LE MORALISTE
L'amour de Joubert pour la vérité spéculative et purement métaphysique, si vif qu'il soit, le cède pourtant en puissance à sa passion pour le bien, je veux dire, pour la vérité pratique. Celle-ci, qui intéresse toute notre âme^ est plus encore que cellelà l'objet de son culte ; ou plutôt, Joubert, tenant l'une et l'autre pour deux sœurs qu'on ne sépare point, pense que la première conduit à la seconde ; mais il cherche surtout le bonheur près de cette dernière. Aussi n'éprouvé-je rien de semblable aux scrupules que je ressentais plus haut, en le nommant philosophe. Le titre de tnoraliste lui revient en propre, comme à « un maître exquis en moralité (1) ».
Mais, parmi les moralistes, les uns, plutôt peintres que penseurs, résument leurs observations dans un portrait, et, comme La Bruyère, placent sous nos yeux ces types immortels où chacun peut, suivant son humeur et son caractère, trouver, sans beaucoup d'efforts, à se reconnaître et à se juger :
(1) Discours de M. Caro, à la disli'ibution des prix du Collège Stanislas, en 1874.
Mutato nomine, de te Fabula narratur (1) :
les autres, plus penseurs que peintres, ont des couleurs moins éclatantes et se préoccupent moins du dessin; mais ils possèdent, en revanche, une admirable vigueur dans le trait et une pénétrante concision dans le tour ; ils ne disent que quelques mots, mais saillants et disposés comme pour être retenus ; avec eux enfin, ce n'est i)lus un personnage isolé qui pose devant nous, mais le genre humain tout entier avec ce fonds commun d'instincts tantôt nobles, tantôt bas, que nous connaissons tous, [)0ur peu que nous descendions audedans de nous-mêmes.
Joubert appartient à cette seconde famille ; et, si quelquefois, comme nous le verrons, il se donne la ressource facile et attrayante des portraits — ressource dont on use si volontiers aujourd'hui dès qu'on écrit sur les mœurs — , il reste d'ordinaire fidèle à sa méthode et procède par sentences. Peutêtre de ces pensées réduites constamment en maximes résulte-t-il quelque sécheresse ; du moins la moralité est plus incisive et renferme une plénitude de sens qui plaît souverainement à la raison.
Si la morale n'est que l'art de nous mettre en garde contre nos passions, Joubert, qui nous enseigne cet art avec des attentions infinies, qui nous pourvoit d'armes excellentes pour nos com-
(1) Horace, Sat., 1. I, ii, v. 69.. 70.
bats contre nous-mêmes et qui nous offre, pour conserver la paix avec nous et avec nos semblables, tant d'exhortations et de conseils, a droit évidemment à notre respect. C^est un homme qui connaît, pour les avoir fréquentées, toutes les routes de la vie, et qui veut bien les montrer à ceux qui s'y engagent. 11 n'a rien de commun avec ces vieillards dont un penseur morose, La Rochefoucault, a dit qu'ils « aiment à donner de bons préceptes pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples ». Il n'a jamais été question pour Joubert de donner de « mauvais exemples», car le «mauvais exemple, donné» pour lui-même, implique perversité de cœur, et Joubert fut toujours bon et honnête. Bien loin de là, il prétend que la double fin de l'homme sur la terre est sa vertu propre et le bonheur d' autrui; et, fidèle à son principe, il subordonne l'enseignement de la vertu à la pratique de tous les devoirs. Sa devise Philanthropie et Repentir dit tout cela. Repentir, parce que son âme est un lieu par où les passions ont passé et que le repentir grandit un coupable et le régénère ; mais surtout Philanthropie^ c'est-à-dire amour des hommes, caritas, comme parle Cicéron, parce que la connaissance bien entendue de son propre fonds inspire pour les autres une suprême indulgence.
Cette bienveillante compassion pour la nature humaine est le trait distinctif de notre auteur. Il ne trouve à sonder le cœur humain, si misérable
quand il se laisse aller à ses inclinations d'en bas, si noble quand il se montre par les beaux côtes, un intérêt si profond et si sincère, que parce qu'il veut corriger et guérir. Ce n'est pas une curiosité stérile (jui le pousse à soulever tous les voiles et à sonderions les replis de notre pauvre nature; c'est le désir louable d'être utile aux hommes et de les rendre meilleurs.
Monnnyer la sagesse et substituer sa monnaie à la monnaie altérée dont on abuse et trompe les hommes, telle est donc l'ambition de Joubert.
En cela, il se rattache étroitement à la famille de nos grands moralistes français. Tous, en effet, ont ce trait commun qu'ils ne recherchent et n'expriment la vérité que pour la manifester aux autres : et, ce n'est pas seulement parce que leurs leçons sont excellentes qu'on leur a donné et qu'ils gardent le nom de maîtres; c'est encore parce qu'ils ne se cachent pas du dessein qu'ils ont formé d'instruire les hommes.
Reprendre, parce qu'ils sont de tous les temps, les conseils que tant d'illustres esprits ont, bien avant lui, formulés ; mais les reprendre pour les dire avec bonté, avec indulgence, sans la moindre trace d'amertume ; mais leur donner cette forme attrayante qui ménage la faiblesse et n'engendre jamais le découragement ; mais les faire entendre enfin sans prendre les allures d'un pédant ni avoir l'air de faire une leçon, voilà le charme du moraliste dans Joubert.
Il montre donc aux hommes à devenir plus sages, et tient école de cette science parlaquelle^zo?^^ discernons les choses qui sont bonnes à rame et celles qui ne le sont pas, j'entends, de cette sagesse qui tâche d'être conforme au ciel. C'est parce qu'il connaît à fond la nature humaine et qu'il en sait, dans les détails, les misères et les appétits, qu'il s'essaie à distribuer la morale tout apprêtée. Voilà le pain des âmes, s'écrie-t-il, il faut le cribler, le moudre, le cuire et le leur couper par morceaux.
