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CHAPITRE XIV

ET DEKNIER.

■La vérité doit , tôt ou tard , triompher de l'erreur et des obstacles qu'on lui oppose.

Kbfoikbi le genre humain et le détromper de ses préjugés, fut toujours une entreprise qui parut aussi vaine qu'insensée. Les personnes les mieux intentionnées et les plus éclairées sont, comme on a vu , trop souvent elles-mêmes tentées de croire que les folies des mortels sont incurables, et qu'il serait inutile de vouloir les guérir. Tout homme qui avoue le projet de changer les idées de ses semblables, parait à tous les yeux un extravagant , dont le moindre châtiment est d'être couvert de ridicule. Cependant, si nous considérons attentivement les choses, nous trouverons des raisons très-fortes, au moins , pour douter si l'opinion de ceux qui croient l'esprit humain inguérissable est réellement fondée. Si l'homme est un être raisonnable, comment peut-on imaginer que la raison ne soit point faite pour lui, ou ne soit uniquement réservée qu'à quelques individus choisis, taudis que l'espèce entière en sera toujours privée? Quoi! l'esprit humain n'est-il donc sus- Si*

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ceptible de se perfectionner que sur des objet.- ii i voles ? est-il doue condamne à demeurer dans nue enfance perpétuelle sur ceux qui l'intéressent le plus? Des nations, forcées par les circonstances . ne se sont-elles pas détrompées peu-à-peu d'une partie de leurs préjugés \ Celles qui se sont civilisées , sont-elles les dupes des mêmes erreurs que leurs sauvages ancêtres? Si le fanatisme de la religion, si des erreurs nuisibles sont souvent parvenues à changer la face du globe , pourquoi l'enthousiasme de la vérité ne pourrait-il pas un jour saisir les peuples, et les porter à faire mainbasse sur les opiuions et les usages qui les désolent l. Faut-il donc désespérer de voir un jour les hommes, fatigués de leurs délires, recourir à la vérité pour en trouver les remèdes-! Enfin n'est-ce pas faire à Ja race humaine la plus sanglante injure, que de prétendre qu'il n'}r a que l'erreur et le vice qui soient en droit de lui plaire , et que la vérité et la vertu, dont elle sent les charmes et le besoin, ne soient point faites pour l'éclairer ou pour guider sa conduite?

N'ayons point de notre espèce des idées si défavorables. Si l'homme est dans l'erreur, c'est que tout conspire h le tromper ; s'il chérit le mensonge, c'est qu'il le prend pour la vérité ; s'il est obstinément attaché à ses préjugés, c'est qu'il les cruit nécessaires h son repos , à sou bien-être dans ce monde et dans l'autre. S'il méconnaît sa nature, c'est qu'il ne lui est point permis ni de penser par

lui-même, ni d'entendre la vérité , ni de faire des expériences ; s'il ferme son oreille a la voix de la raison, c'est que tout concourt à le rendre sourd et a le prémunir contre elle : c'est que les clameurs du fanatisme et de la tyrannie l'empêchent d'entendre ses leçons : enfin , si sa conduite est si dépravée , si contraire à son propre bonheur et à celui des êtres avec lesquels il doit vivre, c'est que tous les motifs qui devraient se combiner poulie rendre vertueux se réunissent pour le retenir dans l'ignorance et le pousser au crime.

Cependant ne désespérons point de la guérison du genre humain; pourquoi ne se guérirait -il point par les mêmes moyens qui l'ont empoisonné l. Si c'est l'erreur qui causa tous ses maux, qu'on lui oppose la vérité; si ce sont ses vaines terreurs qui l'ont égaré , qu'on le rassure ; si c'est l'éducation qui propage et qui éternise ses préjugés, qu'on la rende plus sensée -, si c'est pour avoir méconnu les voies de la nature qu'il s'est perpétuellement égaré , qu'on le ramène à cette nature: qu'il fasse des expériences , qu'il développe sa nuson; si ce sont ses gouvernemens qui le rendent malheureux et qui corrompent ses mœurs, donnons-lui de la grandeur d'âme, montrons - lui tous ses droite, inspirons-lui l'amour de la liberté; prouvons à ses souverains que leurs véritables intérêts sont essentiellement les mêmes que ceux des sujets qu'ils gouvernent , et doiv, ni l'emporte r sur les intérêts rutiles des flatteurs qui leur sug

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gèrent qu'ils ne peuvent être puissans et respectas

qu'en rendant leurs sujets faibles et misérables.

La nature, toujours en action, ne peut- elle donc point , dans ses combinaisons éternelles , faire naître des circonstances propres à détromper les hommes , au moins pour un temps, de leurs folies? la nécessité ne peut-elle pas amener des événemens qui les forcent à renoncer à leurs extravagances? S'obstiuera-t-elle toujours à les enchaîner dans les ténèbres de l'opinion? Ne seront-ils jamais gouvernés par des princes qui connaissent leurs avantages réels, leur vraie puissance , leur vraie gloire? Les nations ne se lasseront-elles jamais de ces superstitions qui les appauvrissent sans fruit , de ce despotisme qui les énerve , de ces guerres qui les désolent, de ces jalousies qui les mettent aux prises, de ces conquêtes et de ces victoires qui coûtent le sang du citoyen ; de ces vains efforts que suit l'épuisement des états? Ne verrons - nous jamais les sociétés politiques détrompées de ces institutions qui les oppriment, de ces usages que le bon sens condamne , de ces préjugés qui n'ont que l'antiquité pour eux , de ces distinctions onéreuses qui font de tous les citoyens des oppresseurs ou des opprimés , des orgueilleux ou des hommes vils, des grands altiers ou des esclaves rampans , des riches insatiables ou des indigens misérables qui manquent du nécessaire, et qui recourent au crime pour se Je procurer ? Enfin, toutes les institutions tendront-

