‹ Essai sur les pensées de J. JoubertChapitre 9 sur 10 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

S'il est vrai, comme l'assure un moraliste (1), que « les maximes des hommes décèlent leur cœur», nous devons tenir pour très-attachant l'homme de cœur de qui sont sorties toutes les belles pensées qui ont fait jusqu'ici l'objet de cette étude.

Ces pensées nous ont montré déjà une intelligence d'élite amoureuse du vrai; un esprit avide de perfection et qui n'est propre qu'à cela parce que cela seul ha sied et le peut coîitenter; une nature d'artiste qui, comme le papilloii, aime la lumière et a besoin, pour déployer ses ailes, que, dans la société, il fasse beau autour de lui; une âme enfin souverainement sympathique, soit par la réunion de tant de qualités exquises, soit par les luttes qu'elle soutient avec le corps, ce corps malade qui, impérieux jusque dans ses défaillances, ne manque jamais de tout gâter.

Mais ce que je n'ai pu faire voir encore à mon gré, c'est que toujours, chez Joubert, l'esprit s'inspire du cœur. C'est le cœur qui imprime à toutes ses parolesje ne sais quel caractère de douce bien-

(1) Vauvenargues,

veillancc qui attire et ravit : et c'est parce que le cœur est bon, que nous subissons le cliarme. Le bonheur, a-t-il dit avec beaucoup de vérité, est de sentir son âme bonne ; il n'y en a point d'autre à proprement parler : à part, peut-être, celui de la montrer, ce qui est tout un pour Joubert, quoiqu'il oublie de le dire.

Il est temps donc, je crois, de remonter de l'œuvre à l'auteur, ou plutôt, dans l'œuvre elle-même, de cbercher à trouver l'homme. Ce sera un travail agréable autant que facile, car il n'est pas une page où Joubert n'ajoute, en quelque sorte, au don de sa pensée le don de lui-même ; pas une ligne où l'on ne sente que l'auteur est seulement l'interprète du chrétien et de Thomme , j^entends de Vhomme de bien qui laisse voir ses sentiments sans jamais songer à montrer son habileté ou à surprendre notre estime.

Avec Joubert, on n'est pas seulement « ravi » parce qu'on trouve un « homme » sous le style; on l'est aussi parce que « l'homme » perce encore dans les sentiments et dans les idées : tout sort également des profondeurs d'une àme émue et d'une intelligence qui sent et se communique à sa manière; en sorte que l'application du mot de Pascal est parfaite pour lui.

Le moi de Jouberl n'est pas ce moi égo'iste, orgueilleux, chagrin, insupportable qui pose devant nous et prétend ne ressembler à personne. C'est le moi aimable qui pense, qui sent comme nous et en

qui chacun peut se reconnaître ; c'est le moi qui imagine, s'émeut et se passionne dans une telle mesure, que nous tenons pour nôtres ses sentiments, ses passions, sa raison. Il lui sied donc de se montrer ; on lui sait gré de se répandre ; la confidence de ses goûts, de ses idées et de ses instincts nous plaît; et son humeur même, ne fût-elle pas toujours la nôtre, a un charme tel que, loin de choquer, elle captive encore.

Joubert, que nous connaissons déjà un peu comme homme par sa devise Philanthropie et Repentir a, dans une pensée que j'ai tenue jusqu'ici en réserve, achevé de se peindre. Il a dit : La multitude des affections élargit le cœur !

Je n'ai donc pas à chercher longtemps la passion qui anima l'homme et remplit son cœur; luimême nous le donne à entendre : il aima.

Mais l'amour se prête à revêtir des nuances infinies. Qu'il éclate avec transport ou qu'il se complaise dans ce repos de la passion que Joubert nomme la tendresse; qu'il aille à nos pères, à nos enfants ou à nos amis, toujours il élargit le cœur et lui communique de bienfaisantes émotions.

Parmi ces affections diverses, deux surtout , l'amour filial et l'amitié^ remplirent Joubert : il adora sa mère et il ne vécut que pour ses amis.

Sa mère ! Ah ! qui n'a senti, à ce nom divin, monter une larme d'attendrissement à ses paupières? Une mère n'est-elle pas tout pour l'enfant et pour l'homme ? Et tout ne semble-t-il pas nous manquer,

quand une fois on l'a perdue?... Demandez à JoubertI

J'ai trouvé dans sa correspondance une lettre délicieuse sur ce sujet. Arrivé depuis quelques jours à Montignac, il s'empresse de faire sa meilleure amie, M"" de Beaumont, confidente de son bonheur au foyer maternel. Voici en quels termes :

« Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et « pauvre mère. Il faudrait de trop longues lettres « pour vous dire tout ce que notre réunion me fait « éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des « chagrins, et moi-même je lui en ai donné de <( grands par ma vie philosophique et écoulée loin « d'elle. Que ne puis-je les réparer tous en lui ren- « dant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut « reprocher du moins de l'avoir trop peu aimée !

« Elle m'a nourri de son lait, et jamais, me ditce elle sou\ent, jamais je )ie persistai à pleurer sitôt « quej'e?itendis sa voix. Un seul mot d'elle, mie cTian- « son arrêtaient sur le champ tnes cris et tarissaient « toutes mes larmes, même la 7iuit et endormi. Je « rends grâce à la nature qui m'avait fait un enfant « doux ; mais jugez combien est tendre une mère « qui, lorsque son fils est devenu homme (1), aime à « entretenir sa pensée des minuties de son berceau.

« Mon enfance a pour elle d'autres sources de 'f souvenirs maternels qui semblent lui devenir « plus délicieux tous les jours. Elle me cite une

(.1) Joubert avait alors quarante-six ans.

« foule de traits de ma tendresse dont elle ne « m'avait jamais parlé et dont elle me rappelle fort « bien tous les détails. A chaque moment que le (< temps ajoute à mes années , sa mémoire me « rajeunit, ma présence aide à sa mémoire.

« Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me <( trouva si grand dans mes sentiments, si éloigné « des routes ordinaires de la fortune, si net de « toutes les petites passions qui la font chercher, « si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux « de prévoir, si négligent à me précautionner, si « prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste, « en un mot , et si peu prudent , que l'avenir « l'inquiéta.

« Un jour qu'elle et mon père me reprochaient « ma générosité, avant mon départ pour Paris, je « répondis très-fermement queye ne voulais pas que « rame d'aucune espèce d'hommes eût de la supé- (( riorité sur la mienne ; que c'était bien assez que les ^(■riches eussent par-dessus moi les avantages delà « richesse, mais que certes ils n'auraient pas ceux de « la générosité.

« Elle me vit partir dans ces sentiments, et, dece puis que je l'eus quittée, je ne me livrai qu'à des '( occupations qui ressemblent à l'oisiveté et dont « elle ne connaissait ni le but, ni la nature. Elles « m'ont procuré quelquefois des témoignages d'es- '< time, des possibilités d'élévation, des hommages « même dont j'ai pu être flatté. Mais rien ne vaut, « je réprouve, ces suffrages de ma mère. Je vous

« parlerai d'elle pendant tout le temps que nous « nous reverrons , car j'en serai occupé tant « que pourra durer ma vie. La sienne est bien «affaiblie : elle ne mange presque pas... Elle dit « cependant qu'elle se porte bien : mais elle se « trompe et nous trompe. Sa résignation domine « maintenant sur toutes les autres perfections qui « avaient autrefois tant d'éclat... »

Je le demande : à qui une page semblable faitelle le plus d'bonneur? Est-ce à la mère, dont la tendresse « aime à entretenir la pensée de son fils, devenu homme, des minuties de son berceau ; » ou bien est-ce au fils pour qui «aucune admiration ne vaut les suffrages de sa mère et à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher de l'avoir trop peu aimée? » Je crois, pour mon compte, qu'elle fait également l'éloge de l'un et de l'autre ; mais, en ce qui regarde spécialement Joubert, j'estime qu'elle suffit à révéler le cœur du plus aimant et du plus tendre des hommes.

Je ne dirai rien de son attachement pour la noble et délicate créature qui partagea si longtemps avec lui, à Villeneuve, les joies et les peines de la vie de chaque jour : jamais union conjugale ne fut marquée d'autant de sérénité et de constance.