Toute équivoque est désormais impossible sur la valeur de cette morale. Il s'en exprime trop franchement |»OLir qu'on cherche à trouver matière à des sous-cnfendus ou qu'on attende de lui autre chose que la morale de la règle et du devoir.
La morale de l'intérêt, qu'on nommerait plus exactement la morale de l'égoïsme, répugne à tous ses principes; et, pour ce qui est de la morale du sentiment, la façon dont il a mené Rousseau et Voltaire prouve surabondamment qu'elle n'est pas son fait : il l'avait vue passer des pages de VEmile et du Contrat social dans les harangues des assemblées révolutionnaires, et il savait au plus juste combien l'estimer. Cependant, ni l'intérêt, ni le sentiment ne sont arbitrairement exclus de ses théories : auxiliaires de la vérité, mais non principes uniques et absolus d'action, ils se trouvent simplement réduits à leur valeur réelle.
Il est utile dès lors de savoir en tenir compte. Je suppose, par exemple, qu'on néglige les données
des sentiments : ce sera volontairement se priver de lumière, car il y a en eux une chaleur qui contient beaucoup de clarté. Et ainsi de l'intérêt ou de tout autre principe.
Joubert commence par enseigner formellement qu'il faut accomplir pour elle-même la loi du devoir : puis, désormais à l'abri de toute interprétation fâcheuse de sa pensée, il fait très-large la part des éléments étrangers qui peuvent aider à cet accomplissement. Il sait trop, pour en négliger aucune, combien sont puissantes et secourables ces inspirations diverses qui, de quelque nom qu'on les désigne, viennent réconforter la volonté chancelante et suppléer aux lumières parfois incertaines de la raison : toutes celles qui, en éclairant l'esprit, échauffant l'àme ou surexcitant les passions généreuses, assurent le triomphe de la règle et l'observation de la loi, toutes, dis-je, sont bonnes à ses yeux.
Des procédés de ce genre décèlent évidemment un penseur qui s'est profondément étudié lui-même et qui ne connaît si bien l'humanité que parce qu'il n'ignore rien de son propre fonds. Il a d'ailleurs une façon à lui de mesurer les hommes, façon judicieuse et aucunement vulgaire, qui ne se pratique pas à taune, comme dit Montaigne, mais de la tète au cœur. Tant valent le cœur et l'intelligence, tant vaut l'homme pour Joubert : il se trouve tout là.
Le rôle du moraliste est dès lors de travailler sans cesse à élever les esprits et les cœurs. Nous
allons voir comment Joiibert, qui y excelle, a su donner à chaque âge les conseils qui lui reviennent.
L'enfance, premier objet de sa sollicitude, lui fournit la matière de quelques observations d'une vérité frappante, celle-ci, par exemple, qui est de nature à faire trembler les familles : Tout enfant impie est un enfant méchant ou débauché. En voici une seconde d'un caractère moins triste et trèssensée également : Quand les enfants demandent une explication, qu'on la leur donne et qu'ils ne la comprennent pas, ils se contentent néanmoins et leur esprit demeure en repos. Et cependant qu'ont-ils appris? Que ce qu'ils ne voulaient plus ignorer est trèsdifficile à connaître : or, cela même est un savoir; ils attendent, ils patientent et avec raison. Mais, à l'une et à l'autre de ces pensées, je préfère encore celleci qui me paraît l'une des plus heureuses de Joubert : Le mot sage dit à im enfant est un mot qu'il comprend toujours et qu'on ne lui explicpie jamais. Il est difficile, je crois, d'allier plus de finesse à plus de vérité, d'être à la fois plus judicieux et plus délicat.
Plus nombreuses que les précédentes, les Pensées i\\\\ regardent la jeunesse ne le leur cèdent ni en grâce, ni en moralité. Ce n'estplus en effet seulement de la sympathie que Joubert ressent pour elle, c'est un amour immense, un irrésistible attrait. Il adore cet âge si brillant d'espérances, si prodigue de promesses, si ouvert aux nobles impressions. Il l'aime avec ses illusions, vastes comme le monde, et sa
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crédulité, indice d\m bon naturel; car, la méfiance n'est pas de cet âge, et le jeune homme méfiant court le danger d'être fourbe un jour. Il connaît toute la fougue de l'adolescence, toutes ses ambitions, et, en particulier, cette assurance imperturbable que rien ne semble devoir prendre en défaut : Adressezvous aux jeunes f/ens ; ils savent tout! 11 sent palpiter des cœurs généreux dans ces jeunes poitrines ; il n'ignore aucun des rêves de ces imaginations de vingt ans, et, au contact de « ce feu dévorant de la jeunesse », comme parle Bossuet (I), il s'anime luimême de je ne sais quelle ardeur à lui prêcher le beau, le vrai, tout son symbole, tout ce qu'il juge capable d'enflammer son enthousiasme et de l'amener au bien. On peut donc dire que Joubert éprouve pour les jeunes gens plus que de la sympathie : c'est un besoin de les encourager sans cesse, de les rendre forts, et, pour cela, de les entourer, comme d'une bienfaisante atmosphère, de cette indulgence qui vient du cœur et qui sait tour à tour les soutenir ou les relever. Ecoutons-le plutôt parler lui-même : Lesprit, dit-il, es^ un feudontla pensée est la flamme : comme la flamme, il tend natu?'ellement à s'élever.
