CONCLUSION
Le poète Rotrou était généreusement doué de la nature; mais il lui manqua toujours ces qualités de correction , de goût, de mesure, qu'on acquiert par le travail et la réflexion. Sa mort héroïque atteste qu'il avait, malgré des écarts de jeunesse, un cœur vaillant, une âme bien située : en ajoutant à son mâle visage cette auréole sympathique dont nous aimons à parer les poètes tombés avant l'âge, fut-elle un bonheur ou un dommage pour sa gloire littéraira? Vers sa quarantième année, quand il se sacrifia au salut de ses compatriotes , était-il dans la plénitude du talent? Aurait-il surpassé le St-Genest, surpassé le Venceslas, le Cosrohï Nous ne le pensons pas : mais en possession de cette veine tragique qui était vraiment la sienne, il en eût tiré plus, sinon mieux ; il eût multiplié les créations terribles et touchantes comme celles de ses dernières pièces, et continué de peindre en de nouveaux ouvrages les passions de l'amour, les affections de la famille : pourtant il n'eût guère approché plus près de la perfection; descendant de Ronsard plutôt que de Malherbe, il ne pouvait être classique, si l'on entend par là l'auteur dont les qualités se maintiennent en équilibre et en har-
monie sous l'empire de la raison. La rapidité de conception et d'exécution entrait pour une grande part dans son génie. Les beautés et les défauts de ses œuvres dramatiques s'expliquent d'un mot : il donnait le pas à la liberté sur la discipline , et sa faculté dominante était l'imagination.
Il appartient sans doute à la famille de Corneille; mais il a son air & lui et sa personnalité. L'appeler « la lune de Corneille(l),» c'est amoindrir son mérite et lui faire injure. La lueur pâle et mélancolique de l'astre des nuits ne donne pas l'idée de l'éclat robuste et souvent excessif des ouvrages de Rotrou ; d'ailleurs, c'est le reflet d'un foyer lointain, c'est une lumière empruntée : or, le drame de Rotrou, avant l'apparition du soleil cornélien, brillait déjà par lui-même, et il ne cessa pas de jeter son rayonnement propre après le lever du grand astre. En d'autres termes, et pour faire une dernière fois allusion à un mot que nous avons commenté , le « fils » devint plus célèbre que le « père ; » mais celui-ci ne fut point tout-d'un-coup éclipsé.
Moins régulier, moins étudié que Corneille, Rotrou pouvait plus justement aussi être revendiqué pour un ancêtre par l'école moderne : ses hardiesses dramatiques, son style haut en couleur, et raide quoique peu travaillé ; cet alliage de concision et de négligence, de recherche et de
(l) Sainte-Beuve.
trivialité, de grâce et de rudesse, qu'il nous présente à ses meilleures pages; l'emploi continuel des figures, notamment de l'antithèse et de la métaphore ; ce souffle inégal, mais parfois puissant comme les vents du large; ces splendeurs et ces effacements ; ces magnificences et ces puérilités ; plus simplement , ces hauts et ces bas ; tout en lui, et même (curieux détail technique!) la richesse affectée des rimes, est d'un romantique au XVIIe siècle.