J'ai hâte d'arriver à cette autre forme de l'amour, qui se nomme d'un nom plus humble (I), mais qui

(1) Voltaire en a parlé admirablement dans les stances à M"^ du Châtelet (1741).

tint, dans les trente dernières années de la vie de Joubert, une place si vaste, l'amitié.

Né, comme l'a dit excellemment Lacordaire, d'une convenance mystérieuse entre deux âmes (1) libres et fondé sur le charme réciproque de leur beauté, ce sentiment exquis devait surgir spontanément en Joubert au contact de ces âmes d'élite comme il s'en rencontre parfois, et embellir toute la dernière phase de son existence. L'amitié, en effet, convient à tous les âges. Ce n'est pas exclusivement une fleur de l'adolescence destinée à se flétrir avant l'âge mûr, ni une gracieuse ébauche des affections plus sérieuses qui s'imposeront ensuite dans la vie; elle part de l'âme pour aller à l'âme, et attendu que rien n^est perpétuellement jeune comme l'âme, l'amitié qui en découle, ne vieillit jamais. Que dis-je? Le temps la confirme et les épreuves la resserrent en l'épurant davantage. Deux âmes dont la mauvaise fortune vient à traverser l'affection réciproque arrivent , par l'abnégation d'elles-mêmes et le dépouillement de tout égoïsme, à la plus entière union des volontés : chacune se donne à l'autre avec la plus douce confiance ; c'est, entre elles, un perpétuel épanchement, un échange constant de pensées, de désirs et de vues : en sorte qu'au lieu de deux êtres il n'y en a plus qu'un ; il n'y a plus ni toi, ni moi, il y a u?i ami.

{]) « Dans l'amitié », dit Buffon, « c'est l'âme de son ami qu'on aime ; et, pour aimer une âme, il faut en avoir une, il faut en avoir t'ait usage, l'avoir comparée et trouvée de niveau à ce que l'on peut counaitre de celle d'un autre «.

Mais que peuvent ajouter mes paroles aux peintures immortelles que nous ont laissées de cette matière et Ciccron, et Montaigne, et Lacordaire, et tant d'autres illustres esprits ? C'est à leurs descriptions qu'on doit se reporter, si l'on veut comprendre quelque chose à la façon dont Joubert pratiqua l'amitié. // faut non- seulement, disait-il, cultiver ses amis, mais cultiver eîi soi ses amis, les conserver avec soin, les arroser pour ainsi dire. Pour cela il emploie des procédés admirables.

Ses amis sont-ils absents ? Il compense l'absence par le souvenir et il les regarde dans sa mémoire, comme dans un mi?'oir fidèle. Ou bien, il leur adresse ces longues lettres où le cœur le dispute à l'esprit; où tout sentiment est juste et toute pensée vraie ; où il atteint presque à la perfection du genre quand la matière est abondante, et où, même lorsque le sujet semble manquer, il intéresse toujours; où enfin, comme disait M"" de Sévigné, il ne donne à ses correspondants, que « la fleur de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de son écritoire ».

Sont-ils près de lui ? Il les appelle dans sa maison et à sa table, les questionne sur leurs projets, les consulle sur les siens, et les met de moitié dans toutes ses entreprises : c'est une vie de famille ; c'est l'intimité célébrée par La Fontaine. Quant il les visite, c'est toujours avec cet air content q^ii sied à Ihoynme de bien; avec ce désintéressement absolu de sa personne, toujours en quête des occasions de

faire plaisir; avec cette égalité d'humeur que rien n'altère; avec cette gaieté spirituelle et modérée qui déride tous les fronts et porte la joie dans tous les cœurs. Causeur habile, il ne se borne pas à penser et à parler pour lui seul; il excelle encore à faire penser les autres, à éveiller leur esprit en livrant le sien et à rendre, transformées ou embellies, toutes les idées qu'on lui prête ou qu'on lui apporte. C'est, en un mot, l'homme qui est entré dans la vie, déterminé à garder à tout prix les opiniotis qui nous rendent plus sages et les sentiments qui , en nous rendant contents des autres, nous rendent plus contents de nous.

Mais il faut venir à quelques détails sur tant de belles amitiés.

Parlerai-je d'abord de Fontanes, de Chateaubriand et des hommes, ou m'occuperai-je des femmes? — Si cordiale qu'ait été l'intimité ue Joubert avec le grand-maître de l'Université et avec l'auteur des Martyrs , son amitié pour W^ de Beaumont domina toutes les autres : c'est donc par cette femme illustre qu'il convient de commencer. Après elle, j'aurai à citer deux femmes également célèbres dans leur temps : l'une , jyjmo (jg vintimille, dont l'exquise nature morale fit les délices de Joubert; l'autre, d'une moins haute intelligence que M"* de Beaumont , d'un moins grand cœur que M""" de Vintimille, mais suffisamment distinguée pour être prisée par Joubert et pleine d'ailleurs de cette grâce qui

prête aux moindres suffrages un prix inestimable : j'ai nommé iM°" Récamier.

Ici encore on me permettra d'emprunter quelques lignes à l'intéressante notice de M. Paul de Raynal : «<Le culte de Joubert pour les femmes était désintéressé de tout calcul de vanité personnelle ou de secrets triomphes. Il les aimait pour ellesmêmes et ne les croyait pas moins nécessaires aux plaisirs de l'esprit qu'aux félicités du cœur... Il aimait que, près de lui, chaque esprit eût toute sa valeur et la sentît ; je ne sais même si son aimable industrie n'ajoutait pas sous ce rapport un peu d'illusion à la réalité. Mais c'était pour les femmes surtout qu'il se montrait prodigue de cette com[)laisance inspiratrice. Il se plaisait à interroger leur intelligence et à ménager même aux plus réservées un rôle dans la conversation, ce concert de la parole où quelque chose manquait, à son gré, quand des sons doux ne s'y mariaient point aux sons graves, des voix naïves aux voix savantes. Aussi, plus confiantes près de lui, les femmes se sentaient-elles plus fortes et devenaient-elles plus aimables. Parmi celles qui l'ont connu et qui lui survivent, il n'en est point qui ne se rappellent avec reconnaissance, j'ai presque dit avec attendrissement, les délices de son intimité ».

M"^ de Beaumont était pour Joubert plus qu'une " voix naïve» ; c'était une muse qui inspire, une personne d'esprit toujours prête à donner la réplique, un critique enfin qui juge en dernier

ressort. L'intelligence se trouvait, chez cette femme, à une hauteur peu commune : c'était une de ces âmes où tout est beauté, clarté, lumière ; une de ces natures faites de sensibilité et de volonté qu'« un souffle agite et que rien n'ébranle » ; un de ces êtres enfin qui ne semblent retenus dans la vie que par quelques liens toujours prêts à se rompre. Joubert lui-même la comparait, avec une justesse ingénieuse, à ces figures cT Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corps. En tout cas, on peut lui appliquer sans crainte le mot du poète antique , et dire que ce corps était « l'hôte d'une belle âme ».

Fille de l'ancien ministre des affaires étrangères, M. de Montmorin, elle avait dû à son abattement et à sa pâleur d'échapper à la Révolution, le jour où, dans le château de Passy, voisin de Villeneuve, les envoyés du comité de salut public étaient venus arrêter sa famille. Joubert la rencontra, quelque temps après, dans une chaumière où de pauvres paysans l'avaient recueillie. Là, quelques instants d'entrevue suffirent à l'un et à l'autre pour se connaître; car, dès les premiers mots, leurs âmes s'étaient comprises et aimées. « Nous nous étions liés », écrivait Joubert dix ans plus tard, « dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence ». De cette entrevue donc data pour

eux une intimité que l'impitoyable mort devait rompre bien tôt, mais dont le souvenir embauma du moins le reste de la vie de Joubert.

Pendant neuf années que dura ce commerce (c'est lui qui en fait confidence), il n'eut « pas une « pensée où M""' de Beaumont ne se trouvât de (' manière ou d'autre en perspective ». C'est qu'en effet elle avait un merveilleux talent à saisir ce qu'il y a de plus délicat dans les pensées et dans les mots : avec son « admirable intelligence», elle «entendait (( tout, et son esprit se nourrissait de pensées, « comme son cœur de sentiments, sans chercher « dans les premières les satisfactions de la vanité, ni (c un autre plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds ». Aussi ne s'en lassait-on jamais. Avec elle, l'amitié était exactement cette « habitude du même » , sempre il solito, dont parle le proverbe italien : Joubert, du moins, ne trouvait rien de délicieux comme cette répétition indéfinie de la même chose.