Or, voici qu'on travaille à le ravaler en dirigeant sa pointe en bas. Et, comme ce travail destructeur réussit avec un succès désespérant, Joubert s'effraie des progrès du mal et, à la vue du présent, augure parfois tristement de l'avenir : Quand je vois des
(1) Panégyrique de S. Beruard.
jeunes gens tels que ceux de nos jours, je dis que le ciel veut perdre le 7nonde.
Mais le découragement est funeste : Joubert le sait et il a hâte de s'y arracher. L'expérience lui a, du reste, appris que le mal ne triomphe pas encore si aisément d'une volonté ferme et de principes solides. Les semences d'honnêteté et de vertu déposées dans son jeune cœur ont suffijadis à empêcher que le sanctuaire de son âme se trouvât profané : pourquoi des conseils bienveillants, ces conseils faciles à pratiquer c/ui sont les plus utiles, n'auraient-ils pas avec d'autres jeunes gens un résultat aussi lieureux! Notre âme est bonne pendant notre jeunesse; elle est, par conséquent, saisissable alors par le meilleur endroit : à l'œuvre donc et sans retard !
Tout d'abord il veut remplir et comme imprégner cette âme des parfums de la piété et de la vertu. Un seid âge est propice à recevoir les semences de la religion, dit-il ; elles ne germent pas sur un sol qu'ont ravagé les passions, ou qu'elles ont desséché et durci. Avant donc que celles-ci ne soufflent avec violence, il convient de confier les jeunes gens à la religion : c'est elle qui leur fournira des armes dans la lutte, des encouragements aux heures de détresse, des remèdes en cas de blessure ; elle leur donnera aussi le secret de porter, sans présomption ni arrogance, la tète droite et le front haut.
Pour enseigner la vertu dont il est tant parlé dans Platon, Un' y a qii'u?î moyen, c'est d'enseigner lapiété. Des écoles de piété! Elles nous paraîtraient, si ?ious
étions sages, indispensables à cet àfje qui a besoin qu'on le dresse à aimer le devoir, car il va aimer le plaisir! — «Si nous étions sages! » Oui, mais combien sont « sages », hélas ! Combien ont assez de loyauté pour reconnaître qu'en enlevant la religion aux jeunes gens ils obéissent à des préjugés désastreux, et pour avouer qu'elle seule est apte à sauvegarder l'adolescence des pièges qui l'entourent? Combien auraient le courage de convenir que la dévotion embellit l'âme, surtout lame des jeunes qens ?
Voilà pourtant ce qu'affirme Joubert, avec un grand fond d'expérience et déraison. C^est qu'en effet, si vous ne vous autorisez pas de la religion pour prêcher l'accomplissement du devoir, vos conseils demeureront stériles et vos prescriptions sans vertu. Vous croirez avoir fait des merveilles, alors que vous aurez seulement préparé des ruines : vos constructions superbesreposent sur le sable et ne résisteront pas au premier vent d'orage.
Joubert qui a recommandé avec infiniment plus de tact et de prudence l'amour de la religion et, avec elle, delà piété et de la vertu, est donc bien venu à toucher au sujet délicatdes passions de la jeunesse: sûr d'être admirablement secondé par la religion, il peut essayer de joindre ses efforts aux siens, et formuler quelques-uns de ces bons avis qui lui sont si familiers, paroles d'or qui partent de l'àme et ne sontjamais vaines pour les natures d'élite. L'amour des corps sépare les âmes de Dieu, car Dieu n'a point
t amour des corps. L'horreur du mal unit dDieu, car Dieu a le mal en horreur. Mais il aime toutes les âmes, même celles qui aiment le mal, si elles conserservent quelque amour pour lui et quelque horreur pour elles-mêmes au fond de leurs égarements.
Comme Vauvenargues, il trouve « moins de grâces dans les premiers jours du printemps que dans la vertu naissante du jeune homme », alors que cette vertu se déclare par l'énergie de la volonté, croît par la lutte et triomphe par le sacrifice. Et quand la victoire est complète, n'est-il pas vrai qu'on respire plus à l'aise, que le cœur se dilate avec joie, que l'âme tout entière semble renaître et s'épanouir? Il n'y a qu'un homme ayant passé par ces combats intérieurs qui sache exprimer si bien des choses si délicates : D^e?/ / que la chasteté produit d'admirables amours! et de quels ravissements nous privent nos intempérances l . . . Quand la chasteté est perdue, l'âme est molle et lâche; elle n'a plus que les vertus qui ne lui coûtent rien.
Mais Joubert ne se borne pas à ces graves et importantes instructions : il tient en réserve une foule d'observations de détail, dont l'utilité et la valeur n'échapperont à personne.
En voici une dont l'application est journalière, et qui sent de loin son moraliste : Les bons mouvements ne sont rien, s'ils ne deviennent de bonnes actions. Propre à tous les âges de la vie, elle convient plus particulièrement encore à la jeunesse, à cet âge des inspirations généreuses et des résolutions
sincères. L'esprit est prompt alors, on est rempli de bon vouloir; on se croit sur de pouvoir franchir tous les obstacles ; il n'est rien dont on doute moins que de sa force, et pourtant, qu'advient-il d'ordinaire de ces dispositions enthousiastes?, . .
La persévérance ! Ah ! quel secret de bien agir pour les jeunes gens ; et comme Joubert leur en montre l'impérieuse nécessité ! Bonté d'àme, désirs, résolutions, promesses, tout cela est beau, mais tout cela n'est rien, je le répète avec l'auteur, tant que tout cela ne s'est pas virilement affirmé, et que le bon mouvement n'est pas devenu une bonne action.
Avec la persévérance, mais en termes plus explicites, Joubert s'efforce d'inspirer aux jeunes gens le respect ; respect d'eux-mêmes d'abord , puis respect des autres qui n'est que le premier complètement entendu.
