Le Passioni, 19U6, surtout cli.ip. v et vi
chopathiques. La conception implicitement contenue dans la théorie des équivalents épileptiques (Samt, Lombroso), si féconde en résultats pour la connaissance de beaucoup de faits morbides, doit s'étendre du champ de l'épilepsie à toute l'activité patholog^ique de l'esprit humain. On sait que les « équivalents épileptiques » sont des troubles profonds de la conscience qui, comme préludes d'un accès proprement dit, souvent se substituent à lui, sans produire de troubles moteurs, vaso-moteurs, etc. C'est une réduction dans la sphère psychique du cadre clinique de l'épilepsie et comme une atténuation des phénomènes qu'elle présente. Les passions sont pour les psychopa hies <:e que les équivalents psychiques sont pour l'é^jilepsie. Elles sont des préludes ou des substituts soit dans l'individu, soit dans le processus héréditaire des formes morbides classiques; elles en présentent les formes atténuées et ont toutefois la même issue » (p. 101).
On a pu remarquer que le D"" Renda allègue deux sortes de preuves à l'appui de sa thèse : la passion est l'équivalent d'une psychopathie dans l'individu; elle l'est aussi dans une famille ou une lignée : c'est l'hérédité par métamorphose ou hétéromorphisme, sujet traité par tous les auteurs qui ont écrit sur la transmission héréditaire'.
Je n'insisterai pas sur la deuxième preuve, parce que
1. On l'a étudié sous la forme morbide, soit d'après des observations cliniques, soit d'après des documents historiques (dégénérescence des familles royales et princières, de la lignée des hommes célèbres). Pour les détails sur ce point, je me permets de renvoyer à mon livre sur L'Hérédité psychologique, 1'" partie, eh. vi et ch. vu.
cette forme d'hérédité a suscité beaucoup de critiques, et qu'on lui reproche d'être un procédé d'explication trop élastique. D'ailleurs, dans le cas actuel, la position du problème change un peu. U ne s'ag^it plus d'une maladie mentale qui se maintient pendant plusieurs générations, mais qui change de forme en passant de l'ascendant au descendant : hypocondrie, mélancolie, épilepsie, imbécillité. Il s'agit de la passion d'un père, devenant, par hypothèse, vésanique chez le fils, ou inversement. Certes, on peut produire des faits de ce genre, mais on peut aussi se demander s'ils sont assez bien établis et surtout assez nombreux pour autoriser une conclusion générale.
J'avoue incliner personnellement vers la thèse pathologique. Passion et folie me paraissent taillées dans la même étoffe; le difficile est de fixer la limite. Nous avons vu qu'il n'y a aucun caractère spécifique qui permette de distinguer toujours et sûrement le passionné de l'aliéné. On ne peut statuer en général, parce que, dans toute généralisation, les caractères secondaires disparaissent et ils sont indispensables pour décider. Cependant quelques remarques montreront que l'identilicatiou complète est inacceptable.
11 est admis que chaque forme de tempérament prédispose à certaines maladies : inflammatoires, consomptives, nerveuses, etc. ; mais cette prédisposition n'est pas une maladie et n'y aboutit pas nécessairement. De même pour les passions : on trouverait à discrétion de grands passionnés qui n'ont pas sombré dans la folie et d'autre
part des folies qui n'ont eu pour prélude aucune passion.
Voici une autre difficulté. Si l'on aJmel la Uièse de l'identité de nature dans son intégralité; si toute passion est l'équivalent mitigé d'une psychopathie, on est contraint de trouver cette équivalence et d'établir que telle passion correspond à telle psychopathie, par exemple l'ambition à la mégalomanie. Est-ce possible? Il n'y a aucune classification des maladies mentales qui soit universellement admise ; chaque aliéniste notable a la sienne. Il n'y a non plus aucune classification des passions acceptée de tous, d'autant moins que les essais de ce genre confondent les états afîeclifs simples, les émotions et les passions. Cependant, supposons ce double travail accompli, supposons qu'il ait réussi à s'imposer, on peut prédire sans crainte que les deux classifications ne seraient pas superposables ni coïncidentes sur tous les points. Si l'on en doute, que l'on compare les classifications quelconques qui ont cours actuellement. Il y a dans les maladies mentales des états comme la mélancolie qui n'ont pas d'équivalent passionnel. Quels seraient ceux des folies diathésiques?
