Psychologie des sentiments, i" partie, cli. xii
des premiers âges, il y a eu une marche ascendante vers le patriotisme, de ses manifestations les plus modestes aux élans de passion les plus fougueuses, — sans solution de continuité.
Le patriotisme est, dans sa composition psychologique, plus simple que la passion politique, n'ayant à proprement parler qu'un seul élément. Les deux passions sont non seulement difïérentes en nature, mais quelquefois contraires : il n'est pas rare que les partis politiques soient en état d'alliance ou de connivence avec les ennemis du pays. Le sentiment national tend à la fois à l'unité et à l'expansion ; il est pour le corps social ce que l'instinct de la conservation est pour l'individu.
Il est toujours nécessairement collectif, étant un consensus d'aspirations sympathiques, un acte implicite, mais réel et continu d'assentiment et de solidarité. Ce n'est pas assez dire. 0^ un caractère ^rre^eaire. J'emploie ce terme à défaut d'autres pour signifier que le passionné pour sa patrie est en participation perpétuelle de sentiment avec ses compatriotes et que la conscience nationale est tout entière en chacun. Le patriotisme pur est exempt de toute ambition personnelle.
Le lecteur a pu rema,rquer que la plupart des passions étudiées dans ce chapitre, si difTérentes qu'elles soient quant à leur nature et leur idéal, se ressemblent quant
à leur développement psychologique. Ainsi, le fanatisme religieux et le fanatisme politique paraissent jetés ilans le même moule ; la matière seule est autre. Il convient donc d'être bref sur la passion morale à qui s'appliquent les mêmes remarques.
Le sentiment moral d'oii elle tire son origine es^, chez la majorité des hommes, une disposition afTective, d'intensité moyenne, suffisante à la vie quotidienne, analogue à celle du sentiment religieux, à l'amour de la patrie, au besoin esthétique. Cependant, on sait que l'amour du bien (de quelque manière qu'on le conçoive) peut se transformer en une passion.
Elle se manifeste sous deux formes : par l'apostolat de la parole, par les actes.
1° Il est clair que les traités de morale théorique sont totalement étrangers à notre sujet. Qu'ils soient transcendants ou extraits de l'expérience, qu'ils ordonnent ou qu'ils conseillent, qu'ils adoptent telle ou telle autre formule régulatrice, ce sont des œuvres intellectuelles, rien de plus, aussi incapables d'engendrer une. passion « qu'une idée pure de soulever un brin de paille ». Ces savantes spéculations seront sans efficacité sur l'activité humaine, si elles ne se transforment en une religion spéciale. Ceci est à prendre au sens strict. Sauf à l'origine des temps, la reliirion et la morale sont si étroitement liées fjue, même de nos jours, l'éthique, qui cherche à s'émanciper, devient une religion laïque. Aussi, û» ne peut guère trouver des exemples connus de la
passion morale sous forme d'apostolat que dans l'histoire des religions : le christianisme, le bouddhisme; — ce dernier surtout, parce que, sans zèle pour la dogmatique et la métaphysique, tenant la recherche des causes premières pour inutile, il est tout entier dans la poursuite de la libération par les œuvres. Dans ce milieu moral, il s'est rencontré des hommes qui, dévorés de l'amour du bien, ont eu un besoin insatiable de répandre leur surplus sur les autres, d'opérer leur conversion radicale, de les mettre, eux aussi, au service du bien. — Il est clair que, sous cette forme, la passion morale est renforcée par la passion de la conquête; elle est, mutatis mutandis, la répétition exacte de l'apostolat religieux, ce qui nous dispense d'insister.
2" La manifestation par les actes est la forme la plus simple, la plus pure de la passion morale : nulle adjonction d'éléments étrangers. Elle n'est pas née du raisonnement, de la réflexion, d'une théorie abstraite; elle sort d'un instinct, d'une disposition innée du caractère, ce qui la fait si forte en face des œuvres débiles et fragiles de l'intellectualisme ; elle est toute dans l'action et elle agit naturellement. Tels sont les grands bienfaiteurs de l'humanité dont tout le monde sait les noms. A côté d'eux bien d'autres, — fondateurs d'institutions multiples contre la misère, le vice, les maladies, — qui n'ont eu qu'une renommée locale, modeste, moins encore ; mais qui n'en sont pas moins de grands passionnés dont la vie tout entière a été sacrifiée à un but unique.
Notre esquisse généalogique serait incomplète, si elle omettait certains états passionnels, assez rares, bizarres par leur nature, que l'on désigne sous le nom de petites passions. Cette dénomination est ambiguë; car on pourrait croire qu'elles sont modérées en intensité ou en durée : ce qui n'est pas. Elles sont petites par leur matière, leur objet ; sans portée, très limitées, sans effets en dehors de l'individu , peu contagieuses. Mais elles ont tous les caractères des grandes passions, la fixité, la violence; elles peuvent causer la maladie, la ruine, le désespoir, le vol, le crime. Ce qui les classe à part, c'est la disproportion entre l'objet de la passion et sa violence. La majorité des hommes la juge excessive, parce qu'elle ne ressent ces dispositions qu'en passant, à titre de fantaisies ou de caprices.
Cependant ces formes aberrantes de la vie passionnelle nous posent un problème psychologique eml>arrassant quant à leur nature et surtout quant à leur origine.
X" Une longue énumération de ces petites passions est inutile et d'ailleurs serait toujours incomplète, puisque les changements de la civilisation ou simplement de la mode augmentent ou diminuent leur liste. Tout le monde les connaît : bihlionianos, collectionneurs de gravures, de médailles, dinsectes, de timbres-poste, fanatiques de tulipes ou de tout autre espèce de fleurs, etc. Chez tous,
on note d'abord une tendance commune : collectionner pour conserver avec un ég-oïsme jaloux. Par suite, quand on cherche à pénétrer dans la constitution psychologique de ces types aberrants, on est orienté d'emblée dans une direction précise.
Il y a les faibles d'esprit qui, chez eux ou dans les asiles, recueillent tout ce qu'ils trouvent, entassent dans leurs poches ou leurs armoires des objets de toute sorte; mais l'automatisme de ces déments ne peut rien iM>us apprendre. Il y a les collectionneurs raisonnables, miais mesquins, prosaïques, ridicules; ils sont très loin des passionnés qui, eux, sont d'une haute envergure. Enfin, il y a les avares, dont nos passionnés sont une variété évidente, mais avec de notables différences.
La première est celle-ci : L'idéal de l'avare est la possession et l'accroissement ininterrompu de valeurs admises par tout le monde. L'idéal du collectionneur est la possession et l'accroissement de valeurs qui ne sont telles que pour lui et ses congénères.
La seconde diiFérence est plus incisive. La passion de l'avare ne s'exerce jamais que sur une matière positive : terres, maisons, argent, etc. ; une œuvre d'art ne vaut pour lui que par sa valeur vénale. La passion du collectionneur se développe sur une matière superflue, de luxe, et, par ce fait, elle a un fond esthétique. On peut alléguer comme preuves non pas seulement son caractère général d'inutilité, mais ce fait qu'elle tend toujours vers des objets d'art ou de science, recherchés et aimés en eux-
mêmes et pour eux-mêmes. Dès l'antiquité, Pline, dans son Histoire naturelle, avait noté « cette passion bizarre et maladive qui a presque l'emportement de l'amour ». A cette époque de civilisation raffinée, on s'éprenait d'un vase, d'une bague. Le célèbre Hortensius était si passionné pour un Sphinx en airain de Gorinthe qu'il ne s'en séparait jamais. Notre auteur parle d'un consulaire tellement amoureux d'une coupe taillée dans une pierre précieuse, qu'il en avait usé les bords à force de la baiser : ob amorem abroso ejns margine. Il se trompe si peu sur la nature de cette passion, qu'en racontant d'autres faits quej'omets, il emploie les termes adaptés à l'amour : {dilexit, adamavit, amorecaptusest, libidine accensus,eic.).
Gomme toute autre, la passion du collectionneur a ses degrés : mais comme on est enclin à ne la voir que par ses petits côtés pour en rire, à la juger comme fait intellectuel, non comme état afTeclif, il convient d'en rappeler les effets; ils donnent la mesure de sa force. Je n'ai pas l'intention de déverser des anecdotes éparses un peu partout, mais de fixer l'opinion par quelques exemples.
Des érudits célèbres comme Budé, Turnèbe, J. Scaliger, disaient : Voulez-vous connaître un des grands malheurs de la vie? Vendez vos livres. Plus d'un a pleuré en pensant aux coUeclions qu'il possédait autrefois; on a même parlé de cas de suicide. Pétrarque, Berlin, le bibliophile Brunet ont voulu mourir dans leur biblio- Ihèijue et l'on connaît les adieux de Mazarin à ses tallcaux (ju'il soniblail regretter presque autant que le pouvoir — .
