‹ Essai sur les préjugésChapitre 2 sur 23 · DE LA VIE · texte numérisé non relu

DE LA VIE

DE DUiMARSAIS.

JLj'histoire d'un philosophe paisible qui sacrifia à la satisfaction d?ètre utile à ses semblables , et la fortune et la gloire même, doit offrir peu d'événemens et d'anecdotes piquantes ; mais pour ceux qui ne cherchent pas uniquement à satisfaire une vaine curiosité, la vie d'un homme de bien, luttant contre la fortune et le besoin , victime et des crimes du gouvernement et de l'ingratitude de ceux qu'on appelait grands, en butte aux calomnies de l'envie et de la bigotterie, a aussi son intérêt.

Dumarsais naquit à Marseille le 1 7 juillet 1676, Un philosophe républicain devait naître à Marseille. Orphelin presque en naissant , il perdit , par le désintéressement romanesque de sa mère, l'espérance d'une

fortune aisée avant qu'il pût y attacher du prix. Peut-être fallait-il, pour développer ses talens et son caractère, qu'il fût aux prises avec le besoin. La seule chose que Dumarsais regretta dans la perle de sa fortune, fut une belle bibliothèque qu'un oncle lui avait laissée en mourant. La fortune, comme dit à? Alembert , après l'avoir privé de son bien , semblait encore chercher à lui ôler tous les moyens de s'instruire. Il fit ses études à l'Oratoire, et entra ensuite dans cette congrégation. Le ton pédant et monacal inséparable de toute réunion de prêtres, la morgue des supérieurs, les tracasseries et les persécutions descagots, qui ne manquent pas d'honorer de leur haine le mérite qui leur porte ombrage, dégoûtèrent bientôt Dumarsais. Il vint à Paris, se fit recevoir avocat, et se maria 5 niais, nouveau Socrate, il trouva dans son épouse une autre Xantïppe 5 il ne crut pas cependant, comme Socrate, devoir passer toute sa vie à exercer sa patience avec elle 5 il s'en sépara. Ces désagrémens domestiques lui firent

sentir l'absurdité de nos lois tyranniques, et nous ont valu un traité sur le divorce, trouvé parmi ses papiers après sa mort, Dumarsais ne crut pas trop achetersa liberté par le sacrifice qu'il fit à sa femme du peu de fortune qu'il avait amassée; et ii se chargea de l'éducation du fils du président de Maisons. Ses soins rendirent son élève en état d'entrer, à l'âge de vingt-sept ans, àl:académie des sciences \ et ce qui est plus glorieux pour Dumarsais, de devenir l'ami de "\ oltaire; mais la mort l'enleva avant que la société eût pu recueillir les fruits des sages leçons qu'il avait reçues.

Le père était mort avant la fin de l'éducation de son fils, sans assurer à Dumarsais le prix de douze ans de soins. La famille, pour se dispenser de la reconnaissance , l'accabla de dégoûts et de mépris, et l'obligea de se retirer. C'est ainsi que s'acquittaient les ci-devant grands. Forcé de recommencer la même carrière , il entra cliez le célèbre Zaw, pour avoir soin de son fils. Le désintéressement qu'il montra dans

tout le cours de sa vie, ne permet pas de croire qu'il eut dans cette démarche des vues d'intérêt : elles auraient été bien frustrées. Il avait quelques actions qu'il voulait convertir en biens quand la chule du système renversa Law, et avec lui la fortune publique. Le seul avantage qu'il relira de son séjour chez lui, fut d'apprendre à connaîtra la bassesse y la servitude et l'esprit d'adulation des grands (ce sont ses expressions.) Il avait rendu à plusieurs des services importans, qui depuis ne parurent pas s'en souvenir.