Quelles douces heures s'écoulèrent pour lui dans ce petit salon de la rue Neuve du Luxembourg, point célèbre, assez peu fréquenté, à peine orné, mais aimable dans sa simplicité même, et qu'il n'eût pas changé contre tous les salons du grand monde. Là se réunissaient chaque soir cinq ou six fidèles : c'était peu sans doute comme nombre, mais c'était beaucoup, vu la qualité et la valeur ; c'était la jeunesse, le mouvement et la vie. On cherchait en commun dans l'étude du passé des leçons pour l'avenir ; on ne se désintéressait pour cela

d'aucune des questions sérieuses du moment ; cependant, l'on y causait surtout des choses de l'esprit, mais d'une façon presque discrète et comme en confidence, enfin, dans le laisser-aller d'une conversation où chacun apportait son tribut et où tous les cœurs parlaient à découvert, il se dépensait infiniment de grâce et prodigieusement d'esprit, j'entends de cet esprit qui n'a qu'un nom dans toutes les langues, l'esprit français.

Quand une circonstance quelconque rappelait Joubert à Villeneuve et l'éloignait de son amie, c'était un échange interminable de lettres. Ici, il se fâche, avec un enjouement sans pareil, contre un livre dont elle lui avait recommandé la lecture et qu'il ne trouve pas à son gré : « J'ai, Madame, « l'honneur de vous envoyer le troisième volume « dont je suis si excessivement mécontent, que je « n'ai pas voulu coucher avec lui dans la même « chambre et que je l'ai banni de moi toute la nuit. « Je me suis armé ce matin de résolution pour « rendre aux deux autres les entrées de mon appar- « parlement : je me ferai effort pour les lire ». — Là, c'est un spirituel badinage, une allusion charmante à certaine chute, sans gravité du reste, que son amie vient de faire : « Ayez soin de faire res- « serrer la gourmette du petit cheval, et vous en « ferez un mouton. \Jart de tomber, dont vous êtes « douée, a son mérite assurément; mais il y aurait « quelque avantage d'obliger vos gens à mettre en

« pratique Vart de brider (1) ». — Ailleurs, c'est une question de littérature ou de philosophie qu'il discute : il critique Kant et vante la perfection de M""* de Sévigné ou de La Bruyère. — Plus souvent, même toujours, ce sont des recommandations pressantes sur sa tranquillité, son repos, son bonheur. " Je vous recommande à tous les saints et à toutes « les saintes de Theil (2), à sa caverne de verdure, (( à ses lacs d'air et de clarté, k ce fleuve de lumière « qui coule du côté de Sens ; je vous recommande '( aussi à ces trumeaux où se mirent toutes vos « herbes. M. Shandy vante beaucoup les pièces « d'eau; il prétend qu'il sort de leur sein une vertu « consolatrice. Puisse votre âme être imbibée d'une « si divine vapeur! » — Un autre jour, il lui écrit : '< Je ne crois pas que rien au monde soit plus « ennemi du bonheur, ainsi que de toute sagesse, « que les passions de l'esprit quand on les éprouve « à toute heure : ayez le repos en amour, en estime, « en vénération, je vous en supplie à mains jointes ». 11 y revient sans relâche : « Aimez le repos, le «repos! Laissez les tracassiers se tracasser, et, si « nous montons sur quelque bâton, ne le choisissons pas d'épine ».

(1) J'ai trouvé, dans une lettre jusqu'ici inédite de M™« de Sévigné (édition Capmas, tome ii, p. 491) un passage avec lequel le texte de Joubort offre beaucoup d'analogie : « Ma clière Pauline, j'embrasse vos belles joues ; vous avez laissé ici une réputation que jamais personne n'a eue si universelle. Ne jouez-vous point avec M. de Rochebonne ? Je vous trouve trop heureuse de l'avoir. J'espère que ses soins et ceux de ce bon Soleri vous empêcheront d'avoir le plaisir de verser ». (De .Mme de Sévigné à .M™» de Grignau ; Paris, lundi, 29 mars 1694.)

(2) Nom d'une autre habitatiou de M>"e de Beaumont.

Puis, c'est un perpétuel « soignez-vous ». — « Je « ne pourrai vous admirer à mon aise », lui mandet-il », que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau « de tous les courages, le courage d'être heureux. « Mais il faudrait, pour y atteindre, avoir d'abord « le courage de vous soigner, le désir de vous bien « porter et la volonté de vous guérir ».

C'était en effet une organisation bien frêle que celle de M'"'^ de Beaumont ; âgée de trente ans à peine, elle achevait déjà de mourir. Mais, si elle méprisait l'existence, Joubert tenait à l'y rattacher, et, dans des lettres pleines d'une grâce attendrie, il lui en prêchait constamment le soin et l'amour : «Portez-vous bien», lui répétait-il, «je vous en « conjure. Portez-vous mieux; c'est le seul chan- « gement que je désire en vous ».

Quand, en 1803, elle se décide à recourir aux eaux du Mont-Dore, il l'adjure de vouloir se préoccuper sérieusement de sa santé. « Ou brouillons- « nous », lui dit-il, « ou donnez désormais à votre « santé l'attention qu'elle mérite ».

Il consent, pour cela , à ce qu'elle néglige un peu sa correspondance : « Ecrivez-moi des lettres « courtes (il y a bien de la force à vous donner un « pareil conseil) et ménagez-vous». Il lui rappelle que son devoir — car il y en a de différentes sortes — est pour le moment de songer à vivre : « La vie « est un devoir ; il faut s'en faire un plaisir tant « qu'on peut, comme de tous les autres devoirs, et « un demi-plaisir quand on ne peut pas mieux. Si

« le soin de l'entretenir est le seul dont il plaise au « ciel de nous charger, il faut s'en acquitter gaie- « ment et de la meilleure grâce qu'il est possible, « et attiser ce feu sacré, en s'y chauffant de son « mieux, jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : C'est « assez. Je fais intervenir le ciel comme un ingré- « dient nécessaire dans cette pâte à maxime. Si vous « le séparez de la terre qu'il environne et de l'idée « que vous en avez, je ne sais plus ce que c^est que « le monde et la vie pour ceux qui n'ont pas de « santé, à moins qu'ils n'inspirent et n^éprouvent « quelque amitié qui les remplisse ».

Le chrétien, en effet, comme je le dirai bientôt, ne se séparait jamais de l'homme chez Joubert. C'est le chrétien qui lui écrit à Rome, dans cette lettre qui était la dernière et qui semble déborder de je ne sais quelle émotion secrète et communicative : « Ma vie intime, maintenant que vous êtes « partie, va tout entière se passer entre le ciel et « moi ». Et il ajoutait : « Je ne crois pas avoir « éprouvé un sentimentplus triste que celui dont je « m'abreuvais tous les matins, comme d'un déjeu- «neramer, en me disant à mon réveil depuis votre « lettre : Elle est maintenant hors de France, ou, elle « est loin, etc. En d'autres temps, en d'autres cir- « constances, j'aurais eu, à vous savoir et à vous « imaginer en Italie, précisément la moitié du plai- « sir que je ressentirais à y être moi-même ; en ce «moment, je n'en ai que la douleur... Je n'ai « jamais entendu dire que l'air de Rome fût bon à

« rien. Vous mo ferez haïr et détester ce lieu, dont « je rêvais avec tant de délices, par la seule raison « que vous y êtes allée, ce me semble, mal à pro- « pos. Si je me trompe, je l'aimerai plus que ja- « mais : sinon, je le prendrai en guignon éternel « et, de la vie, je ne voudrai le voir, même en songe « et en description. J'ai rompu, dans ma tristesse, « toute correspondance avec le monde entier. Je (( laisse s'entasser les lettres qu'on m'écrit ; je ne « les lis même pas tout entières : je n'écris plus. « Enveloppé de mon chagrin comme d'un man- « teau brun, je m'y cache, je m'y enfonce, j'y vis

« sourd et taciturne Ecrivez-moi le plus sou-

« vent que vous pourrez : dans cette variété de « lettres, il y en aura peut-être quelques-unes qui « me consoleront. J'en ai et j'en aurai longtemps

« besoin Adieu, cause de tant de peines, qui

« avez été pour moi si souvent la source de tant de « biens. Adieu. Conservez-vous, ménagez-vous et « revenez quelque jour parmi nous, ne fût-ce que « pour me donner un seul moment l'inexprimable « plaisir de vous revoir ! »

Hélas, celte consolation lui fut refusée : peu de jours après. Chateaubriand, tout en larmes, lui mandait de Rome que son excellente amie avait cessé de vivre.