A la vérité, on peut procéder avec moins de prétention et sous forme fragmentaire. Dans certains cas, le rapprochement s'opère de lui-même et divers auteurs l'ont fait, sans aucune préoccupation de doctrine ^ Jalousie et délire
1. Entre autres Descuret, dans sa Médecine des passions, livre souvent cité et, je crois, peu lu, quoique remarquable pour son temps (1840), plein de faits curieux et d'aperçus ingénieux. L'auteur a bien marqué
rrZ ESSAI SUR LES PASSIONS
des persécutions, haine et folie morale, ambition et délire des grandeurs, ivrognerie et alcoolisme, amour et folie erotique (ou « folie d'exaltation sans contours nosologiques précis », d'après Renda, p. 100). Il y a des équivalences plus hasardées : l'avarice et la kleptomanie, la passion des collectionneurs et encore la kleptomanie, selon le même auteur. Toutefois si l'on analysait avec quelque soin chacun de ces couples, on constaterait que des éléments psychiques s'ajoutent ou s'éliminent en passant de la forme passionnelle à la forme psychopathique. — L'identité de nature est mieux marquée dans d'autres cas : le jeu-passion et le jeu-folie, la passion religieuse, politique, esthétique, scientifique qui en s'exaltant jusqu'au délire, va se terminer dans un asile d'aliénés. En somme, quand on passe de la passion, sous ses formes vives, à la folie, on a l'impression de ne pas changer de milieu; mais c'est une impression plutôt qu'une certitude positive, expérimentale.
Sans insister plus longtemps sur ce point, restreignonsnous pour finir à cette unique question : toute passion estelle morbide par nature? — Le seul procédé convenable non pour la résoudre mais du moins pour l'éclaircir, c'est d'examiner la valeur de la passion comme fait biologique.
De nos jours, on est assez volontiers disposé à admettre que les diverses formes de la vie psychique sont des instruments adaptés moins à la spéculation qu'à des fins
la place à part des passions dans l'ensemble de la vie afTectivc et il est bien supérieur surcc point à ceux qui l'ont suivi.
GOMMENT LES PASSIONS FINISSENT i73
positives; ce sont des armes pour la lutte, utiles ou nuisibles suivant les cas. Perception, jugement, raisonnement, instincts, tendances, volonté et action ont, avant tout, une valeur pratique pour notre contact avec le monde et doivent être jugés d'après cet étalon; leur valeur spéculative est un luxe.
Considérons la passion du même point de vue. Est-elle un instrument utile pour la vie de Yindividuf Remarquons d'abord qu'un homme sans passion — il s'en rencontre — n'est pas nécessairement un être inerte et sans ressort, comme on pourrait le supposer à la légère. Il est muni comme tout autre des appétits, instincts, tendances, désirs et aversions qui font partie de la constitution normale de l'humanité : cela suffît grandement à le faire agir. Ni l'activité explosive de l'émotif, ni la tension violente et ferme du passionné ne sont nécessaires. Rappelons aussi que la passion n'est pas une manifestation primaire et simple, un don de la nature; elle est l'œuvre souvent frivole de l'homme. Cette forme complexe de la vie affective dont nous avons analysé plus haut les éléments, est-elle un gain ^ourV individu ^'^ Estil mieux armé? Quelques auteurs, même sans juger en moralistes, le nient. La question n'est pas simple et la
1. J'omets les résultats des passions en dehors de l'individu, dans la société. 11 est incontestable que, dans l'ordre social, aucune grande fondation n'a eu lieu sans elle, qu'aucune grande destruction ne s'est faite sans elle; maison ne peut établir la balance exacte entre l'utile et le nuisible, ni par conséquent décider si les profils compensent les pertes. Nous reviendrons dans la conclusion sur les grands aspects de la passion.
réponse dépend de la conception qu'on se fait de la yi€.
