‹ Essai sur les préjugésChapitre 21 sur 23 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Des vraies causes de l'inefficacité de la philosophie. La vraie morale est incompatible avec les préjuges des hommes.

De toutes les accusations que l'ignorance et la mauvaise foi intentent contre les philosophes , il n'en est point de plus grave et de plus mal fondée que celle qui les taxe d'une volonté permanente de détruire sans jamais édifier : c'est a cette imputation que des personnes même bien intentionnées font souvent à la philosophie , qu'il est important de répondre, afin que la vérité n'ait plus pour adversaires que ceux qui auront le courage de se déclarer hautement les ennemis du genre humain , les défenseurs du mensonge , les soutiens des erreurs humaines. Quoique nous ayons déjà en partie répondu à cette difficulté , il est nécessaire de s'y arrêter encore.

L'on accuse la philosophie de tout fronder, de tout blâmer, de n'être contente de rien, de n'être de l'avis de personne, de faire main-basse sur tout ce que l'opinion et l'habitude rendent le plus respectable aux hommes. Nous avons déjà prouvé que ces mécontentemens sont légitimes et fondés ; uous avons fait sentir que tout homme qui pense

et qui s'intéresse au bonheur de ses semblables, ne peut voir sans douleur, sans indignation, sans colère, les fatales erreurs que l'imposture fait sucer avec le lait , le poison dont le fanatisme infecte les peuples , l'ignorance profonde dans laquelle la superstition les nourrit , le renoncemeut à la raison dont elle leur fait un devoir , cette abjection d'ànie qu'elle transforme en vertu , cette léthargie stupide dans laquelle, par ses soins, les nations sont partout plongées ; enfin, ces frénésies cruelles et sanguinaires qu'elle excite partout où elle fait éclore ses dangereuses querelles. Tout citoyen qui gémit sous l'oppression , qui se voit la victime impuissante du pouvoir, de l'injustice et des mépris , de la rapacité d'un gouvernement inique , n'est-il point forcé de maudire les indigues préjugés qui font naître et qui soutiennent ces abus si crians l. n'est-il pas tenté d'examiner les titres et les droits prétendus de tant de monstres divinisés, de ces courtisans insolens , de ces esclaves qui se croient formés d'une argile plus pure , de tant de malfaiteurs que l'opulence ou la faveur font jouir impunément de la faculté de fouler et d'écraser leurs rnalbeureux concitoyens! Tout homme qui raisonne n'est-il pas consterné en voyant ces guerres inutiles et fréquentes qui dépeuplent le monde ? n'est-il pas choqué des usages barbares , des lois absurdes , des abus sans nombre et souvent si cruels , des opinions insensées qu'il voit régner sur la terre 2. Enfin tout homme qui prend quel-

que intérêt an sort de son espèce , a-t-il tort d'être mécontent d'une religion ennemie qui ne semble inventée que pour fournir à des princes en délire les moyens d'accabler les nations , de faire taire l'équité , de violer sans risque les lois de la raison ! Est-il donc possible à un être qui sent et qui pense , de voir sans émotion les droits de l'homme partout impudemment outragés , le bonheur des peuples trahi et sacrifié, la justice immolée au caprice d'un petit nombre de mortels , qui n'apportent d'autres titres que ceux que leur donnent l'ignorance , les préjugés , la stupidité ?

Il faut avoir un cœur d'airain ou une âme de boue pour contempler les cruautés et les folies dont les hommes sont les victimes sans en être attendri. Il n'y a que des monstres dénaturés par l'erreur ou par l'intérêt, qui puissent avouer que les maux de l'humanité ne sont pas faits pour les toucher : le sage vertueux est un homme; il trouve que tout ce qui intéresse l'homme a des droits sur son cœur (1).

Les mécontentemene d'un cœur honnête sont donc très-légitimes et très-fondés ; tout homme qui ne s'est point dépouillé de tout sentiment d'humanité doit verser des larmes sur les maux de son espèce, et s'occuper, s'il le peut, des moyens d'en écarter les causes •, indiquer la cause

(1) Homo sum; humani nihil à me aliénant pute Terent. Heautontim. Act. i, scen. i.

du mal et laisser agir la nature , est le seul moyeu que la vérité doive employer ; ce n'est qu'à l'imposture irritée qu'il appartient d'aiguiser des poiguards , d'exciter des tumultes , de se venger par des trahisons et des crimes. La vertu opprimée se contente de gémir, et ses plaintes sont rarement écoutées. Dans ce cas , nous dira-t-on peutêtre, à quoi sert de se plaindre? Hélas ! n'est-ce donc pas une consolation pour les infortunés que s'entretenir de leurs peines \ Il n'y a que les bourreaux impitoyables du genre humain qui puissent avoir l'injustice de s'irriter des soupirs, et de puuir les cris qu'ils arrachent aux mortels : le dernier degré de barbarie c'est d'étouffer les gémissemens des misérables que l'on tourmente. Si l'humanité exige que l'on plaigne les malheureux , la justice demande que Ton réclame pour eux , et que fou ruine les erreurs d'où partent tous leurs maux. Pour les soulager il ne s'agit que de dissiper le mensonge , et bientôt l'on verra paraître la vérité : l'édifice dont les hommes ont besoin, le sanctuaire et l'asile où ils trouveront la fin de leurs misères, a toujours subsisté ; pour que nos yeux le découvrent, il suffit de lever le voile dont l'imposture et le prestige s'efforcent de l'environner,

11 est en effet un monument aussi vieux que le monde; les âges n'ont point endommagé sa solidité; sa beauté ne dépend point des caprices et des conventions des hommes , elle est faite pour

frapper en tout temps les yeux qui voudront la considérer; sa simplicité fit souvent méconnaître son mérite ; il parut trop uniforme à des yeux dépravés; mais la justesse de ses proportions, l'heureux accord de ses parties, la majesté de son ensemble, l'étendue de son utilité, feront toujours l'admiration de tous ceux qui s'arrêteront pour le contempler.