Descuret a observé dans sa pralique plusieurs faits de ce genre. « Le colonel M..., connu de tout Paris pour sa passion des médailles, fut pris de pneumonie et était dans un état comateux depuis plusieurs heures. Je répétai devant lui à plusieurs fois et très haut qu'il y aurait prochainement une vente de médailles magnifiques. Le colonel articule vaguement le mot médaille, puis recouvre peu à peu la conscience et guérit. » Quelques années plus tard, on lui vola un tiroir entier de ses médailles. Descuret le trouva pâle, défait, hors de lui-même. « Une seule consolation me reste, dit-il; les imbéciles n'ont pris que les médailles en or; un pouce plus bas, c'était les grands bronzes, les rares. Je n'aurais pas survécu à leur perte *. »
Les petites passions ne sont pas funestes au seul passionné; souvent leurs effets atteignent les autres par indélicatesse, vol, peut-être même par le crime *.
2° Quelle est l'origine de ces formes aberrantes et quelles sont les conditions de leur genèse? Il est plus difficile de résoudre cette question que celle de leur constitution psychologique. On ne peut risquer que des hypothèses.
1. Ouv. cité, p. 232. On y trouvera beaucoup d'autres faits de ce genre : entre autres un bibliomane qui ruinait sa famille et promit de renoncer à sa passion. Il fut pris d'une fièvre consomplive qui obligea sa femme à lui concéder quelques achats.
2. D'après Pline {loc. cit.), des proscriptions auraient eu pour unique cause la passion pour des vases de Corinthe. Antoine condamna à l'exil le sénateur Nonnius qui refusait de lui abandonner une opale enchâssée dans une bague. Au lieu de céder, Nonnius s'enfuit, ne conservant que l'opale désirée, « tant était féroce la passion de l'un et tenace la résistance de l'ail tre. •
Nous avons VU que l'origine première est l'araour de la possession; mais il subit une déviation spéciale qui dérive du caractère individuel et des conditions extérieures.
D'abord, il est clair que ces passions exigent un degré de culture supérieure à la moyenne, qu'elles sont impossibles dans un milieu non civilisé. Un illettré n'est pas bibliomane, un insoucieux d'histoire ou de peinture ne collectionne pas des médailles ou des tableaux, ni un ignorant en entomologie des insectes.
Ces passions ne sont pas, comme on l'a dit, des variations spontanées — ce qui n'explique rien — ni des prédispositions, étant à l'ordinaire d'apparition tardive. Elles sont des déviations. Une passion peut dévier de sa forme naturelle, typique : l'amour quand il devient platonique; l'avarice est une forme avortée de la volonté de puissance, puisqu'elle acctmiule de la puissance, pour ne pa« la dépenser. Chez les collectionneurs passionnés, la tendance à posséder et accumuler qui, sous sa forme typique, est utilitaire, dévie vers le luxe et l'inutilité par l'adjonclijn d'un second facteur, esthétique ou scientifique et, de ce fait, est transformée.
Ces déviations dépendent donc des circonstances et, avant tout, des dispositions personnelles. Les petites liassions sont des substituts, des dérivatifs. Elles préservent de l'avarice proprement dite, de l'amour sénilo, du jeu, de la boisson.
En résumé, elles sont faites de la combinaison de deux
tendances principales : l'une réaliste, utilitaire, le désir de la possession; l'autre idéaliste, superflue, le désir de ce qui est rare, difficile à rassembler ; elles confinent à la passion esthétique ou scientifique. Toute passion suppose quelque travail de l'imagination créatrice. L'avarice, nous l'avons vu,, est, après les passions nutritives, celle qui en exige le moins. Dans les petites passions, au contraire, le jeu de la fantaisie donne l'illusion d'une valeur inestimable à des objets indifférents pour la majorité des hommes.
Jusqu'ici nous n'avons recherché l'origine des passions
que dans les besoins, instincts, tendances. Nous avons
fait remarquer (chap. I) que ces formes de l'activité
humaine ne sont pas toutes aptes à se transformer en
passions, mais nous avons admis implicitement que
seules elles en sont la source. Une question finale se pose :
Y a-t-il' une autre source f Les émotions peuvent-elles, devenir des passions, au moins sous forme fruste?
Pour la clarté, en raison de la terminologie vague de la psychologie afl'ective, je ne crains pas de rappeler la distinction précédemment établie entre les aûections simples, les émotions, les passions.
Que chacun de nous se représente les jours ordinaires de sa vie qui se passent sans accidents ni incidents notables. Chacun de ses actes; — travail, affaires, récréa-
lions, repas, promenades, rapports familiaux, rencontre de g-ens divers, etc. — est accompagné d'un coefficient afîectif assez faible. Nous ne dépassons pas le niveau des affections moyennes; elles sont agréables, pénibles ou mixtes, suivant que nos besoins, tendances et inclinations sont ou non satisfaits; c'est l'assise dernière sur laquelle repose toute notre vie affective. Nous ne sentons que dans la mesure nécessaire pour que notre personnalité imprime sa marque sur ce qui nous entoure, gens et choses*.
Mais qu'il survienne un événement imprévu qui excite la colère, la peur, le chagrin , la joie, l'orgueil, etc. ; c'est l'entrée en scène de l'émotion. La plupart débutent par un choc brusque, suivi de manifestations physiologiques et psychologiques propres à chaque espèce. Nous n'avons pas à décrire ici ces formes de la vie affective. Ce travail a été fait dans les traités généraux (Lange, James, Mantegazza) ou dans des monographies {La peur, par Mosso; La colère, par Stanley Hall; La tristesse et la joie, par G. Dumas, etc.). L'émotion est un état complexe, synthétique; une réaction déterminée, spécifique, adaptée à une excitation déterminée et à elle seule. D'ailleurs, comme tout autre état affectif, elle repose sur quelque tendance primitive. En effet, supprimez en l'homme
1. Dans certains étals morbides, celle sensibilité générale ayant disparu, nous ne prenons plus possession du monde qui nous entoure. Perçu, imaginé ou pensé, il se déroule devant nous comme un ensemble de phcnomt-nes simplemenlconnui, indilTérenls, étrangers, détachés de nous.
loute tendance à attaquer : pas de colère; — toute tendance à se conserver par rapetissement de soi-même : pas de peur; — toute tendance à s'étendre par une fusion sympathique avec les autres : pas d'émotion tendre; — toute tendance à s'étendre par exaltation de son moi : pas il'orgueil, et ainsi de suite.
Ceci rappelé quant à la nature et au rôle des émotions, revenons à notre question. Une passion peut-elle naître d'une émotion directement et immédiatement^ La première réflexion n'incline guère vers l'affirmative, à cause du caractère antithétique de ces deux états, notamment l'instabilité de l'émotion et la stabilité de la passion. Toutefois, ceci est une question de fait qui ne peut être résolue que par les données de l'expérience. Gomme il n'existe pas des émotions en général, le seul procédé à suivre est d'examiner l'une après l'autre les émotions primitives et de voir si quelques-unes se transforment ou non en passions : car, il se pourrait que l'aptitude à passer de l'état aigu à l'état chronique fût, par un efîet de leur nature, possible pour les unes, impossible pour les autres.
Je commence par la plus orageuse, la colère. Le tempépérament irascible est évidemment le moins favorable à la genèse d'une passion : voyons s'il aboutit. « J'ai connu (écrit le naturaliste Virey) des hommes chez qui l'irascibilité était devenue un besoin. Ils cherchaient querelle à tout le monde, principalement à leurs amis, car ils exigeaient plus d'attentions de leur part que de tout autre. Ils étaient très désappointés lorsqu'on refusait de con-
RiDOT. — Passions. 9
tester avec eux; et leurs domestiques n'ignoraient pas qu'ils seraient brusqués davantage, s'ils ne prêtaient pas un léger élément pour faire dégorger la mauvaise humeur habituelle de leurs maîtres. » Faisant allusion à des cas de ce genre, Bain [Emotions, eh. ix, 613) soutient la thèse étrange qui suit, en rapport direct avec notre question. Après avoir posé la colère comme émotion type, il énamère sous le nom d'espèces de la colère {species of Anger) : la haine, la vengeance, l'antipathie, l'hostilité, la malveillance. En ce qui concerne la haine, il dit : « C'est une affection permanente fondée sur la colère.... La répétition d'occasions d'entrer en colère ■finit par aboutir à une attitude peu bienveillante qui dispose à agir en vue de la vengeance. Pour arriver à vraiment haïr, il suffit d'avoir un caractère irascible et d'être exposé à de fréquentes offenses ». Explication inacceptable, en contradiction avec l'expérience qui nous montre tous les jours que les irascibles sont rarement haineux et ne peuvent guère l'être, parce que l'accès de colère est explosion, décharge et que la haine au contraire est arrêt, accumulation, comme nous Tavons vu plus haut (ch. ii). Il est probable qu'un psychologue tel que Bain ne se serait pas fourvoyé aussi lourdement, s'il n'avait méconnu la distinction de nature entre l'émotion et la passion.
La -peur se présente sous trois formes; l'accès émotionnel (terreur, épouvante) qui est sans durée; — la panophobie, peur généralisée et sans cause assignable, état
morbide que nous éliminons; — enfin la disposition permanente à la crainte qui est une modalité du caractère une façon de réagir, nullement une passion.