Si on apprécie la vie en dépensier; si, par bien vivre, on entend beaucoup vivre, c'est-à-dire accumuler dans un temps donné un très grand nombre non pas d'idées pure^ mais d'impressions affectives, on attribuera à ia passion une valeur biologique positive.
Si au contraire on apprécie la vie en économe, on décidera que la passion est de la force perdue, un gaspillage débilitant et on lui attribuera une valeur biologique négative.
Si, laissant de côté ces deux affirmations contraires qui, comme tous les jugements de valeur, sont subjectifs, on essaie une évaluation du dehors, objective, diaprés les résultats, non d'après le sentiment intime de l'indiATdu, on sera plutôt disposé à la solution négative. Toute passion même courte est une rupture dans la vie normale. Nous en connaissons les signes distinctifs : formation d'un caractère partiel, associations et dissociations régies par une seule idée dans une direction unique, polarisation de la conscience. Elle est un état anormal sinon pathologique, une excroissance, un parasitisme.
Pour conclure, les petites passions sont de simples prédispositions, les moyennes accentuent la marque pathologique; les grandes sont morbides et se rapprochent de la folie quand elles n'y aboutissent pas; et comme outre les deux extrêmes on peut constater en fait tous les degrés possibles de transition, il est égiilcment
légitime de soutenir que la passion est une folie et qu'elle ne l'est pas. Il n'y a pas de réj)onse absolue.
Une dernière terminaison de la passion c'est la mort. Il va de soi qu'il s'agit non de la mort naturelle résultant d'une maladie, d'un accident, de la vieillesse, mais de celle qui est l'effet de la passion elle-même et qui en sort par une logique interne inévitable. Le passionné peut arriver à l'issue fatale de deux manières :
Par le seul fait intrinsèque de la passion, il marche vers la mort qu'il sait très possible, très probable, sans souci de l'éviter : les excès du gourmand, de l'ivrogne, de l'amoureux; le surmenage de l'artiste ou du savant, l'obstination aveugle de l'ambitieux, qui affaiblit l'esprit de calcul.
Par la même cause, mais en sus par la pression des influences ou des circonstances extérieures; le passionné marche à une mort certaine, volontairement, délibérément. La fin par suicide est le cas type; la haine qui se satisfait par la vengeance avec l'acceptation anticipée d'une condamnation capitale.
Il y a une remarque générale à ajouter. Quand on parle de passions, on a ordinairement une telle habitude de ne penser qu'à deux ou trois, les plus communes et les plus dramatiques, qu'il n'est pas inutile de rappeler — ce que l'expérience de la vie humaine démontre
amplement — que toutes les passions sans exception peuvent conduire à la mort. Une très courte revue des faits en donne la preuve. Je ne dis rien des passions nutritives, d'ordre inférieur, mentionnées plus haut.
Inutile d'insister sur l'amour. Dans l'ensemble des suicides, le nombre des hommes est 4 à 5 fois supérieur à celui des femmes; pour les suicides par amour il s'égalise à peu près dans les deux sexes, avec une légère augmentation du côté des femmes. Ce fait s'explique peut-être par la fréquence du double suicide chez les amants. Cette fin est particulière, non par cette union dans la mort, effet d'un attachement identique et d'une suggestion quelquefois réciproque, mais par le milieu psychologique qui l'enveloppe. D'abord une illusion Imaginative : les amants veulent reposer ensemble dans la même tombe, comme s'ils pouvaient y trouver l'assurance d'une possession complète, définitive et immuable; pour cela ils emploient tous les procédés en leur pouvoir, faute de mieux, des adjurations suprêmes à leurs parents. Ensuite, c'est le calme. Quand leur résolution est prise, ils se sentent heureux, peut-être parce que ce consentement mutuel est la plus haute preuve de leur amour. « Les nombreux documents judiciaires que j'ai consultés, les enquêtes personnelles que j'ai faites établissent en effet (jue les amants préparent généralement leur double suicide avec une insouciance, une gaieté surprenantes ' » ;
1. Proal, ouv. cite. On trouvera de nombreux et curieux documents sur ce sujet dans le chapitre ii : < Le double suicide passionnel >.
en sorte que leur désir, sans cesser d'être une violente passion, prend l'apparence d'une volonté bien affermie.