Que l'on détruise le temple gothique de la superstition ; que l'on brise ces ornemens inutiles et sans goût qui menacent nos tètes ; que l'on fasse disparaître ces ténèbres qui couvrent notre entendement, et bientôt nous verrous le temple de la nature que celui des chimères dérobait à nos regards; son sanctuaire éclairé est ouvert à tous les hommes; le souverain qui commande et le sujet qui obéit, le philosophe qui médite et le cultivateur qui travaille, peuvent également y venir consulter la vérité; elle leur parle à tous une langue intelligible ; elle leur donne des leçons proportionnées à leurs besoins ; elle n'annonce point de mystères , elle s'enveloppe d'allégories ; elle n'est point entourée du cortège de la terreur, elle n'enivre point les mortels d'espérances chimériques; elle leur montre ce qu'ils sont, elle les instruit de leurs vrais intérêts, elle leur apprend à s'aimer, h travailler à leur propre bonheur ; elle leur prouve que ce bonheur, par des chaînes indestructibles, est lié à celui de leurs semblables ; ceux qui refusent de l'entendre , sont

malheureux; dès-lors ceux qui suivent ses lois sont immédiatement heureux: la nécessité punit et récompense pour elle; la haine, les mépris, la honte, les remords, le vertige, vengent les outrages qu'on lui fait ; la tendresse , l'estime , la gloire et le contentement intérieur sont les récompenses assurées de ceux qui s'attachent à son culte. Les souverains qui la consultent ont des empires heureux , flonssans et puissans ; ceux qui refusent de l'écouter n'ont qu'un pouvoir précaire fondé sur l'opinion, et ne régnent que sur des états malheureux: les sociétés dociles à sa voix ont de l'activité , des talens, des vertus; celles qui la dédaignent sont sans lumières , sans principes et sans mœurs.

Si tant d'hommes méconnaissent les devoirs que la nature leur impose, c'est que tout contribue à les défigurer, à les rendre douteux. La religion a toujours pour principe de combattre la nature, d'anéantir des passions nécessaires, d'avilir la raison , de lutter contre l'évidence , de lui opposer sous le nom de vérités divines des dogmes inintelligibles, des mystères impénétrables, des préceptes incompatibles avec le bonheur des humains. La politique ne combat pas moins cette nature ; elle contredit évidemment le but de la société, l'ordre éternel des choses ; elle n'a pour objet que d'ôter à l'homme sa liberté naturelle, d'envahir sa propriété, de soumettre ses désirs aux fantaisies de ceux qui le gouvernent, et qui trop souvent l'invitent à être vicieux et méchant. La na-

336 essai

ture est pareillement contrariée par la loi ; elle n'est trop communément que la nature de l'homme soumise à la violence et forcée de plier sous le joug du caprice et de l'iniquité puissaute. Enfin la nature est étouffée dès le berceau par l'éducation , dont le but ne semble être que de remplir l'esprit de préjugés propres à lui rendre chers l'aveuglement, le fanatisme , la servitude, ou a faire adopter tous les vices sans lesquels on ne peut réussir dans des sociétés corrompues.

Ainsi tout concourt à empêcher l'homme de s'éclairer, de sentir ses rapports , de consulter sa raison , de travailler à sa félicité propre , et de voir qu'elle est liée à celle de ses associés. C'est pourtant de cette connaissance que dépend toute la morale , et c'est à la morale que le bien des sociétés, des princes qui les commandent, sera toujours nécessairement attaché.

Si la religion et le gouvernement s'accordent partout à faire des sujets stupides, ils deviendront corrompus -, si les mobiles les plus forts obligent sans cesse les hommes à craindre la vérité, à suivre le torrent du préjugé, à se conformer h l'usage en dépit de la raison , à vivre dans une guerre perpétuelle avec leur propre nature , à résister à l'expérience, à fermer les yeux aux lumières les plus frappantes, comment veut on qu'ils aient des idées de morale* Si les honneurs et les récompenses sont partout réservés à la bassesse , à l'incapacité , au hasard de la naissance , à

SUR LES PRÉJUGÉS. 33j

l'opnleiice injustement acquise •, si l'homme ne peut se promettre de parvenir au bien - être sans immoler sa vertu; si cette vertu n'est elle-même qu'un sacrifice douloureux de ses intérêts les plus ehers : si partout les talens , l'activité, la grandeur d'âme, la noblesse des sentimens sont réprimés ou punis, quel succès peut-on attendre des préceptes incommodes d'une morale qui , mise en pratique , empêcheraient d'obtenir tous les avantages que l'on montre à tous les mortels comme digues de leurs efforts? Comment leur faire entendre qu'ils doivent être humains , indulgens, modérés, tandis que leurs prêtres leur diront d'être zélés , opiniâtres , ennemis de leur propre repos et de celui des autres? Comment leur persuader qu'ils doivent être équitables , sincères , désintéressés, lorsque l'exemple et l'éducation leur feront sentir qu'il ne peut y avoir de bonheur pour eux s'ils n'obtiennent la faculté d'opprimer, et de s'enrichir par toutes sortes de moyens? Enfin comment les convaincre que la vertu est un bien lorsqu'ils la verront sans cesse négligée, méprisée, persécutée? Les hommes ne seront vertueux que lorsqu'ils trouveront qu'il est utile de l'être ; ils ne sentiront cet intérêt que lorsqu'ils auront des lumières ; ils ne seront éclairés que lorsqu'ils cesseront d'être esclaves du despotisme et de la superstition.

Rien de plus évident et de mieux prouvé que l'incompatibilité de la morale avec les principes

338 essai

religieux et politiques des hommes. Sous des dieux injustes annoncés par des prêtres menteurs, sous des chefs licencieux et méchans, les sujets ne seront jamais ni vertueux ni heureux. La morale est forcée de rompre pour toujours avec la religion et la politique. En vain les tyrans et les prêtres se donnent-ils pour les protecteurs et les apôtres de la vertu ; elle ne peut s'accommoder ni des caprices des uns ni des impostures des autres. Elle ne peut approuver le trafic honteux des expiations que le sacerdoce établit entre le ciel et la terre : elle ne peut se prêter aux vues ni de ces imposteurs qui mettent leurs mensonges à la place de la vérité, ni de ces tyrans qui substituent leurs volontés aux lois de la nature et aux intérêts de la société.

