jaloux de plaire, ne tâchaient qu'à s'enfler ou à raffiner : non qu'il leur fallût, pour y réussir, un effort continu; avec quelque habitude, ils produisaient couramment ces ouvrages où la gêne n'est qu'apparente ; tant notre esprit peut se fausser lui-même et se plier à des tours empruntés ! Les critiques ne faisaient point encore la guerre à ces dangereuses manies, et le public admirait de bonne foi, et admira longtemps par la suite, les choses les plus contraires au génie littéraire de la nation. Que devenaient la netteté, la précision, le bon sens , toutes ces qualités qui nous distinguent, et qui n'excluent ni la vigueur, ni la grâce?

Avec les exigences de sa libre façon de vivre et son extrême facilité d'esprit, Rotrou devait subir, plus que personne, la fâcheuse influence du goût régnant. En effet, il puise chez les auteurs étrangers, à tort et à travers, sans dégager l'or du fumier. Bien mieux, dans ses imitations de l'antiquité , où tant de mérite nous frappe , il lui arrive fréquemment d'altérer la pureté du modèle et de prêter le jargon du jour aux personnages de Sophocle et de Plaute. A plus forte raison, quand il tire ses sujets des romans en vogue ou qu'il les imagine, y pouvons-nous relever à foison des fautes contre le bon goût et la simplicité. En retour, souvent aussi il rencontre des expressions nettes

et précises, des traits vifs, des mouvements naturels, le véritable esprit sans prétention ni raffinement, le véritable pathétique sans emphase, et, poète comique ou tragique, il est poète vraiment français.

Cependant la pente de son esprit le conduit moins au comique qu'au tragique : dans ses comédies mêmes, il glisse peu à peu vers la tragédie, oubliant qu'il avait dessein de faire rire. Après des ripostes malicieuses ou des tirades délicates, soudain résonne une note plus pénétrante, et nous voilà tout surpris de frissonner. Rotrou amuse par des mots heureux, par des situations bouffonnes ; il n'échauffe pas de cette gaîté communicative qui anime une pièce du début à la fin. Son style sonore, énergique, rude et tendu dans sa facilité, est bien, à considérer l'ensemble , d'un homme plus fait pour exprimer les passions véhémentes que pour peindre les ridicules. Mais il n'eut pas le loisir de se connaître, ef jusqu'au bout, ue parut point éprouver que la tragédie était réellement son domaine : le dernier de ses ouvrages fut une comédie, et l'on dirait un essai de jeunesse.

On l'a appelé l'un des fondateurs de notre théâtre. Oui, il fit beaucoup, mais d'une manière involontaire, sans préméditation, et non comme un novateur de parti pris, pour les deux genres qui se partagèrent bientôt la. scène française ; auteurs tragiques et comiques, tous trouvèrent leur bien chez lui, et ne l'y laissèrent pas. Faut-il

regretter qu'il n'ait pas mieux compris à quel genre son talent le poussait, et une fois dans sa voie , marche à pas plus égaux, tout en conservant sa fière démarche? Qui sait! Avec moins de rudesse et de laisseraller, n'aurait-il rien perdu de sa sève? Il entrait dans sa nature de dépenser son génie en des matières saisies au hasard, comme ses écus à toutes sortes de réjouissances. Il n'était pas plus homme à compter avec les imperfections qu'à s'arrêter devant les dettes. Même quand il devint rangé dans sa manière de vivre, il ne le fut pas dans ses ouvrages : cela n'empêche pas qu'ils n'aient leur grandeur et leur beauté. Négligés, tumultueux, irréguliers, ils sont' aux bons endroits, frappés d'une empreinte reconnaissable : un mélange émouvant de hauteur héroïque, de tendresse passionnée et d'abandon familier; un riche éclat d'imagination; une singulière verdeur de langage forment l'originalité de Rotrou.

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