CONCLUSION
Rsultat de notre etude. Ses consequences. Le progres moral est une possibilite', non une necessite'. Le progres moral dans ses rapports avec le progres social et avec le progres intellectuel. La lot du progres.
L'idee du progres'moral et social est par ses origines une idee chre'tienne : telle est la conclusion a laquelle nous conduit notre etude.
Au point de vue historique 1'importance de ce resultat grandit avec 1'importance meme de 1'ide'e etudie'e.
Surtout de notre temps ou Fon aspire a tout analyser, ou la critique historique creuse sans rela"che les problemes du passe, ou 1'on s'efforce de placer chaque fait dans son vrai milieu, chaque ide'e dans son vrai cadre, il n'etait pas sans interet d'e'tablir 1'origine authentique d'une idee qui, a elle seule, est une philosophic et une explication de 1'histoire,
Au point de vue du christianisme, ce re'sultat n'est pas moins pre'cieux : cette ide'e du progres, si universellement re'pandue, soit dans les plus hautes spheres de' la pensee, ou, comme nous le remarquions dans 1' Introduction de ce travail, elle sert de base a nombre de systemes philosophiques, litte'raires, histori-
ques ou scientifiques, soit dans les reves et les aspirations de la foule, et cela a un tel point qu'on a pu dire d'elle ce que Bossuet disait de la liberte : a Le peuple suit, pourvu qu'il en entende seulement le nom (i), cette idee est une idee essentiellement chretienne : c'est au christianisme que revient 1'honneur de 1'avoir introduite dans le monde. Or il n'etait pas inutile de mettre ce point en lumiere precisement au moment ou une ecole historique et philosophique denie au christianisme toute originalite et ne voit dans sa philosophie que le prolongement des idees philosophiques de 1'antiquite greco-romaine ; au moment ou d'autre part ce retour au paganisme, et en particulier a I'hellenisme, est un des themes prefe'res des ecrivains et des artistes, et ou le christianisme, c'est Pennemi, Tennemi de tous les progres. Montrer que 1'idee du progres vient au contraire du christianisme, que les meilleurs penseurs pa'fens 1'ont ou ignoree ou combattue, c'est montrer du meme coup que le christianisme, loin d'etre hostile au progres, 1'a recherche et de'sire alors que le monde ancien ne 1'avait meme pas cru possible. ,
' Enfin, au point de vue de 1'ide'e du progres ellememe, n'y a-t-il pas quelque utilite' a connaitre ainsi sa ve'ritable origine ? Pour que cette ide'e soit cotn-
(r) Bouillier. Morale et progres, p. 3.
prise comme elle doit 1'6'tre et soit mise en pratique avec fruit, ne faudra-t-il pas la replacer dans ce systeme dont elle est comme la pierre angulaire ? C'est la le but poursuivipar les recherches historiques si souvent entreprises de notre temps : faire comprendre une epoque, expliquer le caractere d'un homme, justifier ses actions par les circonstances du moment; et, quand il s'agit d'une idee, de'duire son sens et sa portee de ce qu'on pourrait appeler son milieu intellectuel et moral. II suit de la que, pour re'aliser le progres, il faudra revenir au christianisme,
Or d'apres le christianisme le progres n'est pas un fait ne'cessaire et constant : c'est surtout et avant tout une possibilite. II nous est done interdit de nous laisser aller a Pillusion que le progres s'accomplira sans le concours de notre volonte'. Mais si nous ne. sommes pas contraints de I'accomplir, nous n'y sommes pas moins obliges. Nous devons y travailler, individuellement, sans relache et sans faiblesse ; et ce progres individuel, au sein meme de 1'agent moral, est la condition essentielle du progres de la societe. Ces deux developpements sont e'troitement unis.
En vain, en effet, tenterait-on de les separer. (i). II n'y a pas deux morales, quoiqu'on en ait dit, une
(i) Voir, sur ce role de la morale dans le progres social, un article de M. Secretan : Roles respectifs de I'economie politique et de la morale dans une reforme sociale. (Revue chretienne, i" 1 ' juin 1889.)
pour les individus, 1'autre pour les nations. Certainement le'progres intellectuel entre pour une large part dans Pamelioration- des formes sociales, mais il ne saurait modifier que la forme \ que sera-t-elle si le fonds la contredit? Ne doit-il pas y avoir, eomme dirait Spencer, une accommodation reelle de 1'individu au milieu dans lequel il est appele a vivre ? Qu'une forme sociale nouvelle supprime, par exemple, toute entrave a la liberte : ne faudra-t-il pas que les hommes soient capables de profiter du bienfait sans tomber dans Tabus? sinon, c'est la porte ouverte a toutes les licences et finalement a Tanarchie.