Ainsi la morale est forcée de renoncer à la faveur des hommes pervers , qui ne se servent de son nom que pour attirer les mortels dans leurs pièges dangereux. Elle choisit pour ses interprètes et ses ministres des hommes plus honnêtes , qui , après avoir médité la vérité, ont le courage de l'annoncer aux autres. Par-là il s'établit deux religions dans les sociétés civilisées ; l'une ne s'occupe que de fantômes , et ne cherche qu'à plonger ses disciples dans l'aveuglement; l'autre s'occupe de l'étude de la nature , et du soin de guérir les esprits des plaies que des puissances rivales ne font qu'envenimer sans cesse. L'une défend à l'homme de penser, l'autre lui dit de faire des ex-

périences, de travailler sans relâche à rendre son sort plus doux. L'une lui défend de consulter la raison; l'autre le ramène toujours aux autels de cette raison injustement dédaignée , qui seule peut lui procurer de vrais biens. Les apôtres de l'une fondent leur mission sur des prestiges , des mensonges et des merveilles qu'ils défendent d'examiner ; les apôtres de l'autre fondent la leur sur l'expérience, et recommandent de tout examiner. Les uns emploient la violence et les menaces pour établir leurs opinions ; les autres se servent de la persuasion , et cherchent à attendrir l'homme sur sa propre situation. Les uns portent le trouble dans la société et la terreur dans les âmes; les autres font des efforts pour y porter la sérénité, la concorde et la paix. Enfin, les uns prêchent une morale humaine, les autres annoncent une morale surnaturelle, mystique, obscure, contradictoire, impossible à pratiquer.

L'on ne manquera pas de reprocher à la morale philosophique son peu d'efficacité, et le peu de fruit qu'elle a produit jusqu'ici : nous en conviendrons sans peine , mais nous dirons que cette inefficacité n'est due qu'aux obstacles insurmontables que la vérité rencontre de toutes parts, aux traverses et aux persécutions qu'on lui suscite, au mépris que l'on montre à la philosophie et à tous ceux qui l'annoncent. La superstition, le mensonge et le préjugé sont de longue main en possession de l'esprit des hommes -, ils enseignent

hautement , tandis que la vérité ne peut donner des leçons qu'à la dérobée , et n'ose jamais élever sa voix contre les menaces imposantes du despotisme et du sacerdoce. D'ailleurs . comme on a vu, le philosophe lui-même, soit effrayé de la distance du mensonge, soit imbu en partie des préjugés régnans, n'ose ni les attaquer de front, ni rompre totalement avec eux. La plupart des écrivains , rebutés de la variété et de la multiplicité des vices et des maux du genre humain, n'ont point tenté de remonter à leurs vraies causes, ou bien ils ont jugé qu'il serait inutile de vouloir les combattre; d'autres, étonnés des différentes formes sous lesquelles les vices se masquent, ont désespéré de tes découvrir -, ils ont regardé l'homme comme une énigme, et les peuples comme destinés à languir à jamais dans l'erreur.

Nous avons assez prouvé que c'est dans les préjugés qu'il faut chercher la vraie cause du peu de progrès des lumières, et surtout de la morale (i). Des philosophes furent jadis les législateurs des peuples, les instituteurs des princes et des héros. Dans les temps glorieux de la Grèce et de Rome , les hommes destinés à gouverner l'état , à défendre la patrie , à l'aider de leurs conseils , allaient chercher les leçons de la sagesse dans les écoles des sages. C'est de là qu'on vit sortir des Xénophon , des Epaminondas , des Cicéron ; on n'accusait

(1) Voyez, chapitre VI.

point alors l'étude de la philosophie de détacher le citoyen de son pays , de le refroidir sur ses devoirs, de le rendre incapable des ohjets dignes de l'ambition. Des princes, des généraux, dus consuls, des sénateurs puisaient dans la philosophie, maintenant si dédaignée, les maximes nécessaires à l'administration publique. Les rois eux-mêmes honoraient cette philosophie, l'invitaient à leurs cours, se faisaient gloire de devenir les disciples des sages , et ne rougissaien t point d'apprendre d'eux l'art pénible de régner. Par un effet de la barbarie de nos gouvernemens modernes, toujours armés, toujours féroces et superstitieux , l'ignorance est l'apanage de la grandeur ; la naissance et les titres donnent le droit exclusif d'approcher de la personne des rois; ce n'est qu'a des ignorans illustres qu'il est permis d'élever les mortels destinés a commander aux autres; des prêtres fanatiques ont seuls droit de les instruire; des grands dépourvus de lumières , des courtisans intéressés à corrompre leurs maîtres, sont chargés d'entretenir et de former le cœur des princes que le sort destine à gouverner des empires. Est -il donc surprenant de voir si souvent les maîtres de la terre privés de sentimens , de grandeur d'âme , de talens (1) ? Les

(1) Agrippine ne voulait pas qu'on instruisit !Neron dans la philosophie. A philosophid eum mater aiertit, monens imperaturo contrariant esse. Sa mère fut la première victime de son ignorance ; il lut supers -

peuples gémissent de race en race sous des princes à qui l'orgueil de l'étiquette , le faste , la prodigalité tiennent lieu de gloire ; à qui une superstition servile tient lieu de vertu.

Ainsi, par la folie des préjugés, la sagesse est écartée du trône; des courtisans abjects, des prêtres insensés ou trompeurs , des grands qui se font gloire de leur stupidité , forment autour du souverain uue épaisse muraille que la voix de la vérité ne peut jamais percer. Si par hasard les plaintes de la raison pénètrent jusqu'à lui , bientôt on lui persuade que ces plaintes les plus légitimes sont

titieux, il fut un grand musicien, il fut un odieux empereur. Les plus grands hommes d'état ont eu des idées bien différentes de la philosophie-, mais pour l'aimer il faut être éclairé et animé de l'amour du bien public, passion trop grande pour des âmes rétrécies. "Voici comme un homme d'état , qui avait été ministre du plus grand empire du monde , s'exprime en parlant à la philosophie. O vitee philosophia dux! ô virtutis indagatrix expultrixque vitiorum ! quidnon modo nos , sed omnino vita hominum sine te esse potuisset?.... tu inventrix legum; tu magistra morum et disciplinée fuisti ; ad te confugimus , à te

opem petimus at philosophia quidem tantiun

abest ut perinde ac de hominum vita est mérita laudetur, ut à plerisque neglecta, à multis etiam vituperetur. Vituperare quisquam vitœ parentem , et hoc parricidio se inquinare audetï

ClCERO. TUSCULAN. V.

des cris séditieux ; que tout homme qui pense est un rebelle et un ennemi du pouvoir, un mauvais citoyen ; qu'il faut le châtier dès qu'il ose parler, ou qu'il n'est destiné qu'à languir dans l'obscurité; c'est ainsi que le prince apprend dès son enfance à mépriser ou à haïr la raison qui pourrait l'éclairer. C'est ainsi que les nations deviennent les jouets de quelques hommes livrés à l'erreur pour toujours , et que la vérité ne peut jamais détromper.