La tristesse est plus embarrassante '. Elle se présente aussi sous trois formes principales : 1° à l'état de disposition transitoire, de sentiment vague et sans intensité ; 2° comme ressemblant à une émotion ; avec choc brusque suivi de réactions dépressives : exemples : le chagrin causé par une mauvaise nouvelle, une déception inattendue, etc.; 3° comme douleur inconsolable : la découverte d'une incurable maladie, la mort d'une personne tendrement aimée, une condamnation à perpétuité; bref tous les cas où un malheur est ou paraît sans remède, sans espoir, sans fin. Or ces cas méritent l'attention. En effet, n'y trouvons-nous pas tous les caractères assignés aux passions : idée fixe et obsédante, durée, intensité? Comme elles, on les voit souvent finir par le dépérissement ou le suicide.
Cependant, l'opinion commune refusera d'assimiler le chagrin sans terme à une passion. Est-ce un préjuo-é? Non. Tout homme a conscience que sa passion l'entraîne
l. La tristesse (ou plutôt le chagrin) et la joie ne peuvent être appelées des émotions qu'en un sens très restreint. Il est certain que, dans certains cas, ils présentent tous les caractères qui constituent une émotion : des mouvements ou arrêts de mouvements, des changements dans la vie organique, un état de conscience sui generis. Mais comme il y a identité de nature entre le plaisir physique, la joie d'une part, la douleur physique et la tristesse d'autre part; ils ont à l'ordinaire un caractère de généralité qui manque à l'émotion. Pour une discussion détaillée sur ce point, voir notre Psychologie des sentimenls, Introd., p. 15.
vers un idéal qu'il peut atteindre; quoique souvent il lutte contre sa tyrannie, il finit par obéir volens nolens; parce qu'elle est une partie de lui-même; parce qu'il est poussé par le désir et par suite par l'attrait d'un agrément. Au contraire dans la tristesse inébranlable, l'idée apparaît comme un corps étranger, venu du dehors, logé en* l'individu malgré lui, qu'aucune opération ne peut extirper, sinon la mort. En dépit de quelques apparences, la tristesse ne peut donc engendrer une passion.
En est-il de même de la joiet C'est plus douteux. Il existe une passion du plaisir qui, si elle n'est pas, au sens strict, issue de l'émotion-joie, en est tissue. Pour quelques personnes le but, l'idéal unique de la vie est : s'amuser, se divertir. Leur vie n'est faite que de satisfactions et de jouissances. C'est le besoin obsédant permanent et violent d'une passion, — accessible d'ailleurs au petit nombre, parce qu'elle exige des conditions qui ne se trouvent réunies que par exception : la santé, l'oisiveté, la richesse, et rarement elle s'épanouit solitaire; il lui faut des compagnons. Aussi est-elle propre aux civilisations raffinées. La jouissance atteignant vite la fedtiété, faute d'imagination, d'invention, de renouvellement, cette passion est toujours en risque de s'éteindre; elle a une continuité vague et une stabilité précaire.
L'amour-propre (au sens d'amour de soi-même, de notre personnalité, Selfeeting, Selbstgefûhl) a deux formes : l'une positive, l'autre négative, dont l'orgueil et l'humilité peuvent être pris comme types. L'orgueil, dispo-
sition générale permanente, traversée de brusques poussées émotionnelles, me paraît en rapport intime avec la passion de llionneur que nous n'avons pas encore mentionnée jusqu'ici. Cette passion n'est pas universelle; elle ne se manifeste ni chez tous les hommes ni dans tous les temps ni dans tous les lieux; et sa monographie qui reste à faire exigerait le concours de la psychologie et de l'histoire.
Psychologiquement, elle a pour base un sentiment exagéré de notre valeur personnelle (orgueil) ou un besoin exagéré de l'estime des autres, un désir excessif des louanges (vanité); souvent les deux en proportions variables. A son plus haut degré, la foi en l'honneur personnel à sauvegarder prend ce caractère impératif que nous avons signalé en d'autres passions. Comme l'amour de Dieu ou du devoir, il impose de grands sacrifices. C'est une passion à issue tragique : exil volontaire, suicide, mort par chagrin du déshonneur.
Historiquement, ce sentiment, nullement étranger quoi qu'on en ait dit aux peuples anciens, a atteint son apogée au moyen âge et à la Renaissance, dans les civilisations chrétienne et musulmane. L'influence des femmes a été grande sur son développement dans le sens Je la vanité plutôt que de l'orgueil. Je n'ai pas à traiter ce sujet, mais il serait facile de montrer que la passion de l'honneur a manqué à des individus et à des peuples qui n'étaient dépourvus ni d'orgueil ni de courage.
En résumé, la question posée ne comporte pas une
seule réponse. Certaines émotions sont irréductibles à toute transformation passionnelle. D'autres, avec le temps, peuvent se métamorphoser en un état analogue à la passion. D'autres engendrent des états mixtes, hybrides, formes de passage entre l'émotion pure et la passion. Dans la plupart des cas, les émotions, par l'effet de leur nature et de la répétition, deviennent des disposUions à réagir dans un sens spécial et exclusif; c'est l'équivalent d'un caractère partiel.
Nous ne prolongerons pas cette étude que nous croyons un peu factice, mais qu'il fallait tenter. Par suite de l'abus extraordinaire du mot « émotion » qu'on applique à tout indistinctement, à des affections à peine conscientes comme à des réactions violentes, quelques auteurs ont soutenu, sans préciser, que l'émotion engendre la passion. En fait, il n'y a que les tendances qui l'engendrent. L'émotion-chûc peut être un préambule, un essai, un avant-coureur, une étape, mais ne devient pas plus passion, au sens strict, que des crises aiguës ne deviennent une maladie chronique : la chronicité naît de causes plus profondes et plus anciennes dont les crises éUiicnt la première révélation. Môme dans les cas où l'émotion païaît devenir une passion, elle subit tant de métamorphoses, qu'elle n'est, à vrai dire, qu'un point de départ, une date historique, un coup de foudre, une origine plus apparente que réelle.
On a pu tenter une classification des tendances ; aucune n'est possible pour les pas&ions. On objectera peut-être que l'antiquité, les cartésiens, les phrénologistes au XIX® siècle sont entrés avec confiance dans cette voie ; mais sous ce. titre, on a classé {les disciples de Gall surtout) des états affectifs quelconques, non les passions au sens limité et précis.
D'ailleurs, comment les classer? D'après leur objet? Alors elles seront sans nombre. Il en naît chaque jour, au g'ré des inventions et de la mode, greffées, il est vrai, sur une vieille tige ; d'autres disparaissent et deviennent des raretés.
On a allégué la possibilité des classifications en pathologie. Les deux cas ne sont pas comparables, parce que la maladie a pour substratum un organe ou au moins une fonction, ce qui fournit une base fixe.
Aussi, dans l'exposé généalogique qui précède, je me suis contenté de la division en dynamiques et statiques d'après la constitution motrice de chaque passion et ses modalités : les premières, expansives et proches de l'impulsion ; les secondes, concentrées, agissant surtout par inhibition. Toutefois cette division elle-même est superficielle et exprime une différence de forme plus que de nature intime : car, en prenant toutes les passions ci-dessus énumérées, il est impossible de les répartir rigoureusement dans Tune ou l'autre des deux classes.
Suivant le tempérament, le caractère ou seulement les circonstances, elles passent du type statique au type dynamique ou inversement : l'ambition froide et paperassière de Philippe II n'est pas celle de son arrièregrand-père, Charles le Téméraire ; et la passion politique de notre Louis XI ne ressemble pas (dans la forme) à celle de Napoléon. Cette remarque, applicable à presque toutes les passions, est inutile pour ceux qui n'oublient pas que, malgré les formules générales, il n'existe que des passionnés.
Avant de répondre à la question posée par ce titre, il serait naturel d'exposer comment les passions se développent; mais cette tentative risquerait de n'aboutir qu'à une construction schématique et arbitraire. Outre que ce développement varie suivant les individus, il es aussi tout autre suivant la nature de chaque passion : l'ambition n'évolue pas comme l'amour, ni le fanatisme politique comme l'avarice. Le mieux est donc de se borner à mettre en relief, si c'est possible, les caractères généraux de cette évolution, ceux qu'on trouve partout ou dans la grande majorité des cas.
Toute passion parait se former 'par actions lentes, pareilles à des alluvions géologiques. Suivant l'expression favorite des pathologistes, le début est lent et insidieux. Cette affirmation me paraît imposée par l'observation des faits bien interprétés. Je n'ignore pas que, dans
beaucoup de circonstances, elle semble contredite par l'expérience ; mais il convient de pénétrer au delà des apparences et de voir la réalité. Provisoirement, distinguons deux cas : ceux où cette affirmation ne peut être mise en doute, ceux où elle est douteuse. Examinonsles séparément.