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elles toujours à peupler les villes d'êtres frivoles et vains, d'oisifs fatigués de leur existence; de pères déréglés et négligens; de femmes légères, dissipées ou sans pudeur ; d'enfans rebelles et ingrats ; de faux amis prêts à se trahir ; d'avares courant après des richesses qui ne leur procureront point le bonheur ; d'ambitieux qui, par toutes sortes de voies , veulent obtenir un rang qui ne peut rassasier leurs désirs; de citoyens divisés d'intérêts , et indifférens sur le sort de la patrie? S'il n'est point permis de croire que la raison puisse un jour éclairer la race humaine entière , pourquoi ne nous flatterions-nous pas de la voir du moins régner sur une portion de la terre 1 Si les nations , ainsi que les individus , ne peuvent espérer un bonheur permanent et inaltérable , pourquoi douter qu'elles puissent au moins en jouir pour quelque temps? Osons donc prévoir ces heureux instans dans l'avenir; que notre cœur se réjouisse de pressentir qu'un peuple puisse , du moins pendant des intervalles favorables, être gouverné par la raison. Le malade habituel ne prévoit-il pas avec plaisir les momens de repos que ses infirmités lui laisseront ? les maux les plus violens ne sont-ils pas foi'cés de se suspendre quelquefois? le genre humain est-il le seul frénétique qui n'ait point des intervalles lucides ?

Ainsi le sage qui aura médité ne se rebutera point des obstacles sans nombre que la vérité rencontre toutes les fois qu'elle contredit les préju-

gés universellement établis. C'est en remontant à leurs vraies causes que l'on peut en tarir la source ; c'est en détruisant ces causes que l'on anéantira leurs dangereux effets. Ramenons les hommes à l'expérience, et bientôt ils découvriront la vérité ; donnons-leur une balance dans laquelle ils puissent peser avec certitude leurs opinions, leurs institutions, leurs lois, leurs usages, leurs actions, leurs mœurs : ils ne se tromperont jamais quand ils régleront leurs jugemens "sur l'utilité durable et permanente qui résulte de leurs façons de penser et d'agir. D'après cette règle éternelle, invariable , nécessaire, ils jugeront sainement de tout; leur esprit aura un guide sûr pour fixer à jamais ses idées.

En appliquant cette règle infaillible à la religion , ils trouveront que ses vaines chimères n'ont servi , dans tous les temps, qu'à troubler l'imagination de l'homme y qu'à porter la consternation dans son cœur, qu'à le remplir d'inquiétudes, qu'à étouffer en lui l'énergie nécessaire pour travailler efficacement à sou bonheur ici -bas : ils verront que les notions religieuses, toujours directement opposées à celles de l'évidence et de la raison , doivent nécessairement donner lieu à des disputes interminables ; ils sentiront que ces disputes, tant que l'on y attachera la plus grande importance , ne manqueront pas de troubler la tranquillité publique. L'histoire de tous les siècles leur prouvera que leurs prêtres, loin de procurei

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aux mortels des moyens de parvenir an bonheur, n'ont été pour eux que des furies qui partout ont répandu Jatliscorde , et se sont fait payer chèrement des men-onsres et des ravages qu'ils ont aps sur la terre. L'expérience journalière leur fera voir fiuutilité de ces prières dont elles fatiguent les dieux ; de ces cultes , de ces pratiques, de ces rites, de ces sacrifices souvent barbares ci l'aide desquels depuis tant de milliers d'années les nations se flattent vainement de rendre prodes divinités qui ne sont favorables qu'aux peuples bien gouvernés.

En examinant les avantages qui résultent des institutions politiques , l'on trouvera que presque eu tout pays le caprice d'un seul homme, appuyé par les forces des instrumens de son pouvoir . cecide irrévocablement du sort des nations. Us verront que les lois, nuisibles au plus grand nombre , n'ont pour objet que futilité du maître et de quelques citoyens qui , par leurs lâchetés et leurs intrigues , ont mérité sa faveur. Ils reconnaîtront que ces indignes visirs , ces courti- . : . sur qui les richesses et les récompenses des sociétés s'accumulent , sont souvent les plus cruels ennemis de l'état, et que ces grands qui s'attirent la considération, les respects , la vénération d'un peuple imbécile, ne sont communément que les artisans des malheurs de la patrie. Ils demeureront convaincus que par les préjug ires . :>i favorables à la puissance il-

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limitée , les sujets ne sont , pour l'ordinaire , que des captifs destinés à gémir toute leur vie dans les fers , et a mordre la poussière aux pieds de quelques mortels qu'ils ont la simplicité de croire d'une autre espèce que la leur. Détrompées de ces honteux préjugés, les nations sentiront qu'elles sont libres , qu'elles ont droit au bonheur, qu'elles peuvent en appeler des institutions absurdes de l'antiquité à leur utilité présente , et qu'elles ne sont point faites pour être éternellement les dupes d'opinions fausses tranmises de race eu race sans jamais avoir été examinées. Elles trouveront que leurs chefs sont des hommes choisis par ellesmêmes pour veiller à leur sûreté, qui méritent leur soumission, leur reconnaissance, leur amour, lorsqu'ils sont vraiment utiles ou fidèles à remplir les engagemens qu'ils ont contractés avec elles. Le citoyen cessant de s'avilir sans cause , demeurera persuadé qu'il n'est point un esclave ; que la nature l'a fait libre ; qu'il a des droits incontestables; que les mortels naissent égaux; que la seule vertu met de la différence entre eux ; qu'ils ne doivent de l'affection et des respects qu'à ceux qui, par leurs talens, leurs vertus, leur utilité , sont les plus nécessaires à la patrie, et lui procurent les avantages les plus réels.