Quelques raisons que Dumarsais eût d'être dégoûté de la carrière qu'il avait embrassée, la nécessité le força encore d'y rentrer: il le fit toujours avec le même succès, mais toujours avec aussi peu de fruit pour lui-même. Il se chargea de l'éducation de MM. de Bauf remont. C'est dans le long séjour qu'il fit dans celte maison, qu'il développa cette supériorité de talens et de connaissances dans la mélhaphysique des langues , qui l'ont fait regarder avec raison

comme le premier des grammairiens. Son premier essai fut V exposition d'une méthode' raisonnée pour apprendre la langue latine, qu'il composa pour ses élèves, et qu'il publia en 1722. A la fin de leur éducation, Dumarsais fit plus en grand l'essai de sa méthode dans une pension qu'il prit au faubourg Saint-A iclor; mais la fortune, qui n'était pas lasse de le poursuivre , l'obligea d'y renoncer. Il voulut encore se charger de quelques éducations particulières 5 mais ses forces et son grand âge ne lui permirent pas de les conserver. Enfin il n'avait d'autre ressource pour subsister que de donner quelques leçons, lorsqu'il fut associé à l'Encyclopédie. Les articles qu'il lui fournit sur la grammaire, lui méritèrent l'estime générale. Encouragé par les marques qu'on lui en donna, il se hasarda à solliciter du gouvernement une pension, qu'il eût obtenue s'il avait pu se faire un titre de quelqu'ouvrage bien servile; mais Dumarsais n'en avait fait que d'utiles, il devait essuyer un refus. Il aurait trouvé des protecteurs,

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s'il eût su flatter ; ruais il ne savait qu'avoir toujours raison; ce qui est un grand tort auprès de cette classe d'hommes. Un financier chez qui il allait quelquefois, ne put s'empêcher d'en témoigner un jour son mécontentement : Cela raisonne , dit-il à son voisin en parlant de lui , et cela n'a pas le sou. D'ailleurs , Dumarsais ne savait pas demander. Dumarsais , disait un riche avare, est un fort honnête homme ,• il y a quarante ans qu'il est mon ami ; il est pauvre, et Une m'a jamais rien demandé. La générosité de ce qu'on appelait grands n'était presque jamais qu'ostentation : ils étaient loin de prévenir le mérite indigent j ils attendaient les sollicitations pour donner de l'éclat à leur bienfaisance. M. de Lauragais offrit une exception trop honorable pour ne pas la citer. Il eut occasion de connaître notre philosophe ; touché de sa situation, il lui accorda une pension de 1000 liv., dont il continua même une partie à la personne qui avait eu soin de sa vieillesse.

Dumarsais ne profita pas long-temps de la générosité de son Bienfaiteur. Il pouvait se promettre de passer encore quelques années dans une honnête aisance, lorsqu'il tomba malade au mois de juin 1 -56. Il vit sa fin approcher sans inquiétude comme sans regret; mais évitant , comme il l'avait toujours fait, de se donner en spectacle , il se conforma en tout aux usages reçus , et mourut en sage comme il avait vécu.

Il aurait manqué quelque chose à la çloire de Dumarsais , si elle ne lui avait pas attiré l'honorable haine des cagots. Fontenelle avait fait paraître un Abrégé de l'Histoire des Oracles, par le médecin Vandale. Le jésuite Baltus en fit une critique bien sotte, bien pédante , en un mot bien théologique. La clique des dévots fut ameutée, et Fontenelle n'osa répondre. Dumarsais l'entreprit , et avec le plus grand succès , s'il faut en juger par l'analyse que donne tf Alemhert des fragmens de cette réponse trouvés dans ses manuscrits. Tous les confrères du moine se crurent attaqués par celte re-

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ponse , et qu'il y allait de leur honneur de ne pas la laisser paraître. Dumarsais fut calomnié, on le rendit suspect, et il reçut une défense absolue de faire imprimer son livre, soit en France, soit ailleurs. L'éveil une fois donné , le philosophe fut surveillé par les prêtres et les mouchards ; il les trouva partout à sa rencontre. Le mot était lâché, Dumarsais était un philosophe, c'est-à-dire un monstre qu'il fallait étouffer. Il fut réduit à ne publier que des ouvrages sur la grammaire , encore furent-ils décriés lorsqu'ils parurent, afin qu'il ne put pas s'en faire une ressource. C'est ainsi qu'on peut s'expliquer le peu de succès qu'ont eu ses ouvrages malgré leur mérite. Les Tropes n'ont eu qu'une édition de son vivant. Sa Méthode latine , le seul ouvrage raisonnable de ce genre que nous ayons , est aussi le seul qu'on ait exclu partout de l'éducation de la jeunesse; on a préféré laisser entre les mains des jeunes gens des fatras sans choix comme sans ordre , propres uniquement à étouffer leur raison et à les dégoûter de l'étude.