Par une suite de l'importance fatale que les souverains et les peuples attachent à la religion , ses ministres sont partout chargés du soin d'élever la jeunesse et d'instruire les citoyens. Ces hommes mercenaires leur enseignent -ils la sagesse? leur montrent-ils leurs vrais rapports? en font -ils des pères, des époux, des amis, des sujets actifs, des citoyens vertueux? "Von, ils en font ou des esclaves abjects de la tyrannie religieuse, ou des fanatiques remuans prêts à tout entreprendre pour elle , des pieux inutiles , des ignoraus entêtés et déraisonnables, des hypocrites intrigans, factieux et rebelles quand il s'agit de leurs prêtres ; en un mot, des insensés souvent aussi nuisibles à eux-mêmes qu'à la société. Qu'apprend-on dans les écoles de ces maîtres vénérables qui remplacent parmi nous les sages d'Athènes et de Rome? A la philosophie ils ont substitué un jargon barbare que l'on peut définir l'art de déraisonner par système, et d'obscurcir les vérités les plus claires; leurs écoles

sont des arsenaux dans lesquels on arme l'esprit au point de le mettre à l'épreuve de toutes les attaques de la raison. L'édueation et les instructions que le sacerdoce donne à des citoyens se bornent à leur dire ce qu'ils doivent aveuglément croire , sans jamais leur indiquer comment ils doivent agir et pour eux-mêmes et pour la patrie. Des dogmes, des fables, des mystères, des pratiques, des cérémonies ridicules absorbent l'attention des peuples; ou leur inspire un attacbement imbécile pour ces importantes folies , et la haiue la plus cruelle ou le mépris le plus injuste contre tous ceux qui ne partagent point leur déiire.

Ainsi l'instruction sacerdotale, au lieu de développer la raison , ne fait que l'écraser dans son germe ; au lieu d'exciter l'esprit à la recherebe de la vérité , elle l'égaré dans des chemins tortueux qui n'y conduisent jamais ; au lieu d'enseigner une morale humaine et sociable, elle reud l'homme haineux , intolérant , cruel ; au lieu de déployer l'énergie et l'activité de l'âme, elle la plonge dans la langueur, elle rétrécit le génie , elle met des entraves à l'esprit , elle le détourne de la science, elle l'intimide, elle étouffe en lui le désir de la gloire , elle lui ôte le courage de s'élever aux grandes choses ; en un mot , elle persuade que le moyen le plus sûr d'obtenir le bien - être est de ramper, de se laisser guider, de gémir, de prier, de ne rien entreprendre d'utile à la patrie. D'ailieurs , est-il une patrie en ce monde pour le su-

perstitieux ? et peut il y en avoir une pour l'esclave dont le pays n'est pour lui qu'une prison incommode ?

Quelle peut être la morale d'un être ainsi dépravé ? Il ne connaît d'autres vertus que celles qui conviennent aux intérêts de son prêtre; celuici lui fait entendre que sa nature est essentiellement corrompue; il lui fait un mérite de sa profonde déraison; il lui dit d'attendre dans l'autre monde la récompense de sou inutilité en celui-ci ; il l'applaudit de sou ignorance soumise , de l'abjection de son âme, de sa haiue pour la vérité; et quand il lui fait remplir quelques pratiques futiles et des devoirs imaginaires, il l'assure que sa conduite est agréable aux yeux d'une divinité pour laquelle il a pris soin de lui inspirer une crainte sei vile capable d'anéantir en lui tous les sentimens nécessaires a son bonheur ici-bas. D'où fou voit que la religion ne fait point connaître a l'homme sa nature véritable; elle le jette dansl'abattemeut, elle le rend méprisable à ses propres yeux; elle brise le ressort de son âme ; elle ne lui présente que des motifs imaginaires , elle ne lui offre que des fantômes , et jamais des réalités !

La législation suppose pareillement la nature humaine essentiellement dépravée , tandis que c'est visiblement la négligence et la perversité de ceux qui donnent des lois aux hommes qui les rendent injustes, ambitieux, avares, envieux, dissimulés, vains , fourbes et vicieux. Les souverains

n'emploient pour l'ordinaire les mobiles qu'ils ont en main que pour inviter quelques citoyens qu'ils favorisent ou qui leur sont nécessaires, à les seconder dans le projet d'opprimer et de contenir les autres : la bassesse, la flatterie, la complaisance sont les uniques moyens de réussir auprès d'eux, et leurs lois ne sont que des entraves incommodes qui obligent le grand nombre à être le témoin tranquille du bien-être de ceux qui vivent de ses malheurs. La nécessité, le besoin, l'indigence forcent le malheureux d'éluder ou de violer ouvertement la loi qui le retient dans la misère; il se permet le vol, la rapine, la fraude, et n'écoute point une morale contraire h ses intérêts que la nécessité la plus urgente le force souvent à mépriser ; poussé par sa démence ou ses besoins , il brave tout , et s'expose à la mort dans la guerre qu'il fait à la société.

Telles sont les idées fausses que la religion et la politique se font de l'homme ; tels sont les motifs qu'elles mettent en jeu pour le forcer d'agir: cependant, pour peu qu'on l'envisage sans préjugés, on trouvera qu'il n'est par lui même ni bon ni méchant ; ses vices et ses vertus sont les suites de son tempérament modifié par la culture; son esprit est un terrain qui produit en raison des semences qu'on y jette ; il est susceptible de recevoir toutes les impressions, les idées, les opinions qu'on lui donne : c'est l'habitude qui le familiarise avec ses notions vraies ou fausses; ses vices

ou ses vertus, les objets réels ou fictifs de ses passions diverses (1), l'âge, l'exemple, l'autorité ne font que le confirmer dans sa conduite, cimenter ses habitudes, les changer en besoins: s'il est une fois trompé dans ses principes , s'il s'est fait de fausses idées du bonheur, s'il place sou iutérêt dans des objets nuisibles, c'est-k-dire qu'il ne peut se procurer sans se nuire à lui-même et à ses pareils, il faut que sa conduite soit mauvaise ; elle n'est plus qu'un tissu d'égaremens : cette conduite eût été bonne, louable , vertueuse , si dans ce terrain, propre à tout recevoir, l'on eût semé de bonne heure la vérité , la raison , la grandeur dame , la passion d'être utile , la bienfaisance, la justice, l'humanité. Ces semences eussent crermé et produit des fruits avantageux, si la main bienfaisante du législateur eût arrosé ce terrain, eût arraché l'ivraie et les plantes inutiles ou pernicieuses qui s'opposent à leur croissance. En un mot, la vertu, les lumières, les taleus deviendraient aussi communs qu'ils sont rares aujourd'hui , si la politique, au lieu d'être injuste, au lieu de se croire intéressée à la corruption et

(1) Erras si cxistimas iltia nobiscum nasci; superveneTunt; ingesta Sun t.