C'est sur l'utilité réelle ou supposée que se fondent nécessairement tous nos sentimens pour les hommes et pour les choses. Nous sommes visiblement dans l'erreur toutes les fois que nous ac-

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cordons notre estime, notre vénération, notre amour à des hommes , à des actions , des usages , des institutions, des opinions inutiles : le dernier deeré de la démence est d'aimer et d'estimer ce qui nous est nuisible. Le citoyen le plus utile doit être dans tout état le plus cbéri , le plus considéré, le mieux récompensé. Le souverain vertueux est, d'après ces principes , le mortel le plus digne de l'attachement et des respects de tous ceux qui éprouvent a chaque instant les heureuses influences de ses soins vigilans. Ceux qui sous lui partagent les travaux pénibles de l'administration, sont évidemment les hommes le plus justement considérés. Les hommages que nous rendons à la grau deur , au rang , aux places , aux dignités , ne peuvent avoir pour motifs que les avantages que nous recevons ou que nous sommes en droit d'espérer de ceux qui les possèdent ; ces hommages ne seraient plus que des effets d'une habitude machinale , d'une crainte servile , d'un préjugé déraisonnable, si nous les accordions indistinctement à des êtres malfaisans ou dépourvus de mérite. Les distinctions, les titres , les prérogatives sont faits pour représenter a nos yeux les services réels , les lumières, la faculté d'être utile ; dès que ces choses ne sont plus que les symboles de la faveur, de l'intrigue , de la basesse , de la vénalité ; dès qu'elles ne servent qu'à couvrir l'ineptie, l'ignorance , la fraude , la méchanceté favorisées : dès qu'elles ne nous annoncent que le pouvoir de

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nuire , nous devenons les complices des maux que nous éprouvons quand nous leur prostituons un encens qui n'est dû, qu'au mérite et k l'utilité.

Pour peu que nous réfléchissions , nous serons convaincus que l'utilité, ou du moins sou image et ses apparences, souvent trompeuses , sont toujours les objets que les hommes chérissent , admirent , honorent. Leurs sentimeus sont raisonnables toutes les fois que leur affection et leur vénération portent sur des objets vraiment avantageux ; ils sont dans l'aveuglement et le délire , quand les objets de leur vénération en sont indigues , c'est-à-dire sont inutiles ou pernicieux pour eux-mêmes.

L'ulilité des talens île l'esprit fut en tout, temps reconnue parles mortels; la supériorité des lumières a subjugué le monde. Des hommes plus instruits que les autres ont pris, en tout temps , un ascendant nécessaire sur ceux qui n'avaient ni les mêmes ressources ni les mêmes talens. Les premiers législateurs des nations furent des personnages plus éclairés que le vulgaire, qui portèrent des lumières, de la science, de l'industrie d des sauvages épais , dénués de secours , exposés à la faim , à la misère , privés d'expérience , dépourvus de prévo}rance , en un mot dans l'état de l'enfance. Ces hommes , merveilleux sans doute pour des êtres malheureux , les réunirent en société, facilitèrent leurs travaux, leur apparent les moyens de mettre leurs forces h profit , dé-

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veloppèrent leurs facultés , leur découvrirent quelques secrets de la nature , réglèrent leur conduite par des lois. Les sociétés tirées de la barbarie , rendues plus heureuses par les soins de leurs législateurs, reconnaissantes de leurs bienfaits, obéirent de plein gré a des hommes si utiles , eurent en eux la confiance la plus entière , reçurent avidement leurs leçons, adoptèrent indistinctement les vérités et les failles qu'ils voulurent annoncer , montrèrent la déférence la plus entière pour eux ; en un mot les chérirent , les respectèrent , et finirent souvent par les adorer, comme des êtres plus grands, plus sages, plus poîssans que les mortels ordinaires.

D'où l'on voit que les hommes les plus utiles ont été les premiers législateurs, les premiers souverains , les premiers dieux des nations. Nous voyons partout l'utilité déifiée : des peuples ignoraus , languissans dans la misère, ne subsistant qu'avec peine, exposés continuellement aux ri gneurs de la nature sans moyens de sJeu garantir, durent regarder comme des êtres d'un ordre supérieur , comme des puissances surnaturelles , comme des divinités, ceux qui leur apprirent à soumettre la nature elle-même à leurs propres besoins. Tout est prodigieux , tout est divin pour l'homme sans expérience : en conséquence , nous voyons en tout pays les peuples à genoux devant les personnages qui, les premiers, leur ensei suèrent à cultiver, a semer , à moissonner. Les

Osiris , les Bacchus , les Cérès ne furent que des hommes expérimentés, qui portèrent à des sauvages des connaissances utiles; les Hercule, les Odin , les Mars , nous montrent des guerriers qui apprirent aux nations l'art de se défendre et d'attaquer avec succès. Eu un mot , tous ceux qui s'annoncèrent par des découvertes , des talens , des qualités extraordinaires, sont devenus les maîtres , les oracles, et souvent les dieux des hommes. C'est sans doute là-dessus que, dans l'origine, se fonda le pouvoir de ces personnages célestes dont la mémoire et la vénération se sont transmises jusqu'à nous. Les Orphée, les Moïse, les Numa furent des êtres de ce genre ; ils devinrent de leur vivant les souverains absolus des sociétés qu'ils avaient formées. Leurs successeurs héritèrent de leur pouvoir ; les peuples accoutumés à leur joug , soit par déférence à leurs volontés , soit par reconnaissance pour leur mémoire , eurent pour ces successeurs, ou pour leurs descendans, la même soumission qu'ils avaient montrée à leurs prédécesseurs ou leurs pères. Ils furent honorés , obéis , enrichis; on continua de recevoir leurs arrêts; ils furent chargés de veiller à la sûreté publique ; on leur laissa le pouvoir illimité de régler le sort de la société, qui les rendit dépositaires de ses forces, de ses richesse et de sou autorité (1).