La haine des prêtres ne fut pas satisfaite : pour lui ôter la seule ressource qui lui restait, les éducations, ils décrièrent ses principes. Il avait soutenu, dans un de ses écrits, contre le sentiment de Descartes , que les animaux ne sont pas de pures machines 5 et les dévots de crier au scandale , à l'irréligion 5 ils appelèrent la calomnie à leur secours. L instituteur qui avait précédé Dumarsais chez M. Law , alors de la religion anglicane , lui avait demandé dans quelle rel'gion il voulait qu'il élevât son Jils. Ce propos lut prêté officieusement au philosophe; mais comme il eût été moins déplacé à l'égard de M. Law, les prêtres se permirent un autre changement charitable 5 ils supposèrent qu'il l'avait tenu à M. de Baufremont. Ce conte ridicule , orné et commenté en passant de touche en bouche, est ce qui fit le plus de tort à Dumarsais. Telle est notre faiblesse et notre légèreté ! Dumarsais , victime de res persécutions, se plaint lui-même , dans un fragment de lettre trouvé parmi ses papiers ,

de cette légèreté à former des soupçons T et de notre facilité à croire les imputations les plus invraisemblables , surtout en matière de religion.

L'histoire d'un auteur est surtout dans ses écrits 5 il manquerait donc quelque cliose à ce précis , si je ne faisais connaître les principaux ouvrages de Dumarsais. Je me contenterai cependant de les indiquer en peu de mots. D'Alembert en a donné l'analyse beaucoup mieux que je ne saurais le faire , et je me contente d'y renvoyer le lecteur. D'ailleurs la plupart de ces ouvrages n'ont pas encore vu le jour , ou sont restés imparfaits par les obstacles que le gouvernement et les prêtres mirent à leur publication. Le premier ouvrage de Dumarsais fut Y Exposition des libertés de l'Eglise gallicane , par rapport aux prétentions de la. Cour de Home. Il le composa à la prière du président de Maisons. L'auteur y dislingue avec soin la puissance temporelle de la spirituelle , pose les bornes de celle-ci , en détruisant les prétentions des

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papes, qui s'arrogent le droit de dispenser les sujets du serment de fidélité , de lancer des interdits , des excommunications , de disposer des couronnes 5 enfin il combat, par le raisonnement et par l'histoire, leur prétendue infaillibilité. Peut-être sera-t-on surpris qu'il ait fallu faire un livre pour prouver des choses aussi claires 5 mais dans le temps que Dumarsais l'écrivit , ces vérités étaient si hardies et les prêtres si puissans, qu'il n'osa jamais le publier, dans la crainte des persécutions, qu'il n'évita pas malgré ses ménagemens.

J'ai déjà parle de sa Réponse à la critique de V Histoire des OracLs. Dumarsais y détruit les objections du jésuite 5 prouve qu'il n'a pas entendu les pére> de l'Eglise : qu'il en a dénaturé le sens dans ses citations : enfin qu'il s"est approprié les idées et les recherches du professeur Mœbius , protestant , en accusant Fontenelle de n'avoir fait que copier \ andale. Il y démontre que les oracles lurent toujours l'œuvre des imposteurs, et non pas celle des démons y et

qu'ils ont cessé par un effet naturel des lumières et du changement de culte, et non par un miracle de la religion chrétienne.

Forcé de cacher ses productions philosophiques , Dumarsais ne renonça pas pour cela à éclairer les hommes. Il savait que la plupart de nos erreurs sont dues aux défauts de notre langage ; que presque tous les sophismes sont fondés sur des équivoques de mots ou d'expressions; et qu'ainsi perfectionner la langue , c'est hâter les progrès de la raison. Il s'attacha donc à porter dans la grammaire le flambeau de la métaphysique; la réduisit à des principes invariables ; en déduisit des règles sûres , et en fit sentir les irrégularités ; mais son plan est resté imparfait, et il n'en a traité qu'une partie complètement , celle où il développe les différens sens qu'on peut donner aux mots. Ce traité des Tropes est l'ouvrage le plus lumineux , le plus profond , le plus judicieux qu'on ait écrit sur la grammaire ; tout mérite d'en être lu, dit d'Alembert , jusqifà r errata , qui contient des ré-

