‹ Essai sur les préjugésChapitre 1 sur 23 · AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR

Pour aider à l'intelligence de toute l'économie de cet ouvrage , on prévient le lecteur que la lettre qui précède YEssai sur les Préjugés est adressée par l'auteur à M. de La Harpe son ami, en lui envoyant ce travail pour le soumettre à son examen, comme étant le développement d'une dissertation de quelques pages qu'il avait faite antérieurement, intitulée : Le Philosophe, et qu'il a\ait jugée imparfaite.

(/UAND on parcourt l'histoire des peuples de l'antiquité les plus célèbres, et qui ont fait les plus grands progrès dans les beaux-arts ; quand on approfondit leurs lois et leurs constitutions, on est étonné de l'inutilité de leurs efforts pour établir une forme de gouvernement propre à opérer le bonheur de la société : mais en méditant sur les révolutions qu'ils ont éprouvées, on se convaincra que leur peu de succès ne doit être attribué qu'à l'ignorance du peuple sur les objets les plus importans. La rareté des livres, le prix excessif du peu de bons ouvrages qui existaient, concentraient nécessairement les lumières dans un cercle étroit d'hommes presque toujours intéressés à abuser de leur supériorité , tandis que le reste de la nation languissait dans les préjugés

politiques ou religieux. On ne laissait transpirer jusqu'au peuple que le peu de vérités qui ne pouvaient point nuire à l'ambition des chefs. S'élevait-il quelqu'homme vertueux , un Soerate qui consacrât ses talens à éclairer le peuple, à l'instruire , à armer sa raison contre les préjugés et les prétentions des charlatans , prêtres et tyrans se réunissaient pour l'envoyer au supplice.

Mais le mal devient encore bien plus terrible , lorsque l'invasion des peuples barbares , après la destruction du petit nombre de monumens des sciences et des arts eut replongé l'Europe dans la barbarie, et lui eut fait perdre jusqu'à la trace de ses premières connaissances. Si jusqu'alors les peuples avaient été le jouetdes ambitieux, du moins ils étaient comptés pour quelque chose, ils avaient quelque part dans le gouvernement, si vous en exceptez l'intérieur de l'Asie , où une ignorance plus profonde favori-

sait un despotisme plus absolu. Si leur religion était absurde , si leurs prêtres étaient superstitieux . fanatiques et vindicatifs , du moins ils n'étaient pas tout-puissans. On ne s'était pas encore avisé de consacrer, par les terreurs religieuses , les usurpations des tyrans , et les absurdes inventions des prêtres par la force des armes et les supplices. Ce fut cette copulation monstrueuse entre le despotisme et la superstition qui porta les maux de l'humanité à leurcomble. Le premier) avec ses satellites farouches , environné de haches , de bourreaux , précédé parla terreur, suivi par les malédictions, dévasta les campagnes , en chassa l'industrie et la fertilité, et n'y laissa que l'abattement , la misère et l'abrutissement. Son souffle empesté produisitladépopulation,etles convertit en de vastes solitudes : établi par la force , il se maintint par la perfidie et la corruption 5 la justice ne fut

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plus qu'un vain mot. Quelle idée en effet se former de la justice là où l'intérêt de l'ennemi, de l'oppresseur du peuple, est regardé comme l'intérêt public ; où l'on appelle servir la patrie , aider au tyran à l'asservir : où les caprices dii despote sont les seules lois ; où la trahison , le meurtre , le pillage , l'incendie , sont des vertus , quand il ies commande? 11 ne connaît qu'un' seul devoir, la soumission entière , l'obéissance aveugle 5 la terreur est son seul mobile : qu'on le haïsse, mais qu'on le craigne 5 oderint, dàm metuant, voilà sa maxime. Mais comment sont-ils parvenus à réduire les peuples à ce degré d'avilissement, à les dégrader au point de se regarder comme de vils troupeaux appartenant à leurs chefs? Comment ont-ils détruit dans l'homme l'horreur qu'il a pour la servitude ? Comment ontils effacé en lui le sentiment de sa propre dignité ? Comment se sont-ils pré*

serves du désespoir que devait naturellement produire l'oppression? Comment ont-ils dénaturé les idées au point de faire regarder comme le plus grand des crimes ce que les Grecs et les Romains regardaient avec raison comme une vertu , comme un devoir , le meurtre des tyrans? Comment? Parla superstition. Pour asservir les corps , il fallait commencer par subjuguer les âmes , et ce fut l'ouvrage des prêtres.

