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CHAPITRE XI

Le style de Rotrou : goût incertain, mauvais souvent : lieux communs, sentences, tirades générales : abus d'érudition mythologique, historique : réminiscences de l'antiquité : comparaisons , métaphores : moins d'abstraction, plus de pittoresque que ehez Corneille: descriptions et récits : vers frappés ; air d'antiquité et couleur moderne.

Nous arrivons au style. Nous y avons touché dans le précédent chapitre en faisant voir qu'il n'est dépourvu ni de mots fins, ni de tours spirituels ; qu'il a, par conséquent, de la pointe et de la délicatesse. Une qualité plus générale, c'est de ne pas être commun ; le style de Rotrou possède en effet celte marque enviée; il appartient en propre à Rotrou. Qu'on détache une page au hasard et nous serions surpris qu'on ne dît pas: «C'est de lui. » Même aux endroits les plus insignifiants, une expression tout-à-coup lancée dans le vers, un mouvement inattendu de l'idée, une certaine marche de la phrase font que l'on nomme l'auteur. Il a sa façon à lui de dire les bonnes choses et les mauvaises ; je ne sais quoi de tendu et de facile, de vigoureux et de négligé le rend original. Le seul poète avec lequel il se peut qu'on le confonde par moments,

c'est Corneille ; le signe de parenté, visible dans la composition de plusieurs personnages dramatiques, apparait aussi, par une conséquence naturelle, dans la trame du style: mais, avec des ressemblances, Rotrou sauve ses traits distinctifs ; il a des défauts, il a des qualités particulières ; il reste lui-même.

Avant tout, n'acceptons que sous bénéfice d'inventaire cette appréciation de Voltaire disant du Polyeucte : t C'est le style de Rotrou, avec plus de force, d'élégance et de richesse. y> Plus de force et surtout plus de richesse, cela était contestable dès 1640, avant le St. Genest, le Venceslas et le Cosroès; après ces grandes tragédies, cela ne pouvait s'affirmer. Quant à l'élégance, si elle consiste dans le choix exquis des mots et la juste proportion des développements, ce n'est pas de cette qualité qu'on loue habituellement, Corneille: mais nous accordons qu'il écrivait plus élégamment que Rotrou, dont les défauts venaient de trop peu choisir et de mal proportionner.

Le plus saillant de ces défauts, celui qui d'ailleurs les résume tous, c'est le mauvais goût. Nous l'avons critiqué dans la construction des pièces et dans des situations théâtrales trop souvent risquées: le style en est pareillement entaché. On dirait même que le poète, plus hardiment que tout autre, étale et grossit à dessein les vices de goût de son époque; il ne pratique ni les atténuations, ni les adresses de langage ; il accepte sans contrôle ni scrupule tout ce

qui s'offre à portée; il est à la fois très-trivial et très-recherché, comme cela arrive lorsque le goût se forme ou qu'il s'est corrompu. Or, si l'on tolère la recherche, les expressions grossières et violentes n'ont point d'excuse en littérature, fût-ce aux moments de passion. Nous n'admettons pas qu'un amant qualifie sa maîtresse d'insolente ou d'effrontée (Rotrou a des termes pires !) : qu'est-ce donc quand c'est la maîtresse qui reproche à l'amant de s'attarder à de « sales plaisirs ! » Nous ne pardonnons pas davantage à un héros de tragi-comédie, si amoureux et si désolé qu'il soit, de s'emporter contre le meurtrier supposé de l'objet le plus adoré et le plus digne de l'être, au point de l'appeler « vieille terreur des hommes et des Dieux, ... machine d'os mouvants,... vieux tronc que par mépris la Parque laisse au jour,... monstre qui naquis avant les éléments ; qui tout sec et tout os ne peux plus pourrir (1). » On ne s'explique ces erreurs énormes chez un poète auquel les grâces du style n'étaient pas étrangères, que par les dérèglements de l'imagination et les intempérances de la vigueur.