Le plus souvent, la passion est déjà virtuellement formée avant de se révéler à la conscience. Sans parler du travail souterrain — inconscient ou subsconscient, — qui est une hypothèse très probable sinon certaine, il se produit d'abord dans la conscience des tendances fragmentaires, éparses, momentanées, toutes dirigées dans le même sens, d'attraction ou de répulsion pour une même personne, une même chose, une même idée. Ce mouvement d'avancements ou de reculs suit la loi de l'excitation nerveuse, il marche comme une avalanche, il fait boule de neige ou , pour employer le langage scientifique, il agit par sommation. Ce que Ton appelle l'influence de l'habilude sur la genèse et le maintien d'une passion — nous l'examinerons plus loin en détail — n'est pas autre chose. La passion agit comme l'orgaiiisme qui, dans le développement même de sa nutrition, puise de nouvelles ressources pour se nourrir encore plus abondamment. Elle s'affirme dans le sens du désir ou d(i l'aversion, attirant à elle et s'assimilnnt tous les jugements de valeur qui favorisent son expansion, avec une exclusioni rigoureuse des autres. Son aclivilé s'accroît en raison de la vitesse acquise. Prenons
COMMENT LES PASSIONS FINISSExNT 13»
comme illustration un exemple moins banal que les passions courantes (amour, jeu, argent, etc.). Il n'est pas rare de rencontrer des gens qui avant toute épreuve se déclarent inaccessibles à tel sentiment déterminé, par exemple l'amour maternel, surtout sous sa forme passionnée. Ceci est un cas d'illusion affective, fait que la psychologie n'a pas encore étudié et qui mériterait de l'être. Les circonstances changent et après une période d'indifférence ou d'indécision, le sentiment dont on se croyait incapable est né ; peu à peu il dépasse le niveau moyen, et il devient quelquefois une passion obsédante, aveugle, insupportable à la longue pour celui qui en est l'objet. La disposition affective, en germe, virtuelle, simplement possible, par une transformation lente, inconsciente, inavouée, a fait un passionné. Ce qui favorise ce travail d'élaboration et d'intussusception, c'est que peu à peu la passion nous apparaît comme faisant partie de nous-même, comme notre œuvre. Il y a d'ailleurs un fait positif et précis qui marque le moment où la passion est constituée et qui peut servir de critérium : c'est l'apparition de l'idée maîtresse, dirigeante, reconnue comme telle. Qu'on l'accepte, qu'on résiste ou qu'on essaie de résister, le fait est accompli, la période d'enfantement est terminée. Le plus souvent donc tout se passe à notre insu ou sans conscience suffisante du mouvement qui nous entraîne, en sorte que quand le moment vient où la situation est claire pour le moins clairvoyant, il se produit un étonnement.
Les cas où la passion paraît naître brusquement exigent un examen plus serré. Tout le monde connaît le « coup (le foudre » en amour, la haine instinctive et brusque en face d'un inconnu, le vertige qui entraîne aux jeux de hasard, etc. Cette éruption inattendue qui, remarquons-le en passant, n'a lieu que pour les passions dynamiques, semble contredire la thèse des actions lentes. Mais si on étudie les faits avec plus de précision, on voit que ce premier moment est Vémotion et rien de plus: c'est la réaction brusque contre un choc, la réponse presque réflexe d'un mécanisme préétabli, un état de confusion mentale et de désorganisation intellectuelle d'où émerge seule une tendance irrésistible vers un but; c'est le moment de la conception, non de la naissance de la passion ; elle est engendrée, mais non mise au jour. Elle doit traverser une période embryonnaire plus ou moins courte durant laquelle elle dépouillera les caractères de l'émotion pour prendre ceux qui lui sont propres.
On pourrait soutenir sans invraisemblance que, plus d'une fois, le « coup de foudre » a été précédé d'une période d'incubation que l'individu ignore, en sorte que cet éclair dans la nuit n'est qu'une révélation soudaine d'un travail inconscient, comme cela arrive quelquefois chez les grands inventeurs ou simplement chez un homme qui découvre sa vocation ; mais il n'est pas une création ex nihilo. Je reconnais que celte hypothèse n'est pas applicable à tous les cas, et il est d'ailleurs
préférable de ne raisonner que sur des faits clairs et vérifiables pour tout le monde.
Pour qu'à l'émotion, phénomène fugitif, se substitue la passion, état stable, il faut une période plus ou moins longue de métamorphose. Si, au lieu d'emprunter, comme ci-dessus, notre comparaison à l'embryologie, nous la cherchons dans la pathologie, on peut dire : une maladie aiguë ne peut devenir chronique que par des pertes, additions, changements et transformations d'état. En un mot, l'émotion est un organisme préformé ; la passion est une construction qui, si rapide qu'elle soit, ne peut se faire en un instant : elle exige la fixité et le temps. Ceci explique pourquoi (ainsi qu'on l'a vu dans un précédent chapitre) les tempéraments impulsifs et explosifs, sujets à des émotions brusques et violentes, ne sont pas propres à devenir des passionnés vrais. Ils sont des feux d'artifices ; les autres sont des hauts fourneaux qui brûlent toujours. Tout au plus sont-ils capables de quelques passionnettes, sans durée, qui malgré leur fougue ne sont que des émotions prolongées. Et puis, les passions qui débutent par « le coup de foudre », a-t-on jamais noté le temps qu'elles durent? Assurément entre l'émotion et la passion lentement établie, il y a beaucoup de degrés possibles ; mais une passion qui ne se dégage pas assez des éléments turbulents de l'émotion, qui ne subit qu'une transformation incomplète, est vouée à une existence précaire ; c'est un enfant qui ne vivra pas. Pour conclure, les cas supposés sans incubation, sans
actions lentes, ne sont au plus qu'une gestation abrégée. Tout est préparé d'avance et l'événement extérieur n'est que l'étincelle qui enflamme la poudre.
Après ces remarques préliminaires, revenons à la question posée : Comment les passions unissent? De plusieurs manières, leur disparition étant due à des causes très dissemblables. Elles me paraissent cependant réductibles à quelques formes principales, qui sont les suivantes : une passion s'éteint : 1° par épuisement ou habitude: 2° par transformation en une autre; 3° par substitution; 4° par la folie; 5° par la mort.
Dans toutes ces formes, il y a un élément qui peut servir d'indice solide et sûr des fluctuations de l'état passionnel et en est comme le thermomètre. Il révèle à l'observateur le progrès, la régression, le changement, l'exacerbation aiguë. Cet élément majeur est l'idée fixe. De plus en plus intermittente, c'est la marche vers l'extinction ; s'il surgit une idée rivale, c'est la substitution qui commence ; si elle devient l'obsession incessante et inéluctable, que les aUénistes l'étudient, c'est l'annonce d'une fin par catastrophe. Je n'ai pas besoin de répéter (jue l'idée toute seule, à litre de simple état inlelleclRiel, n'a pas cette vertu révélatrice ; elle doit toute sa valeur pour le diagnostic et le pronostic à la tendance qu'elle exprime dans la conscience ; elle est l'aiguille de l'horloge, non le ressort qui la moût.
Avant d'examiner séparément ces diverses formes, la
seule conclusion générale qu'on puisse en extraire et que je signale par avance, est celle-ci : La probabilité d'extinction d'une passion est en raison directe de la quantité d'éléments émotionnels et en raison inverse de la quantité d'éléments intellectuels qu'elle contient à Vétat systématisé. Toutes choses égales, les passions statiques, qui sont par nature raisonnées et inhibitoires, sont plus stables que les passions dynamiques, qui sont naturellement impulsives.
La fin par épuisement, assouvissement, satiété, est la plus simple et la plus fréquente. Toute passion pour durer suppose des conditions psychiques et physiques que je résume rapidement, avant d'étudier la principale.
Dans l'ordre psychologique, il y a d'abord des nécessités intellectuelles. Pour que la tendance initiale soit plus qu'une frénésie brute qui ne dure pas, il faut que l'esprit du passionné ne soit pas dénué de ressources : compréhension nette du but, adresse, faculté d'adaptation aux circonstances. Qui ne sait combien, dans la recherche de la puissance sous toutes ses formes, ont avorté, non faute de désir, mais faute de moyens appropriés? C'est l'équivalent renversé des intelligents abouliques. — Il y a ensuite les conditions actives, pratiques : énergie ou douceur, violence ou patience, audace ou circonspection.
La volonté doit servir quand elle n'est pas totalement asservie. Toute passion doit soutenir la lutte pour la vie, d'abord pour dominer, puis pour s'affermir ; car nulle passion ne vit par la seule force d'inertie ou par habitude, comme on le verra ci-après. — L'absence ou la faiblesse de ces qualités mentales est une cause de fragilité.
Dans l'ordre physiologique, rappelons d'abord les causes débilitantes telles que la faiblesse physique, la maladie, l'âge, le chagrin et tout ce qui entraîne une diminution de vie. Mais, en sus de ces causes bien connues, il y en a une autre plus profonde, sur laquelle il convient d'insister parce qu'elle est la raison dernière de la fin par épuisement.