Inutile aussi d'insister sur l'ambition (passion de la puissance sous toutes ses formes). Elle est à peine inférieure à l'amour; l'histoire en fournit des millions de preuves, du moins avant l'époque actuelle ; car, de nos jours, sauf durant les révolutions, l'ambition cause rarement la mort. Qu'on se rappelle l'empire romain, et surtout l'empire byzantin : sur 109 personnages impériaux, .34 seulement sont morts naturellement. Les candidats ont-ils jamais manqué? Les tyrans les plus sanguinaires ont toujours trouvé des ambitieux à leur service (Henri VIII, ses femmes, ses ministres), à peu près certains de périr d'une mort violente.
Toutes les passions qui ont pour essence l'amour du risque, du hasard, la recherche d'un inconnu d'autant plus attrayant qu'il est plus vague, celles du joueur, de l'aventurier, de l'explorateur, doivent se résigner d'avance à la possibilité de finir par la mort.
De même pour la haine et la jalousie. A leur degré extrême, elles se traduisent par cette imprécation connue : Que je meure pourvu qu'il meure M
1. Dans la liltérature japonaise, la vengeance est la passion préférée, comme l'amour dans le théâtre et le roman des Occidentaux (voir Aston, Histoire de la littérature du Japon). Dans la littérature ancienne, au moins à son début, la passion amoureuse est au second plan. On a siynalé Apollonios (de Rhodes) comme ayant donné le premier une fine analyse psychologique de l'amour, à la manière de nos contemporains. 11 ne serait pas difficile d'indiquer les causes du rôle exorbitant attribué à cette passion dans la littérature, au détriment des autres qu'elle tend à faire oublier.
RiBOT. — Passions. 12
n« ESSAI SUR LES PASSIONS
Enfin on sait que des avares aiment mieux mourir que de diminuer leur trésor.
Reste un dernier groupe d'une nature spéciale : le patriotisme du soldat, du général romain pratiquant volontairement la devotio pour assurer la défaite de l'ennemi; — les passions religieuses ou politiques sous la forme passive des martyrs qui préfèrent le supplice à l'apostasie, ou sous la forme active des apôtres, des missionnaires qui bravent la mort ou même la recherchent. Toutefois, celles-ci peuvent susciter une objection : nous les nommons passions, ne serait-il pas plus exact de les nommer croyances? Assurément ce dévouement jusqu'à la mort est l'effet d'une foi; mais n'a-t-il pas aussi tous les caractères que nous avons attribués à la passion, y compris l'idée fixe, et n'est-ce pas comme passion que cette foi est si agissante? Pourtant il existe une différence que tout le monde sent d'instinct; la voici : toutes les passions de ce groupe ont un caractère impersonnel et impératif (au sens moral) qui manque dans les autres. Aussi, le plus souvent, elles sont collectives', elles unissent les passionnés similaires au lien de les séparer. En dehors d'elles, au contraire, les passions sont strictement individuelles et n'ont aucune tendance à s'objectiver dans les autres hommes , sinon par imitation. L'idée qui fait le fond de ces passions-croyances est générale ou généralisable, très différente en cela de l'idée fixe de l'amoureux, du joueur, de l'ambitieux, du jaloux, de l'avare.