Qu'on analyse et la theorie des revolutions d'Aristote et celle de Vico, on trouvera que ces bouleversements se produisent , necessairement , fatalement , parce qu'il n'y a pas une correlation veritable entre 1'e'tat moral et 1'e'tat social. Une rdforme, un progres dans ce domaine ne peut etre serieux et solide que s'il va du dedans au dehors et non du dehors au dedans. M. JNecker e'tait dans le vrai quand il tracait ainsi le devoir de 1'homme d'Etat : II n'y a qu'une seule grande politique nationale, qu'un seul principe d'or. dre, de force et de bonheur, et ce principe c'est la morale la plus parfaite.
La civilisation, selon M. Guizot, est ['amelioration simultanee de Thomme et des formes sociales. La
seconde ne saurait tre vraiment profitable sans, la premiere.
On aura beau chercher, on ne trouvera point une forme de 1'edifice social telle que 1'ordre et le bien y soient assures inde'pendamtnent du concours volontaire de ces pierres vivantes qui le composent, et bien que certaines institutions semblent plus favorables que d'autres au progres de 1'humanite, leur action depend toutefois de la valeur des hommes qui les mettent en pratique, de telle sorte qu'on ne gagne rien a appliquer un peuple ce qui parait devoir etre la consequence natur.elle d'un etat plus avance de societe, si ce peuple n'est pas lui-meme moralement a la hauteur de la condition qu'on lui fait : bien loin de Pavoir fait avancer par la dans sa marche vers une perfection plus grande, on le pousse violetnment vers sa decadence (i).
Edgar Quinetdisait dans un sens analogue : Quelqu'un espere-t-il arriver a l'ge d'or de la fraternite universelle, sans passer par le devouement, par le sacrifice, par le travail interieur et par la mort peuttre ? Si cela est, il se trompe .
Ainsi le progres social est possible dans la mesure ou le progres moral Test aussi. G'est la reponse & faire, d'une part aux theoriciens d'un progres a outrance,
(l) Javary. L'Idee du progres, p. 248.
irresistible, d'un progres de I'espece reagissant sur Findividu et Fentrainant malgre lui : volentem fata ducunt, nolentem trdhunt ; et c'est aussi ce qu'il faut dire, d'autre part, a ceux qui dans chaque amelioration tente'e ne voient que le peril correspondant, par exemple dans une augmentation de bien-etre un danger d'amollissement, dans une instruction largement repandue une prime a 1'orgueil humain et a une demi-science pretentieuse. Tous ces pe'rils sont-re'els, ils sont pressants ; mais leur imminence ne detruit pas la possibilite du progres social, car pour les conjurer, il suffit de ne point separer le progres social du progres moral qui est son seul garant.
Si le progres moral est le garant du progres social, on peut remarquer qu'il est aussi le garant du progres intellectuel et scientifique. Rien n'empeche, il est vrai, que ce progres ne se realise a une epoque de de'cadence et de de'crepitude sociale. C'est depuis le moment de sa decadence morale que le genie grec s'est surtout dereloppe dans la direction des sciences mathematiques. C'est depuis ravenement de Fempire que la societe romaine a connu les bienfaits de Tindustrie (i).
Mais le progres scientifique ne se tient pas seule-
(:) Vacherot. Essais de philosophic critique. Doctrine du progreS, p. 419-4.20.
ment dans les hautes spheres de la the'orie : il est fe'cond en applications pratiques et c'est la que le progres moral lui devient un auxiliaire dont il ne peut se passer. La science par elle-me'me n'a pas de moralite : il faut la lui faire ; c'est avec sagessse qu'on doit s'emparer de ses resultats et avec discernement qu'on doit les mettre en oeuvre. Plus la puissance qu'elle nous donne grandit, plus nous devons etre eclaires pour en faire usage. Une decouverte scientifique peut devenir un fle'au dans la main d'hommes pervers ; c'est ainsi qu'on se demandait, il n'yapas longtemps, si 1'invention de la dynamite etait un progres et si ce produit n'etait pas appele & faire plus de mal que de bien ! doute que justifient des evenements qui ne sont que trop frequents. Un me'chant Europeen, disait Leibnitz, est plus mechant qu'un sauvage : il raffine dans le mal (i). Instruire les populations, c'est bien; mais les moraliser, ce serait mieux encore, car un accroissement de science equivaut a un accroissement de responsabilite. G'est a tort que Ton croit que Tinstruction, repandue a flots comme la lumiere, supprimera la violence et le crime et que les instituteurs rendront inutiles, dans un prochain avenir, les bourreaux. Ne croyez pas, disait un magistral, que 1'intruction supprime les grands crimes, mesure qu'elle
(i) Leibnitz. Nouveauv essais. Livre I, ch. u.