La douleur de Joubert ne fut pas « extravagante, « mais elle fut éternelle »; cette femme, cette inspiratrice, qui « occupait pour lui tant de place dans « le monde >< lui « manqua » toujours : c'est que la

consécration intérieure d'une àme ù une âme pendant dix années ne se rompt point sans laisser d'inefTaçablcs souvenirs.

Quoi qu'il en soit, de tous ces sentiments affectueux se détache nettement, à mon avis, la beauté d'âme de Joubert : si, dans les extraits que j'ai choisis, j'ai bien réussi à montrer l'homme, je crois qu'il est impossible de ne pas l'aimer.

« Excellente à consulter sur les actions n, M""* de Vintimille n'attira pas Joubert , comme M"'' de Beaumont , par la pénétration et la finesse dans les choses intellectuelles, mais plutôt par le sentiment exquis des choses morales et par une insigne bonté de cœur : c'était plus qu'il n'en fallait pour une solide amitié.

Aussi, quelle joie quand ils sont réunis ; quels charmants tète-à-tète ; quels délicieux babillages ! Séparés , ils continuent par lettres de causer à eux deux. M""" de Vintimille lui en adresse de « gentilles petites à nez retroussé », et Joubert, pour ne pas rester en arrière de courtoisie et d'affection, lui répond : « Souvenez-vous qu'il est « de mon essence de penser à vous avec délice et « de vous être éternellement attaché >•.

Toute la correspondance est une variation du même thème : tant il est vrai que l'amitié, quand elle est pure, profonde et sincère, peut dire toujours la même chose sans se répéter jamais : « Je me « souviendrai de vous toute ma vie, et même pen- « dant l'éiLMuiti', si Dieu me le permet »; — « tant

« que je respirerai, leste ou impotent, malade ou « sain, imbécile ou non, écrivant ou n'écrivant pas, « je penserai à vous et je vous aimerai toujours « ; — « je ne suis plus qu'une âme, un souffle, un « cœur qui vit de souvenirs, et le vôtre, femme « aimable, femme excellente, fait mes délices ».

Chaque année, à la date du 22 juillet, jour de la fête de son amie, Joubert lui envoyait, avec des tubéreuses, sa fleur de prédilection, quelques lignes dictées par le cœur. En 1823, les tubéreuses manquèrent, mais il trouva, à leur propos, un mot heureux; le voici : « Les tubéreuses ne sont pas « encore en fleur cette année : j'avais pris toutes « les précautions possibles pour en avoir à mon « réveil, mais on n'a pas pu en trouver. J'ai souscrit « pour les premières qui paraîtront. En attendant, « continuez à vous faire adorer et aimez-moi tou- « jours un peu ».

C'était la dernière fois pourtant qu'il aurait eu à les lui offrir; car, l'année suivante, à la même date, jyimc jg Vintimille pleurait son absence et revenait avec mélancolie sur ces vingt années, sitôt écoulées, d'une intimité si parfaite. Joubert l'avait en effet connue en 1802 chez M'"'^ de Beaumont dont elle était Tamie, quelques mois avant que les médecins n'envoyassent celle-ci à Rome. On eût dit que la Providence qui allait la ravir à son affection voulait ménager en retour à son âme aimante la bienfaisante rencontre d'une autre femme également capable de le comprendre et de le chérir.

Quant a M'"'' Récamier elle ne tint (juc pour une part bien plus faible dans l'existence de Joubert : on sait qu'elle fut surtout l'amie de Chateaubriand. Mais, outre le charme réel que Joubert trouvait à son commerce, ce titre même suffit pour qu'il se plût à la voir souvent et à s'inscrire au nombre de ses adorateurs. Et je ne parle point ici en figure. Le salon de M™"" Récamier, en effet, ressemblait assez à un sanctuaire, tant on y sentait, dès l'abord, le mystère et la discrétion. Mais cette impression première disparaissait bientôt : M"® Récamier savait allier dans une si juste mesure la distinction et la bienveillance qu'on oubliait vite la divinité, pour se rendre à tant de bonne grâce, et qu'on se retirait ravi. Joubert d'ailleurs appréciait la promptitude qu'avait cette femme à entrer dans tout ce qu'on disait, sa facilité prodigieuse à diriger la conversation après en avoir choisi les sujets, son art merveilleux pour vous récompenser par un sourire : ce tact exquis, joint au plaisir de la société qui la fréquentait, l'amenèrent assez souvent près d'elle, à côté de Chateaubriand, entre Montmorency et le fidèle Ballanche.

Ces noms me ramènent aux hommes, par qui je vais finir.

Le premier en date de tous les amis de Joubert estFontanes. Cette amitié naquit, comme celle de La Boétie et Montaigne, d'une passion commune pour les choses de l'intelligence. Sur ce terrain, rintimilé n'est i)as longue à s'établir, et, pour peu

qu'on y l'oiirnisse, elle devient aisément durable. C'est ce qui arriva pour Fontanes et Joubert : une fois nouée entre leurs jeunes âmes, elle ne se démentit jamais. Joubert, avec cette spontanéité d'un cœur qui se livre et prend de la peine, n'eut pas de repos avant, d'avoir assuré à son ami, par une alliance digne de son nom et de ses talents, une existence honorable. Il faut le voir mener cette délicate négociation près du baron de J***, quand il sollicite la main de sa filleule pour Fontanes : « Je « veux vous parler de M. de Fontanes, écrit-il. Ses « talents sont rares, son caractère élevé, sa nais-

« sance honorable Sa fortune est modique. Ce

« n'est pas qu'il soit sans patrimoine ; seulement, « il a le cœur trop grand pour 7ie pas s'y trouver

« ressei'ré Il est jeune ; il est aux portes de

« l'Académie ; il a déjà de la gloire, et son mérite « est de cette espèce verte et robuste qui ne fait que «croître avec le temps.... Ni les goûts, ni les « travaux de M. de Fontanes n'éloigneront de vous « mademoiselle C*** que vous aimez. Il pourrait « demeurer six mois de l'année à Lyon : quelques « voyages à Paris lui suffiraient pour y visiter ses « amis. Sa société augmenterait tous vos plaisirs ; « lui-même est charmé de la vôtre. Ni votre sim- « plicité, ni votre générosité ne le gêneraient. Il a <( un parler qui fait penser et qui réveille ; singu- « lièrement aisé à vivre, il a toujours vécu noble- « menl. Enfin il aime, comme vous, les arts, les « artistes et toutes les sortes de mérite. C'est le

«dernier ami qui puisse vous être nécessaire. Je « vous le propose : il n'en sait rien. Ce projet, <jue « j'ai mûrement examiné, vient de moi seul ; je me « suis cependant assuré qu'il ne me dédirait pas ».

Cela se passait à la fin de 1788 : Joubert y dépensa tant de soins, que l'union projetée était, à quelque temps de là, un fait accompli.

11 aimait à converser avec Fontanes, pour le plaisir de « mêler leurs pensées » ; il se plaisait à louer ses vers, et à aiguillonner sa muse quelquefois paresseuse ou du moins trop facilementaccessibleau découragement; il le reprenait au besoin sur son goût enthousiaste pour les écrivains de l'Angleterre. Mais ces reproches ne troublaient en aucune sorte les bons rapports, et Joubert pouvait écrire à son ami, en l'invitant à accepter, pour quelques jours, l'hospitalité à Villeneuve : « Venez, mon cher ami, « venez ! . . . 11 faut seulement vous consulter vous- « même et voir, par exemple, si vous pouvez vous « passer de valet de chambre. Nous n'avons ici que « des filles fort laides; mais pour rien au monde « nous ne voudrions leur donner en spectacle un « domestique de Paris. Le seul aspect de l'oisiveté « de ces drôles-là est propre à corrompre la sim- « plicité laborieuse de tout un pays... Il y a au « bout de notre rue un perruquier qui sera à votre « service ; notre petite servante battra vos habits. « Nous vivons avec abondance et je suis d'ailleurs « peu en peine de vous bien traiter à table. Je sais « (jue rien n'est plus aisé, malgré vos prétentions

« à la gourmandise, que de vous faire prendre pour « excellente la plus détestable chère. Vous aurez « une chambre vaste où il ne pleut pas, un cabinet «de propreté et une baignoire attenant, trente « coteaux autour de la ville et toute la terre autour « de vous. Vous serez seul tant qu'il vous plaira, « et avec nous quand vous voudrez. Nous ne nous « gênerons point du tout, à condition que vous ne « vous gênerez pas non plus, et que vous deman- « derez hardiment ce qui vous manquera, comme si « vous étiez chez vous. Vous pouvez même tem- « peter si Thumeur vous en prend ; nous en rirons « et nous vous saurons gré de nous traiter ainsi en « véritables amis ».