D'autres fois, sans être grossières, les expressions sont forcées et impropres. L'amour n'est plus seulement un feu, mais un « brasier, » et l'amant « ressent les pudiques ardeurs d'un brasier innocent, c Une femme insensible est une <r âme de souche, « « un beau rocher, » sans partici-

(1) Belle Alphrède, act. 3, se. 3-

per, on le pense bien, à la vertu de mutisme et d'immobilité des pierres. Il va de soi que les lis et les roses sont les fleurs consacrées dont les amants forment le temt de leurs belles ; qu'elles sont des astres, des soleils, les plus lumineux de tout le système céleste ; qu'ils « brûlent » pour elles, quand même elles seraient de « glace; t> et que les boucles de leurs cheveux surpassent en solidité les chaînes du plus dur métal pour retenir leurs victimes. Nous n'insistons pas sur les jeux de mots alarabiqués et sur les pointes du dernier fin. Toutes ces façons de parler, dont la critique est facile, avaient droit de cité dans le domaine tragi-comique, et Rotrou ne s'en est pas fait faute. Mais où nous lui passons moins de les employer, c'est dans la tragédie et, circonstance aggravante, dans la tragédie imitée de l'antiquité, lorsque, par exemple, Agamemnon appelle les trois filles de Tyndare « trois écueils vivants des jeunes libertés, » ou que Clytemnestre parle du « vermeil animé des roses vivantes » qui composent le sang d'Iphigénie. (1)

Nous n'approuvons pas plus au théâtre les lieux communs de politique ou de philosophie. Une maxime générale, émise à propos, et recevant, de la place qu'on lui donne, un sens particulier, augmente le poids et la portée du langage; mais un développement banal, un passage dogmatique qui pourra se détacher d'une pièce pour être

(1) Iphigénie, act. 1, se. 1, et act. 4, se. 4.

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ajusté dans une autre, ralentit et refroidit le style: on en

citerait plus d'un chez Rotrou ; et sans sortir de Ylphigé-

nj'c, voici ce que nous y lisons à la fin du discours de

Ménélas :

La sagesse, d'un prince est le souverain bien ; Qui la possède a tout, qui ne l'a pas n'a rien ; Avecque la sagesse, un homme est tous les hommes ; Sans elle, ce n'est rien que tout ce que nous sommes Qu'une grande machine et qu'un énorme corps De qui rien ne gouverne et ne meut les ressorts.

La tragédie grecque, en ses parties oratoires, s'accommodait de telles considérations ; elle acceptait, elle exigeait presque les généralités sur la puissance, la beauté, le destin, comme sur la sagesse : notre tragédie aime mieux accélérer l'action et dégager le style de ces ambitieuses banalités. Ce n'est pas que Rotrou y mette des sous-entendus à la manière de Voltaire et fasse de la polémique en tragédie ; mais il allonge fréquemment ses tirades par des phrases d'une vérité si vraie qu'elles ne nous apprennent rien, et dépourvues même du mérite de l'à-propos ou de la forme. Corneille était plus habile : il avait soin d'approprier aux caractères de ses personnages l'usage des maximes et des développements vagues qui dès lors cessaient d'être des lieux communs.

De cet emploi inconsidéré des sentences et des tirades générales, il n'y a pas loin pour passer à l'abus de l'érudition ; d'une érudition superficielle, qui consiste en un

vain étalage de mots, en un luxe spéàeux de réminiscences et d'allusions qui déroutent le lecteur, et dont il n'est pourtant pas difficile de saisir le procédé : un peu de mémoire y suffit. La mythologie ouvre à Rotrou un trésor inépuisable d'ornements de mauvais aloi ; il en est encore à les prodiguer comme ces poètes du XVIe siècle qu'entraînait le tumultueux enivrement de la Renaissance, et pour qui tout héritage de l'antiquité était admirable, même le vocabulaire mythologique. Avec quelque attention, on assisterait au défilé complet de personnages de la Fable, Saturne et Rhée, Jupiter et Junon, tous les Dieux et toutes les Déesses de l'Olympe, Alcide sorti vainqueur de ses douze travaux, Argus a dont les cent yeux gardèrent mal une vache, » Tantale et sa soif inextinguible, Eson et Médée, Endymion l'amant furtif de Diane, le difforme Silène, Narcisse et Echo, Térée, dont le rossignol n'a plus à « craindre l'embûche, » et les figures coupables de Caune, de Biblis, de Myrrhe, de Cynire; nous aurions du mal à tout citer. Les temps historiques confinant à la mythologie fournissent aussi leur contingent ; c'est Oreste et Pylade, l'opulent Crésus rapproché, pour faire contraste, de mendiant Irus, Paris et Hélène, Didon « si vivement touchée par un Troyen, » la constante Artémise, Thyeste, Œdipe, Mézence dont l'invention cruelle est savamment rappelée par une jeune fille qu'on veut unir à un vieillard (i). Puis l'érudi-