(1) Il est évident que, par une suite de leurs anriens préjugés , les nations prennent encore leurs sou-

Mais l'abus accompagne communément le pouvoir. Les hommes qui, dans l'origine, avaient été utiles, deviurent bientôt inutiles et dangereux. La puissance qui leur avait été confiée par la société , fut tournée contre elle-même ; les cbefs des nations séparèrent leurs intérêts de ceux de leurs sujets; ils se liguèrent avec quelques-uns d'entre eux pour subjuguer et dépouiller tous les autres; dépositaires des richesses publiques , dispensateurdes récompenses, maîtres absolus des grâces, ils ne les répandireut que sur ceux qui furent utiles pour eux-mêmes et nuisibles à leurs concitoyens. Les prêtres , destinés a instruire les peuples , formèrent un ordre à part plus instruit que les auires, qui n'eut pour objet que de les tromper, de les tenir dans l'ignorance, afin de les soumettre et de les dévorer à l'aide de l'opinion. Ils prêtèrent leurs secours à la tyrannie quand elle leur fut favorable-, ils se déclarèrent les ennemis de l'autorité légi-

verains pour des dieux. En effet, il faudrait des forces plus qu'humaines et des talens divins , pour qu'un seul homme put remplir dignement les fonctions et les devoirs immenses de la souveraineté , devenus si compliqués depuis que les peuples se sont civilisés. Aussi, pour l'ordinaire, les princes ne gouvernent point eux-mêmes ; souvent ils n'ont aucune idée des. devoirs de leur place et des besoins de fetat. Presque partout le chef est une idole muette , dont les ministres interprètent les prétendus oracles.

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time quand elle leur fut contraire; leur empire subsiste encore, parce que les peuples n'ont point acquis des lumières suffisantes pour découvrir la futilité et le danger de leur science.

Malgré les maux continuels que les peuples éprouvèrent en tout temps de la paît de leurs guides temporels et spirituels, ils crurent toujours pouvoir attendre d'eux de la protection, des secours , du bonheur. Ils souscrivirent à leurs caprices, ils obéirent à leurs décrets; ils adoptèrent sans examen leurs opinions, leurs préjugés, leurs dogmes; ils continuel eut à respecter des institutions antiques, des usages, des règles, des pratiques , des préceptes qu'ils crurent avantageux pour eux-mêmes , parce que leurs ancêtres y avaient été aveuglément soumis. Eu un mot , ils s'imaginèrent toujours voir des dieux dans leurs souverains les plus incapables ou les plus médians; ils crurent voir des hommes éclairés de lumières surnaturelles, doués d'une sagesse consommée, d'une probité à toute épreuve dans leurs prêtres ; ils crurent voir les défenseurs de la patrie dansles guerriers qui la retenaient dans les chaînes de la servitude; ils crurent voir des hommes utiles et respectables dans ceux à qui l'intrigue et la faveur avaient procuré des places, des honneurs, des distinctions qu'ils supposèrent des récompenses du mérite. Ils crurent voir des êtres d'un ordre supérieur dans tous ceux qui jouissaient de Ja grandeur] du pouvoir, de la naissance; ils cousi-

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itérèrent . ils honorèrent les signes de l'utilité dau? ceux mêmes qui furent les plus inutiles, ou même les plus dangereux a la société.

Ainsi, par la suite de leurs préjugés habituels, les peuples continuèrent à respecter sans raison les objets de l'admiration de leurs ancêtres; ils eurent une vénération traditionnelle pour des hommes que souvent leur mérite et leurs talens auraient dû placer au dernier rang (i\ Fiers îles suffrages stupides d'une multitude ignorante, ils s'en prévalent insolemment pour lui faire éprouver les plus cruels outrages : couverts du masque de l'utilité, ils recueillent sans pudeur les fruits de la reconnaissance peu raisonuée des peuples pour ceux qui dans l'antiquité la plus reculée leur ont procuré quelquefois des avantages réels , mais plus souvent encore imaginaires. Tels cont les faillies titres que présentant aux nations ceux qui jouissent exclusivement du droit de régler leurs destinées.

Les institutions religieuses et politiques, ainsi que les préjugés et les opinions des peuples, datent des temps d'ignorance, c'est -à dire de ces

(1) Quelles que soient les préventions , tout homme raisonnable ne pourra disconvenu- qu'un laboureur ou un artisan , versés dans leurs professions, ne soient des citoyens plus utiles à la société qu'un général d'armée dont L'incapacité la] perd , qu'un pontife qui la trouble, etc

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siècles où l'inexpérience et la faiblesse des nations les livraient sans réserve an pouvoir de quelques hommes assez rusés pour les séduire, ou assez forts pour les dompter. L'ignorance et la crainte ont fait naître les religions et les cultes; ainsi l'ignorance fut en tout temps la base du pouvoir sacerdotal , qui ne peut subsister qu'autant que subsisteront les ténèbres de l'esprit humain. L'imprudente reconnaissance des peuples, leur défaut de prévoyance, leurs idées superstitieuses, eulin la violence , ont fait éclore le despotisme , le pouvoir illimité, les lois injustes, les distinctions partiales, les privilèges et les titres accordés aux soutiens d'une puissance illégitime. Aiusi le pouvoir arbitraire ne peut subsister qu'autant que subsisteront l'imprudence et la stupidité des peuples qui s'en laissent accabler.

Avec des titres si peu fondés cessons donc d'être surpris de voir ceux qui n'en ont point d'autres à présenter, s'opposer aux progrès de la vérité, dont la force ferait cesser le charme qui tient les nations engourdies. L'ignorance et l'erreur sont favorables à ceux qui ont intérêt à nuire ; l'obscurité est l'asile ténébreux de tous ceux qui tromj entj la vérité est l'ennemie née des êtres malfaisans ou qui ne veulent point se désister de leurs projets dangereux ; elle est l'amie des cœurs droits et sincères , et de tous ceux qui consentent à revenir de leurs égaremens. La crainte de la vérité est un signe infaillible de l'imposture, de la fraude, de

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la perversité confirmée; s'irriter contre la vérité , s'en offenser, la poursuivre , la persécuter,, indiquera toujours une conscience alarmée, qui tremble de voir sa turpitude exposée au grand jour, et payée du mépris ou de l'indignatiou qui lui sont dus. Déclarer sa haine contre la vérité, c'est proclamer ouvertement qu'on a sujet de la craindre, et que l'on est résolu de persister daus son iniquité.