C'est faire œuvre de bon citoyen et servir la cause de la patrie autant au moins que celle de la morale. Depuis qu'un souffle d'égalité et d'indépendance a passé sur notre vieux monde, il semble que le respect tende à disparaître de nos mœurs ; c'est une vertu qu'on tient pour surannée et vulgaire, et dont on n'a pas de honte à se dispenser. Or (et c'est là un symptôme des plus graves), chacun, à sa manière, concourt à précipiter la ruine commune : l'inférieur, en supprimant les distances sociales ; le supérieur, en manquant parfois de la dignité commandée par son rang. Cela est vrai à un tel point,
qu'être capable de respect est aujourdlmi presque aussi rare qiCen être digne.
Cependant il y a là un vice organique contre lequel il est urgent de réagir. Le mépris des institutions et des personnes est fatal, et une nation où le respect n'existe plus s'achemine manifestement à la décadence : Toutes les fois que les mots autel, tombeau, héritage, terre natale, mœurs anciennes, nourrice, maître, \i\èi(i, sont entendus ou prononcés avec indifférence, tout est perdu. Or, à qui parler, pour conjurer le péril et faire renaître la vénération pour toutes ces grandes choses, sinon aux jeunes gens, espoir de l'avenir, et dont l'âme se montre plus facilement accessible aux nobles sentiments? C'est à eux que Royer-Collard adressait, sur le même sujet, des exhortations que je n'hésite pas à nommer suppliantes, tant il y mettait de l'insistance et faisait à bref délai, du respect, une condition de vie ou de mort pour son pays.
Aussi, voyez si Joubert s'est prononcé jamais avec plus de sollicitude ! Où trouver des couleurs mieux choisies, un pinceau plus délicat pour peindre cette forme par excellence du respect de soi-même qui s'appelle la pudeur et qui mène si sûrement au respect d'autrui? On ne se lasserait pas de citer, si Joubert avait su davantage se garder ici du faux style : La pudeur est on ne sait quelle peur attachée à notre sensibilité, ciui fait que rame, comme la fleur qui est son image, se replie et se recèle en elle-même, tant quelle est délicate et
tendre, à la moindre apparence de ce qui pourrait la blesser par des imp?'essions trop vives ou des clartés prematîtrées . De là, cette confusioti qui, s' élevant à la présence du désordre, trouble et mêle nos pensées et les rend comme insaisissables à ses atteintes. De là, ce tact mis en avant de toutes nos perceptions, cet instijict qui s'oppose à tout ce qui 7Ï est pas permis, cette immobile fuite, cet aveugle discernement et cet i?idicateur muet de ce r/ui doit être évité ou de ce qui ne doit pas être conmi. De là, cette timidité qui rend circonspects tous nos sens, et qui préserve la jeunesse de hasarder son innocence, de sortir de so7i ifjnorance et de corrompre son bonheur. De là, ces effarouchements par lesquels t inexpérience aspire à demeurer intacte, et fuit ce qui peut trop nous plaire, craignant ce qui peut la blesser. La pudeur abaisse notre paupière e?ître nos yeux et les objets . . . Elle établit eyitrc nos sens et toutes leurs relations ime telle médiation et de tels intermédiaii^es que, par elle, il ne peut entrer dans C enceinte où Vàme réside que des images ménagées, des émotions mesurées et des sentiments approuvés . . . La pudeur nous lègue de précieux fruits : un goi(t pur dont rien n'émoussa les premières délicatesses ; une imagination claire dont rien n'altéra le poli; un esprit agile et bien fait, prompt à s'élever au sublime; ime flexibilité longue que n'a desséchée aucun pli ; l'amour des plaisirs innocents, les seuls qu'on ait longtemps connus ; la facilité d^ être heureux, par V habitude où ton vécut de trouver soîi bonheur en soi ; je ne sais quoi de comparable à ce velouté des fleurs qui
furent longtemps contenues entre des freins inextricables où nul souffle ne peut entrer; un charme qu'on porte en son âme et qu'on applir/iie à toutes choses, en sorte qu'elle aime sans cesse, qu'elle a la faculté d'aimer toujours une éternelle honnêteté; car il faut ici l'avouer, commue il faut l'oublier peut-être, aucun plaisir ne souille l'âme, quand il a passé par des sens où s'est déposée à loisir et lentement incorporée cette incorruptibilité; enfin, une telle habitude du contentement qu'on ne saurait plus s'en passer et qu'il faut vivre irréprochable pour pouvoir vivre satisfait. Voilà donc décrit finement le principe du respect de soi. Par l'empire qu'on a pris l'habitude d'exercer sur ses sens, par l'amour de la règle et du devoir accompli, on s'est préparé insensiblement à reconnaître toutes les supériorités : la déférence pour l'âge, pour la position, pour la vertu, pour le mérite, quel qu'il soit, est devenue comme un sentiment naturel. Au lieu de ces dispositions désordonnées à tout niveler ou à tout avilir; au lieu de ces railleries égalitaires qui ont perdu le monde et le trône; au lieu de cette recherche de la commodité qui a détruit la religion, la morale et la politesse, il n'y a plus qu'un besoin immense d'ordre, qu'une facilité extraordinaire pour l'admiration et le respect. Ce sentiment a pour principe une opinion d'excellence cpii ne peut se former dans ceux où rien n'est excellent; et il n'est si rare que parce qu'on a trop négligé tout d'abord de rendre bons les jeunes gens, et de les instruire à se commander à
cux-mùines. Il faut donc les former de bonne heure à la déféi^ence pour les plus àf/és, à la politesse pour les vieillards, aux sentiments du mérite et de Vestime qui s'émoussent bien vite 5^' Von lïy prend garde, à la vénération, en un mot, pour tout ce qui est grand et sacré. On conjure ainsi des maux extrêmes; la règle et l'harmonie régnent de toutes parts; les Etats sont prospères et poursuivent tranquilles le cours de leurs destinées, et l'on échappe au malheur d'une nation dont une moitié est mép?isée par r autre, les grands par les petits et les petits par les grands.