Actuellement, nul ne conteste l'influence prédominante de l'organisme et des sensations internes dans la vie aCfective tout entière : elle est directe pour les passions nutritives et sexuelles, indirecte pour les passions plus intellectualisées. Cette influence découle d'une propriété générale des tissus et des organes : Vexcitabilité, principalement celle du système nerveux. En opposition avec les îapathiques (lymphatiques) peu aptes aux émotions et aux passions, les excitables sentent et réagissent vivement, ils sont des émotifs ou des passionnés. Eliminons Jes premiers, étrangers à notre sujet, en nous bornant à faire remarquer que chez eux l'excitabilité est diffuse et intermittente, tandis que chez les passionnés elle osl physiologiquement localisée et psychologiquement spécialisée.
COMMENT LES PASSIONS FINISSENT I4b
Quoique la physiologie scientifique des passions soit encore à faire, quoiqu'elle ne puisse pas déterminer suffisamment les conditions générales de toute passion et encore moins les conditions particulières de chaque passion, on peut sans crainte affirmer que s'il est déraisonnable de supposer un « siège » des passions au sens où quelques physiologistes paraissent l'admettre, c'est-à-dire d'une localisation étroite dans quelque partie de l'encéphale ; cependant, puisque chaque passion, même la plus simple, est un agrégat d'éléments psychiques, d'espèces différentes (désirs ou aversions, mouvements, perceptions, images, concepts) ; puisque chacun de ces éléments a nécessairement un substratum physique et cérébral, il faut bien admettre une localisation disséminée, coordonnée, dont l'unité synthétique est la passion. Chacun de ces éléments doit fournir du travail, dépenser de l'énergie. Or, comme la passion est le résultat d'un drainage à son profit de l'énergie totale, une condensation de la personnalité sous une forme unique et prépondérante, cette hypertrophie partielle est nécessairement compensée par le dépérissement du reste. Ainsi, l'amour, suivant la remarque populaire, « fait perdre le boire et le manger ». Mais à cette suractivité fonctionnelle est inhérente une raison interne d'épuisement, parce que les grandes passions sont insoumises au rythme alternant d'activité et de repos qui régit les phénomènes biologiques. Sans doute, le passionné n'est pas toujours et sans cesse en proie à son obsession, (je note pourtant que
RiBOT. — Passions 10
quelques-uns affirment positivement le contraire), les événements de la vie quotidienne occasionnent des interruptions inévitables ; mais, s'il n'y a pas toujours obsession dans la conscience^ en est-il de même dans l'inconscient? Le travail latent dans le cerveau et dans les organes qui en dépendent est-il interrompu? Bien, ne le prouve. Pour les grands passionnés, les probabililcs semblent plutôt en faveur d'une continuité dans l'excitation; car, sans cette permanence, la stabilité et la réapparition de l'idée fixe sont difficiles à expliquer. L'individu resterait donc dans un état perpétuel de tension ou d'action. Or, c'est un fait biologique que re.xcitabilité disparaît d'autant plus vite que les phénomènes physicocliniques sont plus intenses ; plus l'être vivant est actif, plus il rencontre de causes de destruction. Peu à peu la réparation est impuissante à compenser l'usure et l'excitabilité disparaît.
Cet état de satiété ou d'épuisement se traduit psychologiquement par la disparition complète ou presque complète de l'appétition ou de l'aversion : la passion est ainsi tarie dans sa source. Épuisement ou satiété signifie donc que la tendance expansive ou répulsive, autrefois en vigueur, ne peut plus être suscitée par un stimulus inconscient ou subconscient, ni par la perception ou représentation de son ancien objet. En termes encore plus précis, cette incxcitabililé consiste en ceci : l'impossibité de l'apparition spontanée de sensations organiques avec la tendance (c'est-à-dire les mouvements à l'état
naissant qu'elles enveloppent naturellement) ; ou clans l'impossibilité du même événement suscité par des perceptions, des images ou des idées. Le premier cas est celui des passions où l'élément organique a la plus grande part. Exemple : l'extinction de l'amour sensuel. Le second cas est celui des passions où les éléments intellectuels sont les plus importants. Exemple : le dégoût du pouvoir ou, s'il s'agit d'un épuisement momentané, l'état de « sécheresse » des mystiques.
En résumé, l'état d'inexcitabilité consiste en ce que les éléments nerveux, quels qu'ils soient et de quelque manière qu'ils se groupent et se coordonnent pour produire une tendance déterminée et susciter par suite les états psychiques dont le complexus compose une passion — sont incapables d'agir et comme anesthésiés ; et quand on examine dans quelles conditions cette inexcitabilité se produit, ce qui doit étonner, ce n'est pas que la passion s'épuise, mais c'est qu'elle dure si longtemps.
Lorsque cet épuisement s'est produit, rapidement «u lentement, la passion est morte et remplacée par un état d'indifférence : des gens, des choses, des lieux et de tout ce qui tenait à elle, il ne reste plus qu'un souvenir sec, un état purement intellectuel, dénué de toute résonance affective.
On a signalé plus haut, en passant, les rapports entre la passion et l'habitude; mais il convient d'y revenir. L'habitude, propriété générale de l'organisme physique
et psychique, n'entre pas dans la passion à titre d'élément constituant : c'est un facteur accessoire qui agit par l'influence.
Comme exprimant un fait biologique, le terme « habitude » est clair; il désigne une disposition acquise. Les causes qui la produisent ne sont pas toujours les mêmes. Elle peut résulter d'une adaptation active, de la plasticité de l'être vivant et pensant. Elle peut n'être qu'une forme de la mémoire organique, c'est-à-dire d'une tendance de l'organisme à conserver indéfiniment une impression reçue. Il est inutile d'entrer dans des détails sur ce sujet, de même que sur la distinction entre les habitudes actives et passives. Nous prenons l'habitude simplement comme fait. Étant un principe de stabilité et de permanence, il est nécessaire d'examiner son influence sur les passions qui sont aussi des états stables.
L'expérience paraît montrer qu'il y a trois cas différents : elle est inutile, elle est utile, elle est nuisible.
1" Dans la passion vraie, sans cesse vivante et renouvelée, il n'y a pas d'habitude à proprement parler, mais son apparence, son simulacre, non sa réalité. La répétition et la permanence sont d'origine interne; elles ont leur source dans la tendance (attractive ou répulsive) qui agit toujours dans le même sens. Ce n'est pas parce que la passion reste une habitude, qu'elle reste vivante, mais c'est parce qu'elle est vivante, qu'elle parait une habitude, et celte apparence d'habitude n'existe que par la permanence de la cause.
2° Tout au contraire, la passion incomplète ne dure que par la permanence d'une cause étrangère à elle-même, qui est souvent un auxiliaire, un élément de soutien. La consolidation que l'habitude apporte est-elle de luxe ou de nécessité? C'est à quoi l'expérience seule peut répondre. Examinons les cas de rupture d'habitude. C'est le procédé thérapeutique, le remède le plus fréquemment employé par le passionné lui-même ou par ceux qui veulent le guérir. Tantôt il réussit, tantôt il échoue. Quelquefois la rupture dépend des conditions extérieures qui imposent un non-exercice (une maladie chronique, l'emprisonnement, la ruine pour le joueur, etc.).
Si la passion est profonde, si l'effort dans le sens attractif ou répulsif est énergique, la rupture d'habitude sera sans effet; elle exaspère plutôt la passion qui couve indéfiniment, toujours prête à se satisfaire. Ceci nous ramène au premier cas.
Si la passion est superficielle, la suppression de l'habitude l'éteint par défaut d'excitations répétées (vue de l'objet aimé ou haï, de la table de jeu, du vin, des mets délicats). L'habitude au contraire la soutient ou consolide; elle maintient l'idée fixe. Ainsi Louis XV, après l'attentat de Damiens, voulut renvoyer sa maîtresse. Mme de Pompadour tint bon et un jour le roi, passant près de l'escalier dérobé qui conduisait chez elle, monta, « repris par l'habitude » ; on sait le reste. Rien de plus fréquent que ces passions d'habitude qui mourraient d'elles-mêmes, si elles n'étaient entretenues du dehors
par des agents humains : ainsi l'amour des princes par des favorites, par les créatures de ces favorites, par tous ceux qui ont intérêt à le perpétuer. Le changement est une excellente pierre de touche pour découvrir si une passion est superficielle ou profonde.
3° L'habitude n'ayant donc d'action que sur les passions moyennes, il y a le revers de la médaille : c'est sa vertu incrustante. Elle nuit à lu longue et achemine vers l'assoupissement. Principe d'automatisme, de routine, d'afifaiblissement ou d'anéantissement de la conscience, elle tend à diminuer une activité déjà languissante. Peu à peu il ne reste plus qu'un moule à peu près vide : c'est l'équivalent chez l'individu de faits sociaux tout à fait comparables en leur mouvement régressif d'extinction. Dans les religions, l'observance extérieure, les coutumes, le cérémonial, les rites survivent longtemps à la foi vivante, par effet de l'habitude. Les institutions politiques d'un État monarchique peuvent encore durer quelque temps, quoique la croyance au caractère sacré du roi, qui en est l'ànie, ait disparu*.