Pour y réussir, ils commencèrent par se donner comme les interprètes de la volonté du ciel, comme des êtres privilégiés à qui la divinité se communiquait exclusivement. La crédulité des peuples , aidée de leurs faux prestiges , favorisa leur prétention. Pour frapper les imaginations et les conduire par la terreur, ils représentèrent Dieu comme un tyran; ils lui prêtèrent leurs passions, la colère, la haine, la vengeance, a partialité, l'inconstance, la jalousie:

ils en firent un être cruel altéré de sang, implacable dans ses fureurs-, ils imaginèrent un lieu terrible où ils accumulèrent tous les genres de tortures et de supplices, un feu dévorant et impérissable , des chaudières bouillantes, un ver rongeur, des diables ministres de ce Dieu de vengeances , destinés à tourmenter éternellement les dix-neuf vingtièmes des hommes*, en un mot, ils firent Dieu semblable aux tyrans de la terre : par-là ils divinisèrent en quelque sorte les vices de ces derniers , et accoutumèrent les hommes à souffrir sans murmurer leurs injustices , leurs vexations , leurs brigandages. Après avoir donné aux hommes cette idée de la divinité, il ne leur fut pas difficile de leur persuader que leurs chefs étaient ses repésentans en ce monde, que leur autorité venait du ciel, et que c'était offenser le ciel que d'y résister.

C'est ainsi que les prêtres firent 1'*-

pothéose du despotisme: ils obtinrent en reeonnaissance le privilège de tromper le peuple pour leur compte, et de s'enrichir de ses dépouilles 5 ils se donnèrent comme les dispensateurs des grâces et des punitions célestes, et tinrent les hommes crédules et pusillanimes prosternés à leurs pieds: ils leur persuadèrent que Dieu s'apaisait par des offrandes dont ils profitèrent, que l'attachement aux biens et aux jouissances de ce monde était an crime, et par-là s'approprièrent presque tous les biens , et se réservèrent toutes les jouissances 5 eufîn que l'œuvre la plus méritoire devant Dieu, était de donner ses biens à l'Eglise, c'est-à-dire à eux, et qu'on expiait ainsi tous les crimes, et par-là ils devinrent bientôt les légataires universels de la moitié de l'univers chrétien. Tel fut le pacte entre le trône et l'autel. Tromper et effrayer pour dominer et pour voler, voilà les conditions et les

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avantages réciproques , le but et les moyens des prêtres et des tyrans. C'est ainsi qu'en réunissant leurs efforts, ils parvinrent à établir leur pouvoir arbitraire sur les ruines de la liberté et de la félicité publique. Aristote avait dit qu'un tyran doit paraître inviolablenient attaché au culte des dieux. Cette maxime adoptée par Machiavel, fut fidèlement suivie par les tyrans. Les plus exécrables furent aussi les plus dévots. Louis XI , Charles-Quint , Philippe II, Louis XIV, Jacques II, Catherine de Médicis, la reine Marie, furent très-dévots, et le fléau des peuples.

Mais pour établir le despotisme tant sacerdotal que politique , il fallait de bonne heure y préparer les esprits par l'abrutissement, étouffer la raison par les préjugés, substituer des absurdités sacrées à des connaissances utiles , corrompre et avilir les âmes , obscurcir et égarer les esprits. Les âmes nobles et

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vertueuses ne savent pas plier sous Je joug; et dès que l'homme ose penser, l'empire des prêtres et des despotes touche à sa ruine.

L'éducation de la jeunesse fut donc confiée à des prêtres. Leur premier soin fut d'exiger de leurs élèves un respect et une soumission absolue pour leurs dogmes , quelqu'absurdes qu'ils soient : le doute même fut regardé comme un crime, la soumission, ou plutôt l'abnégation de la raison et la foi aveugle, comme la plus grande de toutes les vertus. A les entendre , sans la foi toutes les actions les plus héroïques, les plus admirées, non seulement perdent tout leur mérite , mais sont autant de péchés. Ce premier pas fait, ils remplirent leur esprit de mystères inconcevables , de faits incroyables, de dogmes extravagans ; la morale ne consista que dans le combat continuel des passions les plus naturelles et souvent les plus utiles, ou