Mais il faut s'y prendre de bonne heure et ne pas penser que l'éducation y soit chose indifférente : c'est, pour la jeunesse, une affaire capitale; car il y va souvent du reste de la vie.
Joubert ne donne pas, en ce point, dans les erreurs du xviii" siècle. On avait tant répété que l'homme est naturellement bon, qu'il naît avec d'heureux instincts et que la société seule le gâte, que bien des gens avaient fini par croire à ces théories déplorables. C'était la plus funeste des erreurs en effet, et l'on sait sur quel ton mon moraliste a donné la réplique au défenseur le plus fameux de cette doctrine, à Rousseau.
Il a, lui, de l'humaine nature une tout autre idée, la seule vraie, la seule soutenable pour qui étudie l'homme sans préjugé ni esprit de parti. II tient pour avéré que la lutte commence en nous des la plus tendre enfance et que , si le bien
l'emporte alors sur le mal, ce n'est déjà qu'au prix de quelques efforts. Il sait que l'inclination au plaisir est puissante, et que négliger de munir l'enfant d'armes excellentes, c'est le précipiter de gaîté de cœur dans les maux les plus inguérissables. Bref, là où Von ne voit que des étudiants, il voit des hommes, et, en élevant un enfant, il supplie qu'o?^ songe à sa vieillesse.
Dès lors, si l'on veut l'en croire, le cadre est tout tracé. Mettez avant tout dans ces jeunes intelligences Vidée de l'ordre en toutes choses, c'est-à-dire, de l'ordre littéraire, moral, politique et religieux. Ornez la mémoire et éclairez l'entendement, c'est bien; mais dirigez surtout la volonté. Donnez pour objectif et pour aliment à cette faculté de grandes et nobles choses, et faites-lui perdre ce fatal amour de la nouveauté ou de la mode qui change tout et détache des bons principes : Les anciens disaient nos ancêtres, nous disons la postérité; le mot patria chez eux voulait dire terre paternelle et avait pour eux un son qui allait au cœur; celui de pdiine n'étant lié à aucun autre mot connu, ne s'entend que par réflexion : il n'a pour nous qu'un son muet, qu'un sens obscur et ne peut exciter dans notre âme les mêmes affections.
Pour être plus rares, les réflexions de Joubert sur l'âge muret sur la vieillesse ne laissent pas que d'être fort instructives et marquées au coin d'une piquante sagacité.
Au premier , qui est dans la plénitude de la
raison et de la force, et à qui incombe, avec le soin de se gouverner, celui de commander à la jeunesse, Joubcrt donne pour principe de conduite l'amour absolu de la règle. Mais il explique sa pensée. Certaines gens ne savent voir dans une règle autre chose que la lettre; ils en sont les scrupuleux exécuteurs,, et, dans certains cas, ils sont prêts à la suivre jusqu'en ses dernières applications. N'invoquez auprès d'eux ni les intentions du législateur, ni les modifications comportées par la diversité des circonstances, ni l'opinion des juges compétents : ils n'entendent rien au delà du texte de la loi. Ce sont des hommes à idées étroites et mesquines, que je n'ai pas à caractériser davantage, car tout le monde en a pu rencontrer quelques-uns sur son chemin.
Joubert a plus de largeur de vues : sous le texte de la règle, il cherche l'esprit qui l'a dictée et il s'en inspire pour la pratique : La règle doit être droite comme un fil, s'écrie-t-il spirituellement, et non pas comme une barre de fer. Le cordeau indique la ligne même lorsqu'il fléchit; ïinflexion ne la fausse pas. Toute règle bien faite est souple et droite : les esprits durs la font de fer. — Qui ne connaît quelqu'un de ces esprits durs qui dérangent, embrouillent et compromettent les meilleures choses par leur aveugle obstination ?. . .
A rage mûr aussi s'adresse cette remarque : Oii n'est avec dignité épouse et veuve qu'une fois; et cette autre, plus heureuse encore, que Molière, je
crois, n'eût pas désavouée : Rien ne fait autant d'honneur à une femme que sa patience^ et rien ne lui en fait aussi peu que la pKitience de son mari.
J'arrive enfin aux vieillards qui sont la majesté du peuple, et par qui il convient de terminer. Pour eux surtout la gravité est de saison : non pas qu'elle suffise, seule, à donner aux hommes quelque valeur ni, dans un sens opposé, et comme l'insinue un penseur trop sombre (1), qu'elle soit seulement « un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l'esprit » ; mais elle conserve la sagesse parce qu'elle en est l'écorce, et Joubert, à ce titre, a raison de la recommander.
Le reste des hommes doit s'adresser aux vieillards pour demander Tindication des routes de la vie; car la vie est un pays qu'ils ont vu et habité. Mais il faut le faire avec déférence, et, lorsqu'on cause avec eux, ne se permettre jamais de les contredire : Vous avez peut-être raison dépenser ainsi, dit Joubert, mais vous 71' avez pas raison de soutenir votre opinion contre un vieillard. Il convient, au contraire, de chercher à réjouir la vieillesse et à lui faire oublier ces infirmités, ces défaillances, ces dégoûts qu'amène l'âge et qui la rendent parfois sourcilleuse. Voisi?ie de l'éternité, elle est une espèce de sacerdoce, et, quand elle est sans passio?is, elle
(1) La Rochefoucauld.— Un juge d'un grand mérite, le cardinal de Retz, a dit dans ses Mémoires : « Les Maximes ne marquent pas assez de foi en la vertu et à sa pratique ».