Ces réflexions peuvent expliquer la conduite que tiennent constamment tous ceux qui s'opposent avec fureur aux progrès de l'esprit humain, et qui font des efforts continuels pour retenir les peuples dans les ténèbres de l'ignorance. C'est ainsi que le zèle, l'esprit intolérant et persécuteur des prêtres , leur inimitié pour la science, leur haine pour la philosophie et pour ceux qui la professent, prouvent évidemment la conscience qu'ils ont de la faiblesse de leur cause , de la futilité de leurs systèmes, la crainte devoir leurs opinions discutées, et l'imposture dévoilée aux yeux de l'univers. La cruauté de ces prêtres décèle la lâcheté de leurs âmes ; l'imposture est toujours inquiète et craintive; la lâcheté fut toujours et perfide et cruelle, parce qu'elle ne se crut jamais en sûreté; les méchans ne veulent jamais être vus tels qu'ils sont; ils savent que le voile du préjugé peut seul adoucir la difformité de leurs traits.

C'est d'après les mêmes principes que les tyrans déclarent une bail e irréconciliable a la \ cri lé , et

s'efforcent d'écraser ceux qui ont l'âme assez forte pour oser l'annoncer. Dès que cette vérité blesse , ils interposent habilement le voile de la religion entre eux et leurs sujets; ils échauffent les peuples contre cette vérité, en la faisant passer pour une sédition , un délire, an attentat contre le ciel même , pour un blasphème contre les représentais de la divinité. Au défaut de la religion, ils font intervenir l'intérêt public, et défèrent à la vengeance des nations ceux qui ont le courage de stipuler pour elles, de leur montrer leurs droits, de leur indiquer les routes du bonheur, de les désabuser des opinions funestes dont elles sont les victimes. En un mot, à l'aide de la loi, qui n'est communément que l'expression de son propre caprice , le tyran travestit l'ami du genre humain, le bienfaiteur de ses concitoyens en un rebelle, un infâme, un perturbateur, dont les fureurs doivent être rigoureusement châtiées. Que prouve cette conduite inique des maîtres de la terre , sinon une conscience alarmée, une défiance inquiète sur la réalité de leurs droits, un dessein permanent de continuer à opprimer des peuples dont l'ignorance et la stupidité sont les uniques appuis de la puissance odieuse qu'on exerce contre eux?

Le plus grand nombre des hommes craint la vérité , parce qu'il craint d'être apprécié et mis au-dessous de la valeur que lui attache le préjugé , ou qu'il se fixe à lui même. Tout homme qui pèse les choses dans la balance de l'utilité, est un juge

incommode pour des imposteurs ou des charlatans, qui sentent qu'ils ont tout h perdre de l'examen. La grandeur réelle , accompagnée delà vertu, de la bienfaisance, l'équité, ne craint point les approches du sage-, elle est Lien plus flattée des suffrages de l'homme éclairé que des respects imbéciles d'une multitude ignorante et servile. La grandeur factice et fausse est ombrageuse; elle a la concience de sa propre petitesse ou de sa perversité; elle évite avec raison les regards pénétrans qui pourraient démêler l'homme méprisable au travers des titres, des honneurs, des dignités; il ne lui faut que des flatteurs, des stupides, des délateurs, des sycophautes , des complaisans disposés à dévorer des outrages pour obtenir des grâces. L'homme droit, qui connaît la vérité, a communément l'âme haute : la conscience de sa propre dignité l'empêche de s'avilir : il se respecte luimême : il ne s'abaisse point a l'intrigue , il sait qu'elle n'est faite que } our ceux qui n'ont ni talens ni vertus : l'éclat ni la grandeur ne lui en imposent point; il connait ses droits, il sait qu'il est homme , et que nul mortel sur la terre ne peut, sans se dégrader et se déshonorer, exercer un pouvoir inique sur lui ; il sait que l'oppresseur injuste et les esclaves qui l'applaudissent sont ie< plus méprisables des humains. Il ne pliera donc point un genou servile devant eux ; si la noble fierté de son cœur s'oppose à sa fortune, i! sera consolé par l'estime des gens de bien. Le vrai sage

ne rend hommage qu'au mérite, aux talens, à la vertu; il ne prodiguera jamais son encens au faste, au crédit , au pouvoir; il paiera librement un tribut légitime à la puissance lorsqu'il la verra vraiment occupée du bonheur des hommes. Il reconnaît un ordre hiérarchique dans la société; il sait que le souverain qui remplit ses devoirs difficiles est le premier des hommes; il sait que le ministre: qui travaille péniblement au bonheur des nations est Je premier des citoyens; il sait qu/ le mérite I et les talens unis à la grandeur en sont bien plus f éclatans ; il sait que celui qui sert vraiment la patrie, doit être chéri, distingué, respecté. Il sait t que le vrai mérite est accessible au mérite , et que i la grandeur éclairée est disposée à prévenir, en- I courager, à tendre la main aux talens dans l'obs-i curité, et qu'il serait inutile et dangereux pour l'homme de bien de se présenter aux yeux de l'ignorance superbe, de l'arrogance hautaine, de la perversité soupçonneuse (1) ; enfin il sait que l'homme de génie, peu fait à l'intrigue et au manège, ne peut lutter avec succès contre la médiocrité , toujours souple et rampante.

Ainsi la vérité et ceux qui l'ont méditée ne peuvent être des objets déplaisans que pour ceux

(1) Virtus , repulsœ n-escia sordides, Incontaminatis fulget honorlbus.