Plus tard, quand la faveur de Napoléon eut élevé Fontanes à la charge de grand-maître de l'Université, celui-ci n'eut rien plus à cœur que de faire entrer Joubert dans le Conseil de l'Instruction publique. C'était un choix amical, mais surtout un choix judicieux. Joubert porta dans cette assemblée les lumières d'un esprit cultivé, le calme nécessaire aux délibérations sérieuses, et, quelque chose de plus précieux encore, une expérience consommée des hommes.

Solliciteur infatigable pour ses amis, il ne se lasse pas de les recommander au grand-maître ; il rappelle, il presse;, il exige, et Fontanes, souvent gêné dans ses déterminations par une volonté supérieure, est obligé presque toujours de se rendre aux désirs de Joubert : le moyen, en effet, de résis-

ter à tant d'insistance servie par tant de candeur ! Les années s'écoulèrent ainsi dans un doux |)artage des plaisirs et des peines, jusqu'au jour où Joubert eut à supporter une nouvelle douleur. On eût dit qu'il était destiné à se voir arracher l'une après l'autre toutes les affections les plus intimes de son âme. Ce fut

pour cet ami fidèle,

Des cœurs vrais, le plus vrai modèle,

un coup terrible que la mort de Fontanes, en 1821 : il se fit alors dans son existence un nouveau vide, mais de ces vides qu'on ne comble pas. Qui sait même si toutes ces morts successives ne contribuèrent pas à hâter sa propre fin ?. .

Chateaubriand, que le nom de Fontanes appelle naturellement après lui, fut véritablement, s'il m'est permis de hasarder le mot, l'enfant gâté de Joubert : celui-ci eut pour lui les sentiments d'un père et fut, en retour, chéri par lui comme par un fils. Il n'est question dans ses lettres que de ce « bon garçon », de ce " pauvre garçon », et autres qualificatifs du même genre. Il l'a entrevu seulement, à son arrivée de Londres, et déjà il l'aime. Personne ne lui revient comme cette nature d'artiste, mobile, ondoyante, et dans laquelle se trouvait « un fonds d'enfance et d'innocence qui rendait « l'homme aussi incapable de torts sérieux que de « bienfaits suivis ». Au lendemain de la mort de M'""' de Beaumont, .Joubert faisant allusion à la

lettre que Chateaubriand lui avait écrite de Rome en cette triste conjoncture : « On adore, disait-il, « on adore ce bon garçon, en le lisant ».

Pendant que Fontanes, comme s'en est si bien exprimé un fin critique, Sainte-Beuve, brise pour lui des lances et le défend unguibus et rostro envers et contre tous, Joubert, pur esprit, voltige et lui murmure, susurro leni, de charmants conseils, conseils littéraires et conseils pour la vie pratique. C'est Joubert qui l'exhorte à ne pas charger son Génie du christianisme de citations indigestes : « On est plus curieux de votre génie que de votre « savoir, lui répétait-il ; filez la soie de votre sein, « pétrissez votre propre miel, chantez votre propre « ramage : vous avez votre arbre, votre ruche et « votre trou. Qu'avez-vous besoin d'appeler là tant « de ressources étrangères ? Uart est de cacher aVart». C'est .Joubert qui, dans les vicissitudes d'une carrière partagée entre les lettres et la politique , « l'encourage , le soutient et tâche de « l'égayer». C'est Joubert qui, aux jours de crise (et ils ne sont pas rares dans la vie de Chateaubriand) envoie à M. Mole des billets comme celui-ci : « Il y a un point essentiel et dont il faut préalable- « ment convenir entre nous, c'est que nous aime- « rons toujours ce pauvre garçon, coupable ou non « coupable : que, dans le premier cas, nous le « défendrons ; dans le second , nous le conso- « lerons ».

Quelques nuages viennent-ils s'interposer entre

M. Mole et son ami? vite Joubert se met en campagne, ménage une entrevue et rapproche deux cœurs si bien faits pour s'entendre ; et alors, il déborde de joie autant que s'il se fût réconcilié luimême ; il ne peut modérer son contentement et il écrit à son excellente amie M""" de Vinti mille : « Ils sont venus Tun à cinq heures et l'autre à six : « il y avait peu de monde et l'on a donné deux mi- « nutes aux révérences. Après les révérences, ils se « sont vus ; en se voyant, ils se sont pris la main « d'un air charmé et se sont secoué le bras d'une « manière très-sensible. On a servi. Ils ont été voi- « sins et n'ont cessé pendant tout le repas de jaser « très-gaiement et de manger comme des ogres. « J'ai remarqué qu'ils demandaient toujours du « même plat , et qu'ils soutenaient toujours le « même avis contre tous les convives. Je ne me « souviens pas d'avoir observé dans ma vie une « plus parfaite unité de cœurs, d'esprits et d'appé- « tits. Après dîner, je leur ai proposé d'aller se ju- « cher en tète à tête dans la bibliothèqut3, où ils se « sont ébattus pendant deux grosses heures et d'où « il m'a fallu les arracher à la nuit noire. Le lende- « main, mercredi, ils ont couru les champs ence semble, depuis trois heures jusqu'à cinq, et se « sont réunis encore à sept chez Chateaubriand, où « j'ai laissé M. Mole à dix heures et demie : je ne « sais pas s^il y a couché. Il y était attablé le len- '( demain, jeudi : ceci est sûr, car j'y ai dîné avec " lui. Voilà le bulletin exact de tout ce que j'ai vu.

« Quant à ce que j'ai entendu, je puis vous assurer « qu'ils rient aux grands éclats comme des fous et « qu'ils ne parlent pas trop comme des sages : c'est « qu'apparemment ils extravaguent de joie. Si, pour « compléter la narration, il faut mêler mes conjec- « tures à mes récits, je vous dirai confidemment « que je crains un peu que ce rapprochement ne « se soit fait aux dépens du genre humain ; car ils « ne cessent de se moquer du monde entier, même « de moi ! Aussi, leur ai-je dit de ne pas revenir : « je les ai appelés serpents réchauffés dans mon « sein. Mais ils plaisantent de tout cela ». — N'estce pas charmant, en vérité? Et peut-on imaginer amitié plus touchante ?

A vrai dire. Chateaubriand, de son côté, ne restait pas en retard de sympathie et d'affectueux procédés pour Joubert. 11 avait su démêler quels trésors de sagesse et de bonté recelait l'âme de son ami. Il goûtait très-fort, dans son esprit cet amour de la grâce supérieur à tout, et, dans son cœur, cette tendresse spontanée qui le faisait se répandre et se donner sans réserve : c'était là, en effet, le secret de la puissance de Joubert en amitié. Il le nommait son « Platon à cœur de La Fontaine » et, plus tard, résumant dans ses Mémoi?'es {i)les impressions du passé : « Joubert », disait-il, « eut toujours une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le cœur : c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres;

(1) Mémoires d'Outre-Tombe, t. iv.

il manquera éternellement à ceux que l'ont connu ». Je n'en veux d'autre exemple que Chateaubriand lui-même. Voyez un peu quelle affection lui avait été inspirée et le ton d'intimité délicieuse sur lequel il le prenait avec Joubert, bien que moins âgé de quinze ans. Un jour qu'ayant traversé Villeneuve en poste il n'a pas eu le loisir de s'arrêter un instant pour lui serrer la main : « Qui m'aurait « dit », lui écrit-il de Lyon, « que dans ce petit Ville- « neuve demeurerait un homme que j'aimerais ten- « drement, un homme rare dont le cœur est de l'or, « qui a autant d'esprit que les plus spirituels et qui « a par ci par là du génie? Mon cher ami, je vous « le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin « de vous : il n'y a point d'homme d'un commerce « plus sûr, plus doux et plus piquant que le vôtre, c( d'homme avec lequel j'aimasse mieux passer ma (( vie. Après cela rengorgez-vous et convenez que « que je suis un grand homme. Mais mangez du a roast-beef ei buvez du vin de Porto : vous avez « besoin de vous fortifier, mon cher enfant; il faut « faire vie ou feu qui dure, je ne sais lequel on dit, « mais cela veut dire qu'il faut vous conserver «longtemps et très -longtemps pour M"^ de « Beaumont , pour M""" de Vintimille, pour ce « misérable Fontanes et pour moi : c'est par poli- « tesse pour la société que je me nomme le der- « nier ».