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dans des pratiques pénibles et ridicules ; ils firent des crimes de tout, pour humilier l'homme par l'idée de son imperfection , et Pentretenir dans des terreurs continuelles 5 ils lui rendirent la vertu impossible, pour le décourager et lui ôter toute énergie 5 les plaisirs les plus innocens devinrent des scandales 5 le mariage, le plus saint des devoirs sociaux, une imperfection: et le plus grand des attentats contre la société, la nullité monastique, le plus haut degré et le modèle de la perfection. Plus ils dénaturèrent les idées, plus ils éloignèrent l'homme de la vérité , et plus aussi ils l'enchaînèrent. Une conscience chargée de vains scrupules était nécessairement plus dépendante 5 celui qui méconnaît l'usage de sa raison, doit par force se laisser guider ; une imagination enivrée de chimères est aisée à enflammer, et propre à servir les projets ambitieux et haineux des prêtres qui ont

fait verser tant de tcrrcns de sang humain jusqu'à nos jours. On n'oubliera pas de Joug-temps les croisades, les vêpres siciliennes, la Saint -Barthélemi , ]es massacres d'Irlande, et tant d'autres guerres sacrées qui ont fait périr au moins dix millions d'hommes par le fer, et beaucoup plus par la misère et les maladies qui en sont les suites inévitables. Arles, Munies, Montauban, vos rues, sont encore teintes du sang que des prêtres farouches ont fait répandre pour seconder les fureurs du dernier tyran des Français!

De leur côté, les despotes secondèrent les efforts des prêtres. Les bourreaux, les supplices attendirent ceux qui osaient penser sans la permission sacerdotale. Les prêtres menaçaient de l'enfer ceux qui ne se soumettaient pas aux tvrans: ceux-ci menacèrent des tortures et de la mort ceux qui osaient secouer le joug ecclésiastique. Telle est

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la double et lourde chaîne qui pesait et pèse encore sur la plus grande partie de l'humanité : la vérité proscrite de la terre, n'osait plus y paraître qu'en contrebande 5 et quand quelqu'homme intrépide osait braver Péchaf'aud ou les bûchers sacrés de la sainte inquisition pour la faire entendre, elle ne trouvait que des âmes endurcies, cuirassées de préjugés, sur qui elle ne faisait que glisser 5 et les précautions d'un gouvernement soupçonneux et oppresseur avaient étouffé ce germe précieux avant qu'il eût pu se développer.

Ainsi le genre humain semblait destiné à gémir éternellement dans l'es-^ clavage des préjugés, dans les ténèbres de l'imposture et de l'ignorance, lors»

que le ciel, touché de ses maux, lui envoya Guttemberg et l'imprimerie. Cette invention divine, que la plupart des historiens daignent à peine remarquer en passant , sera pour nos neveux l'é-

poque la pî us remarquable de l'histoire . qu'ils diviseront en deux grandes parties, le règne de l'ignorance, des préjugés et de l'erreur, et celui des lumières , de la raison et de la vérité. Ce dernier a eu ses commencemens et en quelque sorte son enfance, qui fut longue et laborieuse: ses progrès ou son adolescence, qui fut lente et tardive. Mais enfin nous touchons à sa perfection ou à l'âge mûr de la raison.

Cet art merveilleux qui multiplie les pensées et les lumières dans une progression incalculable, qui reproduit les grands hommes plusieurs siècles après leur mort et dans des milliers d'endroits à-la-fois, qui rend leur génie, comme la divinité , présent en tous lieux: cet art véritablement magique fut aussi poursuivi comme une magie par les prêtres, qui prévoiraient sans doute que cette magie détruirait celle qui leur

avait servi jusqu'alors à fasciner les esprits.

Faut-il parcourir ici les bienfaits que nous devons à cette précieuse découverte ? Quelle est la science qui ne lui doive sa naissance ou ses progrès? Si la mécanique a enrichi l'industrie d'une foule de machines qui , en épargnant le travail de l'homme, multiplient ses effets 5 si l'anatomie a levé une partie du voile qui nous cachait l'organisation de notre être, et nous a appris à faire servir à sa conservation le même fer qui a servi à sa destruction 5 si la chimie , cette anatomie des corps non organisés , a surpris le secret de la nature et en a imité les phénomènes les plus surprenans 5 si l'électricité nous a appris à maîtriser le tonnerre, n'est-ce pas à l'imprimerie que nous en sommes redevables? n'est-ce pas elle qui a formé les Kepler, les Newton, les Bernouilli, qui nous ont appris à lire dans

les cieux et à calculer les mouveinens des astres?