Cette fin de la passion par la mort — qui est celle des grands passionnés — nous donne la mesure de sa puissance et elle nous offre aussi le spectacle curieux d'une lutte entre deux instincts très énergiques. D'une part, l'instinct de la conservation, la crainte de la mort, la volonté de vivre qui, suivant le mot de Schopenhauer, est tout entière dans tout animal, même le plus infime, et réagit de tout son pouvoir. D'autre part, la passion qui, par sa violence invincible et sa direction vers un but unique, peut sans erreur être assimilée à un instinct. Pourquoi la passion reste-t-elle victorieuse? On peut dire que l'instinct de la conservation n'a pas une force égale chez tous les hommes; il y a des faiblesses innées; d'autres acquises par le fait des circonstances (maladie incurable, chagrin) ou de la réflexion : mais, malgré ces éclipses, la véritable raison est ailleurs.
Si l'on considère le cas de plus près, on voit qu'au fond il n'y a pas lutte. Réelle au début, elle n'est plus tard qu'une apparence, une illusion de la conscience. Le grand passionné est confisqué tout entier par sa passion, il est sa passion; pour lui, la perdre c'est cesser d'être, à moins qu'il puisse réussir à l'expulser d'un bloc pour revenir à l'équilibre normal, ce qui différerait peu d'un miracle. L'instinct de la conservation et la passion sont identifiés l'un avec l'autre et ne font qu'un. Cette position où la tendance à persévérer dans l'être doit conduire au non-être est logiquement contradictoire et pratiquement pathologique. Les passionnés de ce genre meurent
par des raisons psychologiques, comme le reste des hommes meurt par des raisons physiologiques'.
1. Parmi les formes finales, je ne compte pas le crime; il est un effet de la passion ou un moyen violent de la satisfaire (crime par amour, ambition, etc.). Pourtant, quelques cas semblent faire exception; par exemple, le meurtre par vengeance longuement préméditée (j'exclus les formes impulsives). C'est l'efforl de l'individu pour se libérer de l'idée obsédante en supprimant la cause; il ressemble, au fond, à une fin par assouvissement. Quelques anthropologistes ont soutenu la thèse d'un rapport inverse entre le suicide cl l'homicide : on lue pour ne pas se tuer, on se lue pour ne pas tuer. Peut-être est-ce un cas analogue, un équivalent de la fin par suicide.
La conscience humaine travaille de deux manières : tantôt dispersée, faite d'états variés, nombreux, associés ou interrompus — c'est sa forme normale; tantôt condensée, concentrée, simplifiée — c'est l'exception. Cette unification de la conscience se rencontre principalement dans les cas suivants : l'attention soutenue, le travail de l'invention, la détermination volontaire ferme et exécutée, la passion. La conscience s'adapte ainsi tout entière à connaître, à créer, à agir, à jouir ou souffrir. Simplification et permanence qui ne sont d'ailleurs que relatives; car l'immobilité absolue, sans moments d'interruption, serait la suppression de la conscience qui ne vit que de changements, ou la transformation en un état franchement morbide.
La passion est donc l'équivalent affectif de l'attention et de la volonté stables. Les grandes passions marquent le point culminant de la vie affective; son maximum d'énergie, d'intensité, de permanence, sa maîtrise incon-
testée dans l'individu s'exprimant au dehors par l'irrésistible puissance de ses effets. Un tel état ne peut être fréquent. Si l'on y réfléchit, on s'apercevra que les grands passionnés ne sont pas plus communs que les hommes qui marquent par leurs actions ou par leurs créations et qu'il n'y a aucun paradoxe à soutenir; que les cernes de passion (si l'on me permet ce terme) sont pour la psychologie pure au même niveau que les génies intellectuels. Cette parité est dissimulée par plusieurs causes.
D'abord, l'opinion commune aie tort de ne pas exclure les émotions et les impulsions qui n'étant que des avortements ou des ébauches, de la passion ne peuvent pas donner sa mesure ni être pris comme termes de comparaison .
De plus, chez la plupart des gens, la passion, avec les caractères qui lui sont propres, ne dépasse guère une moyenne raisonnable qui l'assimile aux talents intellectuels simplement estimables. Pour la majorité, c'est moins encore : la masse de l'humanité abonde en passions médiocres, sans force, sans durée, sans portée. Les grandes passions sont rares parce que le plus souvent les conditions manquent : puissance et constance.