On s'est demandé s'il y a des passions qui échappent à la satiété et on a répondu par i'aflirmative en donnant
1. La plupart des missionnaires (me dit une personne qui les connail 1res bien) parlent avec l'idée et même l'espoir du martyre. Puis quand ils eut passé quelque temps dans le pays qu'ils convertissent, ils en prennent les habitudes, les mœurs, deviennent des curés de campagne. J'en ai connu un qui était devenu tout à fait Chinois. Il est vrai que d'autres meurent sur la brèche; leur passion ne s'éteint paa avec le» aiiiiéiis, comme Honiface quittant son siège cpiscopal pour se faire tuer à soixante-quinze ans par les Frisons.
GOMMENT LES PASSIONS FINISSENT iU
comme exemple l'amour de Dieu, de la Science, de l'Art : on aurait pu en ajouter d'autres, notamment les passions singulières et exiguës des collectionneurs de tout genre. Cette question, à mon avis, est mal posée. On parle de telle passion prise in abstracto comme inextinguible; mais toute passion est individuelle et aucune par nature n'est réfractaire à l'épuisement. Sans doute, on peut admettre que les formes statiques sont plus résistantes, mais elles s'effondrent comme les autres. Au fond la question est une transposition de celle-ci : le caractère d'un homme peut-il changer? La passion, nous l'avons vu, est un caractère partiel qui tend souvent à devenir le caractère total. Selon nous, les caractères vrais ne changent pas, quoique les moralistes s'efforcent d'établir le contraire. Sans entamer une discussion et pour rester dans notre sujet, on doit répondre que l'indéfectibilité d'une passion vient non de sa nature originelle, c'est-àdire de ses éléments constituants et de son objet, mais de la nature originelle de l'individu. Il n'y a pas de passion insatiable, mais des passionnés insatiables.
Une autre question connexe est celle-ci : Une passion peut-elle mourir par « coup de foudre »? Quelques auteurs (Letourneau, Renda) sont pour l'affirmative, et elle me paraît justifiée. A vrai dire on ne cite que très peu d'exemples (l'anecdote sur Hypatie, le cas de Mlle de Lespinasse, celui de Raymond Lull qui n'est en réalité qu'une transformation) dont quelques-uns sont
suspects ou peu topiques. Mais remarquons quil ne s'agit que de gens célèbres. Des autres, on ne dit rien, parce qu'ils sont ignorés. Cependant, quoiqu'on prenne souvent pour extinction ce qui n'est que métamorphose, on ne peut douter raisonnablement qu'il existe de tels cas : pour certains tempéraments, le choc est tel que la passion est tuée d'un coup : ainsi la haine peut tomber brusquement en face d'une brusque catastrophe de l'ennemi; et il n'est pas besoin de préparation latente pour cet anéantissement inattendu, parce que toute destruction peut se produire d'un bloc.
Toute passion qui disparaît peut être remplacée par une autre de deux manières.
La passion qui s'éteint et celle qui succède sont (lilTérentes, mais il y a entre elles un fond commun; j'appelle ce cas une transformation.
A une passion en succède une autre totalement différente en nature; j'appelle ce cas une substitution.
Ces deux cas doivent être étudiés séparément.
I. Il est inutile de faire remarquer que la lin par trans- FORMATION u'cst (ju'uuc fin apparente, (|ui ne trompe que l'opinion vulgaire et les esprits irréQéchis. Pour qu'elle se produise, il faut deux conditiojis principales :
1" Qu'il y ait dans l'indiviihi un surplus d'énergie,
ayant besoin de se dépenser. Aucune transformation n'est possible chez les épuisés; l'étoffe manque; et c'est une juste remarque, due aux moralistes, que de grands pécheurs peuvent devenir de grands saints et que des hommes passionnés pour le bien auraient pu être de grands criminels.
2° L'apparition d'un but, d'une idée directrice. Jusqu'à ce qu'elle paraisse, l'énergie peut se dépenser en vains essais, en ébauches de passions; mais tant qu'elle n'est pas endiguée et canalisée par la puissance de l'idée, la transformation est impossible. L'idée, je le répète, en tant que concept pur, est insuffisante à ce rôle; il faut qu'elle incarne et fixe certaines tendances latentes ou non orientées. Beaucoup d'idées peuvent se produire, sans créer la stabilité de l'état passionnel; la force créatrice de l'idée a sa source surtout dans la nature affective de l'individu. Ici, comme toujours (sauf un cas qui sera indiqué ci-après), le déplacement et remplacement de l'idée est le signe visible de la transformation.
Rien de plus connu que ces métamorphoses de passions qui, quant au fond, sont faites de la même substance. Le cas le plus fréquent est la transformation de l'amour humain en amour divin ou inversement. Il suffît de rappeler l'évolution qui s'opère chez beaucoup de mystiques. On sait si l'amour déçu a peuplé les cloîtres, et Mme de Sévigné disait de Racine converti : « Il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses ». La transformation de l'amour sensuel en amour platonique et la métamorphose con-
loi ESSAI SUll LES PASSIONS
traire sont des cas moins complets. On sait que le fanatisme religieux peut se chang^er en fanatisme politique et social : il y a dans l'histoire de nos jours des noms connus de tout le monde. La passion de la lutte et de la conquête peut varier dans son but et ses apparences, sans varier en nature : ainsi Ignace de Loyola, chevalier fougueux et batailleur, entravé par ses blessures, après avoir traversé une période de « bouillonnement » devient un paladin d'un autre ordre, au service de Jésus-Christ '.
En somme, dans les cas de transformation, l'idée directrice est remplacée par une autre. C'est l'effet des circonstances, des influences extérieures, de la suggestion, des tendances latentes; mais la passion initiale vit, toujours la même, sous un autre masque.
Il Y a un mode de transformation qui exige quelques remarques spéciales : c'est le cas où une passion se change en son contraire. Quoique la notion de contraire soit assez vague et difficile à fixer surtout pour les sentiments, nous pouvons nous contenter d'une conception empirique et admettre comme contraire deux passions dont l'une par ses caractères et ses effets semble la négation de l'autre. Or, ce mode de transformation a une marque qui lui est exclusivement propre : c'est que l'état intellectuel, Cidée fixe ou dominatrice ne change pas: l'objet de la passion reste le même, sauf une interversion
1. Ranke {liisloire de la papauté ait XVI' siècle) a fait la psychologie de ce cas en détail el avec une impartialité qui manque chez la plupart des autres bioijraphcs entraînés par l'esprit de parti dans un sens ou dans l'autre.
COMMENT LES PASSIONS FINISSENT Ido
de valeur; il change de signe (au sens mathématique), de positif il devient négatif ou inversement.
Les causes de cette intervention sont internes (changement dans les dispositions du passionné) ou externes (changement réel dans l'objet, et ce cas est fréquent en amour, influences extérieures, suggestions dues à autrui) ; mais, en dernière analyse, elles se ramènent directement ou indirectement à une transformation dans le sujet.
Pour expliquer ce changement par antithèse, on a cherché des analogies dans les faits biologiques : alternance de la fatigue et du repos, actions antagonistes, phénomènes de contraste dans l'organe visuel; mais, outre que ces analogies sont hypothétiques et arbitraires, elles ne peuvent rien apprendre, notamment pourquoi la passion qui disparaît ne finit pas, comme d'ordinaire, par un état d'indifférence, de satiété. On a fait remarquer que c'est le propre de la vie affective de se mouvoir dans les contraires, parce qu'elle est déterminée tout entière par le grand contraste entre le plaisir et la douleur. « A une forte tension, a-t-on dit, succède souvent une tendance à diriger notre intérêt dans un sens opposé, tout comme l'œil fatigué d'une couleur cherche la couleur contraire. » Si vraie que soit cette thèse, elle est trop générale et par suite insuffisante pour notre cas particulier.
Il vaut mieux chercher l'explication dans les faits purement psychiques, autant qu'on peut pénétrer dans leur mécanisme obscur. Par suite des causes ci-dessus
lo6 ESSAI SUR LES PASSIONS
énumérées, l'idée maîtresse, et par suite son objet, cesse (l'être un centre d'associations agréables et attractives. Tout au contraire, les jugements de valeur ayant change de signes quanta ces objets, étant devenus négatifs, étant une afiirmalion du désagréable et du répulsif, un sentiment général d'aversion se substitue à l'autre : il est une somme, chaque perception ou représentation éveillant des tendances de même nature, orientées toutes dans le même sens. Peu à peu cet agrégat d'états conscients ou subconscients forme une synthèse solide, une systématisation complète qui, lentement ou rapidement, après des oscillations, s'installe dans la conscience invinciblement, et la transformation est opérée. Remarquons d'ailleurs que les passions très complexes, en raison des éléments quelquefois hétérogènes qui les composent, ont des moments de défaillance, de recul, d'interversion passagère : ébauches avortées d'une transformation en état contraire.
Les cas les plus fréquents de cette transformation sont : amour en haine, fanatisme religieux en fanatisme irréligieux, passion du plaisir en ascétisme. Je n'emploie pas au hasard l'expression passion du plaisir ; car si le plaisir est un caractère général de la vie alTective, il peut deviner l'objet d'une tendance stable, maîtresse de l'individu, comme chez les « viveurs ». A la vérité ses manifestations sont un peu disséminées et hétérogènes; elle n'a pas la cohésion des passions puissantes; le passionné de plaisir est proclie parent des émotifs-impulsifs.