se repandra : elle diminuera, cela est a espe'rer, lo nombre des crimes ordinaires. Mais ne voyez-vous pas que les plus raffines ne viennent pas des classes illettrees ? Une certaine culture dans les natures perverses, ne fait qu'en aggraver, en aiguiser la perversite' native, eveiller des appe'tits monstrueux, des passions et des ide'es sans nom (i). II faut toujours en revenir a la belle parole de Rabelais : La science sans la conscience est la ruine de Fame (2),
Ainsi' le progres moral nous apparait comme le centre 'de tous les autres progres : de 1'individu il passe a -Tespece par la solidarite : Par le seul fait d'avoir commerce entre eux les individus exercent une action les uns sur f les autres. Niil n'echappe a ^influence morale de son milieu ; mais reciproquement chaque personne agit sur son milieu social, qu'elle contribue pour sa part a former et a transformer. La sympathie et 1'antipathie, l'amour, ; I'amitie', Pimitation^ la contagion morale, la force de 1'opinion, 1'empire de la coutume sont autant de facteurs de la solidarite sociale. Ge n'est done pas seulement luimeme :et son propre lendemain que chacun de nous
' (i) Caro. Problemes de morale sociale, ch. X, p. 291. (2) Rabelais. Livre II, ch. vin. Lettre de Gargantua a fantagruel.
engage par 1'usage qu'il fait de sa liberte. Notre conduite engage tout notre groupe, et par la importe a 1'avenir meme de toute 1'espece. (i) A 1'action de la solidarite se joint celle de 1'he'redite, et ainsi, malgre bien des lenteurs, des hesitations, et meme des chutes, le progres de I'individu devient le progres de 1'espece.
Mais, en derniere analyse, tout depend de ce ressort supreme, le coeur de 1'homme. Et du reste ce n'est pas le christianisme seul qui le reconnait.
Apres avoir, si Ton peut ainsi parler, demonte' piece a piece la theorie du progres, comme nous venons de le faire nous memes,M. Garo se demande si ce progres moral de 1'homme est une esperance a laquelle il soit permis de se laisser aller, et il repond : L'humanite restera ce qu'elle est au fond, malgre tous les perfectionnements que la science et 1'industrie apportent a la surface du globe qu'elle habite... L'homme sera toujours 1'homme ; ce sera la passion, c'est-a-dire 1'amour et la haine ; ce sera la raison avec la misere incurable de ses doutes 5 ce sera la liberte' avec ses epreuves, ses grandeurs et ses defaillances. Etpourtant, si nous ne pouvons changer le coeur
( i) Marion. Encyclopedie des sciences religieuses. Article : Solidarite morale.
de'l'homme et ses penchants, la pensee de 1'homme et ses Ipis, nous p.ouvons modifier dans une certaine mesure et sans tomber dans la chimere, non seulement le milieu physique, mais le milieu moral ou ces e'le'ments viventet se developpent. . . (i) . Recueillons ces paroles : eltes sont doublement precieuses et par leur franchise et par leur verite. Pour que 1'humanite realise un vrai progres moral, un progres qui soit non dans les ide'es morales, mais dans la vie morale, non dans la theorie, mais dans la pratique, il faudrait changer les cceurs. M. Caro 1'avoue, et 1'avoue franchement.
A-t-il pense en ecrivant ces lignes a la parole evangelique : Si un homme ne nait de nouveau, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu ? (2). Toujours est-il que la philosophic, spiritualiste si Ton veut, mais cependant completement independante a 1'egard du christianisme (puisque M. Caro ne convient pas que ce soit le christianisme qui ait introduit dans le monde Fidee authentique du progres), cette philosophic est amenee par la rigueur de ses deductions a une declaration qu'on peut considerer comme 1'axiome fondamental de 1'Evangile : le pro-
(i) Caro. Problemes de morale sociale. Chap. XIV, p. 406-407. (2}Jean. III. 3-5.
gres moral se re'ali sera dans la mesure ou le coeur de 1'homme sera change.
II n'y a rien a ajouter. C'est la la veritable loi du progres .
TABLE DBS MATlfiRES