Enfin — et ceci est capital — n'oublions pas que la passion est un composé d'éléments affectifs, moteurs, intellectuels et que son importance est en fonction de ces trois facteurs. Avec une intelligence médiocre, la poussée des instincts et des désirs, si violente qu'elle soit, n'est capable ni de développement, ni d'invention, ni d'adapta-
tions multiples : par suite la passion est frustrée de ce qui donne au dehors l'influence, le rayonnement, le retentissement. Un amour ignoré qui conduit à la folie, au suicide, au crime, peut être aussi grand comme valeur affective que l'ambition de César Borgia ou le fanatisme de Robespierre; mais par déficit intellectuel, il reste sans importance sociale, bon tout au plus à défrayer les conversations locales ou la chronique d'une gazette sans lecteurs. Seule et indigente d'idées, la passion n'immortalise pas. Quand on veut donner des exemples de grands passionnés, on les prend toujours dans l'histoire politique ou religieuse, dans les expéditions guerrières ou maritimes, on cite des artistes ou des inventeurs enivrés de leur vocation. Il le faut bien, parce que ceux-là seuls sont connus. Ils ont laissé un nom parce qu'ils ont agi sur leur milieu; leur passion a eu une répercussion forte et durable sur leurs semblables. Mais des milliers d'hommes ont vécu, possédés de passions aussi intenses, qui ne sont connus que d'un mince entourage, parce qu'ils n'ont pu s'élever faute d'appui intellectuel ou parce que leur passion (comme celle des amoureux) est limitée à deux individus dont la destinée est indifférente au reste des hommes. Malgré tout, cette passion qui n'a défrayé que des conversations locales ou des gazettes ignorées, n'en a pas été moindre comme puissance d'effort et condensation de la vie affective. « La volonté [c'esl-à-dire l'effort], disait Schopenhauer, est tout entière dans le plus petit animal qui affirme sans cesse son désir de vivre : le plus
chélif insecte veut [désire] ce qu'il veut aussi pleinement que l'homme. » Cette remarque est applicable aux grands passionnés; si ignorés qu'ils soient, la passion est en eux, tout entière. Pour le psychologue, les grands passionnés sont des héros à leur manière, fascinés et possédés par leur idéal, entraînés par lui jusqu'à la mort; c'est pourquoi les grandes passions s'imposent à l'admiration des hommes comme les grandes forces de la nature *.
Cet entraînement de l'individu qui est une affirmation, sous la forme non d'un jugement intellectuel mais d'un acte, donne à la plupart des passions le caractère d'une foi. On a soutenu avec raison que ce qui explique la force de la croyance chez le vrai croyant, c'est qu'elle vient de lui-même et est, au moins en partie, sa création. Celte adhésion de l'esprit en tant qu'il sent, préfère et agit, — non en tant qu'il pense ou raisonne — est le fond commun de la croyance et de la passion.
Dans les analyses précédentes (cii. ni), nous avons vu que diverses passions sont fréquemment désignées sous le nom de foi, surtout celles qui, par nature, sont collectives : passion religieuse, politique, morale, patriotisme, etc. — Les grandes passions comme les croyances fermes ont une caractère impératif; les passionnés le proclament
i. 11 n'y a pas lieu de discuter ici leur valeur morale cl sociale.
très haut et s'en prévalent comme d'une justification : et les romanciers ont repris pour leur compte cette justification des « droits » de la passion. — Aveugles et inaccessibles au raisonnement, tant que la disposition affective reste la même, la foi et la passion dès qu'elles montrent quelque hésitation et se laissent effleurer par le doute, révèlent par ce fait seul une orientation naissante du désir dans un autre sens et la situation devient périlleuse.
Toutefois, malgré cette identité de caractère, il ne faudrait pas trop généraliser : car, si l'on examine l'une après l'autre les passions simples ou complexes dont ou a essayé plus haut la généalogie, on sera forcé de reconnaître que toutes n'impliquent pas une foi et qu'un petit groupe fait exception.