HORAT. Lib. in. Ob. 2.

qui, dépourvus de mérite el de graudeur réelle, se sout habitués à se repaître de chimères , et à faire valoir des titres frauduleux. L'homme de bien ne s'approche de la grandeur que lorsque la grandeur l'appelle. C'est quand le souverain s'occupera sincèrement de l'utilité géuérale, que le philosophe aura l'ambition de servir son pays ; rien de plus déplacé, de plus inutile, de plus odieux que l'homme qui pense dans une nation livrée au despotisme , à l'imprudeuce , au luxe , à la corruption; les idées les plus saines, les plus évidentes paraissent des systèmes chimériques à des êtres frivoles qui n'entendent jamais le langage delà raison; l'impéritie trouve impraticables les moyens les plus simples et les plus efficaces. Le despote est un enfant dépourvu de prévoyance; il ignore l'art de préparer les événemeus , de semer pour recueillir, de planter pour obtenir des fruits : toujours guidé par le caprice du moment, il ne s'occupe jamais du bonheur à venir; tous ceux qui osent réclamer contre ses puériles fantaisies, lui paraissent des censeurs incommodes, des rêveurs ridicules, des frondeurs haïssables, des sujets séditieux. Des chefs imprudens ne sont point en état d'envisager le lendemain: ils n'écoutent que ceux qui leur fournissent les moyens de satisfaire sur-le-champ leurs désirs pétulans. La réflexion mûrit l'esprit ; le sage est un homme fait, qui, dans un pays frivole, se trouve entouré d'une troupe inconsidérée dont il excite la risée

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ou la haine dès qu'il entreprend de faire parler la raison. L'homme de iiénie n'est qu'un rêveur pour des hommes ordinaires; l'homme de hien est odieux pour des êtres corrompus ; le ton mâle de la vérité est trop fort pour des mortels efféminés qui se sentent trop faibles pour arrêter un état sur le penchant de sa ruine : il n'y a que des âmes fortes qui puissent exécuter ou saisir les projets du génie.

Que l'on cesse donc d'être étonné du déchaînement presque universel qui s'élève contre la philosophie ou contre ceux qui ont le courage d'annoncer la vérité et de stipuler les intérêts du genre humain. La politique, ainsi que la théologie, est devenue un monopole entre les mains de quelques hommes , qui seuls se prétendent en droit de s'occuper des intérêts des nations; quiconque, sans leur aveu , a la témérité de penser au hien public , est traité de la même manière que les marchands frauduleux. Ce n'est jamais qu'en fraude que la vérité se fait jour dans un pays mal gouverné, dont le mensouge est la monnaie courante. Ce n'est qu'en travaillant sous terre qu'on creusera la ruine des formidables remparts que l'erreur oppose partout à la félicité des hommes.

Les grands et le peuple sont dans toutes les nations les derniers qui s'éclairent, parce qu'ils connaissent le moins l'intérêt qu'ils ont de s'éclairer ; d'ailleurs les premiers croient recueillir tout seuls les fruits des erreurs de la terre. Le vulgaire ne

connaît presque jamais la vraie source de ses maux : lorsque ses peines sont poussées a l'excès , lorsqu'il est au désespoir, il y cherche des remèdes violens, qui finissent communément par les mul tiplier. C'est alors que les princes, souvent aux dépens de leur trône et de leur vie, sont forcés de reconnaître le danger de commander à des hommes ahrutis ; c'est alors que ces despotes inconsidérés voient l'étendue des dangers dont l'ahus du pouvoir est toujours accompagné (1); c'est au sein de la disgrâce et de l'infortune où le caprice les plonge , que les grands s'aperçoivent qu'ils sont eux-mêmes les victimes de la tyrannie qu'ils ont alimentée (2).

?\~ul homme dans les états n'est donc vraiment intéressé au maintien des préjugés. L'imposture et l'erreur ne donneront jamais que des avantages passagers, que des ressources peu sûres, qu'une puissance chancelante, que des titres incertains et fragiles: il n'y a que la vérité, la raison, la vertu qui puissent donner une force, une sécurité complète. Le souverain ne peut être puissant qu'a la tète d'un peuple florissant et nombreux ; il ue peut être aimé que par un peuple sensible à ses

(1) Ea demùm tuta est potentia quœ viribus suis modum imponit. Pmx. Panegvr.

(2) yeque enim îe.r acquior ulla Quant necis artifices cirte perire sua.

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bienfaits et à ses soins ; il ue peut être courageusement défendu que par un peuple magnanime , qui se sente intéressé à la conservation de son maître; ce maître ne peut avoir des sujets intrépides, industrieux, vertueux , attachés a la patrie , que quand il commande à des hommes libres. Les grands n'ont une grandeur réelle que quand ils sont libres eux-mêmes; il n'est point de grandeur pour des esclaves que le souffle d'un sultan peut à chaque instant précipiter dans la poussière : il ne peut y avoir de vraie grandeur, de vrai courage , de vraie patrie sans liberté ; le tyran est lui-même l'esclave de ses craintes et des satellites qui l'entourent : sa vie et sa couronne sont à tout désespéré qui bravera la mort. Le prince n'est libre et sur qu'au milieu de citoyens contens. Un peuple bien gouverné n'est point tenté de changer de maître; un peuple aveugle et malheureux est toujours dangereux : si une nation éclairée est difficile à tyranniser, elle est facile à gouverner ; elle ne deviendra point aisément le jouet ou l'instrument ni du fanatisme religieux, ni de l'ambition des médians.

Si l'Europe a des avantages sur les autres parties de notre globe, c'est sans doute à la supériorité de ses lumières qu'elle est redevable de ses forces et de sa gloire. Parmi les nations européennes, quelles sont les plus actives, les plus riches, les plus florissantes? Ce sont évidemment celles qui sont les plus éclairées. Si l'un a vu de tout temps

SUR LES PRÉJUGÉS. oS()

les nations les plus libres et les moins superstitieuses prendre un ascendant nécessaire sur celles qui étaient accablées sous li tyrannie politique et religieuse. L'on a vu avec étonnement le Batave peu nombreux , privé des faveurs de la nature , faire trembler la monarcbie la plus redoutable de notre monde, et prospérer, tandis que ses anciens tyrans sont tombés dans la décadence et le mépris. Les princes, les ministres, les grands , à la vue des conséquences funestes de leurs délires, de l'épuisement que leurs caprices réitérés ont causé, du découragement que l'oppression a produit, de l'abjection et du mépris où les met leur imprudence , sont, quelquefois trop tard , forcés de recourir à la sagesse qu'ils ont long - temps dédaignée, aux lumières qu'ils ont méprisées, à la vérité qu'ils ont eue en horreur.

