CHAPITRE SECOND
Les transformations de I'idee du progres au xix e siecle. L'ide'e de 1'evolution. Le positivisme. Auguste Comte. Littre. Le determinisme et le progres. Le progres quand meme. Spencer.
Au xix e siecle I'idee du progres a eu des fortunes bien diverses. Dans V Introduction de cette etude nous jetions un coup d'ceil sur les differentes formes sous lesquelles elle s'est manifestee et sur les systemes philosophiques, historiques, litteraires ou scientifiques dont elle a e'te' la cle de voute.
Or dans les applications varie'es de cette idee on peut distinguer deux courants : Tun qui conserve a 1'ide'e du progres le sens qu'elle avait au xvm e siecle : avec des modifications plus ou moins profondes, ces theories se rattachent aux idees deja exprimees par Turgot, par exemple : le progres est concu comme le developpement de 1'humanite sous le triple point de vue intellecjuel, moral et social : sans doute tous les ages sont enchaines par une suite de causes et d'effets qui lient Tetat present du monde a ceux qui Tont precede ; mais ce sont les qualites morales et intellectuelles qui sont les principales de ces causes : c'est le courage, c'est 1'intelligence, qui assurent la superiorite aux peuples et aux homines,
sans exclure pour une certaine part Faction providentielle, qui, sans gener 1'action humaine, lui fait produire tous ses resultats. Par son intelligence et sa liberte', 1'homme devient ainsi Fouvrier de sa propre histoire, non sans 1'aide de Dieu.
Ge sont la les idees de Turgot, et nous avons remarque" deja leur affinite avec Fidee chretienne du progres. II est done inutile de revenir sur' ce point.
D'autres the'ories se rapprochent plutot des idees emises par Vico ; nous ne nous y arreterons pas non plus, ayant eu 1'occasion d'examiner ce systeme chez Fauteur de la Science nouvelle.
La seconde serie des applications de Fidee du progres merite de retenir davantage notre attention : a vrai dire, ce sont moms des applications nouvelles que des transformations. Sur certains points, par exemple 1'intervention d'une Providence d'une part, Faction de la liberte humaine de Fautre, il y a rupture complete avec les theories de'ja proposees. C'est de V evolution que nous voulons parler.
II n'y a pas a se le cacher : nous allons nous trouver en face de systemes qui n' ont rien de commun avec Fidee chretienne du progres. II semblerait done qu'il y ait une the'orie du progres absolument independante du christianisme, sans qu'aucune filiation directe ou indirecte , consciente ou inconsciente, puisse etre e'tablie de Fun a Fautre ; on peut meme
dire, une theorie nettement opposee a la theorie chretienne et qui la contredit aussi bien dans les details que dans Tensemble.
C'est dans 1'e'cole positiviste que Ton rencontre la. premiere application reguliere, methodique, de la loi devolution aux phenomenes humains et sociaux. C'est elle qui la premiere, en determinant 1'ordre de subordination des sciences selon leur degre' de complexite', a entrepris de faire de la sociologie une dependance et comme la derniere province des sciences naturelles, et de la loi du progres, qui est la loi des socie'tes humaines, une simple derivation de la loi . universelle de la vie.
De quelque facon, nous dit-on, que Ton envisage les socie'te's, soit dans leur groupement actuel sur la face du globe, soit dans leur enchainement le long du passe, on y reconnait un mouvement interieur et spontane qui les porte d'un etat inferieur a un etat superieur. Cela est vrai pour 1'ensemble, quels que soient les accidents qui surviennent a des peuples particuliers, et quelques perturbations que subisse la trajectoire de la civilisation. Ce mouvement interieur est pre'disement ce qu'en langage ordinaire on appelle le progres ; mais le mot Devolution doit etre prefere , parce qu'il marque mieux le caractere de ce mouvement qui est un phenomene naturel. L'histoire a pour theatre les socie'tes; les
societes sont composees d'etres humains, doues de vie, d'instincts, de facultes. Cette- vie, ces instincts, ees facultes se developpent suivant une loi qui leur est inherente. Et, de m^me que dans chaque corps vivant reside une force evolutive, qui le fait passer de la simplicite apparente de 1'e'tat embryonnaire a la force de la vie la plus compliquee, revetue de tous ses appareils distincts et subordonnes, ainsi dans le corps social reside une force analogue, mais infiniment plus complexe, composee de toutes les forces de la vie individuelle, physiques et mentales, qui produit le developpement de chaque societe', et 1'eleve de 1'etat inferieur aux etats superieurs par un mouvement inherent et continu. C'est le determinisme physiologique applique a 1'histoire (i).
Quant a la loi de la serie sociologique, Auguste Comte la trouve dans la succession des trois etats, theologique, metaphysique et positif. Littre ne se declare pas satisfait par cette solution qu'il juge trop empirique, et il decouvre la loi rationnelle de 1'histoire dans la loi primordiale du de'veloppement individuel. II est amene ainsi a noter quatre degre's successifs dans 1'evolution humaine : le besoin, le sentiment affectif et moral, le sens et la culture du beau, la recherche scientifique de la liaison des effets
(i) Voir Caro : Problem.es de morale sociale, chap, xn, p. 027-328.
et des causes. C'est 1'histoire de chaque homtne, et c'est 1'histoire de chaque groupe huraain.
Mais laissons la ces theories sur la maniere dont le progres s'accomplit ; tenons-nous en a la critique de 1'idee elle-meme. Ce qui fait son originalite, c'est le point de vue auquel est envisagee 1'histoire de 1'organisnie social ; c'est la le point precis oii le positivisme rompt avec les systemes anterieurs ; tandis que ceux-ci considerent, avec le christianisme, la marche de rhumanite comme ayant ses lois speciales, ses conditions particulieres, et des lors, sa valeur propre, Auguste Comte et son ecole n'envisagent la sociologie que comme un chapitre de la biologic.
La consequence pratique la plus importante de ce systeme, c'est que le progres n'y est plus concu comme 1'oeuvre de la liberte. II s'accomplit fatalement : il est la veritable loi de 1'histoire, loi aussi ineluctable que n'importe quelle loi physique.
