‹ Essai sur les phénomènes morbides de la pression intra-oculaireChapitre 1 sur 8 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Bien que l’ophthalmoscope ait donné à des phénomènes, autrefois inexpliqués, une interprétation suffisante, et qu’il ait ouvert une voie d’indications rationnelles à tout un groupe de lésions jusque-là méconnues, quelques points de la pathologie oculaire sont restés obscurs, mal définis.

Les recherches les plus modernes, aidées de tout ce que la micrographie et l’anatomie pathologique ont pu fournir de ressources, n’ont pas réussi à faire disparaître complètement le trouble, la confusion qui régnent dans la science par rapport aux affections glaucomateuses ; et ce que disait de Graefe, il y a quinze ans dans sa note adressée à l’Institut de France, peut encore paraître vrai aujourd’hui :

« Le terme de glaucome, dont on avait tant abusé, avant que l’ophthalmoscope fût en usage, a acquis une signification encore plus indéfinissable, depuis que cet instrument est journellement employé. »

Dès la découverte d’Helrroltz, en effet, la sagacité de tous fut mise à l’épreuve, les recherches les plus patientes

furent dirigées dans le but de donner à un symptôme vague et indéterminé un sens clair et précis, et de rattacher à une origine commune ou à des altérations primitives bien établies, les affections dites glaucomateuses.

Jusqu’à ce moment, toutes les données scientifiques relatives à l’histoire du glaucome pouvaient se résumer dans quelques opinions formulées d’après les signes extérieurs les plus évidents et certains phénomènes morbides accusés par le malade.

La plupart des auteurs s’accordaient à reconnaître comme constants, le changement de coloration de la pupille, qui donne à l’œil une teinte azurée ou vert de mer, le défaut de transparence des milieux, et comme conséquence, l’affaiblissement progressif de la vue jusqu’à abolition complète. Tous ces signes, quelle que fût la maladie, étaient rapportés au glaucome

Mais, pour expliquer l’origine du mal, les opinions différaient sensiblement : les uns, et ce sont les plus nombreux, ne voyaient dans le glaucome qu’une altération primitive du corps vitré pouvant entraîner consécutivement l’altération de la choroïde et de la rétine ; d’autres, au contraire, une inflammation de la rétine provoquant à la longue une exsudation du corps vitré, ou une altération de la membrane hyaloïde ; quelques-uns, admettant' toujours la dégénérescence du corps vitré, soit comme primitive, soit comme consécutive, ne laissaient pas que de rapporter le glaucome a une opacité du cristallin, constituant la cataracte lenticulaire dure, ce que les anciens avaient appelé cataracta viridis , expression modernisée sous le nom de cataracta glaucomatosa.

Wenzel n’admettait pas de changements appréciables

(1) Brisseau, Traité de la cataracte et du glaucome, 1709.

(2) Valsava, 1717.

(3) Manuel d’oculistique, 1818.

dans le corps vitré ou le cristallin. Ce que Ton nomme glaucome lui semblait être une véritable maladie du nerf optique, se communiquant ultérieurement à la rétine, qui en est l’expansion. Pour Weller, quelques années plus tard, la cause de la modification de couleur dans la pupille ne gît pas seulement dans le corps vitré, mais elle existe en même temps dans la rétine qui entoure ce corps; et en outre, le trouble de transparence de ce dernier pourrait bien n’être autre chose que le produit de l’altération du nerf optique, indiquée par Wenzel. D’ailleurs en examinant attentivement l’origine et la marche du glaucome, Weller a constamment fait la remarque que l’affection débute par des symptômes qui accusent une lésion primitive des nerfs de l’œil. On le voit, ces deux opinions tendent à se confondre.

Tantôt donc, le glaucome a été localisé dans les milieux transparents de l’œil, tantôt dans la rétine et le nerf optique. Puis, lorsque des recherches anatomiques sérieuses ne parvinrent pas à démontrer l’existence de lésions suffisantes pour expliquer cette localisation, toute idée tendant à attribuer à l’altération de tel organe ou de telle membrane l’origine de la maladie fut rejetée, et on n’en vint plus à regarder le glaucome que comme une affection générale du globe de l’œil donnant lieu à des altérations de toutes les parties constituantes. A la vérité, tous les tissus participent à un degré plus ou moins considérable à l’état morbide qui caractérise les affections glaucomateuses; mais il s’agissait, avant tout, de démontrer si ces altérations survenaient au début ou si elles ne se développaient que consécutivement. Or, la plupart des lésions ne sont point primitives, elles n’apparaissent que dans le courant de la maladie et appartiennent aux phénomènes secondaires.

Il ne fallait donc pas, quoique le glaucome se présentât sous l’aspect d’une ophthalmie générale à caractères spéciaux, abandonner toute idée de localisation et faire de Piéchaud. 2

quelques symptômes observés l’expression d'une maladie générale et indéterminée.

De toutes les opinions qui ont prévalu, sans contredit celle qui s’est le plus rapprochée delà vérité, est celle qui rapporte à des lésions primitives de la choroïde, aune inflammation, le foyer originaire de la maladie. Les recherches anatomiques avaient été incomplètes. Schrœder Van der Kolk (1) et Arlt en firent de plus sérieuses, et ne tardèrent pas à établir que le glaucome, ainsi que tous les symptômes qui l’accompagnent, trouvent leur explication dans un épanchement fibro-albumineux qui se fait entre la rétine et le choroïde et qui est le résultat de l’état inflammatoire de cette dernière.