La nécessité ramène tôt ou tard les hommes à la vérité: vouloir lutter contre elle, c'est lutter contre la nature universelle , qui force l'homme de tendre au bonheur dans chaque instant de sa dorée. Ainsi, malgré tous les efforts de la tyrannie, malgré les violences et les ruses du sacerdoce, malgré les soins vigilaus de tous les eunemis du genre humain, la race humaine s'éclairera; les nations connaîtront leurs véritables intérêts; une multitude de rayons rassemblés formera quelque jour une masse immense de lumière qui échauffera tous les cœurs, qui éclairera les esprits, qui environnera ceux mêmes qui cherchent a l'étein-

dre. Si la vérité, concentrée dans l'esprit d'im petit nombre d'hommes, fait des pas lents, ils n'en sont pas moins sûrs ; elle se répand de proche en proche, et finira par produire un embrasement général dans lequel toutes les erreurs humaines se trouveront consumées.

Ne regardons point cette espérance comme chimérique et vaine ; l'impulsion est donnée : à la suite d'un long assoupissement dans les ténèbres de l'ignorance et de la superstition, l'homme s'est enfin réveillé ; il a repris le fil de ses expériences , il s'est défait d'une portion de ses préjugés, il a pris de l'activité; le commerce l'a mis en société avec les êtres de son espèce ; les mortels ont fait un trafic de leurs idées, de leurs découvertes , de leurs expériences , de leurs opinions. Des inventions ingénieuses facilitent la propagation des vérités: l'imprimerie les fait circuler promptement, et consigne à la postérité des découvertes dont elle pourra faire usage. Des ouvrages immortels ont porté les coups les plus sûrs au mensonge; l'erreur chancelle de toutes parts; les mortels en tout pays appellent la raison à grands cris, ils la cherchent avidement : rassasiés des productions propres à les amuser dans leur enfance, ils demandent une pâture plus solide ; leur curiosité se porte irrésistiblement vers les objets utiles. Les nations, forcées par leurs besoins, songent partout à réformer des abus, à perfectionner leur sort. Les droits de l'homme ont élé discutés, les

lois ont été examinées et seront simplifiées ; la superstition s'est affaiblie, et partout les peuples sont devenus plus raisonnables, plus libres, plus industrieux, plus heureux, dans la même progression que leurs préjugés religieux et politiques ont diminué.

Eu un mot. l'homme s'occupe partout de son bonheur : malgré la lenteur des progrès de son esprit , il ressent vivement l'impulsion qu'il a reçue : les obstacles qu'on oppose à sa tendance et à sa marche ne feront que le ren re plus opiniâtre ; ceux mêmes qui se sont efforcés d'éteindre les lumières, n'ont fait que les répandre; le grand homme est partout assuré des suffrages du génie, de la probité . de la raison : celui qui a trouvé la vérité, échauffé de son beau feu, brûle de le communiquer aux autres; enivré d'un enthousiasme utile, il ferme les yeux sur les obstacles et les dangers ; la ciguë que la tyrannie lui présente , les coups dont elle le frappe , loin de briser le ressort de son àme, le fout réagir avec plus d'énergie: au défilât de la reconnaissance de ses contemporains, son imagination s'allume à la vue de la postérité, qui, plus éclairée, comprendra mieux son langage , rendra justice k ses travaux , et reconnaîtra l'utilité de ses principes, que la stupidité regarde comme les rêves d'un cerveau dérangé, comme dessystèmesim praticable», comme des paradoxe.- insensés.

Mais qu'est-ce qu'un paradoxe , sinon une ve-

rite opposée aux préjugés du vulgaire , ignorée du commun des hommes , et que l'inexpérience actuelle les empêche de sentir? Un paradoxe est, pour l'ordinaire , le résultat d'une lougue suite d'expériences et de réflexions profondes dont peu d'hommes sont capables : ce qui est aujourd'hui un paradoxe pour nous, sera pour la postérité une vérité démontrée. L'homme de génie pense de son temps comme pensera l'avenir; il n'est point de son siècle, il parle très souvent une langue inintelligible pour lui. Les philosophes profonds sont les vrais prophètes du genre humain. Le sage sait que les routes battues ne conduisent qu'à des erreurs universelles, et que le seul moyeu de renconter la vérité, est de s'écarter du chemin où la multitude s'égare.

De son vivant le philosophe qui pense avec c urage , ou dont l'esprit résiste au torrent de l'opinion, paraît ou un homme étrange, ou un téméraire punissable , ou un fou ridicule ; ses idées ne sont approuvées que par ceux qui pensent comme lui; leur suffrage lui suffit; il a pour lui ses vrais juges , il jouit de la récompense de ses peines (1) ; il se console des mépris; il en appelle à la raison future de la sentence de ces juges fri-

(1) Philosophia paucis est contenta judicibus, multitudlnem consulté ipsa fugiens , eique ipsi et suspecta et imisa. TUSCULAN. II.

SUR LES PRÉJUGÉS. 3ç3

voles ou intéressés, qui ue connaissent d'autre

j règle que leurs passions ou qu'une routine stupide. L'avenir qu'il a devant les y eux le dédommage du présent. Il sait que, semblable au grain de

| blé, ce n'est qu'après avoir été enfoui dans la terre que le philosophe est fait pour donner son fruit. Si le désir de la gloire et l'heureuse illusion des suffrages de la postérité ne soutenaient dans quelques âmes l'amour de la vérité, l'indignation contre l'iniquité, l'enthousiasme du bien public , bientôt la terre serait privée d'êtres pensans, et

I le genre humain , en proie aux imposteurs qui Je trompent, aux tyrans qui l'abrutissent, aux. vices qui le déchirent, n'aurait plus ni raison, ni vertus , ni bonheur.