Or, il se trouve que cette opinion est partagee par nombre de philosophies et de penseurs qui, appartenant d'ailleurs a des ecoles tres diverses, se rencontrent dans cette conception qui leur est commune. D'apres eux le progres se re'alise fatalement , on a prononce le mot de progres quand meme ; on a parle du progres dans les siecles de decadence. On a prefere, au regard du progres, la Rome des Cesars a celle des Scipions^
S'il s'agissait du progres intellectuel et scientifique, on pourrait montrer sans trop de peine qu'il s'accomplit en effet necessairement : les lumieres s'accroissent, les clecouvertes s'accumulent ; c'est un capital dont les revenus- sont plus ou moms eleves, et qui s'augmente plus ou moms lui-meme suivant les e'poques, mais qui du moins est ina/tnissible.
Mais des qu'il s'agit du progres moral et social, la question devient plus delicate. II y a eu des epoques ou I'humanite a paru progresser, franchir un degre dans 1'ascension vers la perfection morale ; mais il y a eu, en revanche, de terriblesreculs. Degager du spectacle de 1'histoire une loi fatale de progres, n'est-ce pas dire : Perissent les faits plutot qu'un principe ?
On objectera sans doute que la liberte est la possibilite de la decadence aussi bien que celle du progres. Mais cette objection se retourne aussitot centre les theoriciens du progres ne'cessaire ; comment expliquent-ils, en effet. la marche hesitante et souvent defaillante du developpement moral de 1'humanite, ces itus et r edit us dont parlait Pascal, ces corsi et ricorsi que decrivait Vico ?
II ne s'agit point de savoir si avec la liberte comme agent du progres les de'cadences seront possibles : ces decadences ont ete reelles et il faudrait les expliquer. Si on tente de leur trouver un sens en les englobant dans une theorie fa.taliste de cycles et de
revolutions, on renonce a 1'ide'e d'un progres definitivement acquis : on enleve tneme au progres tout son serieux, car pour profiler de ses resultats il suffira d'etre ne au bon moment, a 1'heure ou le cycle est a son apogee ; les infortunes qui viehdront pendant les epoques de decadence n'auront, par centre, a accuser que leur mauvaise etoile ! Quelle morale, et quel expe'dient pour ecarter Implication de la liberte ! (i) A vrai dire, il n'y a qu'une theorie qui logiquement se passe jusqu'au bout de la liberte : c'est 1'e'volution de Spencer : il faut aller jusque-la, si 1'on veut parler de progres necessaire.
La theorie de Spencer n'est rien autre chose qu'une histoire, ou mieux, une tentative d'explication du developpement cosmique, dans son ensemble et dans toutes ses parties, par des deductions d'une seule loi., la persistance de la force. Dans cette vaste histoire de 1'univers, le progres humain disparait comme une goutte d'eau dans Tocean. La mme loi s'applique rigoureusement a la societe, a 1'individu, a la vie organique, a la vie de la terre, au systeme solaire, a la vie cosmique tout entiere. II n'y a qu'une loi, parce qu'il n'y a qu'une vie ; il n'y a qu'une vie, parce
(i)-Voir dans la collection de la Critique philosophique plusieurs articles de M. Renouvier qui ccnibat e'nergiquement la conception d'un progres ne'cessaire et d'une loi du prog-res. Voir aussi 1'ouvrage de M. F. Bauillier : Morale et Progres, .
qu'il n'y a qu'une force persistante, diversified par 1'infinite des mouvements dont elle remplit 1'infini de 1'espace et du temps, par lesquels -elle compose et dissout la variete incessante des formes, des etres et des mondes.
Sous 1'empire de la loi universelle, la persistance de la force, toutes les varietes des mouvements se transforment les unes dans les autres ; les forces physico-chimiques font la vie ; les forces biologiques font la sensibilite' et la pensee ; les forces individuelles font les forces sociales -, la socie'te n'est done au fond qu'une des metamorphoses infiniment variees de la force universelle, un episode peut-etre tres court dans le poeme de la nature. Des lors 1'humanite n'est qu'un accident insignifiant que produit ou retire le jeu des forces eternelles. Elle qui croyait autrefois etre 1'objet de la creation et le centre des choses, la voil reduite a je ne sais quel groupement d'atomes jetepourun instant sur un des points de la circonference infinie-, mais 1'atome participe un instant a la vie e'ternelle : il est une partie du tout. A ce titre la vie de 1'atome a son interest : elle doit avoir son histoire. (i)
Or le but de cette histoire particuliere aussi bien que de 1'histoire gene'rale est 1'etablissement de 1'e'qui-
(r) Voir Caro. Problemes de morale sociale, ch. xn, p. 840 et suiv.
libre parfait entre les diverses manifestations de la force. L'evolution conduit toute societe, comme tout corps organique, a 1'e'quilibre : L'avenir sera 1'accommodation de l'homme a la nature, de Fhomme a 1'homme, la fin de toute misere et 1'apaisement de toute haine, 1'universelle felicite. (i) Le mal actuel, quelles que soient ses manifestations, ne provient que du manque d'harmonie entre nos faculte's et le milieu dans lequel elles s'exercent : Toute souffrance a laquelle le corps humain est sujet, depuis une simple migraine jusqu'k la maladie mortelle, depuis une brulure ou une entorse jusqu'a la perte de la vie par une cause accidentelle, peut etre attribuee a ce que le corps s'est trouve' dans une situation qui n'etait pas en rapport avec ses facultes , ceci ne s'applique pas au mal physique seulement, mais aussi au mal moral. L'homme bienveillant s'afflige-t-il du spectacle de la misere, la mere pleure-t-elle 1'enfant qu'elle a perdu, ' Pemigrant se desole-t-il de quitter sa terre natale, certains hommes souffrent-ils parce qu'ils sont obliges de passer leur vie dans des occupations qui leur repugnent, et d'autres, parce qu'ils sont prives de toute occupation : 1'explication de ces faits est toujours la mme ; quelle que soit la nature spe-
(i) Spencer. Essais sur 4 le Progres, trad, de 1'anglais par A. Burdeau. Paris 1887. Preface, p. xvm.
ciale du mal, il peut toujours se ratnener a cette unique cause generique : le manque d'accord entre les facultes et leur sphere d'action.