Je demande s'il existe rien d'aussi enjoué, d'aussi aimable, d'aussi cordial, et si une pareille lettre

ne révèle pas l'excellence du cœur (jui l'inspire?

Plus tard, après vingt et quelques années d'un commerce aussi exquis, après avoir traversé cette phase où l'amitié, déjà vieille, n'est plus qu'une douce et longue pratique de ce que nos amis ont de meilleur, un mot suffit à Chateaubriand pour faire l'éloge de Joubert récemment ravi à son affection : « Il avait», dit-il, « la mémoire aussi bonne que le « cœur ». Cela est court, mais cela est éloquent, car cette ligne unique, Chateaubriand l'écrivait à j^me Récamier, c'est-à-dire, à la confidente de ses pensées, à celle de toutes les femmes qui, avec lui, comprenait le mieux à demi-mot.

Aussi peut-on affirmer sans crainte que Joubert manqua trop tôt à Chateaubriand comme à tant d'autres. Avec quelle énergie, par exemple, ne se fût-il point opposé à la publication des Mémoires d' Outre-Tombe Çii aux indiscrétions de la presse qui précédèrent cette publication: « Vous régnez sur les imaginations », lui aurait dit Joubert, « par la magie de votre style ; à cet empire moral, vous avez joint un jour le gouvernement d'un grand parti et d'un grand Etat : vous êtes donc, devant votre temps, dans une heureuse perspective pour attendre la postérité. La génération, dont vous avez enchanté la jeunesse, vous pardonnera sans peine certaines faiblesses puériles de votre âge mûr. Mais gardezvous de laisser le public soupçonner quelque chose des amertumes qui s'épanchent tout bas dans la dignité silencieuse de vos dernières années. Vous

glaceriez chez le lecteur toute espèce de sympathie; on vous appellerait égoïste suhlime, mais égoïste ; on s'impatienterait de tant de grandes poses et de draperies, et, après avoir tant aimé l'auteur, on se désolerait de ne pouvoir aimer l'homme ; enfin, tous vos calculs de coquetterie personnelle induiraient ù croire que votre cœur n'a jamais rien senti, ce qui ne ferait pas même honneur à votre jugement. Restez ce que vous êtes, l'auteur du Génie, des Martyrs, de Vltinéraire; l'homme d'énergie qui résista courageusement à l'acte sanglant d'un pouvoir que vous regardiez comme usurpateur; la victime enfin d'un autre pouvoir que vous aviez défendu comme légitime. Vivant^ vous êtes environné de cette vapeur brillante dont la poésie en général ne voile que les images glorieuses des morts : cela doit vous suffire. Ne ternissez pas votre gloire par de mesquines et intempestives révélations ».

Voilà ce qu'eût dit Joubert,, et, avec lui, Fontanes, si l'un et l'autre eussent assez vécu. Peut-être Chateaubriand aurait-il dédaigné ces sages conseils, car, s'il interrogeait Joubert et en écoutait les avis avec déférence, il ne les suivait pas toujours ; du moins celui-ci aurait-il poussé le cri d'alarme et montré à Chateaubriand le danger qu'il y avait à parler de lui-môme et de lui seul pendant l'espace de dix volumes.

C'est sur d'autres esprits que Joubert exerça plus heureusement son influence.

Au-dessous de Chateaubriand, de Bonald et de

Fontanes, mais dans le niomo cercle, il compta, en effet, d'excellents amis, Chênedollé , Ballanche , Rendu, Mole, Gueneau de Mussy, Roussette et quelques autres. Sans doute ce n'étaient point là des hommes d'une intelligence de premier ordre ; mais, outre qu'ils avaient tous, à quelque point de Yue, une valeur réelle, ils étaient comme les représentants d'une littérature que je nommerais volontiers littérature honnête et désintéressée, parce que chacun de ces hommes, philosophe ou poëte, cultivait avant tout les lettres pour elles-mêmes et visait à ne rien produire que de noble et de conforme aux grands principes du bien et du vrai.

C'est déjà donner à comprendre la raison de l'influence de Joubert dans un semblable milieu.

Plus encore qu'aucun de ses amis, il avait, en effet, cet amour sincère des choses de l'esprit, qui cherche, dans l'étude même de ces admirables choses, sa première et meilleure satisfaction.

Je me le représente, parmi eux, comme une sorte d'avocat consultant dont on recherchait avec soin les lumières et dont le suffrage avait je ne sais quoi de singulièrement flatteur. Ses vastes connaissances, ses constantes méditations, ses réponses à la manière de Platon, j'ajouterai même, cette ingénuité native qui effaçait en lui jusqu'à la moindre prétention à ce rôle honorable , l'avaient investi d'une sorte de magistrature d'idées et de goût dont les arrêts étaient acceptés sans contrôle.

Classique par conviction, mais assez libéral pour

admettre que chaque siècle peut enrichir le passé de quelques acquisitions heureuses, Joubert devinait le romantisme et ses réformes, 11 comprenait qu'un es[irit nouveau allait animer la littérature, et il annonçait à ses amis que le jour n'était pas loin où l'histoire cesserait d'être un texte à déclamations, la tragédie un canevas d'imitations mal dissimulées, la haute poésie un thème à lieux communs. 11 sentait que l'heure était proche où l'on allait essayer d'abandonner la routine, de revenir à l'étude de la nature et d'approprier aux goûts et aux mœurs de l'époque le choix des sujets. Mais il s'arrêtait à temps sur cette pente périlleuse ; il approuvait, dans ce qu'elles offraient de sage et de mesuré, les réformes que devait proclamer le romantisme : il aurait énergiquement protesté contre une révolution.

C'était, pour Joubert, une question de règle. Esprit très-ouvert à toute innovation qui eût pu efficacement servir la cause du beau dans les lettres, il ne pouvait rien admettre qui heurtât de front ses théories et ses croyances.

Or, à une époque où le public ne connaissait point encore les Méditations de Lamartine, Joubert prodiguait à ChênedoUé ses félicitations et ses encouragements pour un genre de poésie où tout était déjà moderne de sentiment et d'expression (1). « ChênedoUé », écrivait-il à Fon-

(1) Le clair de lune; — Le dernier jour de la moisson; — La gelée d'avril.

tanes, « est, après vous et l'abbé Delille, et on « comptant les morts et les \ivants, l'homme de « son âge et d'un âge inférieur au sien, qui écrit « le mieux en vers et qui a la plus savante et la « plus saine littérature ». Aussi, quand Joubert lui eut obtenu, à Caen, la charge d'inspecteur, ne lui traça-t-il d'autres devoirs que ceux d'un inspecteur virgilien : « Ne considérez dans les écoliers « que de jeunes âmes », dit-il, « et, dans les maîtres, « que des pasteurs d'enfants à qui on indique les « eaux pures, les herbes salutaires et les poisons ». Et ces sages conseils, cette bienfaisante influence, Joubert les continue jusqu'à sa mort, en telle sorte qu'à la fin c'est, pour tous deux, identité de goûts et même genre de vie : « Chênedollé », raconte-t-il en 1823 à M'"'' de Vintimille, « Chênedollé ne s'oc- « cupe , comme moi, que de ce qu'il a connu « d'aimable et de ce qu'on peut lire de bon », Avec Rendu (1), Mole, Rousselle, même influence