Sexec. Epist. 91, 95. 124.

Les lois sont communément assez attentives à punir les crimes, mais ceux qui font les lois ne s'occupent nullement du soin de les prévenir.

à l'avilissement des hommes, souffrait qu'on les familiarisât avec la vérité, et ne faisait germer dans les cœurs que des passions utiles. C'est en vain que la religion, la morale, la sévérité des lois combattront des passions pour des objets que les hommes s'accoutumeront k regarder comme nécessaires; les hommes seront | toujours médians tant qu'ils n'auront aucun intérêt à bien faire •, jamais ils ne sentiront cet intérêt, si la vérité ne les éclaire ; la vérité ne les éclairera que quand la sagesse guidera les conducteurs des nations.

C'est en vain que la philosophie méditera sur nos devoirs; c'est en vain que la morale nous prescrira des vertus , si elles ne nous conduisent au bonheur. Dans la présente constitution des choses, la sagesse exclue de tout pouvoir, bannie de la faveur, méprisée par la grandeur altière, ne peut donner du poids à ses leçons ; en vain montre- t-elle la vérité -, en vain rappelle-t-elle les hommes à la raison que tout leur rend odieuse et nuisible; en vain leur vante-t-ellc les charmes de la vertu, qui jamais ne conduit qu'à la misère : les préceptes de la philosophie ne seront que des déclamations inutiles tant que la religion prêchera sa morale fanatique, ses vertus insociables, le mépris de la raison au nom d'un dieu plus important que la vie et dépositaire d'un bonheur éternel : tant que le despotisme pervertira les coeurs, poursuivra la vérité et proscrira la vertu; tant que l'exemple du crime heureux anéantira sc&

spéculations et ses conseils : tant que le luxe , la dissipation, l'oisiveté , l'amour de la frivolité, allumeront dans tous les cœurs des passions impossibles à contenter sans nuire à la félicité publique. Pour que la sagesse se fît écouter et rendit ses leçons efficaces , il faudrait qu'elle procurât des avantages; il faudrait qu'elle fût a portée de récompenser; il faudrait que l'on trouvât de l'intérêt à la suivre : en un mot , pour que les peuples se soumissent à la sagesse, il faudrait qu'ils fussent gouvernés par des sages.

Tout est lié dans le monde moral comme dans le monde pbysique. Les volontés des hommes sont sujettes aux mêmes lois que tous les corps de la nature; des impulsions qui partent de différeus côtés leur font décrire des routes moyennes ou leur font changer de direction. Si les différent mobiles qui influent sur les volontés des hommes se réunissaient pour les porter au bien, ils seraient indubitablement vertueux , parce que tous se trouveraient intéressés, invités, sollicités, forcés à l'être. Les mortels sont communément flottans entre le vice et la vertu; leur volonté, que la nature met dans une sorte d'équilibre , est entraînée tantôt d'un côté , tantôt d'un autre; leur conduite n'est si souvent inconséquente et contra dictoire , leur pratique ne dément si fréquem meut leurs spéculations, que parce qu'à chaque instant leurs cœurs sont tirés selon des directions opposées par des intérêts qui se combattent les

35o essai

uns les autres ; c'est ainsi que l'humanité , l'indulgence, l'équité, la bienfaisance, la bonne-foi, la modération, dont tout le monde reconnaît l'utilité et le prix , sont continuellement, effacées du souvenir des hommes, soit par la superstition, soit par le gouvernement. La vertu , qu'en théorie tout le monde trouve aimable, déplaît, parce que sa pratique nuit à notre bien-être, parce qu'en la suivant il faut renoncer à des avantages présens. La raison et la vérité , que tout le monde juge nécessaires à l'homme, sont forcées de se taire devant la religion qui les condamne et la tyrannie qui les punit. Partout la superstition , la loi, l'usage, l'exemple autorisent ce que la raison défend ; partout on souffre où l'on est puni dès qu'on veut vivre conformément à la sagesse; partout on court les plus grands dangers quand on veut annoncer aux autres la raison et la vérité. *

C'est ainsi que l'homme est perpétuellement tiré de son équilibre par des forces contraires qui le font chanceler et tomber à chaque pas. Les mobiles propres à le déterminer , au lieu de se réunir pour le pousser où il devrait aller, sont continuellement en opposition: au milieu de ces efforts discordant, qui agissent à chaque instant sur lui, la nature la raison , la vérité le soutiennent pourtant encore contre les assauts qu'il éprouve de toutes parts. L'homme est bon toutes les fois que son cœur tranquille n'est point forcé par quelque

SUR LES PRÉJUGÉS. 35l

intérêt fictif d'être méchant ; il est raisonnable toutes les fois que l'on n'a point corrompu son jugement. Il serait vertueux si tout ne conspirait à le dénaturer, à l'empêcher de s'éclairer et de connaître ses véritables intérêts.

INous ne pouvons douter que l'homme ne s'aime lui-même ou ne désire d'être heureux ; mais il a deux manières de faire son bonhpur ; la première est de se rendre heureux sans préjudice des autres; elle est très-légitime, et s'appelle vertu quand elle remplit son objet en procurant aux autres le bien-être qu'ils désirent pour euxmêmes. La seconde consiste à se rendre heureux aux dépens de la félicité des autres ; celle-ci est injuste-, elle s'appelle vice ou crime; elle déplaît nécessairement à des êtres qui s'aiment euxmêmes et qui désirent le bonheur. Ainsi c'est de l'heureux accord de notre bien-être propre avec celui de nos associés que résulte la vertu.

Le grand art du moraliste , du législateur , du politique , consisterait donc à réunir, à confondre les intérêts des hommes: ceux-ci ne sont méchans ou nuisibles à leurs semblables que parce que tout contribue à les diviser d'intérêts, ou à rendre le bonheur de chaque individu totalement incompatible avec celui des êtres qui l'entourent.