Tout aussi vrai est-il que le mal tend perpetuellenient a disparaitre. En vertu d'un principe vital essentiel, ce manque d'harmonie entre un organisme et ses conditions exte'rieures est toujours en voie de rectification, et la modification, soit de 1'organisme, soit du milieu, soit des deux, se poursuit jusqu'a ce que 1'adaptation soit complete. Tout ce qui est doue de vitalite, depuis la cellule ele'mentaire jusqu'a I'homme
inclusivement, obeit a cette loi Ainsi , ayarit
toujours presents a 1'esprit ces deux faits : que, d'une part , tout mal provient de la non-adaptation de notre organisme aux conditions de la vie, et que, d'autre part, la ou ce disaccord existe, il diminue incessamment en vertu de la tendance constante de notre organisme a s'adapter a nos conditions d'existence, nous serons prepare's a comprendre la position actuelle de la race humaine.
Les conditions d'existence qui constituent ce que nous appelons 1'etat social ont e'te rendues necessaires par 1'accroissement de la population. Les hommes, dans cet etat de choses, endurent des maux nombreux. De tout ce qui precede, il re-suite done que leurs caracteres ne sorit point encore adaptes a cet etat. A quels egards n'y sont-ils pas' adaptes ? Quelles
sont done les aptitudes speciales qu'exige 1'etat social? II exige que chaque individu n'ait que des desirs de telle nature, qu'il soit possible de les satisfaire sans empie'ter sur le droit qu'a son semblable d'obtenir une satisfaction pareille. Si les de'sirs de chacun ne sont pas ainsi limites, alors tous doivent avoir certains desirs non satisfaits , ou bien si quelques-uns en obtiennent la satisfaction, c'est aux depens de leurs semblables. Ces deux alternatives impliquant la souffrance impliquent aussi.un etat de non-adaptation.
Mais, pourquoi Phomme n'est-il pas adapte' a 1'etat social ? Simplement parce qu'il conserve en partie les caracteristiques qui 1'avaient adapte un e'tat precedent. Les rapports dans lesquels il n'est pas apte a vivre en societe sont precisement ceux qui le rendaient apte a sa vie sauvage primitive. Ces circonstances primitives exigeaient qu'il sacrifiat le bien-etre d'autrui au sien propre. Son milieu actuel lui demande le contraire, et il est impropre a 1'etat social dans la rnesure ou il a conserve ses instincts primitifs. Toutes les transgressions de 1'homme contre son semblable, depuis le cannibalisme du Carai'be jusqu'aux venalites et aux forfaits que nous voyons autour de nous, les crimes qui peuplent nos prisons, les fraudes du commerce, les differends de nation a nation et de classe a classe, la corruption de nos mceurs, les jalousies de caste et les me'disances de salon, peuvent tous etre
compris sous la meme generalisation. En ce qui touche a la position actuelle de la race humaine, nous pouv'ons done affirmer que l'homme avait d'abord besoin d'une constitution morale qui convint a son etat originel, et qu'une autre lui est maintenant devenue necessaire qui soit en rapport avec son etat actuel, et qu'il a etc', est encore, et sera longtemps en voie d'adaptation.
Par le terme civilisation, nous exprimons le degre d'adaptation qui s'est deja effectue. Les changements qui constituent le progres sont les echelons successifs de cette transition, et la foi dans la perfectibilite humaine est simplement la croyance qu'en vertu de ce procede rhomme arrivera finalement a etre en harmonie avec son mode d'existence. Les preuves tire'es de 1'histoire, par lesquelles on la soutient generalement, ne peuvent, il est vrai, etre regarde'es comme absolument incontestables. La presomption que le progres, ayant ete la regie dans le passe, le sera aussi dans 1'avenir, pourra etre traitee de speculation plus ou moins plausible. Mais quand on reconnait que ce progres est du au fonctionnement d'une loi universelle, et qu'en vertu de cette loi il doitpersister jusqu'a ce que nous soyons parvenus a 1'etat que nous appelons la perfection, alors 1'ave'nement eventuel d'un pareil etat cesse d'etre une probabilite' pour devenir une certitude. . . . Le progres n'est done pas un accident, mais
une necessite. La civilisation , loin d'etre un e'tat artificieL est dans 1'ordre de la nature, tout autant que le developpement de 1'embryon ou 1'epanouissement de la fleur ('i).
Tel est le systeme de Spencer : le philosophe anglais est, on le voit, aussi precis dans 1'analyse qui sert de base a sa theorie, qu'audacieux dans la synthese qui en est le couronnement; la rigueur de ses deductions n'est comparable qu'a la hardiesse de sa pense'e. G'est bien la la the'orie dans laquelle Pidee du progres a atteint son extension la plus large, et on peut ajouter, sa transformation la plus radicale. Spencer lui-meme 1'a compris, car si dans la Statique sociale, d'ou nous avons tire 1'expose qui pre'cede , il est question du progres, dans les Premiers principes, il ne s'agit plus que de Yevolution ; ce dernier mot exprime plus exactement , au gre de Spencer, la nature toute scientifique de sa theorie aussi bien que 1'universalite de son objet. Du reste, d'apres les pages monies que nous avons cite'es, il est facile de s'apercevoir que le mot de progres ne convient deja plus a ce qu'il de'signe.
Le progres, en effet, n'est autre chose que 1'e'limination du mal, 1'adaptation graduelle de 1'homme au
(i) Spencer. De I' elimination graduelle du mal, opuscule extrait de Social Statics. Marseille . Gayer, 1876.
milieu dans lequel il est appele a vivre. Le mal luimeme provient du manque d'harmonie entre nos facultes et ce milieu : partout ou ce desaccord existe, il y a une souffrance, soit physique, soit morale. Quand ce de'saccord aura disparu, la perfection sera atteinte.
Or, Fhumanite n'est pas encore adaptee & 1'e'tat dans lequel elle doit vivre, 1'e'tat social, parce qu'elle conserve en partie les caracteristiques qui 1'avaientadaptee a 1'etat pre'ce'dent; la haine, par exemple, est ne'e des nouveaux rapports de Thomme avec I'homme, et disparaitra quand nous serous parfaitement habitues les uns aux autres.
Mais, dira-t-on a Spencer, dans 1'e'tat precedent il devait y avoir une accommodation parfaite des facultes au milieu (car il dit lui-meme que les rapports dans lesquels I'homme n'est pas apte a vivre en societe sont pre'cisement ceux qui le rendaient apte a sa vie sauvage primitive), et cette accommodation etait evidemment la perfection, puisque cette perfection reside dans 1'accord entre les facultes et le milieu.
