CONCLUSION
Joubert demandait, un jour, si Dieu mettrait les bonnes pensées au rang des belles actions ; et il ajoutait : Ceux qui les ont cherchées, et qui s'y plaisent et s'y attachent, auront-ils une récompense ?
Je ne serais point surpris que Joubert ait eu, en parlant de la sorte, quelque secrète inquiétude sur la destinée de son œuvre. Après s'être comparé à une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons^ mais QUI n'exécute aucun air, il devait, en effet, plus qu'un autre, se demander ce qui resterait de ses Pensées.
Or, malgré la sympathie dont on a entouré, dès le premier jour, leur publication, j'incline à croire qu'il faut, dans l'intérêt du livre, en laisser de côté un grand nombre et ne garder que les meilleures.
Je voudrais, en finissant, donner les raisons de ce choix, et, du même coup, expliquer la faveur qui s'attache à une partie de l'œuvre de Joubert et le discrédit dont il semble que l'autre partie doit être presque nécessairement atteinte.
Au xvii° siècle, chez les écrivains de premier
ordre, tout s'animo, tout vit pnr le bon j^ont et le bon sens; c'estl'esprit qui commande, mais l'esprit dans sa plénitude, avec sa force et avec sa grâce : caractère admirable autant que singulier, qui marque la plus belle période de notre histoire des lettres, et qui ne se montre pas seulement chez les auteurs, mais se rencontre aussi dans l'aristocratig intelligente et dans tous les hommes qui jugeaient alors du mérite des ouvrages.
Le XYHi' siècle qui, malgré ses torts, n'en reste pas moins un grand siècle littéraire, présente, à son tour, cela de particulier, que les écrivains n'ont plus, au même degré que dans l'âge précédent, le souverain amour de la règle ; ils se prévalent encore de la raison, mais ils ont moins de mesure, en telle sorte que, dans les œuvres de plusieurs d'entre eux, se trahit une certaine recherche.
Or, Joubert est, à bien des égards, l'enfant de son siècle. Placé sur les confins de deux âges, entre le xviii^ siècle qui finit et le xix^ qui commence, et, si l'on ne considère que les dates^ appartenant au premier plus encore qu'au second, il doit se ressentir des influences de son temps.
Ce n'est pas qu'il n'y ait à signaler chez lui une évolution considérable, si considérable même qu'après s'être inspiré d'abord des théories de Diderot, Joubert entre ensuite en communion d'idées avec Ballanche et de Bonald ; mais il faut remarquer aussi que cette évolution s'opère seulement dans l'ordre philosophique. En devenant par attrait et
|>nr conviction, un dclcni^piir des doctrines spiritiialistes, .loubert n'acquiert ni cette plénitude de sens, ni ce goût parfait, dont l'incontestable possession avait assuré la supériorité aux écrivains du grand siècle.
De là, tant de pensées d'où le naturel est absent.
Porté par tempérament à préférer ce qui est exquis à ce qui est ample, il pousse à l'extrême ses analyses, et, sous prétexte de ne pas demeurer inférieur à ses conceptions, il donne dans les raffinements d'images et dans cette délicatesse outrée à qui ne suffisent pas les procédés ordinaires.
Son œuvre a ainsi plus que la dose d'esprit qu'il faut; l'auteura évidemment troj:) étendu ce quiétait très-clair.
Sans doute il est bon, utile même d'être ingénieux dans la conversation : cela jette de l'imprévu et du pittoresque dans l'entretien, et produit comme une harmonie et un concert dont on sort enchanté. Mais le ton et le style de la conversation ne sont point de mise dans un ouvrage sérieux. En vain Xingénieux est-il bien près cVêtre vrai; il convient d'en user, comme des demi-mesures, avec discrétion.
Il y aurait donc à choisir seulement chez Joubert les mots dignes de mémoire et à prendre, pour cela, dans les nombreuses pensées que nous connaissons celles qui se recommandent parle charme du tour, la justesse de l'expression, ou l'originalité de l'idée ; on les grouperait, selon les sujets, sous des titres
rlivcrs, et l'on aurait ainsi, dans un tormnt plus modeste, un ouvrage excellent.
Le moraliste fournirait a ce choix les plus riches matériaux ; car il y eut de bonne heure, dans l'âme de Joubert, cet « amour ferme de la beauté morale » dont parle Milton ; et son mérite propre, en ce genre, est en effet d'aimer et de faire aimer la vertu, moins peut-être parce qu'elle est la vertu que parce qu'elle est belle.
Mais comme, chez lui, l'artiste domine tout, comme il s'est attaché de préférence à surprendre les nuances délicates et, si j'ose ainsi m'exprimer, l'insaisissable, on devrait aussi emprunter beaucoup à ses réflexions sur l'art. Enfin, l'écrivain et le critique, malgré les imperfections quej'ai signalées, ofi'riraient encore d'abondantes richesses ; car, dans les choses littéraires, là où l'auteur parle de l'esprit avec le cœur et où l'inspiration vient de l'âme, il se montre rarement inégal a son sujet.
Loin de nuire à Joubert, un semblable travail servirait efficacement à sa gloire : pure de tout alliage, son œuvre pourrait alors supporter l'examen le plus sévère ; on verrait grandir sa célébrité, et il est permis de croire que le livre resterait.
Pourrait-il en être autrement quand, dans toutes ces lignes, se refléteraient avec sincérité les mille émotions, graves ou légères, d'un homme de cœur et d'esprit?
C'est Vhomme, en effet, qui rend si attachante la lecture des Pensées. Il vit tout entier dans chacune ;
on le sent, on le voit presque sous le style. 11 a cette urbanité exquise que Cicéron (1) mettaitau nombre des vertus ; cette bonté affable qui lui Taisait un ami de quiconque rapprochait ; enfin, pour l'humanité, cet amour profond qui lui a fourni quelques-unes de ses inspirations les meilleures.
On se rappellerait, en parcourant un tel volume, que c'est grâce à ces qualités précieuses qu""!! put jadis exercer une salutaire influence sur les écrivains distingués du commencement de notre siècle et leur faire entendre tant de sages avis, mettre d'accord ces iiommes de talents si divers pour ne pas dire si opposés , et se montrer inspirateur d'idées en même temps qu'il dictait lui-même, pour l'instruction des générations à venir, les plus aimables conseils. On aurait de la sorte en si grande estime l'écrivain et son œuvre, qu'on pourrait espérer le voir, dans notre siècle, prendre place à la suite des MaUi^es du temps passé, loin sans doute de Pascal et au-dessous de la Bruyère, mais bien près de Vauvenargues,
Il se prépare, en ce moment, une traduction anglaise d'un choix des pensées de Joubert. Quoiqu'il soit à peu près impossible de reproduire, dans une langue étrangère, le charme et la finesse d'un pareil style, cette traduction permettra cependant d'apprécier, en Angleterre, le mérite d'un de nos moralistes les plus délicats.
(1) Cieer., Ëpist. ad Fainil., ui, 7.
Faisons, en France, quelque chose danalogue, el jamais on ne se lassera de lire un ouvrage où tout sera de choix; et Joubert, comme ses devanciers immortels, restera parmi nous un Maître.
Vu et lu :
Lyon, le 10 juin 1877.
Le Doyen de la Faculté des Lettres, G.-A. HEINRICH.
Permis cFimprimer :
Lyon, le l.s juin 1877.
Le Recteur de l. Académie de Lyon, DARESTE.