(1) Clarwe, act. 4, se. 4.

tion cherche ses allusions dans les romans et les poèmes du temps passé : elle parle de Roland sans peur, d'Ogier le Danois, d'Oriane et d'Amadis, d'Angélique et de Médor, de Roger et de Bradamante ; voilà même un souvenir, qui nous plait davantage, à Don Quichotte, à Dulcinée, à Sancho (1). Mais cette science trop peu déguisée, que le roman, ou l'histoire, ou la mythologie en fassent les frais, ne nous paraît pas en son lieu dans des ouvrages de théâtre; elle y a l'air d'un placage; elle ne fait pas corps avec le style.

Nous préférons les réminiscences de l'antiquité, qui, ailleurs que dans les pièces à sujets grecs et latins où l'imitation abonde, nous arrêtent soudain par une légère et agréable secousse. Virgile est un des auteurs dont la lecture semble avoir laissé le plus d'impression dans l'esprit de Rotrou, poète cependant peu virgilien par tempérament : tantôt Rotrou paraphrase avec élégance l'hémistiche célèbre, arnica silentia lunœ:

0 nuit...

Toi qui, quand il te plait, sais si courtoisement

Eclairer et couvrir les larcins d'un amant ;

{Deux Pucelles, act. 1, se. 3.)

tantôt il traduit le vers pittoresque, rébus non abstulit atra

colorent :

Quand la mère des ombres Confondant les couleurs, fit toutes choses sombres ; [Belle Alphrèdt, act. 4, sel.)

(1) Heureuse Constance, act. 2, se. 4.

ou la forte expression, auri sacra famés :

L'avare faim de l'or a rompu mes promesses ;

[Diane, act. t, se. 1.)

ou la litote gracieuse, nec sum adeo informis :

Quelquefois sans horreur j'ai consulté ma glace.

(Belle Alph, act. 4, se. 1.)

N'y a t-il pas encore une réminiscence d'un épisode de

l'Enéide (1) dans cette jolie peinture du chevreuil apprivoisé

que la belle Dorante voit en rêve :

J'admirais son adresse en sa course folâtre, Et ce jeune animal me semblait si charmant Que je n'avais que lui de divertissement ; Je le suivais au parc, je marchais sur sa trace, Et rien n'était si cher à mes yeux que sa grâce.

(Cléag. et Dor., act. 2, se. 4.)

C'est à Virgile, c'est aui anciens que Rotrou empruntait des tournures poétiques d'imitation facile et que nous ne croyons pas nécessaire de citer, pour désigner le matin, le soir, les jours, les années. Mais comme il avait l'intelligence profonde des beautés de leur langage, il ne se bornait pas à leur prendre de sèches formules ; il s'inspirait d'eux par l'âme et le cœur, et il écrivait alors des vers harmonieux et sentis, dans le vrai goût antique : Astres, globes roulants sur la voûte céleste.

(Deux Pucelles, act. i, se 1.)

Mercure, au début des Sosies, appelle la lune :

Vierge, reine des mois et des feux inconstants.

(1) Liv. 7, v. 482.

Clorinde, dans la pièce de ce nom, dit, en s'adressant à la

nuit:

Mère de l'ombre, étends tes voiles Sur ces lambris semés d'étoiles.

(Act.4,8c. 3.)