— su —
7)uus consacre. N'a-t-elle donc pas un droit acquis à la vénération et au respect ?
Tel est pour l'ensemble, dans Joubert, le lot des devoirs et des attributions de cbaque âge. On pourrait trouver encore des conseils généraux convenables à tous et applicables toujours; mais je crains d'étendre outre mesure celte énumération déjà bien longue. Il s'en rencontre pourtant quelques-uns si excellents, qu'on me pardonnera peut-être de les citer.
Je commence par cette pensée qui forme, avec la notion du devoir, le fonds même des théories de Joubert : // faut opposer aux idées libérales du siècle les idées morales de tous les temps. Ce principe fort sage revient à dire : Pas d'utopies, pas d'illusions, pas de sotte vanité ! Pour avancer sûrement dans l'avenir, n'oublions pas d'abord de connaître le passé et d'en conserver le respect : parlons un peu plus de nos ancêtres, et un peu moins de la postérité.
Joignez à l'observation de celle règle la fidélité à cette autre que tout ce qui devient devoir doit devenir cher, et soyez certain que les difficultés de la vie s'aplaniront beaucoup : il n'est pas de maxime plus importante pour le bonheur que celle-là.
Or, voulez-vous appuyer le devoir sur une base solide ? Etablissez d'abord le règne de Dieu ou l'existence de tout bien ; ensuite, donnez la foi pour guide aux intelligences : N'eùt-elle aucun avantage pour la science et l'instruction, la foi en aurait un
immense pour la moralité universelle, en maintenant les esprits inférieurs dans les sentiments de docilité et de subordination qui sofit en eux une vertu, un moyen de repos pour leur vie, une co7idition indispensable à leur bonheur et à la sorte de mérite qui les peut honorer. — Ce faisant, vous faciliterez à merveille l'accomplissement du devoir. Voici d'ailleurs quelques pratiques qui peuvent y aider très-efficacement : Etes-vous pauvre ? Signalez-vous par des vertus. Le plaisir de donner est nécessaire au vrai bonheur ; mais le plus pauvre peut l'avoir. — Etes-vous riche ? Signalez-vous par des bienfaits, et, j'ajouterais volontiers, par « l'exemple », attendu que l'exemple descend et ne monte pas. C'est, ensuite, la recommandation d'aimer ses semblables et de se faire aimer d'eux.
A cela vous ne gagnez pas seulement la paix intérieure et cette douce quiétude dont la possession est si bienfaisante à l'âme, mais encore l'avantage inappréciable d'arriver à vous mieux connaître ; car les hommes ne sont justes qu'envers ceux qu'ils aiment. En conséquence, et pour réussir à vous faire aimer, n'épargnez aucun soin : Servpz votre estime à vos amis, comme un repas où tout abonde, sans taxer ni couper les parts ; puis, comme l'aménité et le bon accueil sont un billet d'invitation qui circule toute l'année , montrez-vous toujours affable, doux et égal d'humeur. Vous y réussirez bien vite, si vous avez appris d'abord à n'être ni doux, ni indulgent à vous-mêtne. Sachez enfin vous piquer
d'une exquise \)o\\tesse : la politesse est la fleur de l'hiimayiité ; elle imite la bonté comme la grâce imite la pudeur : qui n'est pas assez poli n'est pas assez humain.
Peut-être vos amis mettront-ils parfois votre fidélité à l'épreuve : ce sera un procédé indélicat à votre endroit; ou bien quelques paroles blessantes ; ou peut-être quelque défaut caché que vous découvrirez soudain dans leur personne , que sais-je encore? Gardez-vous de rompre pour cela; ne coupez pas ce que vous pouvez dénouer, mais ayez de la patience dans vos jugements et vos sentiments. Aussi bien, ignoriez-vous que la perfection n'est pas de ce monde, et vous attendiez-vous vraiment à trouver des amis sans défauts ? Hommes et choses ont toujours quelque bon côté : sachez donc les prendre par cet endroit. Pour moi, dit Jouberl, quand mes amis sont borgnes , je les regarde de profil.
Mais surtout ne soulagez pas votre malignité par la médisance : trêve de mots blessants et de vilains propos. Une vérité, parce qu'elle est vérité, n'est pas pour cela toujours bonne à dire, du moins seule et isolée, car elle peut conduire à l'erreur et à de fausses co7iclusio7is. Ne montrez donc pas le revers et l'exergue à ceux qui n'oiit pas vu la médaille ; ne parlez pas des défauts des gens de bien à ceux qui ne connaissent ni leur figure, ni leur vie, ni leur mérite. Il n'est sage de dire une vérité aux hommes que lorsqu'onpeut leur on dire deux ipour
que toutes soient bonnes à dire, il faudrait qu'on les dise ensemble et qu'on ait une égale facilité de les i^ersuader toutes à la fois.
Si, malgré vos bons efforts pour conserver la paix avec vos semblables, vous échouez près de certains esprits faux ou étroits qui manquent de sincérité ou de grandeur, esprits de nuit et de ténèbres, qui voient clair dans leurs petites idées et ne voient rien da7îs celles d' autrui, cherchez ailleurs vos amis et laissez à leurs occupations absorbantes ces gens qui semblent entrer dans une hutte, lorsqu'ils eiitrent dans nos idées.