(1) Rendu était né en 1778. Elève de l'Ecole polytechnique à dix-sept ans, mais bientôt chassé des cours pour avoir refusé au gouvernement dictatorial le serment de haine à la royauté, puis élève de Fontanes à l'Ecole centrale des Quatre-Nations, il se lia si étroitement avec son maître, que ce dernier, après avoir continué au studieux jeune homme ses enseignements dans une affectueuse correspondance qu'ils échangèrent pendant le séjour de Rendu à l'étranger, le fit, à la suite du 18 brumaire, entrer dans la rédaction du Mercure. Tandis qu'il écrivait dans cette feuille un réquisitoire en faveur du rétablissement de l'Académie française, il traduisait VAgricula de Tacite, publiait sur le prêt un estimable opuscule et rééditait, en collaboration avec un de ses meilleurs camarades d'école, Gueneau de Mussy, le Traité des études de Rollin, Quand Fontanes fut chargé de réorganiser l'Université, Rendu fut l'un des premiers conseillers dont il s'entoura. Il s'agissait alors, comme on l'a dit très-bien dans un intéressant ouvrage

et mêmes procédés. « Je suis ménager de mon « encre», dit-il, «mais je parle tant que l'on veut ».

paru, il y a quelques années, sur M. Ambroise Rendu et l'Université de France, « en se confiant surtout k des hoinmes de goût, d'ancienne tradition, sincèrement amis du bien, de rallier k une œuvre commune l'esprit ecclésiastique alors favoniLle, l'esprit révolutionnaire suffisamment dompté, la piété, la philosophie, la littérature et la science agrandie : la France ne comportait pas alors une composition plus homogène ». Or, Rendu était, par ses antécédents, désigné entre tous au choix du grand-maître. Tel était bien l'homme à qui convenaient les délicates fondions d'inspecteur général chargé d'organiser et de créer. 11 fallait k Fontanes, en pareille occurrence, le solide concours d'âmes droites, sincères, dévouées, imperturbables dans leurs convictions. Rendu fut le type accompli du fonctionnaire honnête, et sa vie fut une vie de services publics. Pendant plus de quarante ans qu'il siégea dans le conseil universitaire, toutes ses préoccupations, tous ses labeurs furent pour l'Université. En 1817, quand le parti qui avait mis Fontanes k l'écart menaça de tout renverser sous prétexte de restaurer la monarchie, Rendu défendit, il faut voir avec quelle énergie, l'intérêt de l'œuvre et essaya de faire prévaloir ses principes. Visites, voyages, correspondance, rien ne fut épargné pour maintenir un ordre de choses dont l'établissement avait coûté si cher. Aussi Fontanes, en se félicitant d'avoir deviné avant personne le mérite de Rendu, lui appliquait-il le Justum ac tenacem du poète : « Vous êtes cet homme-là », ajoutait-il, « votre zèle est infatigable ».

C'est k Rendu surtout que l'instruction primaire est redevable de ses principaux développements : on peut dire même que ce fut sou œuvre de prédilection. 11 écrit pour elle un Essai en trois volumes et maintes brochures de circonstance; il s'occupe de la fondation des salles d'asile; estimant enlin qu'on ne saurait trop améliorer le sort des plus modestes fonctionnaires, il obtient, pendant le second ministère du comte de Salvandy, une augmentation de traitement pour les instituteurs. C'est dans l'accomplissement de tous ses devoirs que vint le surprendre, vers 1839, la plus légitime des récompenses, la croix de commandeur de la Légion d'honneur. Rendu ne vit dans cette haute marque d'estime qu'un encouragement à mieux faire ; mais ses travaux ne pouvaient être plus considérables, ni son dévouement plus complet : il n'avait qu'à coulinucr. Aussi, quand, le 12 mars 1860, se termina cette laborieuse carrière, l'Université n'éprouva que deux sentiments, un sentiment de regret et un sentiment d'admiration : des regrets pour l'homme; de l'admiration pour une vie consacrée, sans la moindre défaillance, à l'accomplissement du devoir.

Ici, il s'autorise de son âge, pour ne rien cacher à ses amis de ce qu'il leur est utile de savoir : « J'ap- « partiens presque à l'autre monde ; c'est le lieu « de la vérité ». — Là, considérant combien peu d'hommes ont encore le culte sincère des belleslettres, il veut dans ceux qui l'entourentcet amour si rare, et, en même temps, il s'efforce de resserrer les liens qui les unissent : « 11 n'y a presque plus en « France^, s'écrie-t-il avec regret, mais surtout à « Paris, d'amateurs désintéressés ! »

Mais ce qu'il cherche, ce qu'il veut d'abord dans cette société clloisie dont il est l'àme, c'est « l'esprit, « la raison et la réflexion, choses, » dit-il, « dont la « réunion est plus rare qu'on ne croit. «Aussi, chacun y apportait-il sa part et ces dons excellents étaient-ils mis en commun. De là, entre Joubert et ses amis, c'est, à la lettre, cette parfaite intimité dont parle un ancien, qui fait les égaux ou les trouve; ce sont ces rapports charmants où tout l'homme se révèle et se prodigue; ce sont ces merveilleux secrets de servir ses amis sans en avoir l'air, et même, en leur faisant du bien, de paraître leur obligé. « Je ne vous demande votre confiance, « écrivait-il à l'un d'eux, qu'autant que j'en aurai « besoin, pour vous seconder; en pareil cas, accor- « dez-la-moi tout entière ».

De semblables paroles donnent l'explication du reproche que M. Mole, un jour, ne craignit pas d'adresser à Joubert : « Vous vous alfectionne/ trop « à tout ce que vous faites, lui dit-il; vos bienveil-

« lances ont la tendresse et les feux des passions » : — reproche bien doux à recevoir, s'il est vrai qu'il ne se peut faire qu'à des âmes d'élite et s'il est vrai encore que, d'ordinaire, on ne fait excellemment une chose qu'autant qu'on s'y passionne.

Mais tout était permis à M. Mole. 11 ne prenait aucune détermination sérieuse, il ne publiait rien, sans en référer à Joubert. Quand, vers 1806, il fit paraître son Essai de morale et de politique, tout l'opuscule avait déjà passé, par fragments, sous les yeux de son ami ; et Joubert, tout en faisant des réserves et exigeant d'assez nombreuses corrections, avait donné à l'ensemble du travail une approbation des plus élogieuses : «■ Mon cher ami », lui avait-il mandé de sa solitude de Villeneuve, « vous avez plotonisé ! »

Toutefois, avec lui, comme avec Fontanes et tous les autres, Joubert, mettantles bons offices de l'amitié plus haut encore que les conseils littéraires, entendait payer pleinement la dette du cœur. Un jour que M. Mole, soit timidité excessive, soit plutôt délicatesse exagérée et scrupule de troubler la sérénité d^àme de Joubert par quelque communication pénible, semblait faire des façons pour lui confier ses peines : « Vous voulez tout concentrer et ne pas « vous plaindre », lui écrivait immédiatement ce dernier; <( vous avez tort. L'humeur exhalée purge « les passions. La [ilainte est un soulagement natu- « rel dont il ne faut faire le sacrifice qu'à la « grandeur (ràmc proprement dite et à la pru-

« dence véritable. . . Sachez que les moindres souf- « frances de votre cœur affligeront toujours le « mien, et que je m'intéresse encore plus à votre « bonheur qu'à vos succès, et plus à votre vie qu'à « vos livres ».

Dans une autre circonstance, c'est ce simple mot : « Portez-vous bien : c'est à la fois un désir, un « souhait, un vœu et un précepte littéraire; un « principe pour faire bien et beaucoup dans la vie « et dans le cabinet, une règle de morale et de « rhétorique ; enfin un sentiment intime d'atta- « chement que je vous exprime sous cette forme « vulgaire ».

Aussi, le jour où cet ami incomparable manqua à ses amis, ce fut de leur part plus qu'une explosion de larmes, ce fut le commencement d'un deuil éternel. Ce deuil toutefois n'emprunta rien des dehors sombres et lugubres qu'il revêt au moment de certaines séparations ; il fut plein de douce tristesse et de mélancoliques regrets ; on se réfugia dans le passé et l'on vécut de souvenirs.