Le printemps est « la saison des fleurs », ou la « saison qui se pare de fleurs ; » et il est question quelque part des zéphyrs dont la fraîche haleine « frise » l'eau des sources. Un vers suffit souvent à Rotrou pour rendre un objet, un spectacle, et nous transmettre, par le choix parfait des syllabes et des sons, l'impression qu'il en reçoit. Nous ne voyons guère que La Fontaine qui ait possédé plus complètement le secret au XVIIe siècle et su mieux décrire en aussi peu de mots.

Rotrou ne peint pas seulement avec cette brièveté puissante et ces traits larges les objets inanimés; il place quelquefois sous nos regards, par l'effet d'une épithète ou d'une qualification expressive, tel de ses personnages. Il lui arrive même d'effacer, dans la rapide introduction d'un personnage connu, les poètes qui l'ont représenté avant lui. Nous n'en voulons pour preuve que ce trait unique dont il peint incidemment Paris, le « mignon de Troie » comme il l'appelle, entrant chez Ménélas le Spartiate, En superbe appareil, brillant d'or et de soie.

(Iphigénie, act. 1, se. 5.)

Nous ne retrouvons rien dans nos souvenirs, qui, d'un coup, nous retrace mieux l'image du séducteur d'Hélène ;

sa démarche confiante, sa beauté molle et efféminée, son luxe asiatique, tout est exprimé en ce vers et l'évocation est complète.

Ailleurs, pour représenter les objets de la nature extérieure ou pour traduire une pensée morale, il a recours aux comparaisons. Il en a de charmantes. Une nuit sans étoiles, favorisant les rendez-vous d'amour, '/ l'orme les yeux

Comme on les voit fermer quelquefois à la mère Qui voit que son enfant redoute sa colère Et qu'il n'ose approcher d'un lruil qu'il veut avoir, Tandis qu'elle est présente et qu'elle le peut voir.

(Occa*. Perd., act. 5, se. ,«.)

Il en a de grandioses. Un homme qui se sacrifie au bonheur des autres, est

Tel qu'un chêne élevé, dont les rameaux superbes Des chaleurs de Télé garantissent les herbes, Et conservent des fleurs le teint frais et vermeil, Et lui-même languit aux rayons du soleil.

' lai ice, act. 5, se. 1.)

Il en a de spirituellement familières. Un amant rebuté et qui n'ose combattre son amour, ressemble

... A ces enfants que la peur de mourir Touche moins que l'aspect de qui les peut guérir ; Qui, sans prévoir l'effet du mal qui les possède, Ne peuvent supporter médecin, ni remède.

{Florimoade, act. 2, se. 1.)

Il en est une, assez heureuse, qu'il répète jusqu'à trois fois, comme le vieil Homère reprenait les siennes lors-

qu'elles lui paraissaient bonnes ou qu'il n'avait pas le loisir d'en inventer d'autres; c'est cette comparaison de l'amant malmené, rentrant soudainement en grâce, avec le condamné à mort délivré par une intervention inespérée, quand déjà, la face bandée, il attendait le coup fatal (1). Ces comparaisons, à cause de leur disposition symétrique, sentent l'apprêt et accusent l'effort ; mais les métaphores imprévues s'élancent aussi à tout instant de l'esprit de Rotrou. C'est un des caractères par lesquels son style se distingue le mieux d'avec celui de Corneille, plus sévère et plus abstrait. Corneille se préoccupe de l'enchaînement des idées et de leur déduction logique ; à moins de ravir l'âme aux plus hautes régions de l'idéal par ces élans sublimes qui lui ont valu le nom de a grand, » il s'adresse à la raison ; la trame de son discours se serre comme un syllogisme; rien ou presque rien n'est donné à l'agrément ; les idées se pressent ; les images ne ressortent pas. Rotrou cède plus aux mouvements de l'imagination, raisonne moins et peint davantage ; ses métaphores sont plus fréquentes et plus colorées, tour à tour gracieuses, attendrissantes, hardies :

(l) Voici la même comparaison dans une pièce toute récente :

... Sur l'échafaud le pâle criminel Quand il reçoit sa grâce au lieu du coup mortel, Haletant, effaré, d'un poumon moins avide, Aspire l'air qui rentre en sa bouche livide.