Et vous, Montaigne y Locke, Bayle, Helvétius y Rousseau , Dumarsais , Raynal, Voltaire > si nous jouissons chaque jour de votre conversation , si nous nous nourrissons de vos pensées, si votre lecture nous rend et plus heureux et meilleurs, n'est-ce pas le bienfait de l'imprimerie? EnGn n'est-ce pas elle qui, en dévoilant les abus, en combattant les erreurs, en démasquant les imposteurs et les charlatans, a préparé les utiles réformes dont nous nous applaudissons? > 'est-ce pas elle qui, en disséminant les lumières , en propageant l'instruction jusques dans les dernières classes de la société, a porté le coup mortel au despotisme, et amené l'heureuse révolution quia rendu l'homme à ses droits et à sa dignité méconnue jusqu'à nos jours? et c'est elle qui en étendra les effets à tous les peuples de

la terre. Vainement les despotes et les prêtres se débattent-ils pour s'y soustraire , leurs jours de règne sont passés 5 l'édifice de l'erreur est sapé par ses fondemens$ il penche vers sa ruine, et va les ensevelir sous ses décombres.

Leurs efforts pour s'opposer au torrent de l'opinion ne serviront qu'à hâter leur catastrophe. Telle est la différence entre la vérité et le mensonge , que celui-ci , pour se soutenir, a besoin d'être étayé sans cesse de prestiges et de séductions 5 la vérité , au contraire , se soutient par elle-même 5 le temps et la réflexion la confirment, au lieu qu'ils détruisent le mensonge. Un principe fécond une fois découvert, les conséquences nombreuses qui en découlent se présentent successivement à tous les esprits, et chacune d'elles est un coup mortel porté à qucdque préjugé. Un seul bon livre peut renverser un million d'erreurs. -C'est le flambeau qui

allume un incendie immense. Des millions de monumens consacrent la vérité qu'il contient ; des millions de bouches dans autant d'endroits différens la répètent et la propagent. Environnezvous, tyrans, de vos nombreux satellites 5 elle se fera jour au milieu d'eux 5 elle vous atteindra sur votre trône , pour vous en précipiter. Et vous, apôtres de l'imposture, soudoyez les mille bouches de la calomnie : armez les mille bras du fanatisme : la vérité , comme la tête de Méduse, n'a qu'à se montrer pour vous pétrifier. Tremblez 5 elle tombe en traits de feu pour réduire votre Sodôme en cendres. Plus de rois , plus de prêtres} ce cri de la raison et de la liberté va retentir d'un pôle à l'autre 5 il sera répété du Mexique au Japon. Délivré de ces deux fléaux, le monde n'offrira plus qu'un peuple entier de frères tous égaux, tous libres, tous s'occupant à l'envi du bonheur

commun: le rêve du vertueux abbë de Saint-Pierre sera réalisé. La guerre n'a jusqu'ici ensanglanté la terre que pour l'intérêt des rois et des prêtres 5 elle disparaîtra avec eux. Les vices et la misère, suites de l'ignorance et de l'oppression, étaient leur ouvrage 5 ils feront place au règne de l'abondance et des vertus, fruits heureux des lumières et de la liberté. Tels seront les bienfaits de l'imprimerie, dont le grand Rousseau avait méconnu le pouvoir lorsqu'il désespérait du salut de ma patrie, ce Un peu- » pie, dit-il, peut se rendre libre tant » qu'il n'est que barbare 5 mais il ne le 5) peut plus quand le ressort civil est r> usé : alors les troubles peuvent le 3> détruire, sans que les révolutions 5) puissent le rétablir*, et sitôt que ses m fers sont brisés , il tombe épars , il » n'existe plus. »