Le premier groupe comprend les passions positives dont le fond est un mouvement d'expansion, une aspiration vers un idéal dont la possession apparaît comme le suprême désirable : amour, ambition, avarice, jeu, passion religieuse ou politique sous la forme de l'apostolat, etc. Cette énumération n'est pas complète, mais elle suffît à montrer que ces passions sont les plus nombreuses et que les passionnés de ce groupe sont des croyants.
Le second comprend les passions négatives dont le fond essentiel est un mouvement de répulsion ou une tendance à la destruction (la haine, la jalousie, la passion religieuse ou politique s'exercant par la persécution) : état pénible, douloureux, angoissant où l'homme normal
ne peut se complaire. Aussi les passionnés de ce groupe ne souhaitent que la délivrance ; ils sont à l'antipode du croyant.
En terminant ce travail dont le but était d'établir les caractères propres à la passion et son droit à une place à part dans la psychologie des sentiments, qu'on me permette d'en résumer la thèse essentielle en quelques lignes.
A l'origine et comme base de la vie affective tout entière nous avons placé les besoins, appétits, tendances sous leur forme physiologique ou enveloppés dans la suhconscience.
A un degré plus haut, sans changer de nature et sauf que la conscience s'y ajoute, ils sont des désirs ou des répulsions. Ils constituent l'ensemble de notre vie affective, sous sa forme normale et chez l'homme normal. Ils expriment par leurs réactions notre organisation physique et morale. Ils occupent momentanément le champ de la conscience, paraissent, disparaissent, reparaissent au gré des conditions extérieures ou intérieures : ils équivalent à la succession des perceptions, images, souvenirs, raisonnements ou idées qui forment le cours ordinaire de notre vie intellectuelle.
Sur ce fond terne et un peu monotone, quelque événement imprévu fait surgir l'émotion, rupture d'équilibre brusque et transitoire. Les émotions primaires sont en
petit nombre et les psychologues contemporains s'accordent assez bien pour les fixer ; elles ont un mécanisme physique préétabli, délerminable par l'observation ; elles sont l'œuvre de la nature.
Plus complexe, plus tardive et par suite plus élevée dans la vie de l'esprit est la passion. Elle s'oppose à l'émotion comme le stable à l'instable ; malgré sa permanence, elle subit des variations secondaires que l'émotion ne connaît pas. Les passions, grandes ou petites, sont sans nombre et changent selon les individus, les conditions sociales et les époques de l'histoire.
Enfin signalons une autre opposition. La psychologie évolutionniste soutient que « ce qui différencie une émotion des autres émotions est dû primitivement aux réactions difîérentes suscitées par les événements. A leur tour, ces réactions sont déterminées par des circonstances qui remontent peut-être jusqu'aux temps lointains de la préhistoire ; mais, pour réussir, elles ont toujours exigé des formes spéciales de coordination ; c'est à ce titre seulement qu'elles ont pu être utiles et tendre à se fixer organiquement par hérédité. Toute réaction émotionnelle est donc la survivance d'actes profitables à l'origine ». Que l'on accepte cette explication à titre de fait ou d'hypothèse, il reste vrai que l'émotion, au sen> strict, est plutôt spécifique qu'individuelle.
Au contraire, la passion, parce qu'elle est une forme du caractère, est une marque plus individuelle que spécifique. Et quant à son utilité dans la lutte pour la vie,
elle est, comme nous l'avons vu, très contestable. Son individualisme est aussi l'œuvre d'une forme d'imagination propre au vrai passionné, qui est surtout affective. La passion, en raison de sa durée, vit non seulement dans le présent comme l'émotion, mais dans le passé et l'avenir; elle se nourrit de souvenirs qui ne peuvent être des représentations sèches, mais qui sont puisées dans la mémoire des sentiments. Nous avons montré que les passions réelles et profondes sont construites avec d§s images de cette espèce et sont ainsi, pour une bonne part, l'œuvre non de la nature, mais de l'homme.