‹ Essai sur les pensées de J. JoubertChapitre 2 sur 10 · LE PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

LE PHILOSOPHE

Le nombre est grand des Pensées de Joubert qui ne se rattachent ni aux arts, ni aux lettres, ni à la critique et qu'on a dû grouper sous la dénomination commune de Philosophie. Toutefois, même parmi celles qui relèvent à quelque titre de cette science, il a fallu réserver, pour en traiter ailleurs plus en détail, les pensées sur la Morale : Joubert, en effet, a été si explicite à cet endroit, qu'on eût craint, en lui refusant une place à part, de rester en deçà de l'importance que le maître semble lui avoir accordée.

Je dois déclarer maintenant que je n'ai point, sans quelque scrupule, écrit à côté du nom de Joubert l'épithète de philosophe. Appliquer ce nom à im auteur, c'est le supposer livré à des recherches profondes qui, dirigées vers un but unique entrevu dès le premier pas dans la carrière et courageusement poursuivi, aboutissent enfin, d'ordinaire, à quelque vaste système; ou bien, c'est faire allusion à quelque découverte féconde, dans le genre de celles qui, au xvii" siècle, modifièrent, en Angleterre et en France, bon nombre des opinions reçues.

Joubcrt n'est ni dans l'un ni dans l'autre cas. H n'a pas môme la gloire, dont furent tentés quelques esprits illustres de notre temps, de saisir un à un les systèmes, et, après les avoir examinés les uns et les autres, de les comparer avec la nature et l'esprit humains, pour démêler ce qui se trouve dans chacun d'eux de faux nu de véritable, ot composer une sorte d'éclectisme.

Il se livre à la philosophie sans préjugé d'école, il est vrai, ni engagement d'aucune sorte, mais aussi sans en approfondir rien, content qu'il est d'entrevoir, par quelques échappées, les richesses et les agréments du pays. 11 la recherche parce qu'elle est pour lui le repos dans la lumière, et qu'une insatiable soif de clarté l'entraîne vers les régions où il y a de l'air et oii il fait beau; mais il ne lui vient pas à l'esprit de coordonner ses recherches et d'en composer une théorie quelcon- (|ue : en un mot^ il a des mies; il n'a pas un corps^ de doctrine.

Aussi, n'eût été l'apparente inconvenance du qualificatif, c'est songeur que j'eusse nommé mon personnage. Lui qui adore la rêverie ; lui qui aime, comme le papillon, à voleter au hasard et à butiner de fleur en fleur; lui enfin qui laisse volontiers une méditation inachevée pour en entreprendre une seconde, i»arce qu'aucun vent constant n'a soufflé sur lui, ne, serait-il pas ainsi parfaitement désigné?

Alors, quand il nous assure qn'après avoir

souvent touché du bout des lèvres la coupe où était Vahondance, cette eau Va toujours fui, on aurait peut-être moins de peine à l'en croire; on demeurerait d'accord avec lui qu'?'/ est propre à semer, mais non pas à bâtir, et personne ne s'aviserait de lui demander un de ces grands systèmes, comme il s'en trouve quelques-uns dans le monde, qui, dérivant d'un principe unique, et enchaînés dans toutes leurs parties, semblent coulés d'un seul jet et sortis tout d'un coup du cerveau d'un homme de génie, à la façon dont la fable nous montre Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter. On le tiendrait pour ce qu'il est en réalité, c'està-dire pour une âme éprise du vrai et du beau, mais qui veut y rêver à loisir, dans le calme, sans préoccupation étrangère; une âme qui, à cause de cela et d'accord avec La Fontaine (1), chérit la campagne, parce qu'elle n'a point à s'y séparer de soi; une âme enfin qui n'a i)as la moindre prétention d'enrichir l'humanité d'une théorie nouvelle. Pourtant j'ai inscrit le nom de philosophe et il me faut le justifier.

C'est qu'en effet, s'il est difficile de dégager des œuvres de Joubert un corps de doctrines originales, il est plus qu'aisé de reconnaître chez lui une nature philosophique de la meilleure trempe. 11 a des philosophes les procédés et l'allure; bien que marchant un peu au hasard et prenant volontiers

(1) Pour mieux vouscoutem|ilei' demeurez au cléscrl! Liv. XII, T. 27.

le premier chemin qui se présente, c'est sur leur fonds à eux qu'il travaille; s'il s'évertue à n'exprimer souvent que des choses inexprimables, on doit néanmoins convenir qu'il pense, qu'il analyse, qu'il raisonne; et, à ces titres divers, il mérite d'avoir place dans le temple des sages.

Au reste, si je ne craignais d'infirmer les observations qui précèdent, je dirais qu'avec des recherches un peu persévérantes il serait encore possible de trouver, dans les Pensées que nous avons sous la main, quelques idées heureuses sur les questions capitales de la philosophie. Ainsi, on arriverait peut-être, en rapprochant ces fragments, à composer une théorie assez complète des facultés de l'àme; on aurait à citer, à propos de logique et de théodicée, plus d'une réflexion de bon aloi ; enfin, du chapitre tant vanté des Jugemeïits littéraires on pourrait tirer assez de portrait? pour former une interessaulc galerie de philosophes. Mais il y faut de l'indulgence, car, encore un coup, ce n'est pas une philosophie construite de toutes pièces que nous offre Joubert, mais des idées éparses, des observations détachées.

Est-il nécessaire , avant d'essayer ce travail , d'avertir que notre auteur, tout en affectant de rendre sa pensée sous cette forme sentencieuse que Vauvenargues nomme « les saillies des philosophes », veillera cependant à lui donner dans l'expression quelque chose d'imagé et de poétique? C'est bien le contraire qui devrait nous surprendre

de la part d'un homme qui donne ce conseil aux penseurs : Souve7iez-vous que la philosophie a une muse et qu'elle ne doit pas être une simple officine à raisonnement! Tenons-nous donc pour dûment avertis.

Je préviens d'abord, en arrivant à sa métapliysique, qu'il ne s'accommode pas d'une métaphysique quelconque. Il ne l'aime ni quadrupède, ni bipède, mais ailée et chantante ; et, si quelqu'un se travaille à fabriquer une de ces toiles cV araignée qu'il nomme systèmes et qui, soit dit en passant, l'intéressent peu, il veut du moins qu'elles soient faites avec des fils de soie. Puis indiquant, avec une progression parfaite de termes, le buta poursuivre : La véritable métaphysique, dit-il, ne consiste pas à rendre abstrait ce qui est sensible, mais à rendre sensible ce qui est abstrait; apparent, ce qui est caché ; imaginable, s'il se peut, ce qui n'est qu'intelligible ; intelligible enfin, ce qui se dérobe à l attention.

Edifiés sur ses principes, nous allons en voir l'application à la [)sychologie. Intelligence, raison, sensibilité, volonté, etc., se succèdent tour à tour, tantôt avec des formes assez nettement définies, plus ordinairement, cachées sous un voile léger qui en laisse soupçonner plutôt qu'apercevoir les contours, et comme dans une demi-lumière qui ne permet pas de les saisir sous tous leurs aspects.

Ainsi, il nous peindra l'intelligence comme la floraison, le développement complet du germe de la. plante humaine, définition de poëte, assez mauvaise

— seau demeurant, car elle approfondit très-peu la nature de res|»rit.