Et alors on se demande pourquoi cet accord a cesse d'etre, pourquoi, si I'homme etait parfait, au sens de Spencer, il a change d'e'tat.
Le philosophe anglais repond que ce changement s'est produit sous 1'empire de la necessite : 1'e'volution s'accomplit, en effet, suivant trois grandes
lois : tout d'abord c'est une integration de plus en plus grande, un changement qui va d'un etat diffus h un etat cohe'rent, un mouvement marque de concentration : de meme que chaque plante grandit en concentrant en elle des ele'ments auparavant diffus a 1'e'tat gazeux, de meme que chaque animal croit en concentrant ces memes elements disperses dans les plantes et les animaux a sa portee, de meme la vie des societes se forme et se consolide par 1'unification de plus en plus marquee et de plus en plus stable, depuis la premiere union des families errantes en tribus jusqu'a 1'ide'e d'une fe'deration europe'enne, qui n'est qu'une integration beaucoup plus vaste. La seconde loi, c'est le cbangement allant d'un etat homogene a un e'tat hete'rogene : dans 1'histoire de 1'espece humaine, ses effets sont la multiplication des races, et, dans chaque groupe, la distinction qui s'etablit entre les facultes et les fonctions, entre les gouvernants et les gouverne's,
etc Mais, en meme temps, et c'est la troisieme
loi qui retient et limite les effets de la seconde, en mme temps que dans une existence quelconque il s'opere un changement de Phomogene a 1'hete'rogene, il s'en opere un autre de 1'inde'fini au de'fini. A cote d'un progres allant de la simplicite a la complexite, il se fait un progres de la confusion a 1'ordre. Non seulement les parties dissemblables se multiplient, mais on voit aussi s'accroitre la nettete' avec laquelle ces
parties s'organisent en elles-mmes et dans leurs rapports avec 1'ensemble. G'est la derniere formule de 1'e'volution physiologique, c'est aussi celle de I'evolution sociale, qui se caracterise par une localite fixe ou cesse la vie nomade, par une limite territoriale qui distingue une nation d'une autre nation, par une distribution arrete'e de classes, de rangs , de fonctions, qui s'e'taient d'abord multiplie's au hasard, sans regie precise, sans objet bien defini. L'individualite nationale s'organise et se cree (r).
Or 1'action de ces lois est necessaire et irresistible : voila pourquoi 1'humanite' a traverse des milieux diffe'rents : voila pourquoi elle est sortie d'un e'tat ou les facultes e'taient parfaitementaccorrimodees au milieu pour entrer dans un autre etat ou cette adaptation est encore a faire.
Mais la question n'est point resolue ; elle n'est que reculee : car nous nous trouvons aussitot en presence de ce fait e'trange : le mal succede a la perfection, le de'saccord a 1'harmonie. Ou done est le progres ?
Spencer n'est pas en droit d'affirmer que IMtat actuel pris en soi est meilleur que le precedent ; car ou serait son point de repere ? Pour lui, le progres
(i) Voir Caro. Problemes de morale sociale, chap. XII, p. 3^.5 et suiv.
est limite & I'accommodation des facultes a leur milieu ; qui salt alors si nous ne serons pas appeles a vivre dans un milieu different du milieu actual, et pourquoi celui-la serait-il meilleur que celui-ci ? Les mots bien et mal perdent toute leur valeur, des qu'on change de milieu. Faudra-t-il done admettre que le progres, bienfaisante necessite', dit Spencer, cree le mal pour 1'elimi-ner ensuite ? Faudra-t-il tenter d'etablir une sorte de hierarchic entre les diverses perfections realisees dans les divers milieux, entreprise vraiment chimerique, car sur cette route les jalons fixes font defaut : voudrait-on en effet prendre le point de repere a Torigine et admettre que le progres consiste dans 1'elimination du mal ? Mais ce mal lui-meme n'est point inhe'rent a 1'homme : il parait et disparait : il n'est produit que par le rapport des habitudes anciennes a 1'etat nouveau. Est-ce alors vers un ideal plus ou moms clairement entrevu que 1'evolution achemine le monde ? La distance franchie par Thumanite, si nous ne pouvons pas la mesurer par le chemin parcouru, la mesurerons-nous par le chemin a parcourir ? Pas davantage : il n'y a pas de terme final : la force e'ternellement persistante sera eternellement diversifiee : a 1'e'volution succedera la dissolution. Le monde se refroidira : or Tether environnant qui a recueilli la chaleur perdue par les astres ne 1'a point aneantie : il 1'a emmagasinee ; et
comme cet ether n'est pas infini, un jour viendra ou suffisamment echauffe il la restituera au monde refroidi. Cela arrivera soit apres chaque dissolution, soit apres une serie de dissolutions suffisantes pour epuiser le monde. Alors recommencera une serie nouvelle devolutions siderales, semblables par leurs causes, originates par leurs re'sultats et leurs formes. (i)
La conception de Spencer est ainsi poussee jusqu'a ses dernieres limites : evidemment nous sommes loin d'Auguste Comte et de sa tentative de retrouver dans la serie sociologique les lois de la serie biologique ; et cependant le systeme de Spencer n'est que le prolongement des theories de 1'ecole positiviste.
Or Auguste Comte avait de'ja indique' que le mot de prog-res, aussi bien que 1'idee, n'avait plus sa place dans une pareille conception des choses : Le veritable esprit general de la sociologie dynamique consiste a concevoir chacun des etats sociaux consecutifs comme le resultat necessaire du precedent et le moteur indispensable du suivant, selon le lumineux axiome du grand Leibnitz : Le pre'sent est gros de 1'avenir. La science a des lors pour objet, sous ce rapport, de decouvrir les lois constantes qui regissent cette continuite, et dont 1'ensemble determine la marche
(i) Spencer. Essrdissur le progres. Preface, p. xxn.