Il est aisé de voir que la religion heurte de front les sentimens primitifs de notre nature, en nous défendant de nous aimer nous-mêmes, en nous interdisant les plaisirs les plus iuuocens, en nous

soumettant à des die x bizarres et malfaisans qui s'irritent de notre félicité , et dont l'idée funeste n'est propre qu'à troubler uotre tranquillité. Celte religion, bien loin de nous unir d'iutérèts avec les êtres de notre espèce , ne fait que diviser les malheureux enfans de la terre pour des notions futiles qu'ils n'entendirent jamais. Eu effet, comment concilier une nature qui nous porte à nous aimer, à nous conserver, à rendre notre existence agréable, avec les décrets d'une divinité redoutable qui veut que ses créatures s'oublient ellesmêmes pour ne s'occuper que de ses terribles jugemens? Comment coucilier nos propres intérêts et ceux des nations qui nous sollicitent à être actifs, laborieux, vigilans , industrieux, avec les préceptes ou les conseils d'une religion qui veut que nous renoncions à toutes les choses d'ici-bas , et qui nous montre la perfection dans une vie inutile et contemplative, dans des mortifications volontaires , dans une frénésie qui souvent nous engage à nous détruire nous-mêmes^ Comment concilier l'équité, l'humanité, l'ordre public, avec un fanatisme querelleur qui apporte le glaive de division entre les hommes , qui les arme de zèle , qui bannit la concorde , qui ose même violenter la pensée et fouiller dans les replis du cœur de l'homme pour y trouver des prétextes de le haïr, de le persécuter, de l'exterminera Les nations ont-elles lieu de s'applaudir de ces guerres atroces que firent et que feront toujours naître

dans leur seiii des hommes enhardis par l'impunité , corrompus par l'oisiveté , qu'elles nourrissent poin les dévorer elles-mêmes et pour les déchirer par leurs disputes insensées? Les intérêts des familles se trouvent-ils bien réunis par les préceptes insociables d'une religion qui fixe nos regards sur un dieu jaloux de notre cœur, et qui nous défend de le partager entre lui et ses créatures? Comment accorder avec de tels principes les sentiuiens si doux que la raison devrait nous inspirer pour les êtres avec qui nous vivons, et que tout nous montre si nécessaires à notre propre félicité ? Que deviennent les douceurs de l'union conjugale, de l'amitié, sous les lois d'un dieu farouche qui ordonne de quitter, pour le suivre, père , mère , épouse , enfans, amis ?

Ce n'est donc point dans la religion qu'il faut chercher des motifs pour opérer cette heureuse réunion d'intérêts qui constitue le bonheur social ; nous ne les trouverons pas plus dans une aveugle politique, qui, grâces aux délires des princes et aux préjugés des nations, n'est devenue que l'art de diviser les citoyens pour les dompter plus aisé, ment. Quels sont en effet les fruits que la politique procure aux hommes? Ne voyons -nous point les souverains occupés sans cesse du projet d'anéantir la liberté des peuples , d'étouffer en eux l'amour du bien public? Ne les voyons- nous pas séparer leurs intérêts de ceux de la patrie ; se liguer avec un petit nombre de citoyens perfides pour acca-

bler tons les antres; multiplier sans cause des guerres inutiles et cruelles qui dépeuplent les états; sur les prétextes les plus injustes et les plus frivoles troubler le repos de leurs voisins et prodiguer le sang de leurs propres sujets; pour contenter leur ambition propre ou l'avidité de leurs cours, inventer chaque jour des moyens violens et raffinés d'envahir la propriété ; forcer les sujets à gémir sous l'oppression , à semer pour que d'autres recueillent, eu bien les inviter à devenir les complices des cruautés que la puissance souveraine fait éprouver à ceux qu'elle devrait défendre et secourir? Les maîtres de la terre ne sont-ils point follement épris de l'idée vaine de se rendre heureux tout seuls, de contenter à chaque instant leurs passions, leurs fantaisies, leurs caprices sanguinaires? S'ils font part de leur bien-être à quelques-uns de leurs sujets , n'est-ce peint à ceux qu'ils jugent les plus propres à subjuguer les peupesées plus disposés à les vexer, les plus ingénieux à les tourmenter , les plus ennemis de leurs concitoyens? Ces politiques ne se servent -ils pas des amorces de la grandeur, du crédit, des richesses, des titres, des privilèges, des dignités pour semer la discorde, et pour faire naître dans les uns l'ambition , l'avarice , la soif des honneurs , et dans les autres l'envie , l'esprit d'intrigue et une rivalité dangereuse , qui fait que personne n'est content de son sort? Sous de tels chefs que sont les lois , les usages, les préjuges , sinon des chaînes

qui empêchent l'homme de travailler , qui gênent sa liberté, qui le dépouillent de ses biens, sans aucun avantage ni pour lui-même ni pour la société , dont l'iutérêt sert pourtant de prétexte aux violences qu'on lui fait 2.

D'après sa religion l'homme ne peut ni travailler à son bien-être , ni s'occuper de son bonheur sans risquer de déplaire à son dieu ; d'après ses institutions politiques il ne peut réclamer ses droits, travailler pour lui-même, servir la société, prendre ses intérêts en main , sans s'exposer à déplaire aux arbitres de son sort , qui prétendent avoir reçu de la divinité le droit inaliénable de tyranniser la personne et les biens de leurs sujets, et de se jouer à volonté du bien-être de la patrie ; enfin par la rivalité fâcheuse qui s'établit entre les concitoyens d'un même état, nul homme ne peut se rendre heureux , ou avoir l'amour qu'il a pour lui-même, sans devenir un objet haïssable à tous ses concurrens.

Ainsi l'homme fut l'ennemi du ciel et de la terre , l'objet du courroux des dieux et des hommes , toutes les fois qu'il osa travailler à sa propre félicité : il fut obligé de s'isoler , de cacher ses desseins , de faire bande à part , de séparer ses intérêts de ceux des autres , et de devenir méchant , parce qu'il vit que sans cela il serait inutile de se flatter d'obtenir les choses auxquelles les préjugés font attacher le bonheur. S'il rou ùt quelquefois de ses égaremens, c'est lorsqu'il put

356 essai

entendre le cri de la nature; elle lui montra quelquefois ses véritables intérêts , elle lui fit voir les sentimeus nécessaires qu'il excitait dans ses semblables ; elle le força de se haïr et de se mépriser lui-même toutes les fois qu'il eut la conscience de l'indignation et du mépris que sa conduite devait produire dans les autres.