La raison est, à ses yeux, la faculté maîtresse. 11 la prise à l'égal du plus précieux trésor ; il la désire ardemment pour lui-même et il la souhaite à ses amis. Ce n'est pas une tête forte, mais une raison forte qu'il faut honorer dans les autres et désirer pour soi. Et ailleurs, établissant entre elle et l'esprit un rapprochement ingénieux, il caractérise très-justement Tune et l'autre : La raison est abeille et Ton n'exige d'elle que son produit ; son utilité lui tie?it lieu de beauté. Mais l'esprit n'est qu'un papillon, et un esprit sans agrément est comme im papillon sans couleurs ; il 9ie cause aucun plaisir. Son amour du beau, de tout ce qui décore et rend agréable, perce ici \isiblement.

Nous allons, du reste, retrouver des tendances analogues dans ce qu'il nous dit de la sensibilité. Il commence par faire litière complète, et en termes fort dégagés, des théories de l'école sensualiste. Si les serisations, dit-il, sont la règle des jugements, un coup de vent, un nuage, une vapeur changent la règle ! Voyez-vous d'ici la stabilité d'une règle qui dépend d'un coup de vent, que dis-je ? d'un nuage et même de moins encore, d'une vapeur ? L'impuissance peut-elle être dépeinte en traits plus saisissants ?

Puis, venant à ce qui se passe dans les parties les plus délicates et les plus intimes de l'âme, il trouve ce mot très-juste a la lois et tres-fln : La beauté dpfi

sentiments est dans leur spiritualité, et la grâce dans leur modération. Ce n'est pas, on le voit, une théorie complète ; ce ne sont que des fragments, mais ces fragments sont précieux, car, comme i)our certaines étoffes, la trame en est d'or.

La volonté lui fournit l'occasion d'une excellente analyse. Après avoir délimité la sphère de son exercice et reconnu que, si elle agit sur la volonté d' autrui et par là peut beaucoup, elle n'a pourtant de pouvoir DIRECT sur aucune chose excepté sur les muscles, il constate que la raison dernière des triomphes de cette faculté réside dans sa persévérance, et q u'à ce titre les méchants et les fous gui veulent obstinément et invinciblement, même contre tout droit, ont plus de volonté gue les bons et les sages. Alors il établit une distinction capitale entre les opérations qui relèvent absolument de la volonté humaine et celles qui n'en relèvent pas, sinon par accident : La volonté est toute-puissante sur nous, et, certes, elle a par là une importance suprême ; mais elle n'est point toutepuissante sur le înonde. Dire aux hommes : Veuille ET TU POURRAS ! u'cst-ce pus Ics cncouragcr à ce gu'ils ont tant fait dans les fureurs des derniers temps, à voidoir V impossible ?. . . Je voudrais gu'on offrît aux hommes, dans la fermeté de la volonté, un moyen de vertu, mais non pas un moyen de succès, et gu'on leur dît : Avec une volonté forte et bien réglée, tu

ÉTABLIRAS l'ORDRE EN TOI, CHEZ TOI, AUTOUR DE TOI ;

mais non pas : Si tu as assez de volonté, tu seras le MAÎTRE DU MONDE ! // Serait temps gu'ils comprissent

que ^important n'est pas de vouloir fort, mais de voidoir JUSTE. Volonté juste et réglée, tel est efl'eclivement le secret du bonheur pour l'homme et la société ; mais allez donc essayer de faire entendre cette doctrine aux ambitieux quand même et aux cupides I

J'aurais encore, s'il ne fallait se borner, maints traits à produire sur l'imagination, la réminiscence, l'attention, le jugement, le raisonnement : l'imagination, cet œil de l'âme vigoureux seulement chez les gens d'esjmt et de beaucoup d'esprit^ qui aide si puissamment à la sensibilité, par la facilité qu'elle offre de renouveler les sensations passées ; — la réminiscence, cette omôre</w50Mwew2>; — l'attention, capable chez nous des plus grands services, pourvu qu'on y verse ce qu'on dit, avec précaution, et, pour ainsi dire, goutte à goutte, car elle est d'étroite embouchwe, et si agréable à rencontrer dans les autres, où Vattentionde celui qui écoute sert d'accompaqnement dans la musicpie du discours ; — le jugement, faculté précieuse mais trop rare, qui épargnerait aux hommes bien des fautes, s'ils la faisaient intervenir dans un plus grand nombre de raisonnements; — le raisonnement enfin, que Joubert n'aime pas dépourvu de grâces, et dont il formule ainsi le critérium : Dès qu'un raisonnement attaque l'instinct te la pratique universels, il peut être difficile à réfuter, mais, à coup sûr, il est trompeur.

En voilà suffisamment, j'imagine, pour édifier sur les idées de Joubert en phsychologie : la, comme

dans les parties qui vont suivre, il se pose neltement en spiritualiste et se sépare sans hésitation de toutes les erreurs ou préjugés de son siècle.

Si maintenant j'aborde les pensées qui ont trait à la logique, je suis d'abord frappé de la passion de mon auteur pour la vérité. Il a, pour la décrire, des tours enthousiastes, et, pour en recommander le culte, des paroles ardentes. Elle i^essemble au ciel, dit-il ; et cette ressemblance lui suggère la définition suivante : La vérité, c'est la réalité dans les choses intelligibles. — Oui, elle est bien pour lui ce trésor impersonnel, universel, toujours identique à lui-même, eji deçà comme au delà des Pyrénées, qui est le fondement de toute la philosophie et qui, prêté en quelque sorte à la raison humaine, dont il est indépendant, appartient en définitive à la raison éternelle et increée, qui est Dieu. Cette indépendance de la vérité, qui fait qu'elle ne relève que de son suprême Auteur, est marquée chez Joubert en traits étincelants. Il sait que, comme Lui, elle peut attendre, parce qu'elle aura sûrement son tour : les hommes ont beau chercher k la calomnier, à l'obscurcir, à l'étouffer même ; peine inutile Elle est certaine de triompher tôt ou tard, car le temps et la vérité so7it amis. Aussi, quelle n'est pas son ardeur à poursuivre la possession de cette goutte de lumière qui vaut mieux qu'M/i océan d'obscurités ?

Que si elle se dérobe aux recherches, et qu'il ait à frapper inutilement à sa porte, ne croyez pas

qu'il se rebute. Son amour [»our elle lui fournira des inventions merveilleuses, et, plutôt que de reculer, vous le verrez entrer par la fenêtre l

De pareils sentiments donnent à deviner comment Joubert entend la logique. Tout en haut, sur le fronton du temple, il a grave cette devise capable, je crois, de satisfaire les plus exigeants : Saisissez T évidence et montrez-la comme vous pourrez : voilà tout Vart et toutes les règles. — Puis viennent deux ou trois remarques pour recommander l'ordre, la clarté, Ja méthode : Quand il fait clair dans notre esprit, il y fait beau; ou bien : L ordre est la loi des esprits ; partout où. il n'y a pas d'ordre et d'harmonie, il n'y a plus la marque de Dieu., il y a eu dégradation ; ou encore : Examiner le principe par les conséquences, est ordo?mé par la saiîie raison.

Le théodicée enfin s'ouvre par ces belles paroles, a la manière de Descartes : Il y a deux existences que l'homme , renfermé dans lui-même , pourrait connaître : la sienne et celle de Dieu ; je suis, donc Dieu est. Du premier coup, Joubert s'élève à la connaissance de l'âme et de Dieu, les deux êtres qui, seuls, offrent de la grandeur et de la consistance. Puis, le moraliste prêtant la main au philosophe : Dieu est esprit et vérité, dit-il: il voit tout, Usait tout, il contient en lui toutes choses. Dieu est jicstice : il pimira toutes les fautes. Dieu est bonté : il pardomie au repentir. Enfin Dieu est miséricorde : il a pitié de tous nos maux. Chaque jour il faut le prier, attacher

sa pensée sur cette lumière qui épure, sur ce feu qui consume nos corruptions, sur ce modèle qui nous règle, sur cette paix c/ui calme nos agitations, sur ce principe de tout être qui ravive notre vertu. Il faut tous les jours lui offrir un sacrifice : sacrifice de notre corps, par la douleur, en la portant avec patience, comme un de ses commandements; par le plaisir, en s' abstenant : sacrifice de notre cœur, en V aimant plus que toutes choses, en donnant toutes choses pour lui, en subordonnant à son amour nos plus tendres attachements : sacrifice de notre esprit, en réprimant toute curiosité qui nous éloigne de lui; en retranchant de nous, pour lui, imepart de notre raison; en croyant pour l'amour de lui ce qu'il veut que nous croyions : sacrifice de nos fortunes, en souffrant pour lui les mauvaises, et en nous privant d'une part des bonnes pour lui.