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flexions sur notre orthographe , sur ses bizarreries , ses inconséquences et ses variations. Cependant cet ouvrage est resté presque entièrement ignoré. Dumarsais racontait k ce sujet une anecdote assez plaisante : quelqu'un , voulant lui faire compliment sur cet ouvrage , lui dit qu'il venait d'entendre dire beaucoup de bien de son Histoire des Tropes. Il prenait les topes pour un nom de peuple. îSous avons déjà indiqué les autres produclions de Dumarsais sur celte malière, qui feront long-temps regretter qu'il ne l'ait pas épuisée, comme il se l'était proposé. C'est à lui que nous devons aussi la méthode des versions interlinéaires , si propre à épargner du temps et du dégoût à la jeunesse , et qui depuis a été reproduite et défigurée par Lunau-de- Bois-Germain.

Mais l'ouvrage qui doit fixer à jamais le rang de Dumarsais parmi les plus grands philosophes et les bienfaiteurs de l'humanité , c'est son Essai sur les Préjugés. \\ parut d'abord en i-5c dans un recueil in-

titulé Nouvelles libertés de penser, sous le titre de Dissertation du Philosophe. Il fut imprimé en 1760, après la mort de l'auteur , sous le titre qu'il porte actuellement, mais avec des augmentations considérables. Le philosophe marseillais y examine la source de nos maux , qu'il trouve dans nos préjugés 5 ceux-ci viennent de notre éducation , de la coupable ambition des prêtres et des tyrans , du respect superstitieux pour les opinions et les usages reçus. Le remède en est dans l'instruction , dans la vérité , dans les progrès de la raison. Il expose ensuite les qualités qui constituent le vrai philosophe, bien différent de ceux qui se parent de ce beau titre : c'est ici que l'auteur fait lui-même , sans y penser, son propre portrait (i). Tels

(1) Il existe encore d'autres ouvrages du même auteur, entre autres un traité latin intitulé De mente humanâ, et un catéchisme fait pour l'usage de MM de Baufremont, ses élèves , dont on peut juger par cette anecdote.

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sont les titres de Duinarsais à notre estime et à noire reconnaissance. Malheureux ,

On parlait dans le collège de Vendôme de Dumarsais devant un vieux janséniste, auquel on donnait par courtoisie le nom de père, son antipathie pour la bulle ne lui ayant jamais permis de prendre même la simple tonsure. Dumaisais! reprit avec vivacité le vieux confrère Norjeu, je l'ai connu, pendaut plusieurs années, à Juilly. Quel coupable usage iJ a fait de ses talens, car il eu avait, Messieurs, et de distingués! Mais vous ne croiriez jamais que cet impie avait eu l'audace de composer pour ses élèves un catéchisme dicté par cette nouvelle philosophie qui a tout perdu. Quel fut le temps où il y eut le plus de miracles ( demandait le maître à ses disciples : Ce fut celui où il y eut le plus de sots, répondaient ces jeunes victimes de la perversité d'un homme qui infectait a.insi des âmes rachetées du sang de Jésus-Christ.

Le même oratoiïen prétendait que Dieu l'avait puni d'avoir eu cette raison saine qu'on admire dans ses ouvrages, qu'elle nous rend si précieux , et il en donnait une preuve assez singulière, qui ne peut, être trouvée que par un janséniste et un vieux garçon morose : il citait la méchanceté de sa femme ; du reste, il assurait que Dumarsais avait composé plusieurs ouvrages du même genre, qu'il

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persécuté pendant sa vie , c'est à nous à dédommager sa mémoire de l'injustice de ses contemporains.

n'osait faire paraître, et que Ja Providence , pour épargner un scandale à son Eglise , soustrairait probablement aux hommes que sa logique insidieuse pourrait égarer.

Nous demandons hien pardon au confrère Norjeu, si justement célèbre dans toute la congrégation de l'Oratoire, de citer un autre jugement un peu différent du sien; c'est relui d'un homme obscur, Mirabeau, membre de l'assemblée constituante, et porté après sa mort, comme tout le monde sait, à Sainte-Geneviève. 11 disait, en parla !it de cet Essai sur les Préjugés : « C'est le livre » le moins connu, et celui qui mérite le plus de » l'être. »

Le Discours préUininaire et le Précis historique sont du citoyen Daube.

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