fondamentale du developpetnent humain. En un mot, la dynamique sociale e'tudie les lois de la succession, tandis que la statique sociale cherche celles de la coexistence. . . . D'apres une telle de'finition, la dynamique sociale se presente directement avec un pur caractere scientifique, qui permettrait d'e'carter comme oiseuse la controverse si agite'e encore sur le perfectionnement humain, et dont la preponderance devra terminer, en effet, cette sterile discussion, en la transportant a jamais du champ de Fidealite dans celui de la realite, en taut du moins que sont terminables les contestations essentietlement metaphysiques. Si Ton ne devait point craindre de tomber dans une puerile affectation et surtout de paraitre e'luder une pretendue difficulte' fondamentale que la philosophic positive dissipe spontanement, il serait facile, a mon gre, de traiter la physique sociale tout entiere sans employer une seule fois le mot de perfectionnement^ en le remplacant toujours par 1'expression scientifique de deveioppement , qui design e , sans aucune appreciation morale, un fait general incontestable. II est meme evident qu'une telle notion abstraite n'est point, par sa nature, entierement propre a la sociologie, et qu'elle existe deja, d'une maniere essentiellement analogue, dans 1'etude de la vie individuelle, ou les bio.logistes en font maintenant un usage continuel qui donne lieu a 1'analyse compara-
tive des differents ages de 1'organisme, surtout animal. Ce rapprochement scientifique, en indiquant le premier germe de cette conside'ration, est aussi tres propre a caracteriser 1'intention purement speculative qui doit d'abord presider a son emploi continu en ecartant d'oiseuses et irrationnelles controverses sur le merite respectif des divers etats sociaux consecutifs, pour se borner a etudier les lois de leur succession effective. (i).
On ne saurait tre plus clair et plus categorique : pour se placer au vrai point de vue de la methode positive, il convient d'e'carter comme metaphysique, oiseuse et sterile toute controverse sur le merite respectif des divers etats sociaux conse'cutifs, et, en general, sur le perfectionnement humain ; il faut se borner a etudier les lois de la succession effective. II n'y a plus lieu de parler ^perfectionnement^ mais de developpement. C'est aussi nettement exprime que logiquement concu. Tout le systeme conduit a cette conclusion.
Que Cotnte essaie ailleurs d'etablir que ce developpement entrame un perfectionnement , que Spencer se laisse aller a parler du progres, ils ne sont plus d'accord avec eux-memes. C'est en vain que le fondateur de la philosophic positive voudrait faire admettre
(i) Aug. Comte. Coiirs de philosophic positive, 48" lefon, t. IV.
1'equivalence des deux idees de developpement et de perfectionnement : c'est & tort qu'il nous semble apres tout que le systeme de 1'evolution est un systemede progres-, nous le jugeons k notre point de vue, avec nos idees ; nous 1'envisageons sous un certain angle et nous sommes alors le jouet de ce qu'on pourrait appeler une illusion d'optique philosophique. Shot que nous l'examinons sous son vrai jour, Papparence disparait : ce n'est plus le progres, c'est 1'evolution. Spencer ne laisse subsister aucun doute sur ce point : L/ide'e courante du progres, dit-il, est cause finaliere . On ne voit dans les phenomenes que leur rapport a la felicite tiumaine. On re'serve le nom de progres pour les seuls changements qui tendent, directement ou non, a augmenter le bonheur des homines. Et on y voit un progres par cela seul qu'ils tendent a augmenter le bonheur des homines. Or, pour bien entendre le progres, il nous faut chercher quelle est la nature de ces changements, abstraction faite de nos inte'rets. (i)
Qu'est-ce a dire, sinon que, Y idee courante du progres implique certains e'le'ments que Spencer n'accepte pas, et que, pour pouvoir parler du progres, il est oblige de de'tourner ce mot de son sens habituel. Spencer est dans le vrai quand il dit que Tidee du
(i) Spencer, Essais sur le Progres. Trad. Burdeau, p. 4.
progres est cause Jinaliere. Elle suppose la marche vers un .e'tat meilleur ; elle ne se conceit pas sans des points de comparaison et de repere. Elle renferme 1'idee da mieux, et par consequent, celle du bien ; or, le rapport du bien au mieux n'est pas le rapport du plus au mains. Qu'il y ait dans Tide'e de developpement, devolution, 1'idee d'une augmentation, d'un accroissement ', 1'ide'e du plus, nous ne le contestons pas ; mais qu'on veuille y introduire 1'idee d'une amelioration, d'un perfectionnement, 1'idee du mieux, ce n'est possible qu'en faisant violence au langage et en renversant les bases de notre jugement. II ne faut pas se le dissimuler : vouloir confondre 1'ordre moral et 1'ordre physique , les assujettir aux memes lois, y retrouver une succession identique de phenomenes et s'efforcer, dans un pareil systeme, de conserver les termes dont on a fait usage jusque la, c'est une entreprise fort pe'rilleuse pour lapensee et dans laquelle abonderont les malentendus. Mieux vaut jeter definitivement par dessus bord toute cette terrninologie qui ne re'pond plus a ce qu'elle est appelee a designer.
Mais ce qui en resulte, c'est que pour parler de progres, sans jouer sur les mots, il faut rentrer dans la cate'gorie de la morale ; il faut des lors separer le monde moral de 1'univers physique, le conside'rer en soi et pour soi, revenir au point de vue auquel le
christianisme s'est place pour esperer le progres et pour etablir, dans 1'ide'al qu'il poursuit, le point de repere auquel ce progres sera mesure.
Nous n'entendons pas dire assure'ment que tous les theoriciens actuels du progres se rallient aux idees chre'tiennes ; loin de la. Mais sur ce point particulier, iis en ont tout au moins subi 1'influence et ils y ont pris le fondement meme de leurs systemes. La meilleure preuve en estque, lorsqu'une autre ecole a voulu proposer une theorie absolument nouvelle du progres, nous nous sommes trouves, en la discutant, en face d'un langage qui n'etait plus le notre. L'idee de 1'evolution ne saurait etre admise comtne la formule moderne de 1'idee du progres (i).
(r) II est bien evident que, dans tout ce chapitre, nous n'avons pas entendu critiquer la doctrine elle-meme de 1'evolution et discuter son plus ou moins de valeur scientifique. Encore moins avons-nous voulu dire qu'au point de vue physique Papparition successive de formes de plus en plus eleve'es ne constitue pas une marche ascendante. Ces questions sont en dehors du cadre de notre etude. II s'agit pour nous, non de faits, mais d'ide'es et d'idees morales. Or, 1'evolution, au sens de Spencer, englobant le monde moral dans une loi de determinisme universel, ne peut pas etre logiquement envisagee comme une doctrine de progres moral. Mais les objections que nous avons presente'es ne s'adressent pas aux partisans de 1'evolution qui, en admettant la liberte, laissent au monde moral sa valeur propre, et ne font pas de son histoire un fragment du developpement cosmique de 1'univers.