Plus loin, c'est Dieu considéré comme raison première et suprême de toute bonté : Dieii ! et de là toutes les vertus, tous les devoirs. S'il en est où ridée de Dieu ne soit mêlée, il s'y trouve toujours quelque défaut ou quelque excès; il y manque ou le nombre, ou le poids, ou la mesure, toutes choses dont l'exactitude est divine. Ou bien, il nous décrit, en termes qui rappellent Bossuet, le gouvernement providentiel des empires, et cette souveraineté qui appartient à Dieu, à Dieu seul qui la pose, la maintient, la suspend, la retire et la promène à son gré; mais, c'est afin de se réserver le droit de flétrir le double athéisme qui s'affiche parfois au grand

jour, celui «/ni tend à se passer de l'idée de Dieu, et celui qui tend à se passe?' de sou intervention dans les affaires Innnaines.

Je préfère pourtant a ces tliéories, le mode charmant de critique qu'elles inspirent à Joubert : là, il n'est que narrateur; ici, il est peintre. C'est plaisir de le suivre, à travers les âges, d'Athènes à Rome, de Londres à Paris, de La Haye à Kœnigsberg, et de voir, sous les tons chaleureux de son pinceau, une foule de physionomies intéressantes renaître à la vie. Ce ne sont pas des systèmes qu'il discute, ce sont des personnages qu'il fait mouvoir : avec cet aimable compagnon, l'on n'est plus dans une nécropole, mais on se trouve soudain au milieu d'un théâtre. Suivons-le donc, en commençant par les Grecs.

Oui, ils y sont bien tous, ces maîtres illustres de l'esprit humain, à la fois penseurs du génie, qui, par une synthèse admirable, rattachèrent les premiers, l'un à l'autre, Dieu, l'homme et le monde ; et, du même coup, artistes qui, en aimant la vérité, ne purent se refuser au désir de la parer et à Toccasion de Vembellir. Je les vois, je les compte, je les reconnais, Socrate, Platon, Aristote, le divin Platon surtout 1

Le portrait de Socrate n'est qu'une miniature, mais quelle finesse dans le dessin, quelle vérité dans la couleur ! Comme le chef d'école se détache majestueusement du cadre, comme sa manière est bien mise en relief, quand Joubert le présente, mon-

trant à ses disciples à faire de longs circuits, à embrasser beaucoup d'espace, à tourner longtemps autour du point où ils veulent se poser et qu'ils doivent avoir toujours en perspective, puis enfin à s'ij abattre l Platon est en pied et de grandeur naturelle : nous sommes en face d'une toile magistrale, riche de détails, pleine de nuances et où le peintre a mis tout son savoir. Joubertnous présente là un homme qu'il connaît à fond, intus et in cuto ; un maître qu'il affectionne jusqu'à la passion (car, le moyen de ne pas aller jusque-là, une fois qu'on s'est épris de Platon ?) ; un ami de toutes ses heures : je dirais presque un confident. La trace est visible du commerce assidu qu'il eut avec lui. Ainsi l'on pourrait, tant l'inspiration est évidente, assurer que ce fut au sortir d'une lecture du Gorgias, qu'il écrivit ces paroles : // est dans l'ordre qu'une peine inévitable suive une faute volontaire. Tout châtiment, si la faute est connue, doit être ?io)i-seulement médicinal, mais exemplaire : il doit corriger ou le coupable 'ou le public. Mais ce grand amour ne lui ferme point les yeux sur les défauts de Platon ; Joubert les dévoile avec la franchise d'une âme qui place la vérité audessus de tout. Il ne craint pas de mêler des ombres à la lumière ; car, si le plaisir des yeux vient à y perdre, du moins la ressemblance a tout à y gagner, et que veut-il davantage? — Je n'hésite donc pas à reconnaître sous ces traits l'organe le plus brillant de la révélation naturelle, le génie qui avait trouvé la philosophie faite de bricpxe et qui la fit cVor.

Tout est lumière chez lui, parce qu'// est esprit de fUimme par sa nature, et non pas seulement éclairé, mais lumineux. Que si cette lumière toujours prête à se montrer ne se montre jamais, nous savons qu'il suffit de heurter les pensées pour l'en faire jaillir ; les nuées que Platon amoncelle recèlent un feu céleste, et ce feu n'attend que le choc. Dans ses écrits, d'où s'élève je ne sais quelle vapeur intellectuelle, nous n'avons pas à chercher autre chose que ce que Platon y cherchait lui-même : les formes et les idées. Et, quant au style, l'admiration a tout loisir de s'attacher, sans crainte de l'épuiser jamais, à cette éloquence qui se moque de l'éloquence, ou plutôt, comme parle Joubert, qui se passe de toutes les passions et n'en a plus besoin pour triompher . Ses dialogues rentrent dans /a c/as^e des poésies épiques, tant les langueurs de la dialectique s'y montrent animées par l'esprit de poésie. Aussi veut-on s'essayer à le traduire ? qu'on fasse choix d'im style pur, mais un peu lâche, im peu traînant : pour revêtir ces idées, il suffit à' une draperie, d'un voile, dune vapeur, de je ne sais quoi de flottant ; si on leur donne un habit serré, on les rend toutes contrefaites (1). Voici maintenant les ombres, je veux dire cette

(1) Nous avons, en France, une traduction de Platon qui me semble répondre merveilleusement au désir de Joubert, c'est la traduction Cousin. Peut-être serre-t-elle le texte de moins près que la traduction de la collection Charpentier, par exemple. Mais, si, dans l'une et l'autre, Platon est traduit d'un style pur, le /e ne sais quoi de /lotirait et d'impeu traînant, la draperie, le voile, ne se montre guère que dans Cousin. Celui qui a dit du langage de Descartes cette belle parole, que, n cherchant avant tout la clarté, il trouve par surcroit la

seconde face de la vérité par laquelle Joubert s'applique à montrer les défauts comme le reste. Il nous y a préparé de longue main, quand il a dit : Quelque légèreté entre toujours dans les natures excellentes ; et, comme elles ont des ailes pour s'élever, elles en ont aussi pour s'égarer. Je n'éprouve donc plus qu'une médiocre surprise à apprendre que parfois Platon se perd dans le vide. J'ai beau alors voir le jeu de ses ailes et en entendre le bruit, il n'en est pas moins perdu pour moi dans ces explications de ce qui est clair et ces détours qui sont inutiles. Je constate que, parfois aussi, il trouble, comme les enfants, l'eau limpide pour se donner le plaisir de la voir se rasseoir et s'épurer. Bref, j'ai souvent affaire à un escamoteur habile qui substitue l'apparence de la chose à ce qui en est la réalité ; qui dérobe l'objet en question ; qui le soustrait tantôt au toucher pour ne l'exposer qu'à la vue, tantôt aux yeux pour n'en occuper que l'esprit. A la place d' « escamoteur », l'historien anglais Grote mettrait « sophiste », ce qui est tout un ici : il se rencontre, en effet, dans les Dialogues de Platon, assez de subtilités et de choses sophistiques. Mais où je ne puis approuver Joubert, c'est lorsqu'il déclare qu'il?/ a dans le Phcdon de belles couleurs, mais fort peu de bonnes raisons. Voilà certes une appréciation bien malheureuse. Si les preuves invoquées dans ce livre en

grandeur », était en effet bien préparé à comprendre, à sentir et à faire passer dans notre langue les agréments de style, le charme souvent naïf et les grâces enjouées et fleuries du grec de Platon.