Bien des années avant ce jour néfaste, Joubert expliquait aune amie comment il lui plairait d'être regretté. « Je voudrais », disait-il dans cette page qui fournit au portrait de l'homme comme un dernier coup de pinceau, « jevoudrais que mon souvenir ne « se présentât jamais à mes amis sans amener une « larme d'attendrissement sous leurs paupières et « le sourire sur leurs lèvres. Je voudrais qu'ils « pussent penser a moi, au sein de leurs plus vives

« joies sans qu'elles en lussent troublées, et (ju'a « table même, au milieu de leurs festins et en se « réjouissant avec des étrangers, ils fissent quelque « mention de moi, en comptant parmi leurs plaisirs « le plaisir de m'avoir aimé et d'avoir été aimé de « moi. Je voudrais avoir eu assez de bonheur et « assez de bonnes qualités pour qu'il leur plût de « citer souvent à leurs nouveaux amis quelques « traits de ma bonne humeur, ou de mon bon sens, « ou de mon bon cœur, ou de ma bonne volonté, « et que ces citations rendissent tous les cœurs « plus gais, mieux disposés et plus contents. Je « voudrais que, jusqu'à la fin, ils se souvinssent « ainsi de moi, qu'ils fussent heureux et qu'ils « eussent une longue vie pour s'en souvenir plus « longtemps ».

Il est permis d'affirmer que jamais vœu ne reçut plus entière satisfaction : jamais sage ne fut, d'une façon plus complète, bienfaisant à ses amis ; mais aussi, jamais séparation ne fit couler des larmes plus sincères.

11 me reste, avant de finir, a expliquer mon affirmation précédente, et à montrer qu'à côté de l'homme, chez Joubert, il y eut un chrétien d'élite.

Des emprunts que j'ai faits jusqu'ici à ses Pensées se dégage surabondamment, à mon sens, cette idée que la terre exista moins pour lui par le bonheur qu'elle donne, que |)ar le bien qu'il put y faire, soit a ses semblables, soit à lui-même, en travaillant a

sa propre perfection. Cette manière essentiellement chrétienne de voir les choses de la vie, se trahissait dans toutes ses aclioiis. Il cherchait le bien pour lui-même et, si quelque obstacle imprévu l'empêchait d'y atteindre, il s'en remettait à Dieu du soin de tout arranger. Comme il plaira à Dieu, écrit-il quelque part : c'est mon mot d'habitude et mon remède à tous les maux.

Aumilieu des fatigues si fréquentes dans cette lutte que l'âme soutenait contre le corps et où celui-ci avait souvent le dernier mot ; dans cette impuissance de rien entreprendre avec suite, parce qu'un malaise soudain ne manquait jamais de tout arrêter, il était rare qu'une plainte s'échappât des lèvres de Joubert.

On a cru découvrir le secret de tant de patience dans une remarquable et exceptionnelle force d'âme : je suis très-porté à croire, pour mon compte, que la pensée de Dieu et l'esprit de sacrifice y eurent encore la meilleure part. Voici d'ailleurs une preuve qui me paraît sans réplique.

En 1810, une maladie douloureuse le tint six semaines cloué sur un lit de souffrance. Or, quand il reprit son journal interrompu, quelle parole songea-t-il à y inscrire?.. Ce furent seulement quelques mots, mais sublimes ; il écrivit : Deo Gratias/ Oui : Du Jeudil juin au jeudi i'2 juillet ma gratide et bonne lyialadie, Deo Gratias! Si le cliretien n'est pas là, je renonce à le trouver nulle part.

Au reste, une pareille excl;unation n'a rien (jui doive surprendre chez Joubert.

Il n'envisageait point dans la religion les vérités sombres et terribles : la foi lui étant facile, il ne s'y jetait pas, à la façon de Pascal, comme dans un port assuré contre les angoisses et les déchirements du doute ; il n'y voyait qu'amour, lumière, satisfaction, et n'en rapportait qu'indulgence et douceur : pour tout dire, il la considérait comme la poésie du cœur.

C'est qu'il avait su étudier cette poésie à sa vraie source , je veux dire dans la Bible, VIliade de la Religion; dans l'Evangile, le livre de Viyinocence écrit pour les prédestinés ; et dans les exemjjles des saints. La Religion, assurait-il, a des enchantements utiles à -nos moeurs et nous donne le bonheur et la vertu; mais il faut craindre de se tromper quand on ne pense pas comme les saints.

C'était sagement choisir la voie qui mène à Dieu, à cet Etre éternel, infini, qui na que des amours immenses ; c'était du même coup s'instruire efficacement dans la seule scienceabsolumentnécessaire. Joubert sortait de ces lectures tout épris des choses célestes et tout rempli de piété : Ceux-là seuls veillent, ô mon Dieu, s'écriait-il alors, qui pensent à vous et qui vous aiment ! Mais, dans la pratique de cet amour, il voulait certains procédés. Il prétendait (et on peut l'en croire avec profit) (jue nous sommes tous des serviteurs inutiles et que les grands airs ne sont point de mise avec Dieu : Soyons toujours

enfants devant Lui, répétait-il sans cesse; la modestie convient à fenfant devant les hommes, mais l'humilité est encore plus convenable à l'homm^e devant Dieu.

Dieu! c'était tout pour Joubert : c'était l'idée suprême, c'était la lumière qui guide et qui réjouit. Mais une lumière a besoin d'aliment, et l'aliment de celle-ci est la. p?'ière.

Il a sur ce sujet quelques admirables réflexions qu'on croirait empruntées à sainte Térèse ou à saint François de Sales. Dieu, dit-il, n'écoute que les pensées et les sentiments ; les paroles intérieiires so7it les seides qu'il entende. La meilleure prière est donc celle qui n'« rien de distinct et qui participe de la simple adoration.

De là, une observation pleine de sens : Le prie- Dieu, dit Joubert, est un meuble indispensable au bon ordre : là où il n'est pas il n'y a point de pénates, point de respect. Je suis convaincu qu'il lui donnait dans sa chambre la place d'honneur, et qu'il ne l'y laissait guère inoccupé. Il y a, répétait-il, tant de choses à demander à Dieu !

Pour lui, il demandait la vertu à tout prix et avec instance, et la prospérité timidement et avec résignation; peut-être n'y voyait-il pas un vrai bien et était-il du nombre des rares âmes que trop de bonheur effraie.

Mais avec la vertu on peut se passer de tout le reste, car tout le reste est de surcroît : l'on est riche de tranquillité intime, riche de douceur, riche de

patience, riche surtout de cette piété qu'il plaçait si haut, comme étant la seule modification de notre àmepar laquelle Dieu soit mis à notre portée, comme la seule force i\m puisse rendre chaste , comme la seule conseillère qui nous habitue sérieusement à penser à Dieu. Or, la chose en vaut la peine, si penser à Dieu est une action qui mène au ciel et si, comme il l'a dit en nous donnant une traduction charmante d'une parole de l'Evangile (i), le ciel est pour ceux qui y pensent.

Mais en voilà assez pour peindre Joubert. Chrétien convaincu et docile, volontiers spéculatif, mais avant tout pratique, il avançait calme et sans défaillance, parce que sa piété était profonde et sa foi solide. Là où d'autres discutent et subtilisent, il inclinait le front et croyait. Il ne s^étonnait point de trouver des mystères dans la religion, quand il en rencontrait à chaque pas dans la nature et dans la science ; il soupirait seulement après le jour où il verrait face à face, sans nuage et dans tout l'éclat de sa splendeur divine, le type adorable du Vraijàw Beau, du Juste, et du Saint, qu'il avait si souvent cherché à contempler ici-bas (2). Jusque-là il prétendait bien croire avec la simplicité de l'enfant et rester fidèle à sa devise : Ferme les yeux et tu verras.

(1) s. Matlh., VI, 21 : Ubi est thésaurus tuus, ibi est et cor tuuin.

(2) Les derniers momeuts de Joubert fureut pleins d'édification. « Le 4 mai 1824, dit M. de Raynal, M. Joubert, nourri de la nourriture sncrée, au milieu de sa famille en larmes, remonta vers les célestes demeures ».

Le chrétien et l'Iiomme étaient donc, on en peut juger maintenant, également recommandables dans Joiibert. Ses Pensées nous ont montré le premier ; j'ai demandé surtout à la Correspondance de nous faire voir le second. Cherchons à préciser ce qui restera de son œuvre.

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