GHAPITRE TROISIEME
L'antichristianisme et Pide'e du progres. Le pessimisme. Leopardi. Madame Ackermann. M. Richepin et les Blasphemes.
La logique ne perd jamais ses droits. Nous avons essaye de montrer que I'ide'e du progres e"tait etroitement unie au christianisme, qu'elle en etait directement issue. Or des antichretienseux-memesvont nous donner raison.
Us nous donneront raison en combattant precisement 1'idee du progres. Relevons d'abord, au xvm e siecle, un mot de Voltaire qui est significant". Cette scene du monde, ecrit-il a M. de Bastide, presque de tous les temps et de tous les lieux, vous voudriez la changer ! Voila votre folie, a vous autres moralistes ! Le monde ira toujours comme il va (i),
A la rigueur, on pourrait ne voir la qu'une boutade; ce qui est plus serieux, ce sont les systemes modernes connus sous le nom de pessimisme, qui ne proposent, comme solution du probleme de la destinee humaine/ qu'une theorie de decadence et de de'sespoir (2). Le'opardi, Schopenhauer , Hartmann, M me Ackermann
(i) Cite par Caro. Problemes de morale sociale, ch- XI, p. 3og.
(a) Voir Caro. Le Pessimisme au XIX* siecle. Paris. Hachette, 1878. C'est a cet ouvrage que nous empruntons les details, qui vont suivre sur le Pessimisme.
en sont les representants en Italic, en Allemagne et en France. Les uns dans les e'lans de leurs poesies parfois me'lancoliques, parfois ardentes , les autres dans la rigueur de leurs raisonnements et de leurs analyses sont unanimes a declarer que i'existence est un mal. On le conteste, il est vrai ; il y a dans le monde des hommes qui se croient heureux. Us se trompent, nous dit-on ; ils sont les jouets d'une illusion. Et ici intervient cette fameuse analyse des trois stades de 1'illusion que, d'apres le pessitnisme, Thumanite parcourt successivement.
II n'y a, en effet, que trois formes de bonheur possibles, trois manieres de le comprendre et de le re'aliser : ou bien on croit pouvoir atteindre le bonheur dans le monde tel qu'il est, dans la vie actuelle et individuelle, soit par le libre exercice des sens, la richesse et la variete des sensations, soit par le developpement des hautes facultes de 1'esprit, la pensee, Ja science, 1'art, et les nobles emotions qui en resultent, soit par 1'activite' he'roique, le gout de Faction, la passion du pouvoir et de la gloire. Ou. bien on transpose 1'idee du bonheur; on le concoit comme realisable pour 1'individu dans une vie transcendante apres la mort : c'est 1'espoir dans lequel se pre'cipite la foule des souffrants, des pauvres, des meprises du monde, des de'she'rites delavie; c'est 1'asile ouvert par les religions et particulierement par le christianisme aux miseres sans re-
mede et aux doul.eurs sans consolation. Ou bien enfin, se de'tournant de Vau-deld transcendant, on conceit un au-deld terrestre, un monde raeilleur que le monde actuel, que chaque generation prepare sur cette terre par ses travaux et ses epreuves. On fait le sacrifice du bonheur individuel pour assurer 1'avenement de cet ideal nouveau, on s'eleve a 1'oubli de soi-m6me, a la conscience et h la volonte collectives, on jouit d'avance en ide'e de ce bonheur auquel on travaille et dont d'autres jouiront, on le veut pour ses descendants, on s'enivre de cette ide'e et des sacrifices qu'elle reclame. Voila les trois the'ories du bonheur dans lesquelles s'est e'puisee 1'imagination de 1'humanite. Or, Leopardi lui-mme a parcouru ces trois stades de 1'illusion, et c'est pour ainsi dire- son autobiographic qu'il nous livre en nous de'crivant la vanite de cette triple recherche.
Dans sa jeunesse sa pensee ne franchit pas les limites de la foi religieuse : il emploie meme les ressources deja varie'es de son erudition a composer une apologie de la religion chretienne, VEssai sur les erreurs populaires des anciens. Mais il e'tait deja hante par le probleme du mal; la solution chretienne ne le satisfaisait pas ; la redemption ne lui paraissait pas suffisante. Ses croyances s'ecroulerent ; il resta seul au milieu des ruines, devant un monde vide et sous un ciel d'airain.
De la foi ardente il passa k une sorte de scepticisme farouche et definitif. Desormais toute aspiration vers Yau-dela fut bannie de sa pensee ; le nom de Dieu ne se retrouva plus sous sa plume ; les grands problemes de la destinee resterent pour lui sans solution. Plus de bonheur a esperer sous une forme transcendante. Voila le premier stade de 1'illusion traversee : et Leopardi cherche & nous convaincre, comme lui, de la de'raison de nos espe'rances fondees sur 1'invisible.
Mais il nous reste alors la vie presente ; nous pourrons agrandir notre etre par de vastes pensees et de nobles passions, nous enflammer pour la patrie, par exemple, la vouloir heroi'que, puissante et libre, et faire de son bonheur notre bonheur. L'amour, la gloire, le patriotisme, que de raisons de vivre encore, meme si le ciel est vide ; que de manieres d'etre heureux !
Pour Le'opardi la patrie fut 1'Italie : il fut un grand patriote : il aima profondement son pays, mais il 1'aima dans le passe ; il ne crut pas a sare'surrection : O glorieux ancetres, s'e'crie-t-il,conservez-vous encore quelque esperance de nous ? N'avons-nous pas pe'ri tout entiers ? Peut-etre le pouvoir de connaitre 1'avenir ne vous est-il pas ravi. Moi je suis abattu et je n'ai aucune defense contre la douleur; obscur est pour moi 1'avenir et tout ce que j'en distingue est tel
que cela me fait paraltre 1'esperance comme un songe et comme une folie.