Cette question des exsudats sous-rétiniens allait être jugée par l’ophthalmoscope. Dès qu’on tenta les premiers essais par le nouveau mode d’exploration, il fut impossible de découvrir la moindre trace d’épanchements entre la rétine et la choroïde. Comment comprendre que son existence eût servi de base à la théorie récente et généralement admise?... Le glaucome type est rarement observé au début; plus tard, ce n’est qu’avec les plus grandes difficultés qu’on peut à l’aide de l’ophthalmoscope éclairer le fond de l’œil et découvrir les lésions obscurcies par le trouble des milieux réfringents : les dissections anatomiques seules peuvent nous guider dans la recherche de la pathogénie ; mais celles-ci, malgré le privilège qu’elles ont de préciser nettement le degré des altérations, ont l’inconvénient de ne pouvoir établir suffisamment leur date ou leur origine. Ce que des observateurs consciencieux prirent pour des altérations primitives ne devait plus être considéré que comme des phénomènes consécutifs, ou même accessoires, puisqu’ils manquaient constamment dans la période initiale des affections glaucomateuses.

(1) Du glaucome et de son traitement. Vienne, 1858.

Pourtant, si la|non-existence des exsudais sous-rétiniens devait être mise hors de doute, il restait l’inflammation de la choroïde. On ne pouvait la nier, puisque l’ophthalmoscope arrivait â la démontrer dès le début; mais, précisément à cause de sa forme qui estparticulière, moins prononcée que dans les cas ordinaires, qui se présente plutôt avec le cachet d’une maladie fonctionnelle , d’une altération de sécrétion donnant lieu à une hydrophthaïmie spéciale, que sous l'aspect d’une véritable choroïdite, il fallait diriger son attention d’un autre côté, faire des recherches dans une autre voie.

Ed. Jæger crut un moment avoir trouvé la cause première de la maladie, et il définit le glaucome « un état morbide de l’œil offrant des symptômes tout à fait spéciaux, connus sous le nom d’aspect glaucomateux, et caractérisé par une altération du nerf optique qui s’est d’abord montré à l’ophthalmoscope comme bombé. » Son opinion erronée, relativement à la saillie de la papille optique , n’implique en rien un défaut d’examen et ne doit être mise que sur le compte de l’incertitude des premiers essais ophthalmoscopiques. Ce qu’il venait d’observer, en somme (1), c’était l’altération du nerf. Il suffisait qu’il l’eût établie, pour que la voie fût ouverte à de nouvelles observations.

Bientôt de Graefe eut l’occasion de rectifier son erreur et de reconnaître que la prétendue saillie n’était, en réalité, qu’une excavation, Dès lors les recherches poussées en ce sens furent fécondes en résultats, et elles amenèrent successivement la découverte du crochet des vaisseaux , du pouls artériel, du changement de coloration de la papille, etc...

L’altération du nerf une fois admise, il fallait démontrer ses rapports avec les autres signes du glaucome. Le plus grand nombre, et Graefe lui-même , dans un premier tra-

(1) Ed. Jæger, Ueber glaucom.. Vienne, 1858.

vail, en firent d’abord l’origine de la maladie; d’autres la regardèrent comme étant sous la dépendance d’affections de la choroïde ; plusieurs même voulurent voir en elle le résultat des progrès d’une maladie s’étant développée primitivement soit dans la sclérotique ou la rétine, soit dans le muscle ciliaire.

Quoiqu’il résulte de toutes ces divergences d'opinions, il n’est pas moins vrai que l’altération de la papille optique existe et qu’elle a des relations intimes avec tous les autres signes observés, comme j’aurai l’occasion de l’étudier.

Lente à se produire, dans certains cas, ne se montrant que tardivement et après l’apparition successive des autres symptômes, elle sedéveloppe, dans d’autres cas, dèsle début, et avant que les signes habituels se soient manifestés d’une façon évidente, et enfin dans quelques formes elle paraît être l’unique altération.

Mais celle-ci est elle-même la conséquence d’un autre symptôme, qu’on a reconnu avoir une importance capitale, qui joue en effet un rôle essentiel dans les affections glaucomateuses : je veux parler de la pression intra-oculaire dont j’ai fait le sujet de mon travail.

La pression intra-oculaire est si étroitement liée au glaucome, elle domine si bien toute la symptomatologie de ce dernier, qu’il m’a paru indiqué d’entrer dans tous ces détails préliminaires. Etudier la pression intra-oculaire sans faire en même temps l’histoire du glaucome, ou réciproquement traiter de celui-ci sans assigner une place importante à celle-là me semblerait un hors-d’œuvre. Il était nécessaire d’ailleurs, avant de commencer l’étude des phénomènes morbides de la pression intra -oculaire, de montrer la série de déductions pathologiques qui ont servi à établir son existence, autant qu’il m’a paru utile, comme on le verra plus loin, de mettre en relief le lien étroit qui l’enchaîne à la pathologie glaucomateuse.

Le travail que j’ai entrepris demandait une expérience

autrement grande que la mienne et des forces bien supérieures, surtout lorsque, à l’insuffisance des documents, il faut ajouter les difficultés que j ’ai rencontrées pour quelques traductions. Si je reconnais que je suis resté bien audessous de mon sujet et que mon étude est fort incomplète, je ne considère celle-ci que comme le premier essai ou le plan d’une étude ultérieure et plus approfondie. Tel quel, je soumets mon travail à l’examen de mes juges , me proposant, si je reçois leur approbation, de le continuer plus tard dans le même sens , avec plus de développements et quelques recherches expérimentales

Page 1