Malgré l'obscurité du crépuscule où les nations semblent encore errer, des coups fréquens de lumière annoncent l'aurore et la venue du grand jour; la vérité, comme le soleil, ne peut pas rétrograder ; les ténèbres disparaissent d'une façon sensible ; les savans des nations sont dans un commerce perpétuel; ces heureux cosmopolites,

! en dépit des inimitiés politiques , demeurent toujours liés ; les ouvrages du génie se répandent en tous lieux ; une découverte intéressante passe

I en un clin-d'œil des climats hyperboréens jusqu'aux colonnes d'Hercule. TTn livre qui renfermedes vérités utiles ne périt plus : la tyrannie la plus acharnée ne peut plus étouffer les productions de la science; la typographie rend iudes-

tructibles les monumens de l'esprit humain, Les nations européennes, sans une révolution totale du globe , ne retomberont jamais dans cette barbarie qui fut si long-temps leur partage , et dans laquelle la superstition et le despotisme tâchent en vain de les faire rentrer. Les circonstances des nations, leurs intérêts mal entendus, les passions de leurs chefs, des événemens imprévus, pourront bien arrêter ou retarder quelque temps les progrès des connaissances; mais la vérité, semblable au feu sacré, sera toujours conservée quelque part : dès que les hommes voudront s'instruire, il leur sera facile de reprendre le fil des expériences ; les digues que l'on oppose a la science et à la vérité ne serviront qu'à pousser plus fortement les mortels à les rechercher, et leur donneront de nouvelles forces pour l'atteindre. L'esprit humain s'irrite des entraves qu'on lui met ; la vérité , semblable aux eaux long-temps accumulées , renversera quelque jour les vains obstacles de l'erreur. Que les hommes qui pensent répandent donc les lumières qu'ils ont acquises; qu'ils écrivent; qu'ils laissent aux races futures des traces de leur existence ; que, sensibles, à la gloire ils soient touchés de l'idée de se survivre ; qu'ils laissent des monumens qui déposent qu'ils n'ont point inutilement vécu. Si leurs ouvrages sont vrais, s'ils sont vraiment utiles, ni lu rage impuissante de la tyrannie, ni les clameurs intéressées du sacerdoce, ni les censures de l'ignorance, ni les fureurs de

l'envie ne pourront les abolir; ils passeront de

race en race: la gloire de leurs auteurs np se flétrira point; l'immortalité couronnera leurs travaux.

Ainsi , sages . je le répète , vous n'êtes point les hommes de votre temps ; vous êtes les hommes de Ta venir, les précurseurs de la raison future. Ce ne sont ni les richesses . ni les honneurs, ni les applaudissemens du vulgaire que vous devez ambitionner: c'est l'immortalité. Répandez donc à pleines mains des vérités, elles fructifieront un jour. Trop souvent, il est vrai, vous semez dans une terre ingrate: vos services sont payés de la haine la plus cruelle ; des persécutions vous menacent ; le préjugé condamne et tlétrit vos écrits , la grandeur les dédaigne, la frivolité les juge ridicules; mais ne souffrez point que l'injustice et la folie brisent le ressort de vos âmes : laissez ru^ir la tyrannie ; laissez tonner la superstition : laissez siffler les serpens de l'envie. Le vrai mérite, comme le soleil, peut être quelque temps offusqué par des nuages, mais il en sort toujours plus éclatant et plus pur. Si la nature humaine est susceptible de perfection, si l'esprit humain nest point fait pour s'égarer toujours . voyez dans l'avenir la sagesse et la vérité devenir les guides des rois . les législatrices des peuples, les objets du culte des nation- ; voyez les noms des apôtres de la raison grayés u temple de mémoire. Voyez les interprètes de la nature chéris et dédommages des injustices et des

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mépris de leur siècle. Comptez que la raison est nu asile auquel les passions des hommes les forceront enfin de recourir : la vérité est un roc inébranlable confre lequel les tempêtes qui agitent le genre humain obligeront ses erreurs de venir se briser.

Que dis-je! nul homme de génie n'est, même de son temps, privé de récompense. Eu dépit des menaces de la grandeur, des calomnies de l'imposture, des injustices de l'envie, des sarcasmes de la frivolité , le grand homme jouit des applaudissemens que son cœur doit désirer. Nul ouvrage intéressant pour l'espèce humaine et vraiment digne d'estime, ne tombe dans l'oubli. Un bon livre surnage toujours au torrent de l'erreur ; la voix du mensonge, de la critique, de l'imposture, est souvent forcée de joindre , en frémissant, son suffrage à celui des mortels qui applaudissent la vérité.

Quel est en effet chez les hommes l'ouvrage vraiment util" qui soit tombé dans l'oubli? Ne jouissons-nous pas avec reconnaissance des leçons que nous ont transmises nos sages maîtres de l'antiquité? Ne bénissons-nous pas la mémoire de ces génies bienfaisans qui souvent, pour nous instruire, se sonl exposés à l'ostracisme, à l'exil, à ia mort? Enrichis de leurs découvertes, aidés de leurs conseils, ne sommes-nous pas à portée de marcher en avant? Déjà le genre humain s'est acquis un vaste fonds de lumières, d'expériences,

SUR LES PRÉJUGÉS. 3oj

Je vérités : un grand nombre d'êtres peusans s'est occupé des moyens de rendre l'homme heureux -, la religion, la jurisprudence, la morale ont été mises dans la balance ; la science de la nature, la médecine, la chimie, l'astronomie, la navigation tendent de jour en jour à la perfection ; on a quitté le système pour consulter l'expérience , pour amasser des faits , pour chercher la vérité ; ne doutons pas qu'elle ne se trouve, et qu'elle ne devienne un jour le guide sur des nations depuis tant de siècles égarées par l'opinion. La vérité est le lien commun de toutes les connaissances humaines -, elles sont faites pour se procurer un appui réciproque; nous ne pouvons douter qu'elles ne forment un joui' un vaste fleuve qui entraînera toutes les erreurs et les barrières impuissantes qu'on oppose à son cours.

Opinionum. commenta delet dies, Naturœ judieiâ

confirmât

Cic:

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