(Ponsard : Lion amoureux.)

Adieu! verse le ciel, propice à vos desseins,

Sur l'hiver de vos ans les fleurs à pleines mains !

dit Cléagénor au respectable conseiller qui l'a délivré de prison. Le roi Antioche, dont la capitale vient d'être prise d'assaut, pleure sur« cette nation, veuve de tant de rois. t> Genest, bourreau avant d'être martyr, a vu tomber sous ses coups les jeunes enfants chrétiens :

Ces fruits à peine éclos déjà mûrs pour les cieux. Le fer est le « solide sang des veines de la terre : » ici, nous touchons au mauvais goût, car le poète ne s'arrête pas toujours à temps.

Cet emploi multiplié des images, ce talent de nous rendre les objets sensibles par de grands traits descriptifs donnent au style de Rotrou un éclat que n'a point celui de Corneille. Comparez les deux poètes dans des passages où le fond des idées soit le même, les confessions publiques de deux chrétiens au seuil du martyre; vous ferez aussitôt la différence entre la parole grave, presque dogmatique de Polyeucte, et la brillante expansion de Genest :

La nouveauté, seigneur, de ce maître des maîtres Est devant tous les temps et devant tous les êtres ; C'est lui qui du néant a tiré l'univers, Lui qui dessus la terre a répandu les mers, Qui de l'air étendit les humides conlréi s, Qui sema de brillants les voûtes azurées, Qui fit naître la guerre entre les éléments, Et qui régla des cieux les divers mouvements. La terre à son pouvoir rend un muet hommage ; Les rois sont ses sujets, le monde est son partage ;

Si l'onde est agitée, il la peut affermir ;

S'il querelle les vents, ils n'osent plus frémir ;

11 commande au soleil, il arrête sa course ;

11 est maître de tout, comme il en est la source ;

Tout subsiste par lui ; sans lui rien n'eût été ;

De ce maître, Seigneur, voilà la nouveauté.

(St. Genest, act, 3, se. 2.)

Corneille entendait mieux la forte sérénité de la conviction religieuse, et Polyeucte est plus chrétien que Genest ; mais, si Rotrou n'a pas tout-à-fait parlé selon la convenance morale du rôle, quelle splendeur de figures, quelle poésie de langage ! Images accumulées, richesses à profusion, soit; mais notre imagination transportée par celle de l'auteur plane dans l'espace et la lumière, et quel tableau de magnificence elle voit se dérouler 1

Même éclat dans les récits. Rotrou ne se contente pas de la narration exacte, nécessaire pour la marche du drame, d'événements plus ou moins compliqués ; son style nous montre en pied les personnages et nous présente successivement , comme en un mobile spectacle , les diverses périodes de l'accomplissement d'une action ; il décrit en même temps qu'il raconte. Excès de détails, écarts de goût, ses défauts sont partout : ne lui demandons jamais la perfection d'ensemble. En revanche, que de passages expressifs! Quelle touche virile à tel et tel endroit du tableau ! On admire la parfaite justesse du vers de Corneille :

Celte obscure clarté qui tombe des étoiles,

pour rendre la pénombre d'une belle nuit méridionale. Rotrou, lui, n'a t-il pas aussi bien rendu la sinistre lueur des ténèbres d'un orage :

L'air retentit partout d'un effroyable bruit ;

Il en sort un i'aux jour, mais qui nous est contraire,

Et qui nous éblouit plus qu'il ne nous éclaire.

(Heur. Nauf., act. 1, »c. 2.)