Mais bientôt ces reproches de la conscience , ces remontrances de la raison furent étouffés par les intérêts puissans que la religion et la politique montrèrent k l'homme; il se justifia ses excès à lui-même, par la nécessité d'être heureux, et par l'impossibilité de l'être en suivant les conseils dangereux d'une raison contredite à chaque instant. C'est ainsi que le dévot zélé se justifie à lui-même sa malice , la noirceur de sou âme , son humeur atrabilaire, sa lâche cruauté , son intolérance , par l'idée de plaire à son dieu et de défendre sa cause ; c'est ainsi que le mauvais prince se justifie ses rapines , ses extorsions , ses guerres , sous prétexte du bien de son peuple et de la défense nécessaire des intérêts qui lui sont confiés ; c'est ainsi qu'un courtisan se justifie ses bassesses, ses flatteries, ses trahisons, ses injustices, par la nécessité de plaire à son souverain , de se conformer à ses vues, de soutenir son rang , d'obteuir des grâces , d'avancer sa famille, de se mettre à portée de procurer des avantages aux autres ; c'est ainsi que le voleur public se justifie par l'autorité du prince , qui lui permet de voler par la

SUR LES PREJUGES. ODj

loi, par l'usage, par l'exemple d'autrui ; c'est ainsi que le tyran subalterne se justifie par la nécessité d'exécuter des ordres supérieurs , qui veulent qu'il soit injuste ou qu'il renonce h sa place; c\st ainsi que l'homme du peuple j ustifie ses fraudes et même ses crimes, par le besoin de vivre et de subsister : en un mot , dans tous les états les hommes trouvent des raisons pour se justifier à eux-mêmes la conduite la plus odieuse , et poui exténuer les iniquités que l'habitude leur a rendu nécessaires.

D'où l'on voit que les reproches de la conscience et les remontrances de la raison sont bientôt anéantis dans les cœurs des hommes que toutes leurs institutions forcent à violer les lois de la nature et à mépriser les intérêts delà société, toutes les fois qu'ils veulent songer aux leurs. La inorale devient incertaine pour eux , et lorsqu'ils sont criminels, ils trouvent une foule de motifs pour s'excuser de la conduite la plus criante.

Tels sont les fruits que la morale recueille en tout pays de la religion , de la politique, de l'usage, de l'opinion, qui contrarient presque toujours la vertu, ou qui combattent les intérêts les plus évidems du genre humain. Si l'on écoute quelquefois, la nature , bientôt on est obligé de lui imposer silence pour écouterla religion ou le gouvernement tout-puissant, ou l'usage tvraunique, ou des pre jugés dont souvent on reconnaît la folie. L'homme

358 essai

ne sait donc à qai entendre; sa volonté est le jouet continuel de divers motifs opposés qui se disputent le droit de le déterminer. Il se décide pour l'ordinaire en faveur de ceux que ses passions présentes, ses caprices passagers , ses intérêts momentanés lui font trouver les plus forts •, ce n'est que quand par hasard les forces de l'intérêt et de ïa raison se réunissent , que l'homme connaît des principes sûrs ; toutes les fois que ces forces se croisent, sa morale devient problématique; son propre tempérament, ses habitudes, ses circonstances décident alors de sa conduite.

Cependant la morale est une pour tous les êtres de l'espèce humaine ; si leur nature est la même quoique diversement modifiée dans les individus, leurs principes de conduite doivent être invariables , et la raison fondée sur l'expérience devrait toujours les guider. Si cette raison présidait, comme ello en a le droit, aux institutions humaines, la religion n'aurait jamais le front de la réduire au silence; le gouvernement serait forcé de lui obéir; la loi serait son interprète, l'éducation ne serait que la raison semée dans les cœurs et convertie en habitude ; alors tout s'accorderait à nous montrer nos véritables intérêts , à nous prouver la conduite que nous devons tenir, à nous rendre la vertu facile et la morale sacrée ; nous ne serions jamais incertains sur la façon dont

SUR LES PRÉJUGES. 35ç

nous devons agir, parce que toujours nous nous sentirions intéressés à bien faire.

ZMais la religion, orgueilleuse do sa céleste origine , inéprise la nature , rejette l'expérience ,

t met en fuite la raison, et veut élever ses intérêts sur la ruine de ceux des habitans de la terre.

, Eprise des objets merveilleux qui l'occupent daus l'empyrée et des avantages imaginaires qu'elle y suppose ; elle néglige ce monde, et renverse tout ce qui pourrait nuire à l'empire exclusif qu'elle y veut exercer. D'un autre côté, l'autorité suprême, placée entre les mains de quelques mortels divinisés , ne connaît d'autre rè^le que son caprice , ni d'intérêt plus fort que celui de dépouiller les peuples qu'elle devrait protéger. La nature, la raison, l'équité sont accablées sous le joug de la volouté arbitraire qui se rit impunément des plaintes de la faiblesse. Envabie par la religion , l'éducation , comme on a vu, n'a pour objet que d'énerver de bonne beure l'esprit et le cœur des mortels , afin de les asservir pour toujours, et de les apprivoiser avec les chaînes qu'ils porteront pendant la vie.

Les hommes n'ont jamais que la portion de raison que le sacerdoce et le despotisme consentent à leur laisser ; dès qu'ils vont au-delà , ils sont me ■ nacés de la colère du ciel, ou punis en ce monde. Le genre humain, retenu dans une enfance éternelle , ne peut faire un pas sans l'aveu de ses guides : ceux-ci ne l'occupent que de vains jouets

36o ESSAI

ou de vaines terreurs pour en rester les maîtres ; ils ont soin d'écarter tous ceux qui pourraient le rassurer ou développer sa raison (1).