Et toi aussi , sage Helvétius , tu as calomuié ma patrie , en regardant ses

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maux comme sans remède : as-tu pu dire de la France : ce Cette nation avi- 33 lie est aujourd'hui le mépris de l'Eu- 33 rope : nulle crise salutaire ne lui ren- 33 dra la liberté ; c'est par la consomp- » lion qu'elie périra : la conquête est le 33 seul remède à ses malheurs? On y fera 55 de jour en jour moins de cas des lu- 55 mières , parce qu'elles y seront de 35 jour en jour moins utiles $ parce 33 qu'elles éclaireront les Français sur 33 le malheur du despotisme, sans leur 33 procurer le moyen de s'y soustraire. 33 Ces deux grands hommes ne prévoyaient pas que leurs propres ouvrages contribueraient à démentir leurs sinistres prophéties : ils ont vu l'étendue de nos maux, mais ils en ont mal apprécié le remède : ils n'ont pas réfléchi que les méditations que le sage préparait en silence , et que l'on osait d'abord à peine se communiquer à l'oreille , deviendraient bientôt, par le bienfait de

l'imprimerie , un bien commun à tous , et que les prohibitions et les inquisitions du despotisme ne serviraient qu'à les répandre et à leur donner plus de vogue 5 parce que dans tous les cas les obstacles irritent les désirs , et donnent plus d'attraits à la jouissance 5 et que dans celui-ci surtout, on pouvait juger du prix d'une production parles efforts du gouvernement à l'étouffer,

C'est un ton généralement reçu de se plaindre de la nature de l'homme.

Un législateur fait-il de mauvaises lois, c'est que les peuples pour qui il les fait n'en comportent pas de meilleures, Reproche-t-on à un pédagogue les vices et l'ignorance de ses disciples , il les trouve bouchés , médians , indisciplinables. Un médecin tue-t-il ses malades, c'est à coup sûr la faute du malade ou de son tempérament, ou que sa maladie était incurable. Les prêtres attribuaient à un péché originel les vices dont leurs per-

nicieuses institutions ont infecté l'espèce humaine. Si cette manière de raisonner est très-commode à l'ignorance des chefs, elle n'est guère favorable aux progrès des aveugles qu'ils conduisent. Cette idée décourageante de l'imperfection de notre nature disparaîtra sans doute avec ceux qui avaient intérêt de l'établir.

C'est surtout en fait de morale et de politique qu'elle est dangereuse. Quoi!

la raison de l'homme aura produit des miracles dans les sciences et dans les arts souvent les plus futiles, et lorsque la curiosité était son seul mobile , et quand il s'agit de ses plus chers intérêts, cette même raison ne serait qu'une fausse lueur propre à l'égarer ! ZS'attribuons pas à la nature ce qui est l'effet de nos mauvaises institutions et du crime de nos chefs. Si nous n'avons encore aucune idée de la morale, si nos premiers pas en politique ont été chancelans, c'est que jusqu'ici l'entrée

aB discours

du sanctuaire de ces sciences nous était sévèrement interdite. Mais que ne doiton pas attendre des efforts de l'esprit humain , lorsque, dégagé des entraves politiques et sacerdotales, il se livrera en entier à cet objet important ! Ses progrès seront rapides et immenses :

les obstacles sans nombre qu'on lui a opposés jusqu'ici, n'ont pu, je ne dis pas le faire rétrograder, mais l'empêcher d'avancer. Quels succès , quels prodiges n'en devons-nous pas espérer, lorsque chaque observation nouvelle ?

chaque expérience , chaque découverte , chaque idée utile sera mise à profit , et formera un pas de plus vers la perfection *, lorsque l'éducation ne sera plus le privilège exclusif des richesses ou d'une caste privilégiée, mais répandra ses bienfaits sur la société entière*, lorsque surlout cette éducation ne consistera plus dans un mélange confus d'habitudes serviles, de dogmes absurdes,

de maximes pernicieuses et d'études futiles ! La source féconde de nos égaremens et de nos maux , ce sont les habitudes vicieuses contractées dans cette éducation , les erreurs et les préjugés dont elle a enveloppé notre entendement : préj ugés qui, substituant la mémoire au jugement, nous induisent sans cesse dans de faux raisonnemens, dont l'habitude où on nous a mis de nous payer de mois, nous empêche de voir le défaut. Lue éducation sage, conforme à la nature , qui favorise le développement de toutes les facultés , et qui fasse naître les pcnciiaiis vertueux, doit donc être un remède infaillible à ces maux. La raison perfectionnée évitera les faux calculs du vice , et ne trouvera plus un ennemi indomptable dans des passions qu'on aura appris de bonne heure, non à réprimer ou à étouffer, ce qui est impossible , mais à modérer

et à diriger vers l'utilité nublique , ce

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qui est toujours aisé, quand on n'est traversé ni par la religion, ni par le gouvernement.