Et ce n'est pas seulement 1'Italien qui pleure sur sa patrie, c'est 1'interprete de I'humanite' qui se desespere en voyant la folie des heroi'smes de toutes les epoques. G'est Brutus le jeuneque Leopardi evoque et qui jette 1'anatheme a ces devouements qui etaient la foi de 1'antiquite. Non, je n'invoque en mourant ni les rois de 1'Olympe et du Cocyte, ni la terre indigne, ni'lanuit, ni' toi, dernier rayon de la
mort noire, 6 tnemoire de la posterite ! Les
temps se pre'cipitent vers le pire, et Ton aurait tort de
confier a nos neveux pourris 1'honneur des a"mes
. illustres et la supreme vengeance des malheureux !
Est-ce la gloire litteraire qui vaudra la peine qu'on vive pour elle ? Leopardi la poursuivit avec passion, et cependant il n'he'site pas a nous montrer qu'elle n'est, elle aussi, qu'une illusion : Qu'est-ce qu'un grand homme ? Un nom qui bientot ne represente plus rien. L'idee du beau change avec le temps. Quant aux oeuvres scientifiques, elles sont bientot de'passees et oubliees. Le plus mediocre mathematicien de nos jours en sait plus que Galilee et Newton. Done la gloire est une ombre, et le ge'nie dont elle est 1'unique recompense, le genie est un present funeste a qui le recoit.
Et ainsi Leopardi ne trouve a dire qu'un mot de
decouragement sur tout ce qui peut donner du prix a la vie^ et la faire accepter sans murmurer. Mais encore, chasse de refuge en refuge, I'homme ne trouvera-t-il pas une consolation, un bonheuf meme, dans le sacrifice de son bonheur a celui des generations futures, dans cette grande pense'e du progres qui nierite qu'on y travaille sans relache, qui fait que rien ne se perd dans le labeur humain, et qui releve la misere du monde actuel comme etant le prix et la rancon de la felicite inconnue dont jouiront nos descendants ? C'fcst le troisieme stade de 1'illusion ; a' quoi bon, dit le poete italien, s'enchanter d'une esperance chime'rique ? Ce qui est et ce qui sera toujours, c'est le mal de tous et 1'infinie vanite de tout. L'avenir ne sera pas plus heureux que le present; il sera rne'me, il doit etre plus miserable. Un seul progres s'accomplira, c'est la disparition des illusions qui rendent 1'existence tolerable ; la Verite qu'on decouvrira peu a peu les fera tomber 1'une apres 1'autre.
Mais alors, si nous essayons de prejuger la fin der-
niere de ce deVeloppement, nous nous trouvons en
face d'une antinomic-, d'une part, en effet, le desir du
bonheur poursuivi par toute ame d'homme et soi-
gneusement entretenu par ces illusions que nous ne
sacrifierons qu'a regret ; de 1'autre, une fois la lumiere
faite, rimpossibilitereconnue et demontree d'atteindre
jamais ce bonheur. Quelle sera done la solution de
cette contradiction qui pose le bonheur a la fois comme necessaire etcomme impossible ? Elle est fort simple : ilne peuty avoir de bonheur positif, et pourtant le bonheur est ne'cessaire; done il peut, il doit y avoir un bonheur negatif absolu, qui est pre'cisement la negation meme de 1'etre, 1'ane'antissement total : le meilleur e'tat qui se puisse atteindre, c'est 1'absence de toute souffrance ; la plus haute felicite est de ne pas etre. Le bonheur tout negatif de cesser d'etre, voila le but supreme, la seule fin logique des choses, 1'explication du processus universel.
C'est la le cri de delivrance dont parle Madame Ackermann, qui represente en France les idees de Leopardi, de Schopenhauer et de Hartmann :
Oh ! quelle immense jbie apres tant de soufFrance !
A travers les debris, par dessus les charniers,
Pouvoir enfin jeter ce cri de delivrance :
Plus d'hommes sous le ciel j nous sommes les derniers!(i).
Gette strophe suffit pour donner une idee de 1'inspiration de M me Ackermann : c'est la poesie du desespoir et d'un desespoir scientifique,si Ton peut ainsi parler. Cen'est plus, comme chez Lamartine, la vague melancoliedes esperances trompees ou des amours de'cus, le sentiment de la disproportion entre les voeux de rhomme et les fugitifs bonheurs dont il lui est donrie'
(i) L. Ackermann. Poesies : L'homme a la nature,
de jo.ui'r. Ce n'est plus, comme chez Alfred de Musset, cette amertume ne'e au milieu de la volupte, cette angoisse secrete qui sort de la jouissance m^rrie et qui lui survit, ou bien encore cet elan subit du coeur, qui, meurtri par la vie, interroge la mort et remonte a Dieu pour savoir ce qu'il doit craindre de Tune ou esperer de 1'autre. C'est la science qui se substitue a la foi : M. Auguste Comte et M.Darwin sont les reve-
lateurs II y a de la passion, mais cette passion,
c'est la haine, c'est la revolte contre des autels qu'on nous depeint comme baignes du sang et des pleurs de tant de generations (i).
II n'y a done pas a s'y tromper : le pessimisme de M me Ackermann est etroitement uni a son atheisme.
Quelques extraits des Pensees diverses d'une solitaire vont nous eclairer tout a fait : Je crois que Fhumanite gagnerait beaucoup a se debarrasser de 1'idee de Dieu. II serait bon qu'elle n'eut plus a compter que sur elle-meme. La morale non plus n'y perdrait rien. En effet, meme dans les siecles de vraie foi, il ne s'est jamais agi que de servir Dieu a ou trance ou de le tromper. Fanatisme ou hypocrisie, 1'homme ne peut pas sortir de la. Est-ce a dire qu'une fois 1'idee de Dieu supprimee, le bonheur serait plus facilement accessible ; non certes. ce serait simplement une illu-
(i) Caro, Problemes de morale sociale, ch. xv, p. 428.
sion de moins ; tnais le progres ne se realiserait pas davantage : le progres est impossible. Tout est pour le pire dans le plus mauvais des morides possibles. Ce n'est pas a la porte de 1'Enfer, mais a celle de la Vie qu'il faudrait ecrire : Lasciate ogni speran^a . Des lors, le but a poursuivre, c'est la morf, la mort totale, universelle, la mort de 1'espece : Je ne dirai pas a Thumanite : Progresse; jelui dirai : Meurs ; car aucun progres ne t'arrachera jamais aux miseres de ta condition terrestre (i).