Craignez cependant, pour votre part, de ne donner aussi- dans le 'même défaut. Vous devez vous piquer d'être raisonnable, mais non d'avoir raison, de sincérité et non pas d'infaillibité ; car souvent c'est moins l'opinion des autres qui nous déplaît, que la volonté qu'ils ont de nous y soumettre lorsque nous ne voulons pas. Du reste, à supposer que vous vous trouviez embarrassé dans le choix d'une opinion, vous avez toujours, étant donnée la difficulté de découvrir l'opinion la plus vraie, la ressource de choisir l'opinion la plus honnête; il est rare que celle-ci vienne à vous induire en erreur.
Mais je vais plus loin et j'admets que vous vous soyez trompé. Eh bien ! ce malheur même peut vous devenir utile. Quelle leçon meilleure, en effet, que celle de nos fautes ? Quels enseignements préférables à ceux de l'expérience quand on sait en
profiter, c'est-à-dire se corriger, et ne pm se décourager ou faire plus mal !
Condescendance pour les autres, prudence, bon usage de l'expérience, tout autant de vertus et de moyens dont l'exercice, si utile qu'il soit pour les individus, est plus nécessaire encore peut-être dans les charges de la vie publique.
Joubert en a parlé avec le tact d'un sage et la finesse d'un diplomate, et j'oserai, pour finir, reproduire les grands traits de sa théorie. « J'oserai », dis-je, car il ne s'agit de rien moins que de politique. Mais qu'on se rassure : ce mot, contre son habitude, loin d'être ici gros d'orages, signifie, au contraire, l'art d'établir et de conserver parmi les hommes la paix, l'harmonie, l'ordre et le bonheur. Joubert étudie seulement la politique au point de vue de la solidarité étroite qui l'attache à la morale ; il traite des principes essentiels de la science et de leurs applications les plus générales et les plus nécessaires, sans jamais sortir des spéculations pour passer à ces doctrines particulières où domine le personnel et le relatif, qui nous replongeraient dans les passions et les luttes de la vie réelle ; il s'essaie enfin à généraliser l'application des données précédentes à toutes les constitutions, en partant de cette maxime que la société humaine, formée d'êtres libres et raisonnables, ne sera bien gouvernée qu'autant que les institutions reposeront sur ces fondements éternels qui sont la nature immuable de l'homme, les instincts tout-puissants
du cœur, la notion indestructible de la justice, la conscience de la personne, le devoir et le droit, le mérite et le démérite.
Il n'y a donc pas de danger à suivre Joubert dans ces régions supérieures et sereines.
Le principe, dont il part, recueillera d'ailleurs facilement tous les suffrages. Vauvenargues, s'appuyant sur le sens commun, avait dit : « Le projet de rapprocher les conditions a toujours été un beau songe :1a loi ne saurait égaler (égaliser) les hommes malgré la nature ». Mais, le xviii^ siècle avait fait entendre une protestation et déclaré que la société seule crée entre les hommes d'injustes et odieuses inégalités. Joubert en revient, lui, malgré et contre les idées de son époque, à la raison et à l'expérience : Les hommes, dit-il, naissent inégaux ; le grand bienfait de la société est de diminuer cette inégalité autant qu'il est possible, en procurant à tous la sûreté, la propriété nécessaire , l'éducation et les secours. Qu'il ne soit donc plus question de cette e<7«///e mensongère dont on trompe les multitudes, mirage décevant à la poursuite duquel les peuples oublient, pour leur malheur, le devoir, le travail et toutes les vertus fécondes.
C'est encore parce que la sanction du passé imprime seule aux institutions un caractère durable, que Joubert se défie des constitutions improvisées. Parlez-lui plutôt de celles qui sont filles du temps; l'expérience les a consacrées ; leurs preuves sont faites ; on les peut juger avec pleine connais-
sance. Mais quel fonds voulez-vous qu'il fasse de ces chartes qui changent tant de fois dans un siècle, sans offrir jamais plus de stabilité la veille que le lendemain ? Rie7i de nouveau, s'écrie-t-il, rien de nouveau, s'il n'est évidemment meilleur, et, par conséquent, éprouvé par la pratique et l'examen ! Telle est la sentence.
Qu'est-ce donc, pourJoubert, que la politique? C'est y art de connaître et de mener la multitude. Le triomphe de cet art est de la mener non pas où, elle veut, mais où elle doit aller. Pour cela, on le comprend, il est besoin d'une pratique approfondie des hommes etdes choses, d'une connaissance sérieuse du passé, de beaucoup de pénétration et de calme. Joubert estime la réflexion et le recueillement préférables à la précipitation, quelquefois couronnée de succès, plus souvent dangereuse et compromettante. Imitez le temps, dit-il, il détruit tout avec lenteur; il mine, il use, il déraci)ie, il détache et n'arrache pas. En est-ce donc fait alors du progrès, et ce mot, si cher à notre siècle, est-il à rayer du dictionnaire ? Oui, s'il s'agit de ce progrès chimérique qui pourrait bien n'être qu'une course folle vers la décadence. Non, si Ton parle de ce progrès sensé qui procède avec lenteur et mesure, et qui, loin d'être l'ennemi de la patience et du temps, s'avoue, au contraire, leur plus fidèle allié.
Mais, direz-vous, la multitude ne serait-elle pas plus heureuse de vivre en liberté, sans lois ni gouvernement d'aucune sorte, au gré de ses rêves et
de ses caprices ? — Il s'est rencontre, en effet, des sophistes assez amoureux du paradoxe pour avancer et soutenir cette proposition. L'on pense si mon auteur est homme à les reprendre de la belle manière: Le p lit s grand besoin d'un peuple est d'être gouverné; son plus grand bonheur d'être bien gouverné. Et, ajoute Joubert avec finesse, la raison en est que le peuple est capable de vertu, mais incapable de sagesse ; plus infaillible dans son estime que dans ses préférences, il sait connaître ^ mais ne sait pas choisir.