Ne soyons donc point surpris si la vraie morale, contredite à chaque pas , a fait si peu de progrès. Les hommes n'ont eu jamais que celle qui convenait à leurs prêtres et à leurs tyrans ; elle fut capricieuse, versatile et changeante comme leurs

(1) Nous voyons qu'en tous pays les hommes ne songent qu'à se procurer des amusemens puérils , et sont traités comme des enfans par ceux qui les gouvernent. Si les princes favorisent des tatens , ce ne sont pour l'ordinaire que ceux qui s'occupent d'objets futiles et peu intéressans pour la société. Si des des potes ont quelquefois fondé et doté des sociétés littéraires, ce ne fut que pour avoir des esclaves qui rendissent hommage à leur vanité -, ces sociétés n'eurent point de liberté ; elles furent tenues dans une dépendance continuelle ; la faveur dicta communément le choix des membres de ces académies ; la liberté de penser, si nécessaire aux progrès de l'esprit, en fut exclue ; des talens médiocres et des âmes servilea furent maîtres des suffrages ; et si les individus produisirent des ouvrages utiles et lumineux , le corps n'en produisit point, parce que le grand nombre fut abject et rampant. Nous voyons en Europe des académies pour toutes les sciences et les arts , nous n'en voyons nulle part qui s'occupent de la politique et de l'art de bien vivre. Bien plus, il n'existe dans aucun pays une école de morale.

intérêts et leurs volontés ; elle n'eut point de principes sûrs, parce que tout ce qui est invariable est fait pour déplaire au caprice, qui veut avoir la faculté de changer à tout moment. La sagesse ne put se faire entendre , parce qu'elle eut a combattre les intérêts de la méchanceté revêtue du pouvoir. La vérité fut dangereuse, parce qu'elle conduisit évidemment à la ruine sous des maîtres dont la puissance n'avait pour appui que l'opinion et l'imposture. La morale, dépourvue de motifs sensibles, incapable de distribuer des récompenses et d'infliger des peines, privée de la faculté de procurer aucun des objets dont les mortels sont épris, ignorée ou méprisée par les princes et les grands , cultivée par des hommes obscurs et détestés , eûtelle pu se faire respecter dans des nations à qui tout rendait l'aveuglement , le vice , la déraison nécessaires? En vain fit-elle des menaces, elles ne furent point écoutées par des hommes que le malheur des autres pouvait seul rendre heureux -, en vain fit- elle des promesses, on la vit dans l'irnpossibilité de les tenir, ou de procurer des récompenses, des richesses, du crédit, des honneurs ; en vain séduisit-elle l'imagination, on trouva bieutôt que la vertu, si belle en théorie, était nuisible dans la pratique, ou ne menait à rien.

Pour que ia morale ait du pouvoir sur les hommes , il faut les éclairer sur leurs propres intérêts : pour qu'ils soient éclairés , il faut que la vérité puisse les instruire ; pour les instiuire , il faut que

le "préjugé soit désarmé par la raison; c'est alors que les nations, tirées de cette enfance que leurs tuteurs s'efforcent d'éterniser, s'occuperont de la réforme de leurs institutions, des abus de la législation, des idées fausses qu'inspirent l'éducation, des usages nuisibles dont elles souffrent à chaque instant. C'est alors que les sociétés humaines seront heureuses, actives, florissantes; c'est, alors que les citoyens, détrompés de terreurs paniques, d'espérances imaginaires, des opinions qui les soumettent à des chefs corrupteurs et corrompus, sentiront que leur intérêt est lié à celui de l'état; c'est alors que l'éducation inspirera à la jeunesse le goût des objets utiles ; en un mot , c'est alors que tout conspirera à donner des principes sûrs, invariables , non sujets à dispute. Tout confirmera les promesses de la morale; tout encouragera la vertu, et forcera le vice de lui céder la place.

La vertu est , par rapport à tout le monde , le soutien des empires; mais les nations ne peuvent être vertueuses si elles ne sont instruites. Des peuples ignorans, remplis de préjugés, tremblans sous le joug de l'opinion , accoutumés à se mépriser eux-mêmes , découragés par l'oppression , ne sont que des amas d'esclaves crédules et bornés , sans vues pour l'avenir, incapables d'activité , prêts à recevoir tous les vices qui pourront les tirer de la misère. Si tels sont les sujets auxquels le despotisme veut commander, un gouvernement

plus sensé en veut d'autres; il veut des citoyens dont les intérêts se confondent avec ceux de lYtat, qui s'occupent de sa félicité , qui le servent utilement , qui s'intéressent h sa prospérité, et qui le défendent avec courage. La patrie n'est jamais qu'où se trouve le bien-être •, il n'y a de bien-être que dans une contrée gouvernée par des lois justes; les lois ne sont justes que lorsqu'elles ont pour objet le bonheur du grand nombre. Un citoyen vertueux dans les états des tyrans est un être déplacé ; c'est une plante étrangère au climat où elle se trouve.

Cependant ces hommes si ennemis de toutes lumières sont eux-mêmes les victimes des préjugés des peuples. Combien de fois ces princes, qui ne demandent que des sujets abrutis, ne sentent-ils pas qu'ils auraient besoin qu'ils fussent plus éclairés ! Combien de fois ces souverains , fauteurs de la superstition , ont-ils eu lieu de gémir de ses coups et des obstacles qu'elle mettait a leurs projets! Ils trouvaient alors que les préjugés étaient bien plus forts qu'eux ; ils trouvaient que l'opinion sacrée était capable d'ébranler le trône même , et de briser le sceptre dans la main des rois; enfin souvent ils ont trouvé la mort dans cette superstition ingrate qui les flattait de rendre leur personne inviolable et sacrée. Quelle que soit la lenteur des progrès de la raison , on ne peut douter qu'elle n'influe à la longue sur ceux mêmes qui lui sont le plus opposés : la lumière de la vérité

se réfléchit tôt ou tard sur le visage des raéchans, qui, en s'efforçant de l'éteindre, ne font souvent que la rendre plus éclatante et plus pure.

Il faut donc éclairer les mortels , si l'on veut les rendre raisonnables; il faut leur montrer leur vraie nature et leurs intérêts véritables; il faut les arracher à leurs amusemens puérils, les faire rougir de leurs préjugés avilissans, leur inspirer de la vigueur, leur enseigner leurs vrais devoirs , leur montrer leur dignité , et les conduire ainsi à la virilité. La vertu ennoblit l'âme ; elle apprend à l'homme à s'estimer lui-même; elle le rend jaloux de l'estime des autres; elle lui fait sentir qu'il est quelque chose dans la nature; la raison lui prouve qu'il doit ambitionner les suffrages de ses concitoyens, et que, pour les obtenir d'une façon légitime et sûre, il doit acquérir des talens, se rendre utile, et montrer des vertus : voilà la route que la sagesse ouvre à tous ceux qui voudront se distinguer. Toute considération qui n'est fondée que sur l'opinion et le préjugé, ne peut être solide ; elle est faite pour disparaître aux approches de la vérité.

»v»*Vrtvv»vHvv»w*w*V»M

Page 1