faveur do rimmorlalilé de l'àme ne sont pas bonnes, il faut renoncer ù en donner une démonstration rationnelle. Tout au plus pourrait-on en rejeter deux : la preuve par la réminiscence et la preuve jtar la nature de l'être ; encore contiennent-elles des éléments de vérité. Cicéron. n'a guère fait que les reproduire, et aujourd'hui même on les apporte dans toutes les écoles spiritualistes. Quand donc on se déclare, comme Joubert, enthousiaste de Platon et qu'on s'intitule Platone Platonior, on est tenu, ce semble, à plus d'équité dans ses jugements.

Aristote a aussi de fort belles proportions, mais moindres pourtant que son maître. Joubert n'est pas aussi vivement attiré par le logicien que par le poëte, et, en quelque estime qu'il tienne cet océaii de doctrines qui fait que le livre d'Aristote est comme l'encyclopédie de ïantiquité, il ne doute pas que si tous les livres disparaissaient et que les écrits d'Aristote fussent conservés par hasard, V esprit humain ne souffrirait aucune perte irréparable, excepté celle de Platon. C'est une façon ingénieuse d'assigner des rangs. Mais ces questions de préséance, toujours très-délicates à trancher, le deviennent plus encore quand il s'agit d'hommes comme Aristote et Platon. Il est fort périlleux de décider chez lequel des deux se montrent le plus les titres véritables de l'esprit humain. Je conviens, avec mon auteur, qu'il y a dans Aristote exactitude, facilité, profondeur et clarté, et je consens à ce que saint

Augustin passe pour le Platoji delà théolor/ie ei que saint Thomas en soit VAristote, à la condition toutefois que saint Thomas sera plus Aristote que saint Augustin n'est Platon : mais c'est bien peu dire ! Et, si Platon a pour lui cette féconde et incomparable théorie des idées, de ces types éternels qu'il nomme si énergiquement xà ov-tm? ovxa, i)Ourquoi oublierions-nous les immortelles expositions de l'Ethique, de la Métaphysique et de l'Organon ; et ces pages magistrales sur la Poétique, la Rhétorique, les Sciences ; et ces mille problèmes soulevés par l'esprit curieux d'un homme de génie?... Après tout, Platon avait emprunté à Pythagore l'idée première de sa théorie ; et, s'il a, dans le « Sophiste », un texte fameux sur l'Intelligence divine, il n'a point écrit cette sublime définition que je lis dans la Métaphysique : "Eanv Yi Ndflci; vcÔctem; vor.tJi? ; il U CSt paS

l'auteur de la Théorie des causes et de la Théodicée ; il ne montre presque pas de méthode scientifique ; il n'a enfin ni la science, ni l'exactitude d'Aristote. Gardons-nous donc d'imiter Joubert et d'élever le maître aux dépens du disciple.

Les Latins eurent peu de philosophes ; leur pau-' vreté en ce genre d'auteurs est aussi [U'overbiale qu'en fait de tragiques : ils ont ailleurs Jeurs titres de gloire.

Joubert, qui, pour ne prendre de son sujet que la fleur, a négligé, chez les Grecs, et 'les écoles des cpuaio>.o>i antérieurs àSocrate, et Pythagore, et Zenon, et Epicure, n'ira pas, cela se devine, disserter de

Scncquc, d'Epictete et de iMarc-Aiirele. Il s'arrêtera sur Cicéron, l'homme qui, dans sa patrie, fut le représentant le plus complet de la sagesse, et qui, bien que n'ayant pas une doctrine absolument personnelle, sut du moins toucher à toutes les questions vitales de la philosophie, sans se renfermer exclusivement dans la morale. On sait que les Romains plaçaient bien moins haut, chez Cicéron, le philosophe que l'orateur ou l'écrivain ; mais que nous importe leur ingratitude, ou plutôt, leur ignorance et leurs préjugés?... L'auteur des Offices reste, malgré tout, un philosophe et le plus digne peut-être de tous les héritiers antiques d'Aristote et de Platon. C'est dire où réside son mérite principal. Beau génie, mais indécis et flottant entre les philosophies diverses, il prend son bien où il le trouve, choisit le vrai ou ce qu'il croit tel, rejette l'erreur, s'appuie partout sur le sens commun et reçoit toutes les belles idées qui se prêtent aux ornements de son éloquence. Aussi, quelle vérité dans le costume sous lequel Joubert nous le représente ! Cicéron, dit-il, en se servant d'une métaphore des plus ingénieuses, Cicéron est, dans la philosophie, une espèce de lune : sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt, lumière toute f/recque, mais que le Romain a adoucie et affaiblie. Oui, comme les rayons de la lune sont les reflets de ceux du soleil, mais devenus plus doux : la comparaison ne manque ni d'originalité, ni d'exactitude.

Cette paisible lumière est pleine d'un charme indescriptible. Il fait bon à l'école de cet éclectique qui sut emprunter beaucoup au soleil de la philosophie grecque, sans donner dans les exagérations de l'idéalisme; j'applaudis à ses antipathies pour les épicuriens et à la façon dont il les leur fait sentir ; je lui sais gré surtout de la définition immortelle qu'il a laissée du devoir. Qui a mieux parlé que lui de l'éternité, de l'universalité, de Torigine divine de la loi morale ? N'est-ce pas lui qui, regardant toute la terre comme une morne famille, a introduit dans la langue latine le beau mot de charité, caritas generis humani?

Encore une fois, la lumière de Cicéron est bienfaisante et je ne suis pas surpris qu'elle agrée à Joubert, cet ami par excellence de la clarté.

Mais laissons là les anciens ; car il nous reste encore un long chemin à parcourir. Passons, avec notre auteur, et sans autre transition qu'un mot déjà cité sur saint Augustin et saint Thomas, aux philosophes modernes. Les chefs fameux des deux écoles qui se partagèrent, au xvii° siècle, la possession des intelligences. Bacon, Hobles, Locke et l'école empirique; Descartes, Pascal, Nicole, Malebranche, Leibnitz, et l'école rationnelle, vont nous être successivement |)résentés.