Mais c'est là un trait de description pure, et nous parlions de la peinture des actions. Qu'on lise donc les récits d'embuscades, de batailles, d'assauts ; qu'on suive celui de l'expédition des Aragonais en Sardaigne (1), l'embarquement, la navigation, le débarquement, l'arrivée devant Calaris dont les alentours sont défendus par des abattis d'arbres et des pieux fichés en terre, la marche de la troupe espagnole dans le lit d'un ruisseau et la rencontre d'un escadron ennemi avec lequel s'engage une mêlée de cavalerie, la fuite des Sardes, la ruse de Don Lope de Lune, renouvelée do Zopire, et la prise de la ville : Rotrou excelle à ces morceaux d'apparat, ^où, parmi la multiplicité des incidents, il ne laisse pas languir notre attention, où ses vers reluisent du reflet des armures et retentissent du choc des soldats. Un autre récit, moins étendu, et dont le cadre circonscrit met en relief un acteur principal, au centre de la composition, c'est celui de l'assaut de Valence, où Don Lope de Gardone égale les exploits d'Alexandre :

(1) D. Bernard de Cabrère.

Impatient qu'il est de l'espoir des rebelles,

Il ordonne l'assaut, fait planter les échelles,

Et, voyant quelque temps nos gens délibérer,

Au mépris des dangers qu'il avait à parer,

Monte, vole aux créneaux, s'en rend maître, s'y plante,

Au sein des ennemis y jette l'épouvante,

Reçoit dans son écu acs traits de toutes parts,

Et des plus assurés étonne les regards.

De ces grêles de traits sa suite traversée,

Des premiers échelons trébuche renversée,

Et seul, aux yeux d'un peuple et d'un camp étonné,

Comme dans un désert il semble abandonné.

{p. Lope de Car doue, act. 2, se. 4.)

Dans ces éclatants passages, il y a toujours de la dureté, des expressions incultes, des formes aichaïques, des constructions de phrases vicieuses et embarrassées. Ne nous en plaignons pas ; tout cela fait partie de l'originalité de Rotrou et roule dans le courant de sa verve, courant bourbeux et rocailleux en maintes places, mais sonore et puissant, ;non pas fluide et incolore comme le cours égal d'une molle facilité. Le dirons-nous? Le style de Rotrou nous parait offrir plus d'une analogie avec celui du grand poète latin Lucrèce, plein d'images éblouissantes ou agréables, luxuriant, touffu, ne craignant pas les répétitions de mots et de tournures , dur encore, et que les oreilles susceptibles voudraient plus poli, les esprits délicats plus châtié; mais malgré tout et par-dessus tout, entraînant et poétique. Il n'est pas jusqu'à certaines rudesses d'harmonie imitative.

La foudre Qui tonne, éionne, frappe, et réduit tout en poudre; (l)

le vent

Qui rompt, déchire, fend cordes, voiles et mâts, (2)

où nous ne croyions ressaisir quelque ressemblance avec des vers de Lucrèce ; et jusqu'à certains longs adverbes : « la nuit éternellement sombre », « personne ne régna si •» souverainement » , où nous ne retrouvions ces effets de mots majestueux, pareils à de belles étoffes à grands plis, que le poète latin mettait si bien en leur place. Si l'on réfléchit que Rotrou, comme Lucrèce, vécut dans un temps où la littérature et la langue, après de longs acheminements , allaient atteindre à leur perfection, et que l'un et l'autre, toute proportion gardée, furent essentiellement poètes d'imagination, on acceptera peut-être le rapprochement que nous avons hasardé.

Parmi ses longueurs et ses négligences, Rotrou nous fournirait de nombreux modèles de correcte et vigoureuse brièveté. « On court sur la solide et sur l'humide plaine (3), t> dit-il, toujours en style figuré, pour peindre des recherches précipitées sur terre et sur mer. Un vers lui suffit pour rappeler la faute de la première femme et la rédemption par le Christ, fils de Marie : Ce sexe qui ferma rouvrit depuis les cieux ; (4)

(1) D. Bernard de Cabrère, act. 2, se. 3.

(2) Heureux Nauf-, act. 1, se. 2.

(3) Cléag. et DorisU, act. 1, se. 2.

(4) St-Genest. act. 4, se. 2.

un vers pour exprimer la mobilité d'affection de la multitude et la sympathie involontaire qui s'attache au malheur d'un ennemi : « Souvent les peuples....