Mais la génération naissante profitera seule des heureux effets du changement de l'éducation, et la génération présente vaut bien la peine que nous nous occupions aussi d'elle. C'est pour elle qu'il faut trouver un moyen de suppléer aux défauts de son éducation, et d'en corriger les effets. Ce moyen consiste à propager les bons principes, les idées saines et utiles, à combattre les préjugés, les erreurs et les vices, à faciliter l'instruction, en répandant les bons livres jusqu'àla profusion. Jusqu'à présent ces bons livres , et surtout ceux dont le gouvernement redoutait le plus l'influence, ne se trouvaient que dans les bibliothèques des curieux et dans les mains de quelques philosophes. Les idées des grands hommes , le fruit de leurs veilles et de leurs méditations,

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étaient devenus la propriété exclusive d'un petit nombre d'individus. Détruisons ce monopole de lumières , popularisons la raison: c'est le seul moyen d'établir par le fait cette égalité précieuse , base nécessaire du gouvernement républicaiu. L'aristocratie des connaissances et des talens lui deviendrait peut-être aussi funeste que celle des nobles et des prêtres.

J'ose donc me flatter de servir ma patrie , en mettant tous les citoyens à portée de jouir d'un bien auquel ils ont tous un égal droit , en rendant à la circulation un trésor resté enfoui jusqu'à ce jour. Je ne crains point d'être taxé d'exagération, en parlant ainsi de V Essai su?% les Préjugés de Dumarsais. S'il faut juger du mérite d'un ouvrage par les terreurs qu'il inspire aux mauvais gouvernemens et aux mauvais citoyens, et par les efforts que l'on a faits pour le proscrire, celui de l'Essai sur les Pré-

3a discours

jugés est incontestable. Depuis près de cinquante ans qu'il est écrit , il n'a pas pu être imprimé en France : quelques exemplaires s'y sont glissés d'uue édition faite en Hollande en 1770 , mais en si petit nombre , qu'il était resté presqu'entièrement ignoré. Les compilateurs et les auteurs des Dictionnaires n'en parlent que comme d'une production peu connue, et qiCon attribuait à Dumarsais , ils se gardent bien de le faire connaître, et d'en indiquer même le titre. Sabattier ne le désigne que par les mots vagues de quelqu' autre ouvrage impie assez mauvais, et heureusement ignoré. Ces expressions dans la bouche d'un tel homme équivalent bien, je pense, à un éloge. Une circonstance qui n'est pas moins glorieuse pour Dumarsais, c'est que tandis que Pvousseau , Voltaire , Helvétius , Fréret , Boulanger, Raynal, étaient entre les mains de tout le monde , à peine savait-

on qu'il existât un Essai sur les Préjugés : or le gouvernement se connaissait en bons livres. Celui-ci avait paru chez l'étranger : et ie défie tous ceux qui l'auront lu, cle dire qu'il méritait moins d'être connu que les auteurs que j'ai cités. Le but de cet ouvrage est au moins aussi utile que celui des leurs \ il est aussi bien écrit et bi;jn mieux raisonné : et je ne craindrai pas d'as-urer que s'il eût été plus répandu, il aurait liàlé la révolution de plusieurs années. Mais s'il n'a pas eu la gloire de contribuer aussi efficacement que les auteurs immortels que j'ai cités, à la chute du despotisme, peut-être parce qu'il le frappait trop directement et trop fort, il n'en sera pas moins intéressant de voir comment il osait développer l'àme fière et les sentimens énergiques d'un républicain cinquante ans avant qu'il y eût une république. Si quelques circonstances ont changé depuis , pas un

de ses principes n'a vieilli. C'est que la vérité est de tous les âges comme de tous les lieux. Son livre doit servir de fanal à tous les peuples qui voudront se rendre libres ? et réveiller , dans ceux qui le sont ? desressouvenirs qui ne sauraient leur être indifférens. Il a d'ailleurs pour nous l'avantage d'offrir un jugement sur notre révolution et sur nos principes qui ne saurait être suspect de partialité.