Il n'est pas besoin d'une perspicacité bien grande pour prévoir que .loubert a peu de sympathies pour la première de ces deux écoles. L'Angleterre, en matière philosophique, ne lui plaît aucunement, et,

loin (le s'en cacher, il a donné à sa profession de foi le caractère le plus explicite : C'est de V Angleterre, a-t-il dit, que smit sorties, comme des brouillards, les idées métaphysiques qui ont tout obscurci. Voilà qui est nettement articulé ! Et, arrivant à Bacon : C'est un grand et bel esp?it, ajoute-t-il, mais il trompe en physique. — Joubert, sans aller aussi loin que J. de Maistre, me semble encore trop sévère pour l'auteur du Noviim Orqanon. Je ne fais allusion ni au caractère de l'homme, ni à l'étendue de ses connaissances dans les sciences naturelles ; mais je parle du pliilosophe et je dis que c'est décider fort vite du mérite de sa méthode que d'en écrire seulement : Bacon trompe en physique . Joubert avait-il bien saisi le but de celte méthode, l'application exclusive que Bacon voulait en faire et la portée de la révolution dont elle donna le signal? Il est permis d'en douter. Laissant en dehors de ses spéculations les questions de métaphysique et de morale, qu'il abandonnait à la religion. Bacon prétendit substituer dans les sciences la méthode inductive à la méthode syllogistique. Il me paraît alors que tout ce qu'il vaut, il ne le vaut'précisément que par cette méthode dont il fut à la fois le législateur et l'éloquent avocat. Si donc je comprends que Joubert, disciple de Platon et fanatique du iVoG'. a=ajTov, s'indiguc contre les prétentions d'une méthode empiri(|iic ([ui semble délaisser l'étude de l'àine, |)oiir ne s'intéresser qu'à des faits, je reconnais volontiers que son appréciation est

sujette ici à révision sérieuse. — Le portrait de Hobles n'est guère plus flatté. Bacon, en exposant ses vues ingénieuses sur la méthode qui convient aux sciences naturelles, avait du moins cherché, comme il nous le dit, à « unir dans un hymen légitime la méthode empirique et la méthode rationnelle », et à ne sacrifier aucune partie de la vérité. Mais Hobles, logicien impitoyable, nie ce que son maître et ami a oublié ou passé sous silence et marche audacieusement, de déduction en déduction, jusqu'à l'athéisme le plus etîronté, jusqu'au matérialisme le plus complet. C'en est assez pour que Joubert le stigmatise et ne voie en lui qu'«« mauvais esprit, un homme de mauvaise humeur, et un penseur au ton décisif, ce qui ne veut pas dire philosophique.

Locke, le Iroisièîne en date, n'est guère plus ménagé. Ce philosophe, qui eut pourtant le mérite d'analyser avec beaucoup d'élégance les opérations secondaires de l'esprit, en appliquant i\ la description des faits intellectuels la méthode de Bacon, ne s'est pas impunément trompé sur l'origine de nos connaissances, sur la natiu-e de l'âme et sur les |)rincipes de la morale. Ce sont péchés irrémissibles aux yeux de Joubert, et il le lui fait voir. Ecoutez plutôt comme il traite ce philosophe sourcilleux qui a abusé de la bonne foi et de la simplicité des scholastiques ! Presque toujours logicien inventif, mais mauvais métaphysicien, anti-ynétaphijsicien, Locke n'est pas seulement dépourvu de métaphysique,

il en est incapable et ennemi. Bon questionneur, bon tàtonneur, mais sans lumière, c'est un aveufjle qui se sert bien de son bâton.

L'on trouvera peut-être que l'école empirique a été jugée par Joubert avec beaucoup de rigueur; mais il faut être juste : il lui était bien difficile d'user de ménagements envers elle, quand il voyait de ses yeux les conséquences funestes que le xvm"= siècle avait tirées des théories de l'empirisme anglais et des principes sensualistes de Locke.

L'école rationnelle, pour être traitée avec moins de sévérité, n'agrée pas non plus parfaitement à Joubert : s'il blâme, c'est sans restrictions ; s'il formule un éloge, c'est avec une circonspection extraordinaire et des réserves sans lin ; en sorte qu'il manque quelque chose à la ressemblance des personnages : la vie n'est pas toujours saisissante sur ces figures et nous avons parfois des ébauches au lieu d'avoir des portraits.

Ainsi, Descartes, qui se présente le premier, ne ressemble que de très-loin à l'auteur des Méditations. Je veux que l'on en juge par ces lignes : Descartes semble vouloir dérober son secret à la divinité, comme on dit que Prométhée déroba aux dieux le feu du ciel, afin dintroduire et de multiplier les arts sur la terre. Cela est si vrai qu'une hypothèse à l'aide de laquelle on peut arriver à ce but lui parait , de son propre aveu, aussi utile, aussi belle, aussi précieuse que la vérité même. Il n'y a pas d'hojnme à qui la probabilité ait plus suffi pour déterminer ses opi-

nions, pourvu que cette prohabilité fût établie sur des raisons qui lui fiissent propres. La réflexion qui fermine est des plus judicieuses ; mais j'avoue que Joubert, par l'ensemble de sa critique, me rappelle fort ici l'auteur du Siècle de Louis XIV ècv'w^ni, en 1751, que « le premier des philosophes français, au xvii" siècle, n'avait fait guère que des romans de philosophie ». C'est Descartes, envisagé chez l'un et chez l'autre sous ce point de vue exclusif qui néglige de l'étudier dans son Cogito, pour l'aller chercher dans ses tourbillons et autres hypothèses de physique, c'est-à-dire. Là où il n'est pas. Joubert aurait beau s'en défendre : il donne ici la main à Voltaire.

Comment! lui qui a si nettement établi la distinction entre le sophiste, le dialecticien et le philosophe; lui qui a écrit cette parole si vraie : Le philosophe veut connaître par inspection et par évidence; il n'a pas à tenir, sur l'auteur qui a le mieux parlé de l'évidence, un j)ropos plus convenable que celui-ci : Tout est tellement jjle in dans le système de Descartes, que la pensée même ne peut s'y faire jour et y trouver place. On est toujours te?ité de crier, comme au parterre : De l'air! de l'air! on étouffe, on est moidu! — Eh quoi! n'y a-t-il donc rien de bon à relever dans le système de Descartes et fautil tout y condamner?... Parce qu'il s'est mépris sur la notion de matière, parce qu'il a identifié la volonté et l'intelligence, parce qu'il n'a donné de la sensibilité qu'une analyse incomplète, doit-on

oublier ces glorieux services (|ui s'appellent la démonstration rationnelle de l'existence de l'âme et de Dieu, la théorie de l'origine des idées, enfin, la substitution de quelques régies d'un grand sens, simples à la fois et fécondes, aux prescriptions innombrables de rOrganum d'Aristote et du Novum Organum de Bacon ?Joubert, dit-on, se défie de Descartes ! — Certes, l'excuse est légère, et cette défiance me paraîtèlre déjàunassez irrévérencieuxsentiment à l'endroit de l'homme de génie qui (abstraction faitedecent autres services mémorables), établissant par son CoQito la conscience de la pensée, a oi»pose à tout jamais une barrière au scepticisme et donné à la philosophie une base rationnelle inattaquable (1). Mais encore, ne faut-il voir que delà défiance, ou n'est-ce pas plutôt de l'hostilité qu'il faut relever dans les deux passages qu'on vient de lire?,.. Ni Bossuet, ni le grand Arnauld, ni Fénelon n'ont étouffé dans l'atmosphère de Descartes ; aucun d'eux ne s'est avisé, que je sache, de crier jamais : de ïairï de l'air! on est moulu!... C'étaient pourtant d'illustres esprits et qui avaient, en ces matières, la juste mesure des hommes (1) ! *

(1) Dois-je ajouter que mon éloge de Descartes n'implique, en aucune manière, celle idée que, avant lui, on n'avait point encore si bien garanti la cerlilnde? Il est assez évident, pour tout esprit sincère et non prévenu, que les Conaventure et les Thomas d'Âquin avaient trèsefficacement sauvegardé, au moyen âge, les droits de la raison. Je vais plus loin et je souscris sans réserve à la remarque de Herder qui assure, quelque part, que la scholastique a exercé sur les dispositions logiques de l'esprit français une salutaire influence. Mais cela n'enlève rien à la valeur de Descartes. Quand l'Eglise mit ses œuvres philoso-

Je regrette encore que Joubert ne nous ait donné qu'une moitié de Pascal : la figure qu'il retrace n'a rien des formes colossales du « génie effrayant » dont parle l'auteur (VAtala. ,\c me trouve soudain en face d'un philosophe qui n'a rien inventé, c'està-dire, rien découvert de nouveau en métaphysique, et dont les pensées sur les lois, les usages et les coutumes NE SONT, pour la plupart, que les pensées de Montaigne refaites. Déconcerté par ces assertions étranges, je demande alors ce qui reste à Pascal, et Joubert de répondre : Pascal est un esprit ferme et exempt de toute passioii.