Jugez alors de la sagacité dont l'hydre aux cent tètes est susceptible dans ses choix ! Tant il est vrai que, pour un peuple qui saura choisir avec dignité, vous en trouverez dix plus ou moins dépourvus de cette voix d'un peuple contenu qui seule a de l'autorité.
Cependant, il faut un sujet, isolé ou multiple, en qui réside le pouvoir. Je cherche, j'interroge, et voilà que le problème se complique de la diversité des goûts. Ceux qui veulent gouverner aiment la république ; ceux qui veulent être bien gouvernés n'aiment que la monarchie. Le moyen, je vous prie, de concilier ces partis extrêmes ! Il faudrait y renoncer peut-être; mais Joubert, en ajoutant que ce sont les sages qui aiment V unité du gouvernement me tire d'embarras à merveille et, avec moi, quiconque se plaît à opiner dans le sens des sages.
Laissons donc le peuple faire aiv-c les mains ce ciu'il faut faire avec la tête, et avisons, pour notre
l)arl, a ne pas dégoûter les rois de leur rôle, puisqu'ils remplissent un rôle nécessaire. A eux le soin de nous protéger, de nous gouverner, de nous instruire : mais prètons-nous-y volontiers et fournissons-leur en les moyens : La liberté doit être comme dans une urne, et cette urne dans la main du prince pour la déverser à propos. Sans doute, gouverner n'est pas chose facile : la volonté du prince risque de se heurter à mille obstacles; il y a contre elle des récalcitrants, des opposants, des frondeurs. Joubert conseille de laisser à cette tribu maussade un os à ronger. Le prince en effet, dans « l'impossibilité d'anéantir le vice », comme dit Vauvenargues, le fera du moins par là « concourir au bien public ».
Si l'abus de la Uberté a conduit un peuple dans l'abîme des révolutions et lui a fait connaître ces temps affreux où le pauvre n'est pas sur de su probité, le riche de sa fortune et Vinnocenl de sa vie, alors, m,aintenir et réparer sera la plus belle devise d'un sage gouvernement. L'homme d'Etat, en effet, qui se désintéresserait de cette grande œuvre, exposerait son pays à tomber dans la décrépitude et serait à la fois indigne de sa charge et traître à sa patrie : je ne reconnaîtrais plus en lui ce messager à qui le temps pjrésent est remis en dépôt pour être rendu, tel qu'il est ou meilleur, au temps à venir.
Il sera également utile pour le bonheur des rois rf pour le nôtre de les environner de pompe : nous aiderons ainsi au respect dont ils doivent être
entourés,' el i'bi^ni#ne tcnijjyf^H nous entrainerait parfois à voir en ed.<^*' ëcjaii donnés trouvera son corroclif dai dont offlès verra entour^.6 et t'.mfk un procédé ingénieux qoî servira ceux( qui comraandunt et a çtxw qui faudraïi histoire secl'i ci, mie histoire secrète^ peuples ont quelquefois infli] ne devraient lire que celle-ci, là. Je vois d'ici la punition de (^ fiit#f^is princes qui, après avoir été crus pi^^ tqti'iù ■n'étaient e?i réalité — ce fut leuv prem^r StoÊj^i^, — trouvent dans une ruine lamentable le jpR^ salaire de leurs fautes : ils semaient la corruption, ils encourageaient le vice, ils méconnaissaient les droits imprescriptibles de la justic^vt de l'honnêteté, et voilà que la Roche Tarpéienne s'est rencontrée une fois de plus voisine du Capitole ; des cris de mort ont succédé à des chants de triomphe et la gloire factice dont ils se prévalaient a disparu comme une fumée ! Ils avaient oublié , les malheureux, que jamais les hommes n'aiment invariablement ceux qui les dépravent.
Cette réflexion fournirait, on le comprend, à des applications nombreuses : mais ce n'en est point le lieu, et il me suffira, pendant que je touche à ces brûlantes questions, de transcrire deux pensées que je n'ai jamais lues, ces dernières années, sans
y sentir comme un parfum d'espérance : Ce qui vient par la guerre s'en retournera par la f/uerre; toute dépouille sera i^eprise ; tout butin sera dispersé; tous les vainqueurs seront vaincus et toute ville pleine de proie sera saccagée à son tour. Voici la seconde : Les mis ne sojit que les valets (1) de la Providence, d'autres en sont les ministres : ce sont ceux qui, en exécutant ses décrets , joignent leur volonté avec sa volonté, leur pensée avec sa sagesse.
On peut voir maintenant , avec quelle finesse, quelle douceur, quelle indulgence moralise Joubert. Ce sage, qui veut du ciel à la morale, en a mis partout dans ses conseils ; rien qui sente l'aigreur ou l'excès ; tout est rempli, au contraire, de bienveillance et d'aménité ; et, s'il lui arrive de chercher à nous faire violence, c'est à l'aide de raisons si pénétrantes, il use) de formes si délicates, il paraît si désireux de notre bonheur, qu'on se laisse gagner à sa cause et amener à son dessein.
Il me reste, pour achever de montrer en lui le moraliste, à reproduire quelques-uns des portraits qu'il nous a laissés : ce sont des portraits de peuples, mais pris sur le vif, et qui, bien qu'on y sente parfois un peu de recherche dans le dessin, sont frappants de ressemblance. Personne n'en sera surpris, connaissant la main qui a tenu le pinceau.
Les Français, dit Joubert, naissent légers, mais ils
(i) De Maislre, Mme Schwetchine, Ozanaui et Monlalembert ont presque dit la même chose.
naissent modérés ; ils ont un esprit leste, agréable et peu imposant ; parmi eux, les sages mêmes, dans leurs écrits, semblent être de jeunes hommes. Il n'y