Il est à peine nécessaire de rappeler que. dans tous ces
GOMMENT LES PASSIONS FINISSENT lb7
cas, entre les deux passions antithétiques, il y a un fond commun, une identité de nature qui s'exprime par la permanence de l'idée : elles ne sont contraires qu'à cette condition.
IL Au sens rigoureux, la substitution, le remplacement d'une passion par une autre passion totalement différente en nature, n'est pas très fréquente. La question est complexe et se présente sous plusieurs aspects.
Tout d'abord, voici une forme de substitution ou du moins une évolution qui s'en rapproche. C'est une opinion communément admise, fondée sur l'observation séculaire de la vie humaine, que la passion dominante dépend de Y âge, par conséquent de la constitution, du tempérament, du caractère et de l'expérience acquise. Ce qu'on résume en disant : à l'enfance, les passions nutritives; à la jeunesse, l'amour; à l'âge mûr, les diverses formes de l'ambition; à la vieillesse, l'avarice. Remarquons que cette substitution suit une marche assez régulière du minimum au maximum de calcul. C'est une généralisation empirique, déduite directement et immédiatetement des données de l'expérience et on ne peut nier que sa conclusion est en faveur d'une substitution au moins partielle. Toutefois, il est aussi incontestable qu'elle n'est vraie qu'en gros, pour les passions moyennes, pour le commun et la majorité des hommes, — en un mot elle est vague.
Le problème peut être considéré sous un autre aspect.
Il y a des hommes d'une seule passion, plus fréquemment des hommes de plusieurs passions coexistantes ou successives. Que nous apprennent ceux-ci sur le fait de la substitution? Peu de chose; il n'en ressort aucune solution nette. On sait que la vie affective supporte très bien la coexistence de tendances non seulement différentes, mais souvent opposées et contradictoires dont chacune ne cherche que sa fin propre. Nous avons étudié ailleurs {Logique des sentiments) cet état, en montrant qu'il n'est anarchique que du point de vue de la raison qui, elle, a besoin d'unité; mais que l'être affectif s'en accommode très bien. Acceptons donc ce fait sans commentaires.
Il peut tromper et produire l'apparence illusoire d'une substitution. Dans les tempéraments passionnés, lorsque plusieurs tendances coexistent, chacune (surtout pendant la période d'effervescence de la jeunesse) s'efforce d'accaparer l'individu qui se dépense en passions courtes et dissemblables. Mais souvent, dans ce chaos affectif, une vraie passion surgit, grandit, semble se substituer à toutes les autres. Tel sort d'une agitation sans but fixe et en toute direction, pour devenir et rester un passionné d'aventures et d'inconnu, un grand explorateur. On peut se demander si tel n'est pas le cas de lord Byron : on le classe parmi les passionnés, quoiqu'il fût plutôt un émotif-impulsif, * fait de facultés débridées et débordées ». Lui qui appelait un poète « un bavard » et disait avoir pris la poésie, faute de mieux, n'eut peut-être d'aulro passion réelle que celle des aventures : il avait trouvé
sa voie en se faisant soldat de l'indépendance grecque pour mourir à Missoloiighi. — On a pu soutenir que César n'était pas un ambitieux-né. Longtemps de santé fragile, mondain, raffiné, dilettante, doué d'une admirable intelligence scientifique et artistique, il a affirmé sa passion dominante en bonne partie par l'effet des circonstances. — Prenons Napoléon comme type de l'ambition incarnée. Cette passion fat la substance permanente de sa volonté, si intime qu'il ne la distingue plus de luimême et que, parfois, « il cesse d'en avoir conscience* » ; et, cependant, il eut des passions à rêveries, issues de la même tendance qui l'attirait vers J.-J. Bousseau et Ossian. Un de ses biographes lui attribue trois amours véritables, en omettant les fantaisies purement sensuelles. Mais ces passions, il les tenait en bride. « Joséphine, disait-il, ne sait donc pas que l'amour n'est pas fait pour moi? Qu'est-ce que l'amour? une passion qui laisse tout l'univers de côté pour ne voir que l'objet aimé. Assurément, je ne suis pas de nature À. me livrer à une pareille exclusion 2 » .
Bolivar, el Libertador, nous apparaît comme possédé
1. Taine, Le Régime moderne, I, p. 95. « Moi, disait-il à Rœderer, je n'ai pas d'ambition ou si j'en ai, elle m'est si naturelle, elle m'est tellement innée, elle est si bien attachée à mon existence qu'elle est comme le sang qui coule dans mes veines, comme l'air que je respire. » On pourrait citer d'autres aveux de ce genre.
2. Sur ce point, on trouvera des détails curieux pour la psychologie dans le livre de F. Masson : Napoléon et les femmes; Joséphine répudiée. Il écrivait à celle-ci, chaque jour, une longue lettre d'amour, pendant la crise de Castigjione, alors que la situation était si grave, le péril si grand, qu'il jouait sa destinée, se demandant s'il échapperait à la destruction.
d'une seule passion, la libération de ses compatriotes, dentifiée, il est vrai, avec son ambition personnelle (on l'accusa de vouloir se faire couronner). Mais le général anglais Miller, qui servit sous lui et le connaissait à fond, nous dit : jeune, il était épris de danses, de débauches de table, de jeu, de plaisanteries obscènes, traînant dans les camps toutes ses maîtresses avec lui. L'adversité ea fit un autre homme : orgueilleux, impassible, dissimulé, tenace, patient et souple au besoin, patriote dévoué. — Citons encore Alfieri. Jusqu'à vingt-sept ans, passion effrénée des voyages, des femmes, des chevaux, « sans qui il n'est plus que la moitié de lui-même ». Puis une sorte de crise hystérique. « Alors il prend l'engagement envers lui-même et envers le public de se faire auteur dramatique »; il est possédé d'une passion nouvelle, celle de l'étude, jusqu'à sa mort (cinquante-deux ans) : « il s'est tué à force d'étudier et de travailler ». « Brusquement, écrit un de ses biographes, il sortit du monde pour entrer en littérature, comme, en un siècle de religion, il fût entré dans un couvent. » Toutefois cette passion ne fut pas assez rapide pour tuer toutes les autres. Les faits de ce genre abondent dans l'histoire et chez les gens qui n'ont pas d'histoire. Mais, en regardant de près, il n'y a pas substitution complète, quoique les deux derniers cas s'en rapprochent. L'événement réel, c'est la domination d'une passion unique qui s'élève beaucoup au-dessus des autres, les atrophie, les débilite ou les asservit à ses desseins.
Finalement, la subsitulion complète est-elle possible? Peut-on rester un passionné, mais avec changement total d'orientation , sans rien de commun entre les deux phases? Pour préciser, prenons Roméo comme type idéal de l'amour, supposons-le sauvé de la mort, rassasié de son amour pour Juliette et de tout amour : aurait-il pu devenir un condottiere ambitieux, possédé d'une passion unique, celle de conquérir une principauté par le fer et le feu?
A priori, cette substitution complète est possible et même très vraisemblable. Il est difficile d'en trouver des exemples dans l'histoire, parce que les chroniqueurs n'ont aucun souci des détails psychologiques précis. De même, dans la vie ordinaire, pour les inconnus : ou si les conditions de leur métamorphose ont été remarquées, elles ne sont connues que de leur entourage. Restent les cas morbides où l'objectivation est plus aisée. On en rencontre : ainsi une jeune femme poursuivie par l'obsession amoureuse, à la suite d'un mariage rompu, accepte quelques verres de consolation dans un cabaret, « ce qui la console si bien qu'elle recommence et au lieu d'être une obsédée amoureuse, elle devient une dipsomane' » : mais il convient d'ajouter que, si on entre dans la pathologie, le problème se modifie un peu.
En somme, les cas de substitution complète doivent être rares. La passion vraie tient l'homme tout entier et,
1. Pierre Janel, les obsessions et la psychasthénie, t. I, p. 656 (F. Alcan). RiBOT. — Passions. 11
dans le cas actoel, il faut que l'homme devienne totalement autre. Sans doute, ce changement n'est pas impossible. Les conversions de tout genre sont aussi des substitutions, mais moins radicales, étant de simples interversions de valeur qui, nous l'avons vu, supposent un fond commun.
Donc, en laissant à parties hommes d'une seule passion et en prenant les choses à l'ordinaire, il y a, dans les tempéraments ardents, richement doués, ayant dépassé le niveau inférieur des sensitifs et des instables, une passion qui tient l'hég-émonie et pour qui les autres sont des accessoires, des auxiliaires ou des antaïonistes.
La passion se termine quelquefois par la folie. Ce fait est si connu qu'il semblerait suffisant de le rappeler, sans exemples et sans commentaires. Toutefois, avec plus de réflexion, on découvre que l'expérience nous ofVre des cas obscurs oii l'on peut se demander si la folie est une passion qui finit ou la passion une folie qui se prépare, en sorte que ce qui paraît une fin serait en réalité un commencement. La question vaut la peine d'être étudiée avec quelques détails, car elle tient au fond de notre sujet : la nature intime de la passion, et elle pose ce problème : la passion est-elle un étal pathologique? Il n'est pas facile d'y répondre clairement.