Ainsi toutes les qualités supérieures queje m'étais habitué à trouver réunies dans Pascal, cette puissance de logique qui pousse un raisonnement jusque dans ses dernières conséquences, cette force d'imagination qui vivifie tous les sujets, cette passion éloquente qui circule comme un souffle impétueux dans les moindres lignes de l'auteur, tout cela est compté pour rien. Pascal, ô déchéance profonde! Pascal n'est plus qu'zm esp?it ferme et sans pass^n !

Voilà les taches dans Joubert. — Il faut dire qu'il a rarement la main aussi malheureuse et que les pages comme celles-ci sont en assez petit nombre :

phiques à Vmdex « donec corrigaiitui' », elle visa sWkii»ftïvt les abus auxquels pouvait donnei' lieu une application exagérée et indiscrète du doute méthodique et de quelques autres points de cette philosophie. — Quelquesannées après, elle coiulamiia aussi, dans ce qu'il a d'hétérodoxe, l'optimisme de Leibnitz.

mais encore s'en trouve-t-il trop |)Our sa bonne réputation.

II nous fait du moins de Nicole un portrait plus fidèle. Nicole, dit-il, est un Pascal sans style. Ce n'est pas ce qu'il dit, mais ce qu'il pe?îse qui est sublime ; il ne l'est pas par l'élévation naturelle de son esprit, mais par celle de ses doctrines. On ne doit pas y chercher la forme, mais la matière ciui est exquise. Il faut lelire avec u?i désir de pratique. Oui, en particulier, son Traité des moyens de co?iserver la paix avec les hommes, car il me semble que Joubert fait surtout allusion a cet opuscule. Madame de Sévigné, qui aurait voulu « en faire un bouillon et l'avaler », ne trouve pas d'expression pour en vanter l'excellence à sa flUe; et Voltaire, dont on ne suspectera pas la critique, le proclame, sans hésiter, un chef-d'œuvre. Joubert a donc raison d'en recommander la pratique, et, vu la valeur de la matière, d'en préférer encore le fond à la forme : il ne suit pas de là, en effet, que celle-ci soità dédaigner; on peut avoir un bon style sans écrire dans le style de Pascal.

Il y a aussi beaucoup de vérité dans le portrait de Malebranche. Joubert commence par reconnaître que ce philosophe a des choses admirables ; mais, cette concession faite, il se donne carrière à plaisir contre l'aventureux et trop hardi disciple de Descartes : Malebranche a fait une méthode pour ne pas se tromper, et il se trompe sans cesse : il me semble avoir mieux connu le cerveau que l'esprit humain. Le mot de BEAU pris substantivement, 7ie se trouve pas

chez Un une seule fois; il parait qu'il n'en avait jamais eu ridée. Le beau étant en effet le bien de Vima- (jination, et cette faculté lui paraissant essentiellement nuisible, son bien devait lui sembler un véritable mal. Son indépendance des opinions de Descartes est toute cartésienne : il est rebelle par fidélité. Ce sont là des traits heureux. Peut-être désirerait-on un peu plus de largeur dans la critique et verrait-on avec plaisir signalés tout au moins et cette profonde Théorie des idées qui forme le troisième et l'un des |)lus beaux livres de la Recherche de la vérité, et celte remarquable analyse de nos inclinations et des causes de nos erreurs, et cet optimisme même qui, si l'on veut en enlever la nécessité de l'Incarnation, n'est pas moins soutenable, [)liilosopliiquement parlant, que celui de Leibnitz, si l'on en ùle la nécessité de la création. Mais Joubert, on le sait, ne s'arrête guère aux détails : il juge l'ensemble et généralise ses impressions. Malebranche n'est donc pas tout entier dans la peinture qui précède; mais il y est pourtant assez pour qu'il soit aisé de l'y reconnaître.

J'ai nommé Leibnitz. Cet homme, l'un des plus grands qu'il y ait eu en philosophie; qui tint à la fois d'Aristote et de Platon; en même temps savant et poëte ; qui eut le génie des sciences et celui de la métaphysique ; dont, à chaque pas, les écrits abondent de ce qu'il appelait des fulgurations et de ce que nous nommerions des éclairs ou des vues de génie; Leibnitz, dis-je, était digne de séduire

.loiibcrt. Mais .loubert l'a peu compris ; ot, au lieu de s'arrêter, [)Our le peindre, à ses qualités incontestées, on le croirait seulement en quête de celles (jui lui firent défaut : de là, une ressemblance des plus défectueuses. Il le compare à Locke et n'a pas de peine à le trou\er plus franc, plus sincère et plus éclairé. Puis il le montre, ne s' arrêtant pas assez aux vérités qu'il découvre. Leibnitz, A\i-'\\^ passait outre et allait trop tôt ou trop vite en chercher de nouvelles ; il y avait en lui de cette légèreté qui fait qu'on voit de loin, mais qu'on ne regarde rien fixement.

Joubert aussi a le tort de ne pas regarder parfois assez fixement : de là, ces analyses défectueuses, ces affirmations hasardées, ces accusations regrettables, comme nous en avons rencontré. L'étude de la philosophie du xvii" siècle est la plus faible partie de son travail : il va, en touchant au xvni% se relever avec honneur.

Une pensée détachée donne d'abord le ton de la critique que nous allons entendre. L'esprit philosophique du xviii^ siècle n'a été qu'un esprit de contradiction, appliqué aux mœurs et aux lois : Pesprit de contradiction éloigne de toute étude approfondie ; il est commode, car il n'exige aucun travail; mais en même temjjs il est funeste, destructeur. Ainsi , ne nous attendons pas à voir Joubert ménager les réformateurs : soyons en sûrs d'avance. Français et étrangers auront ce qui leur revient. Mais n'anticipons pas.

.Toubert professe pour Condillac le plus parfait

dédain. Je méprise cet homme par synthèse, dit-il ; ne me questionnez donc pas par analyse. Il parle beaucoup de la pensée et il la connaît assez bien, mais il n'a pas entrevu l'âme. Aussi est-il plein de demivérités; de sorte c/ii'il n'est au pouvoir de l'esprit ni de lui refuser toute attention, ni de lui en donner une entière : c'est là ce c/ui le rend fatigant. On éprouve, en le lisant, une sorte de tiraillement et de malaise ; la pensée est perpétuellement avec lui dans une fausse position. — Je n'ai pas de peine aie croire. Joubert ne doit pas se sentir à l'aise avec un homme dont les doctrines conduisent directement à l'égoïsme, au matérialisme, au fatalisme ; sa nature d'artiste ne peut que répugner à une philosophie qui, tirant des sens toutes nos idées, échoue logiquement devant l'idée du beau, ce type éternel et incréé que Joubert adore. S'il ne dit pas comme de Maistre : « Ecrivain odieux ! » il le pense et écrit des choses équivalentes.