Aiment ceux affligés qu'ils ont haïs puissants, (l)

On voit qu'il pratique volontiers l'antithèse, l'une des

figures les plus capables de rendre saisissante l'expression

concise d'une pensée, et que même il double l'antithèse

d'une ellipse ; nous en citerions des séries de six ou huit (2).

Mais il a également, et en quantité innombrable, de ces

vers frappés, vibrants, frémissants, « tout d'une venue,

drus et forts de son comme de sens , » qui contentent à

la fois l'oreille et l'esprit, de ces vers que l'on a nommés

cornéliens, parceque Corneille y excella, et où la symétrie

antithétique des idées et des mots n'est pas indispensable.

Les sentences, communes dans ses tragédies, sont le pius

souvent énoncées en vers de cette nature. Nous ouvrons le

Cosroès, et au hasard :

Le mal qu'on veut guérir ne se doit pas flatter...

Le ciel est inutile à qui ne s'aide pas...

Le pouvoir tombe mal en des cœurs abattus...

Le courroux d'une femme est longtemps à dormir...

Laisser ravir un trône est une lâcheté,

Mais en chasser un père est une impiété.

C'est qu'en effet les maximes de morale et de politique, les vérités générales et proverbiales appellent cette forme

(1) Cosroùfi, act. 3, se. 4.

( 2) Venceslas, act. 1 , se. 1 .

et se coulent d'elles-mêmes en un moule obligatoire. Aussi ne nous bornerons nous pas fi ces exemples détachés; il faut transcrire une page entière, et nous la choisirons telle, que contenant plusieurs vers pleins et forgés d'un seul jet, à la Corneille, elle résume en même temps les qualités et les défauts du style de Rotrou. Voici le discours de Bélisaire, rentrant vainqueur d'une expédition dans l'extrême Orient, à l'empereur Justinien :

Oui, seigneur, sous vos lois tout l'Orient respire.

Le jour baise en naissant les pieds de votre empire.

Et certes, je m'étonne, avec juste raison,

Qu'avecque tant d'audace et si hors de saison,

Lorsque Justinien tient les rênes du monde,

La Perse ait osé rompre une paix si profonde,

Heurtant l'aigle fatale à tant de régions,

Qui cent fois de l'Afrique a dompté les lions,

Et cent fois affronté les t'grcs de l'Asie,

Quand l'orgueil ''a poussée en cette frénésie.

Mais enfin, nous avons, dans ce superbe état.

Laissé des châtiments dignes de l'attentat ;

Et si jamais, seigneur, vous avez vu la foudre

Tailler une maison et la réduire en poudre,

Les ravages d'un fleuve et son débordement,

Et les tristes effets d'un prompt embrasement,

Marchant pour ruiner cette fatale trame

Nous étions ce torrent, ce foudre, et cette flamme.

Le seul bruit de nos faits domptait nos ennemis,

Et nul ne s'est sauvé qui ne se soit soumis.

En vain leurs éléphants et leurs tranchants ivoires

Ont voulu retarder le cours de nos victoires,

Et de leurs tours en vain, quand leurs rangs approchaient,

Ils ont caché le ciel des traits qu'il décochaient.

J'ai, malgré leurs efforts, soumis à voire règne Ce que le Tigre lave et que le Gange baigne, Et l'Euphrate, ravi d'un servage si doux, Ne reconnaît plus rien que le soleil et vous.

[Bilisaire, act. 1, se. 6.)

Certes toute la tirade n'est pas écrite d'un goût irréprochable : il y a des périodes surchargées, des constructions insolites, des expressions rugueuses ; les images s'entassent, et, même pour un compte-rendu d'expédition lointaine, nous voudrions moins d'érudition géographique : mais c'est large, c'est brillant, c'est vigoureux ; une sève énergique circule dans les rameaux de cette verte et opulente poésie; ce style, vieilli en certaines formes, est jeune par le mouvement et l'éclat ; avec un air d'antiquité, il a la teinte vive des couleurs modernes, et ce mélange en fait le charme original.

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