Le progres est ainsi categoriquetnent me. Mais ce n'est pas tout : a la negation va succe'der le blaspheme. M. Richepin va reprendre la pensee de M me Ackermann, la pousser jusqu'a ses extremes limites : de meme qu'il blaspheme Pidee de Dieu, de meme il blasphemera 1'idee du Progres : Tune et 1'autre pour lui sont inseparables :
Oui, la croyance aux Dieux subsiste encor, tenace. On a beau s'en guerir, toujours elle menace De reparaitre, ainsi que les vieux maux secrets. Voici qu'un Dieu nouveau nous ronge, le Progres. O mon temps, toi qu'on dit sans foi, toi qui contemples D'un ceil sur le ciel vide, 6 de'trousseur de temples, Bruleur de livres saints, demolisseur d'autels, Sacrilege hardi qui pris les Irnmortels
(i) Pensees diverses d'une solitaire, par L. Ackermann, publiees dans la Nouvelle Revue. 1881. Tome IV, p. 6i3 et suiv.
Flamboyants au milieu des foudres usurpees
Et qui crevas le ventre a ce tas de poupees,
Pourquoi done te voit-on t'agenouiller aussi,
Toi, le vainqueur des Dieux, adorer celui-ci,
Avoir tes dogmes, tes mysteres, tes apotres,
Et ta religion bete comme les autres?
Le Progres ? Oui, grand fou, sous ce titre nouveau,
C'est toujours Dieu qui vient te banter le cerveau,
C'est toujours la sterile et dangereuse idee
Dont ton ame d'enfant fut jadis obsede'e.*
Sans le savoir tu crois encore.
Qu'est en effet la foi au progres ?
Le Progres, c'est la foi dans un but assure.
Tu marches en disant : Un jour j'arriverai Quelque part: j'entrevois une halte possible; Je vais comme une fleche en route vers la cible ; Pen approche aujourd'hui, j'y toucherai demain, Et la perfection est au bout du chemin .
Mais alors il te faut une loi necessaire, Un ordre par lequel le monde se resserre Pour s'absorber ainsi qu'une sphere en un point ; Et ce centre, tu le sais bien, n'existe point, Sinon au sein d'un Dieu que 1'esprit imagine, En qui tout a sa fin comme son origine.
C'est en vain qu'on espere se debarrasser de ce Dieu en 1'appelant Force ou Nature. II n'y a qu'un seul moyen de le nier.
Les Causes et les Lois, c'est ce qu'il faut nier, Si tu ne veux pas croire en Dieu. Prends pour principe Que tout ordre, une fois qu'on 1'admet, participe A prouver Dieu.
Si done nous voulons aller jusqu'au bout de notre negation, il faut ne voir dans 1'univers qu'un chaos et dans sa marche que le fait du hasard. Les lois ne sont qu'une illusion d'optique. Que sont-elles en effet dans 1'infini de 1'espace et du temps ? Le monde n'aurait-il pas pu etre autrement qu'il n'est ?
Ainsi, je m'imagine une habitude inverse Les choses en tous sens fuyant a la traverse, Se dispersant au lieu de s'attirer
Que le monde se refroidisse, que le soleil s'eteigne, et les conditions d'existence de 1'univers seront totalement changees. En realite les lois ne sont qu'apparence :
L'appareil
Des Causes et des Lois qu'on croit voir est pareil Aux chateaux merveilleux, aux Babels colossal es, Avec leurs murs, leurs tours, leurs domes et leurs salles, Qu'on admire au soleil couchant dans les vapeurs, Et dont Parchitecture et les tresors trompeurs Ne sont pas dans le ciel, mais bien dans nos pensees.
II n'y a que ceci dans le temps et Pespace :
La Matiere qui dure et la Forme qui passe.
A.ssure'ment cette constatation n'est point faitepour nous combler de joie et d'orgueil : ce siecle, si confiant en sa force et en sa science, se disait :
Encore un peu de patience !
Espe'rons ! Pheure est proche ou j'aurai la science Complete, ou je pourrai faire tout & mon gre Et remplacer ce Dieu que j'ai tant de'nigre !
Et voila que 1'on vient L'arracher a ses reves, lui montrer la brievete de ces Lois qu'il avait decouvertes et crues eternelles.
On vient effrontement nier tout ton pouvoir, Te dire que tu crois en Dieu sans le savoir, Et, pour mettre a neant ta derniere allegresse, T'enseigner que tout change et que rien ne progresse !
Tout autre enseignement n'est qu'une folie, et le poete termine sa piece par cette declaration :
Voici la verite,
Telle que je la sens et je la dirai telle.
Si tu veux croire en Dieu, croire en 1'ame immortelle, Si ces faux biens perdus t'inspirent des regrets, Si tu crains le neant, alors crois au Progres. Mais au contraire, crois au Hasard qui varie, A la matiere immense incessamment fleurie De changements sans fin et sans but, aux effets Ni pirss, ni mt-illeurs et toujours imparfaits. Crois a cela, si tu te sens fort et de taille A narguer tous les Dieux et leur livrer bataille, Si tu n'es plus d'amour celeste infatue, Si tout respect humain dans ton cosur est tue, Si tu sais sans palir regarder face a face La mort comme un neant ou tout etre s'efface, Si tu reponds de toi jusqu'au dernier moment, Si tu veux etre athe'e imperturbablement. (i)
II serait difficile de depasser M. Richepin dans le blaspheme ; mais il serait difficile aussi de montrer
(i) Richepin. Les Blasphemes. Les dernieres Idoles, III. Progres.
en termes plus saisissants 1'union etroite qui existe entre 1'idee du progres et 1'idee de Dieu. Ce n'est point a dire que tous les athees nient le progres ; au contraire, beaucoup en sont des partisans enthousiastes. Mais il est permis de se demander jusqu'a quel point ils sont logiques. M. Richepin se donne pour un homme qui va jusqu'au bout de sa pensee et de son atheisme, qu'aucune consequence n'effraie, qu'aucun scrupule n'arrete. C'est pourquoi sa logique impitoyable, partant de la negation de Dieu et aboutissant a la negation du progres, nous parait apporter a notre these une confirmation inattendue et qui ne manque pas de prix, la confirmation venue des adversaires eux-memes.
Un antichristianisme logique,tant celui de M. Richepin que celui de Voltaire, celui de Leopardi, de Schopenhauer, de Harttnann et de M me Ackermann, ne veut pas de I'ide'e du progres.