Enfin Dumarsais était non-seulement un républicain ardent , mais un profond métaphysicien et un sage : aussi trouve t-on dans son ouvrage les observations les plus déliées et les plus justes sur le cœur humain, et il est en même temps le traité de morale le plus complet que nous ayons. A.ussi suis -je convaincu qu'il n'y a pas de livre plus utile pour mettre entre les mains des jeunes-gens.

Tant qu'il y aura des préjugés sur la terre ? V Essai sur les Préjugés sera un

livre classique : c'est dire qu'il le sera encore long « temps : et en supposant qu'il vînt un temps où les hommes n'en auraient plus , il ne leur serait pas même inutile alors : il leur apprendrait à s'en pre'server. Du moins ne saurait-on me contester l'utilité de cet ouvrage pour une génération imbue des opinions les plus absurdes , qu'elle a sucées , en quelque sorte avec le lait, et dont il lui sera bien difficile de se dépouiller. Cet ouvrage est d'autant plus, je ne dis pas utile, mais nécessaire, que le changement qui vieut de s'opérer dans notre gouvernement en exige aussi un dans nos opinions , trop favorables au pouvoir absolu: et de ce second changement dépend peut-être la stabilité du premier. Le gouvernement républicain enflamma exalte toutes les passions, qu'il fait tourner au bien public : le papisme les éteint toutes , et ne cesse de hous effrayer sur leur danger. L'humilité

est la vertu par excellence des chrétiens; la gloire est l'aliment des âmes républicaines. La patrie est l'idole des républicains, le but de toutes leurs actions, l'objet de leurs plus chères affections. La théologie nous fait regarder cette vie comme un court passage-indigne de nos soins et de nos sollicitudes : parens, amis , honneurs , réputation, sont autant d'objets de tentation qui nous détourneraient du seul soin important, notre salut, et dont le christianisme prescrit l'abnégation La patrie au contraire se sert de tous ces objets pour nous attacher à elle , ou plutôt l'amour de la patrie se compose de toutes ces aifections particulières. Le patriotisme n'a qu'un but , le bonheur commun des citoyens , que la religion redoute comme incompatible avec le détachement des biens terrestres 5 elle ne demande au contraire que privations, souffrances , tribulations ; elle ordonne la soumission

absolue, qui est la mort du gouvernement républicain ; elle prêche le célibat, et la population est un devoir du citoyen 5 et si on m'oppose que tous ces sentimens ne sont qu'hypocrisie dans la plupart des chrétiens, et surlout dans les prêtres, ce vice n'en est que plus incompatible avec la franchise républicaine. Nos opinions politiques ne sont pas moins inconciliables avec la république. Ne nous aveuglons pas 5 reportons-nous un instant à l'époque où la révolution s'est faite : humiliés, avilis sous un joug tyrannique , nous tremblions, nous nous prosternions au seul nom de roi 5 murmurer contre ses injustices, oser disputer sur sa volonté , était une espèce de sacrilège : approcher de sa personne était un honneur qu'on se disputait avec envie 5 un sourire, un regard de lui, une faveur dont on se targuait*, les offices les plus vils, et dont

un esclave romain eût rougi , étaient

brigaés par ceux qui se qualifiaient de grands, et comblaient leur orgueil. Ces prétendus grands même, osions -nous les aborder sans les marques de la plus honteuse soumission? On achetait par des bassesses l'honneur de les servir 5 nos usages, notre langage, tout était servile. Chaque page de nos livres, la moitié de nos expressions , nos jeux mêmes, rappellent l'idée de la royauté et de notre esclavage. Des siècles ont confirmé ces habitudes serviles qui doivent disparaître sous la république. 11 ne suffit pas, pour les détruire, de déclarer les hommes égaux , il faut les convaincre de cette égilité , il faut qu'ils sentent leur dignité 5 effet qu'on ne doit attendre que de l'instruction : l'homme ignorant ne se croira jamais l'égal de l'homme instruit. La loi lui permet vainement d'aspirer à toutes les places, si son incapacité le lui défend. Cette loi sera-t-elle l'expression de la volonté gé-

nérale , tant que les dix-neuf vingtièmes des citoyens ne la comprendront pas?