Le nom de Diderot, que l'ordre des temps amène sous ma plume, pique naturellement la curiosité. Diderot fut, on s'en souvient, l'initiateur de Joubert: or, on se demande peut-être si ce dernier aura eu, pour le juger, toute la liberté d'esprit désirable, et, à supposer que l'intelligence ait su être impartiale et faire son devoir, si le cœur, du moins, n'a pas cherché à jeter un voile sur les défauts du maître? Je laisse la parole à Joubert : Diderot, ditil, ne vit aucune lumière et n'eut que d'ingénieuses lubies : il avait des idées fausses sur le but et les

beautés de l'art, mais il les a bien exprimées. Sauf un peu de sévérité, voilà, je crois, la part assez justement établie du bon Diderot et du mauvais : du mauvais dont les tendances furent matérialistes dans l'art comme dans la philosophie ; du bon, qui exprima en fort beau style quelques idées vraies mêlées malheureusement à beaucoup d'idées fausses, mais toujours ingénieuses. Tout au moins, Diderot, enjirefiant son érudition dans sa tête et ses raisonnements dans ses passions, n'affectait-il pas en morale ces airs hypocrites qui trompent les hommes et qui révoltent mon auteur : son àme était tout ardeur et énergie et il la montrait au grand jour. Aussi Joubert achève-t-il par ces mots le portrait commencé d'une main si sûre : Diderot est moins funeste queJ.-J. Rousseau : la plus pernicieuse des folies est celle qui ressemble à la sagesse.

Ce sont là, en effet, les dehors de Rousseau, dehors funestes qui mènent les intelligences à leur perte et les cœurs à la corruption. Mettre impitoyablement ces procédés à nu, dénoncer aux imprudents le péril, guérir ses amis de la contagion, tel fut le soin assidu de Joubert. Dès que Chateaubriand arrive d'Outre-Manche, il songe à débarbouiller de Rousseau ce jeune sauvage, pour lui laisser la croix, les missions, les couchers de soleil en plein Océan et les savannes d'Amérique (1). Point de commerce avec cet homme dont la philosophie se résume

(1) Cité par Villemain : la tribune moderne; .M. de Chateaubriand.

dans une piété irréligieuse^ une sévérité corruptrice, un doqmatisïiiie qui détruit toute autorité ; avec cet homme dont l'esprit habite le monde moral peut-être, mais non l'autre cjui est au-dessus ; avec cet homme qui vous apprend à être mécontent de tout hors de vous-même, et qui donne de l'importance, du sérieux^ de la hauteur et de la dignité aux passio7is ; avec cet homme, enfin, qui produitune impression si étrange qu'on se croit vertueux quand on l'a lu! — Voulezvous maintenant avoir sur Rousseau un coup-d'œil d'ensemble ? Lisez cette énumération : La vie sans actions, toute en affections et en pensées detni-sensueïles ; fainéantise àpjrétention ; voluptueuse lâcheté; inutile et paresseuse activité, cjui engraisse l'âme sans la rendre meilleure, qui donne à la conscience un orgueil bête, et à l'esprit l'attitude ridicule d'un bourgeois de Neuchâtel se croyant roi; le bailli suisse de Qessner dans sa vieille tour en ruine; la morgue sur la nullité; V emphase du plus voluptueux coquin qui s'est fait sa philosophie et qui l'expose éloquemment; enfin le gueux se chauffant au soleil et méprisant délicieusement le genre humaiyi : tel est Rousseau. Dès lors, ne vous étonnez pas que Joubert pousse un cri d'alarme. C'est une âme qui avertit d'autres âmes; entendez avec quelle éloquence ; /e parle aux âmes tendres, aux âmes ardentes, aux âmes élevées, aux âmes nées avec un des caractères distinctifs de la religion, et je leur dis: Il n'y a que J.-J. Rousseau qui puisse vous détacher de la religion, il n'y a cpie la religion qui puisse vous guérir de J.-J. Rousseau.

Et pourtant un Rousseau corrigé serait fort utile aujourd'hui et même 7îécessaire ; car, à coté d'insoutenables sophismes, brillent quelques vérités supérieurement décrites ; mais un Voltaire n'est bon à rien en aucun temps, excepté — Joubert le dira quelque part — dans les lettres pures et dans les choses du goût.

Il convient toutefois qu'il y a du bon seyis chez cet hommO;, mais de ce bon sens qui sert à la satire . Voltaire, ajoute-t-il, avait une grande pénétration pour découvrir les maux et les défauts de la société, mais il n'en cherchait point le remède. On eût dit qu'ils n' existaient que pour sa bile ou sa bonne humeur, car il en riait ou s'en irritait, sans jamais cherchera les plaindre. Inutile, par conséquent, d'attendre à l'école d'un tel maître des enseignements sérieux de philosophie et de morale : la mobilité de son caractère se trahira dans ses leçons ; et, tout sera bizarre, décevant et variable avec ce penseur «c^?/e? brillant, ^diXi'è, doute, mais qui occupe la région placée entre la folie et le bon sens et va perpétuellement de l'une à l'autre. Arrière, dit-il, au philosophe dont le sens moral est détruit : c'est im esprit débauché dont il faut fuir le contact, parce qu'infailliblement on se débauche avec lui.

Voyez pourtant ici la sincère impartialité de Joubert! Quelque flétrissantes paroles que lui inspirent de pareilles doctrines, il a soin d'indiquer par un mot très-juste la part de mérite qui leur revient. Rousseau, a-t-il dit, expose éloquemment sa

philosophie. Et, quant à Voltaire, il montre aussi très-bien la qualité de sa doctrine : Voltaire est clair comme de T eau! Cette clarté dont l'auteur de la Henriade avait le sentiment le plus profond, n'est-elle pas en effet le caractère distinctif de sa philosophie? Ne peut-on pas soutenir, avec beaucoup de vérité, que, s'il fut aussi superficiel, c'est qu'il chercha réellement à l'être, jugeant qu'à ce prix seul il conserverait influence et popularité, c'est-à-dire ce qui fut l'ambition de toute sa vie ? « Les Français, répétait-il, ne savent pas combien je prends de peine pour ne leur en point donner ! » Aussi, remarquez combien la recherche de cette clarté soudaine qui, sans illuminer les profondeurs d'un sujet, suffit à en rendre les abords accessibles, est affichée souvent dans sa correspondance. « Si mon ouvrage n'est pas aussi clair qu'une fable de La Fontaine, il faut le jeter au feu ». Et ailleurs : « Je suis comme les petits ruisseaux; ils sont transparents parce qu'ils sont peu profonds (i)». En disant de Voltaire : Clair comme de l'eau — de l'eau de roche — , Joubert est donc dans le vrai.

Il nous reste à voir un dernier philosophe; et l'un des plus illustres , Kant. Mais le nom de Voltaire m'en rappelle un autre que je ne puis, il me semble, passer aujourd'hui sous silence. Ce n'est pas cependant que je me sente aucun goût à le citer ; mais Joubert me paraît avoir fait si juste,

(1) Correspondance générale, Let. 134, 242 du tome I.

en deux mots, la part de son mérite et de sa gloire, qu'il serait vraiment fâcheux de n'en rien dire. 11 s'agit d'un philosophe couronné, de Frédéric de Prusse. Ce roi sans femmes ne sera, dit Joubert, jamais mon héros. Et pourquoi ? parce que père et roi sont pour mon auteur deux expressions synonymes : un roi, à ses yeux, est ce pasteur des peuples , -otarv /.awv, dont parle Homère , j'entends un pasteur qui éclaire , dirige et moralise son troupeau. Or, voici que, cherchant un père dans Frédéric, .loubert ne rencontre qu'un égoïste ; on lui parle d'un artiste, et il ne voit qu'un assez mauvais poëte ; il rêve un grand prince et il trouve le roi-caporal ! L'homme, pour lui, est immédiatement jugé : Frédéîic rendit son pays belliqueux; il ne le rendit pas meilleur.

Nous ne quittons pas la Prusse, en passant de Frédéric au philosophe de Kœnigsberg : arrivons donc, sans autre transition, au portrait de ce dernier qui n'est pas l'un des moins heureux.