Nous réduirons notre étude à deux questions : Y a-t-il
des caractères qui distinguent la passion de la folie? Y a-t-il une communauté de nature entre la passion et la folie? Ainsi ces deux états seront comparés successivement quant aux différences et quant aux ressemblances.
I. La distinction du sain et du morbide est souvent très malaisée. Sans doute, il y a des cas où l'hésitation n'est pas possible, mais il y a aussi des zones mitoyennes qui flottent indécises entre la maladie et la santé. Claude Bernard a osé écrire : « Ce qu'on appelle l'état normal est une pure conception de l'esprit, une forme typique idéale, entièrement dégagée des mille divergences entre lesquelles l'organisme oscille incessamment, au milieu de ses fonctions alternantes et intermittentes ». S'il en est ainsi pour la santé du corps, combien plus encore pour la santé de l'esprit? <c Le dilemme : cet homme est fou ou ne l'est pas, disait Griesinger, n'a pas de sens dans bien des cas. » On trouverait chez beaucoup d'autres auteurs des déclarations analogues et on sait si l'expertise pratique est pleine de perplexités et de décisions périlleuses.
L'organisme psychique, plus complexe et plus instable que l'organisme physique, laisse encore plus difficilement fixer une norme. Enfin cette difficulté atteint son maximum dans la vie afTective.
On trouvera dans les ouvrages des aliénisles la longue énumération des troubles symptomatiques de la folie : les uns sont généraux, les autres sont propres à telle
forme particulière de maladie mentale. Il suffira de rappeler les plus importants.
Les symptômes physiques, quoiqu'ils soient les plus nets et les plus faciles à constater, ont peu d'intérêt pour notre recherche comparative, parce que si la physiologie de la folie est riche, celle des passions est tellement pauvre que les caractères matériels qui différencient la folie et la passion — s'il y en a — ne sont que vaguement déterminables. Il est donc préférable de se limiter aux oppositions d'ordre psychique.
On a proposé comme critérium principal des maladies de l'esprit « le manque d'adaptation, originel ou acquis, de l'individu à ses conditions d'existence ou à son milieu ». L'état normal implique une adaptation adéquate à l'ordre des choses. Notre personnalité est un système de réactions ajustées au monde physique et social qui l'entoure. Nos fonctions psychiques (percevoir, penser, sentir, agir) sont des instruments dont la fin naturelle est l'utilité, quoique parfois ils s'en écartent. Ce critérium est donc franchement téléologique et doit l'être à titre de fait. — Le caractère d'adaptation incorrecte et incomplète est-il aussi inhérent aux passions? On n'en peut pas douter. Quelques moralistes et biologistes ont Soutenu que toutes les passions sont nuisibles à l'individu (leur utilité sociale étant réservée). Cette opinion radicale me paraît inadmissible ; car s'il y a des passionnés qui maudissent leur servitude, sans pouvoir s'y soustraire, on en rencontre fréqucmmenl d'autres qui seraient très
malheureux d'en être libérés et, tout compte fait, y trouvent plus de profits que de pertes. Cependant, il faut bien concéder comme fait d'expérience et d'observation que toute passion, même moyenne, fausse le mécanisme normal de la conscience dont la règle est un changement et une adaptation perpétuels. La passion est téléologique à sa manière ; elle a une fin très nette, elle y tend comme fait l'instinct ; si elle a ses erreurs, l'instinct aussi a les siennes. Le passionné montre souvent une grande habileté dans l'adaptation à son but et à son milieu, mais cette adaptation est unilatérale, donc anormale. Par suite, si la plasticité d'adaptation de l'intelligence et des actes est prise comme critérium, la passion se rapproche plus de la folie que de l'état normal.
L'idée fixe ou simplement dominatrice est encore un caractère qui permet une comparaison entre la passion et l'aliénation. Nous avons vu dans un précédent chapitre que subjectivement, à titre de fait purement psychique, l'idée ou émotion fixe, qu'elle vive dans le cerveau d'un passionné, d'un inventeur ou d'un fou, a pour marque unique d'être le centre exclusif des associations avec ou sans obsessions; que, objectivement, comme fait extérieur exlrapsychique, l'idée fixe se caractérise par sa valeur, par ses résultats, qui peuvent être utiles, indifîérents, ou nuisibles. Mais la distinction que nous cherchons est ailleurs; la voici. Toute passion, même courte et modérée, implique une idée dominante, exclusive et stable : cette condition est nécessaire; si elle manque, on tombe dans
le chaos affectif des déséquilibrés '. Au contraire, cet élément intellectuel ne se rencontre pas dans toutes les formes d'aliénation; quelques-unes l'excluent par leur nature même, notamment celles qui comptent parmi leurs symptômes ce que les aliénistes appellent « la perte de la pensée » ou le flux des idées.
ri y a une autre dilTérence dont on ne me paraît pas avoir tenu compte, peut-être parce qu'elle est purement psychologique. Le passionné a toujours conscience de sa passion, même quand il s'identifie avec elle comme rs^apoléon. L'aliéné, en général et sauf des intervalles lucides, n'a pas conscience de son délire. D'autres connaissent si peu leur état que, renversant les situations, ils classent les gens raisonnables parmi les fous.
Enfin, les hallucinations, quoique n'étant pas inhérentes à toutes les formes d'aliénation mentale, sont pourtant un symptôme notable et fréquent. Or, je ne vois pas que les passionnés, même à imagination vive, soient prédisposés à l'hallucination j ar le seul fait de leur passion, ni qu'ils prennent leui--. rêves pour une réalité. Ce phénomène est plutôt le propre des poètes, romanciers, peintres, musiciens.
On pourrait sans peine allonger la liste de ocs rapprochements comparatifs, sans rien changer à la conclusion :
1. Dans le parallèle ci-dessus, il s'agit des passionnés seuls, tels qu'ils ont été déflnis à plusieurs reprises, non des émolifs-impulairs. • Le leuipéramenl vésanique • ^Alaudsley), qui est le terrain d'clcclion du déséquilibre mental, paraît plus proche de la folie que te tempèrameitt passionné.
Il n'y a aucun caractère spécifique, c'est-à-dire qui existe toujours dans les passions et jamais dans la folie, qui manque toujours dans la folie et jamais dans la passion. Dans les cas équivoques, la distinction entre la passion et la folie s'établit non par un critérium unique, mais par un ensemble complexe de caractères.
II. La ressemblance entre les grandes passions et la folie est si frappante que partout elle a été reconnue et affirmée par les langues, expression directe de l'opinion populaire : amoureux fou, folie du jeu, de la puissance, de l'argent, etc. Dans l'antiquité, beaucoup de médecins et de philosophes, notamment les Stoïciens, ont fait de même. Au xix" siècle, l'étude des maladies mentales, jusqu'alors assez négligée, se développe et tend à se constituer scientifiquement. Cette question de ressemblance se pose de nouveau; elle n'est plus seulement indiquée en passant; elle est traitée : Lélut, Moreau de Tours, Maudsley et beaucoup d'autres rassemblent des observations et proposent des théories. Ils se complaisent dans cette région intermédiaire entre la raison et l'aliénation qu'ils appellent zone mitoyenne, frontières de la folie. Il serait téméraire de prétendre qu'ils affirment nettement l'identité de nature entre la passion et la folie, et que des ressemblances superficielles que tout le monde voit, ils concluent sans réserve à une ressemblance foncière. Pourtant, ils y inclinent visiblement et le mot célèbre : « le génie est une névrose », bien qu'ii s'applique
à la raison, pourrait sans peine être transféré à la passion. Mais il importe de remarquer que sur le terrain où ils se sont installés de préférence, il s'agit plutôt des déséquilibrés, des impulsifs, des surexcitables que des passionnés au sens rigoureux où nous l'entendons; en tout cas, dans leur étude, ils n'établissent aucune distinction entre ces deux catégories, en sorte que leur réponse reste vaguement déterminée. Au contraire, Renda, dans son récent ouvrage*, reprenant la question, soutient formellement l'identité de nature et comme il dislingue rigoureusement l'émotion de la passion, qu'il les pose même comme antithétiques, sa thèse ne prête à aucune équivoque. En voici le résumé.
Les passions sont des formes mitigées, des équivalents des psychopathies. L'observation et l'analyse nous permettent de distinguer trois groupes de faits : l'ies moments passionnels, simples poussées (d'amour, d'ambition, de haine, etc.) qui ne durent pas; elles ne constituent pas plus une passion qu'un accès isolé de peur ne constitue une phobie; 2° les psychopathies passionnelles, c'est-àdire les troubles psychiques qui prennent la physionomie d'un fait passionnel exagéré, comme la folie jalouse, la vengeance criminelle; 3° les passions au sens vrai et propre; elles ont un degré qui n'est pas atteint dans le premier cas et qui est dépassé dans le second. — « Prises en elles-mêmes, les passions sont des équivalents psy-