Or, jusqu'à ce que la très -grande majorité soit en état d'émettre son vœu, et l'émettra réellement, nous n'aurons qu'une liberté imparfaite. Charger un autre de vouloir pour soi. est, il faut en convenir, une absurdité. On ne délègue pas plus la volonté que les sensations qui la déterminent. Jusqu'à ce que le plus grand nombre des citoyens puisse concourir directement à la formation de la loi, la liberté, en dernière analyse, se réduira au droit de se choisir des maîtres, et d'en changer par intervalles 5 et ce droit même en est-il un pour le plus grand nombre? Je le demande à . ceux qui ont suivi les élections : sur cent votans, à peine s'en trouve-t-il un qui donne sa voix en connaissance de cause: les autres, surtout dans les grandes villes, prononcent au hasard le premier nom.

qu'ils entendent, pu , ce qui est encore.

pis, qu'on leur a suggéré. C'est que la connaissance des hommes est tout au moins aussi difficile que celle des principes. Us se trompent donc beaucoup ceux qui se croient déjà des républicains , parce qu'on a prononcé le mot de république. Nous serons encore longtemps gouvernés par l'intrigue, avant de l'être par la raison. L'arbre qu'on a tenu courbé pendant plusieurs années ne se redresse que lentement et avec peine. Changer un royaume en république, des sujets en citoyens, des esclaves en hommes libres, n'est pas l'ouvraged'un jour: onnedoitatlendre cette régénération politique que de l'instruction secondée par l'imprimerie 5 et l'étude de Dumarsais est plus propre que celle d'aucun autre ouvrage à en hâter le moment. Personne n'a présenté des vérités aussi utiles avec autant de force et d'éloquence, quoique toujours avec méthode et sagesse. Aussi profond mé*

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taphysicien qu'Helvétius et Fréret , il n'a pas donné, comme eux, dans des systèmes plus ingénieux qu'utiles : dans Bumarsais tout est pratique 5 il a dédaigné ou sacrifié tout ce qui ne tendait pas au but constant qu'il n'a jamais perdu de vue , le bien de la société. Jamais il ne se laisse entraîner par son imagination , comme Boulanger : moins savant peutêtre que lui, il a nourri son ouvrage des pensées les plus heureuses et les plus solides des moralistes de l'antiquité 5 mais son savoir est sans ostentation. âNulle part on ne remarque l'auteur, partout on trouve l'homme de bien. Son livre est l'évangile de la raison 5 simple sans bassesse, son style, quoiqu'élevé, est à la portée de tous les esprits : aux terreurs d'une religion absurde et menaçante , il fera succéder la confiance d'une conscience pure , à ses consolations factices et fallacieuses, il substituera celles du bon sens. Cette inscrip-

tion fastueuse de la bibliothèque d'Osimandias, Trésor des remèdes de l'dme, le lecteur reconnaissant la placera avec plus de raison à la tête de son livre.

Non, mon ami (1), notre espérance ne sera pas trompée 5 Dumarsais, le catéchisme du bon-sens, remplacera bientôt ces catéchismes inintelligibles que les prêtres avaient inventés pour étouffer la raison de la jeunesse. Au lieu de ces livres de prières insignifiantes, ou de chants gothiques écrits dans une langue qu'ils n'entendent pas, les cul tivateurs eux-mêmes se procureront dans Dumarsais un ami, un conseiller de tous les jours qui parle à leur bon sens, qui nourrisse , qui fortifie leur raison, qui leur fasse goûter l'esprit de la liberté, bénir la révolution , et qui

(1) Le citoyen Desray, qui s'est prêté avec zèle au désir que je lui ai témoigné de voir réimprimer Dumarsais, dès qu'il a vu que c'était un moyen d'être Utile à sa patrie.

les guérisse de la maladie sacerdotale , la superslition. Use trouvera du moins un citoyen dans chaque village qui achètera ce livre , et qui chaque dimanche, au lieu de vêpres ou de compiles, ou d'un sermon ennuyeux et souvent fanatique, lira à ses concitoyens assemblés uu chapitre de l'Essai sur les Préjugés : et que ne doil-on pas attendre du peuple des campagnes, quand Dumarsais sera le précepteur des hameaux ! Les instituteurs dans les écoles primaires en liront tous les jours quelques pages à leurs élèves, en forme d'instruction. Au lieu de les exercer à la lecture dans un Nouveau-Testament écrit en mauvais gaulois, ils leur apprendront à lire, à parler et à raisonner dans Dumarsais.

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