Ecoutez plutôt ce qu'il en écrit à Mme de Beaumont : « Enfin, Kant est traduit, et traduit presque tout entier : quatre gros et énormes volumes in-octavo qui me coûtent, s'il vous plaît, trente-six grosses livres, argent de France. C'est le papier le plus cher de la librairie. Figurez-vous un latin allemand dur comme des cailloux ; un homme qui accouche de ses idées sur son papier et qui n'y met jamais rien de net, de tout prêt et de tout lavé ; des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tète,

et où la plupart du temps on ne trouve rien. Ce génie allemand peut se laisser monter très-haut quand il est porté ; mais il ne sait pas se remuer, il n'a pas de désinvolture : un esprit français dirait en une ligne etim mot ce qu'il dit dans un tome ». Il y a en effet de Vhumour dans cette esquisse, j'entends, de la finesse, de la verve, de l'esprit. Mais, il faut le dire bien vite, Joubert ne nous donne là que le portrait de Kant au langage pénible, à qui l'on est perpétuellement tenté de crier : Dégagez Vinconnueï c'est-à-dire de Kant tel qu'on le connaissait en 1801. Or, on le connaissait fort mal en ce temps-là. Sa « Critigue de la raison pure », cette vigoureuse et originale discussion de toutes les théories métaphysiques antérieures, n'avait pas été approfondie. Joubert ne la cite même pas. Et s'il parle de la « Critique de la raison pratique », c'est encore superficiellement : La morale de Kant, ditil, m'a paru plus belle et plies neiwegue sa métaphysique. Il regarde le mot Devoir comme un mot fort et important : tout sens du droit lui semble inflexible, et il en tire la règle. Qui soupçonnerait, en lisant ces lignes, la grandeur de la réforme rêvée et entreprise par le philosophe de Kœnigsberg ?. . . On accuse Kant assez volontiers d'avoir voulu aboutir au scepticisme par sa « Critique de la raison pure » ; c'est une erreur profonde. Son but évident fut de réformer la métaphysique ; mais, comme, selon lui, toutes les métaphysiques avaient péché par la base, il prétendit donner une base nouvelle à la philoso-

pliic. Cette base, solidement établie dans la Raisoii pratique, n'est autre que l'idée du bien et de la morale, l'idée féconde et inattaquable du devoir. La Raison pure n'est qu'un prélude, une préface, en lesquels tout est acheminement, préparation à la morale exposée dans la Raison pratique. Voilà ce que Joubert n'a saisi que très-faiblement. Il ne semble pas avoir compris que deux des qros et énormes volumes peuvent et doivent être mis sur le même rang que la Métajjhysiqiie d'Aristote, tout à côté de \ Ethique et de la Logique.

Là se termine la galerie des philosophes du xviii° siècle.

Notre siècle a, chez Joubert, pour représentant unique M. de Bonald, dont le portrait est aussi trèsfinement tracé. M. de Bonald, dit-il, sait écrire et écrire parfaitement, mais il ne sait pas plaire. Il a besoin de la te?Te : son esprit a des pieds, mais il ri a point d'ailes, ou il n'a du moins que des ailes fort courtes, et qui ne lui servent qu'à marcher mieux et plus vite. Il jette sur les esprits un filet qui a des couleurs,mais, tellement serré, qu'on ne peut rien voir au travers, lorsqu'une fois on est dedans. C'est im qe?itillâtre de beaucoup d'esprit et de beaucoup de savoir, érigeant en doctrines ses pi'cmiers préjugés et se trotnpant avec une force ! . . . Aussi, rencontre-t-on quelquefois chez lui de singulières conséquences : il semble qu'on y tombe par un casse-cou, et l'esprit se sejit quelque chose de dé?nis.

Et maintenant que j'en ai fini avec l'histoire de la

philosophie, dans Joubert, hasarderai-je ici une impression, peut-être toute personnelle ?... Je ne me souviens pas d'avoir achevé jamais la lecture d'une histoire de la philosophie, sans m'être senti gagner par un indéfinissable sentiment de tristesse. En voyant tant de Babels métaphysiques élevées depuis plus de vingt siècles, et dont il ne reste que quelques débris dispersés ; en entendant crouler une à une tant de gigantesques constructions, je n'ai jamais pu me défendre d'éprouver au fond de l'âme un peu de découragement. Il y a de l'amertume, en effet, à constater que, sur tant d'hommes qui ont fait profession d'étudier la nature ou de s'approfondir eux-mêmes , pas un peut-être n'a échappé à quelque erreur. Aussi quitté-je toujours le volume, saisi de je ne sais quel dégoût de Tesprit humain et me trouvé-je plus d'une fois tenté d'accabler, sous les anathèmes immortels de Pascal, cette raison si superbe et pourtant si fragile.

Avec Joubert les impressions, pour demeurer toujours pénibles dans le fond, sont pourtant un peu différentes. 11 sait, d'ordinaire, établir si judicieusement la part du bien et du mal, et, tout en flétrissant celui-ci comme il le mérite, faire aimer celuilà, qu'on se relâche de tant de sévérité : on chasse, en le lisant, un peu de cette misanthropie si naturelle, et l'on cesse de vouloir rompre tout à fait avec l'intelligence. Où est donc le secret de ce changement subit? Dans l'art qu'a Joubert de faire chérir le vrai sous quelque forme qu'il se présente ; car,

comme il le dit excellemment: Les vérités suprêmes ont une si f/rande beauté, que les erreurs mêmes qui nous occupent d'elles ont quelque chose de ravissant, et les ombres qui les voilent je ne sais quoi de lumineux.

Voilà comment la critique de mon auteur, qui est si expert à démêler les ombres et a faire jaillir la clarté, me remet d'accord avec l'esprit humain.

Que si, à force de vouloir montrer l'évidence comme il peut, il devient en quelques endroits recherché, ou difficile à saisir, je ne me sens plus à cette heure le courage de faire des reproches. Je cite, mais sans blâmer : Oii vont nos idées? Elles vont dans la mémoire de Dieu. Et encore : La clarté dans ime opinion est la manifestation visible de la vérité; l'utilité en est la manifestation palpable. Ou bien : Tout germe n'occupe qu'un poi?ît. Le trop contient l'assez ; il en est le lieu nécessaire et l'aliment indispensable, au moins dans ses commencements. Nul ne doit le souffrir en soi ; mais il faut l'aimer dans le monde., car il n'y aurait nulle part assez de ?icn, s'il ny avait pas toujours un peu de trop dans chaque chose en quelque lieu. — Après tout, quel est le tableau qui n'a pas d'ombres ?

Les mérites de l'ensemble m'autorisent, je crois, à glisser sur quelques insignifiants détails. J'oublie que Joubert passe quelquefois, comme l'a dit un critique autorisé, M. Géruzez, « le sublime au laminoir >^ ou me donne, à propos d'éternité et de temps, « du saint Augustin à haute dose », pour ne

me rappeler que les mérites d'une doctrine essentiellement curieuse du vrai et, par dessus tout, spiritualiste et chrétienne. Il faut, à ce titre, en recommander la lecture à notre siècle. Après avoir montré, dans sa première moitié, un retour sincère à l'esprit religieux, il accuse, dans la seconde, des efforts énergiques en faveur des dispositions contraires, et l'on voit l'athéisme, le matérialisme, l'empirisme et le réalisme dresser audacieusement la tête.

L'heure semble donc favorable pour renvoyer les esprits malades aux Pensées de Joubert : cette lecture, quelque secondaire qu'en puisse être l'influence, sera bienfaisante à coup sûr, et servira efficacement la cause de la vérité.

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