‹ Essai Sur Les Principes De La Métrique Anglaise (volume 2)Chapitre 11 sur 95 · C. — LE RYTHME INTENSIF · texte numérisé non relu

C. — LE RYTHME INTENSIF

S 11. Quant au rythme de la musique, il est toujours composé, complexe et varié. Si l’on y distingue des mesures simples et des mesures composées, c’est par une définition toute spéciale, qui se fonde sur le caractère particulier du rythme musical ou plus généralement du rythme intensif.

(x) IL vaut mieux alors que la même couleur ne revienne pas deux fois : autrement, on s'attend à un rythme composé, et l’on est déçu.

(2) Objectivement, ce rythme est aussi complexe et aussi varié, sinon aussi composé, que le rythme musical le plus compliqué. Mais cette complexité et cette variélé m’échappent en grande partie quand j’embrasse ou parcours du regard l’ensemble des statues et des vases de manière à en percevoir le rythme, tandis qu'aucun détail d’une partition ne passe pour moi inaperçu. Les diversités sculpturales ne m’apparaissent que si je concentre mon attention sur chaque statue ou chaque vase à part et perds ainsi de vue le rythme de l’ensemble. C’est pourquoi le rythme uniforme des colonnes grecques, s’il est moins intéressant dans le détail que le rythme varié des colonnes gothiques, est en revanche plus sensible, plus harmonieux et plus efficace comme rythme, parce que rien ne détourne notre attention du rythme lui-même.

Dans ce rythme, la division en unités est indiquée en principe par un énergique à accroissement d'intensité, soit du mouvement, comme dans la danse, soit du son, comme dans la musique et les vers. C’est là ce qu’on appelle temps marqué où ictus. [n’y en a qu'un (—) dans les mesures simples, binaires (2/4, 2/8) ou ternaires (3/4, 3/8) (x) ; deux ou trois, un fort (=) et un ou deux plus faibles (-) dans les mesures composées, binaires (4/4) ou ternaires (6/4, 6/8; 9/4, 9/8)(2). Dans les grandes mesures ou mesures Hop le temps marqué présente jusqu ‘à trois degrés d'intensité ; c’est le cas dans le dochmius grec (v. ex. x”), ainsi que dans nos mesures à 12/4 ou à 12/8:

Larghello. = — Z = = = F = I É = Ï 1 SE: T Ï | + ES = re 0 > = ail? (l ] [l [| l a l 5 = 7 ] n° 1m me ae PRE er RP Pan den Lo 0 e 2: | Gossec.

Dans leur notation musicale, les Grecs indiquaient le temps marqué par un point suscrit, au moins le temps marqué principal. Dans la nôtre, nous le faisons précéder d’une barre, mais seulement aussi le re marqué principal quand la mesure est composée (3).

Le rythme intensif consiste done dans le retour du temps marqué à intervalles sensiblement égaux(4). Ces intervalles, c’est-à-dire les unités rythmiques, peuvent être tous divisés de la même manière, en parties égales (spondées et dactyles) ou inégales (trochées, bacchées, ete.), si bien qu'à ce point de vue le rythme est uniforme. C'était le cas dans la musique grecque. Il en est de même en principe dans la nôtre, où la mesure se décompose en temps égaux. Mais le principe n’est guère observé que dans les mélodies populaires et souvent dans les passages vraiment lyriques de nos opéras, presque toujours aussi dans les marches et surtout dans les danses. Nos grands compositeurs modernes emploien d'ordinaire un rythme si varié que souvent la division en temps n’est plus guère qu ‘une illusion ou un procédé pr atique pour battre la mesure. On s’en convaincra en parcourant la partition de Tristan et Yseult ou du Crépuscule des Dieux (5).

(2) V. ex. w (3/8).

(2) V. ex. x, &' (6/8), ex. y et ex. z (4/4 ou C). Dans l'ex. y” il y a alternance du ternaire et du binaire (5/8).

(3) Dans la phrase de Gossec, Le ex., les signes >, Z et = disparaissent, et il y a une barre avant les notes surmontées ici de = ; ke moins avant la Hentème et la troisième.

(4) Gp. Cicéron, de Orat. HIT, XLVIIT, 185 : Numerosum est in omnibus sonis atque uocibus quod habet quasdam impressiones et quod metiri possumus interuallis aequalibus. (5) Quand Wagner s’élève contre le rythme, il songe évidemment au rythme uniforme, qu'il

Voici deux mesures, l’une de Berlioz et l’autre de Boïeldieu, où il ne reste plus aucune trace de la division théorique en temps:

Re — SNS

Damnation de Faust (1). : La Dame Blanche (2).

En pareil cas, à cela près que les intervallesne sont pas vides, le rythme temporel correspond exactement au rythme spatial des ex. a ou Lin:

Par lui seul, même sans le concours des complexités et des variations de la mélodie et du timbre, le rythme intensif agit puissamment sur la sensibilité ; les instruments à percussion, tels que tambour, tam-tam et castagneties, en donnent la preuve tous les jours et dans tous les pays.

$ 12. Ce que je viens de dire du rythme musical, s’applique aussi au rythme du vers et même au rythme imparfait de la prose, En tant que rythme intensif, il peut être simple ou composé ; mais par la forme de ses unités, il est toujours composé, complexe et varié. Il doit d’abord sa complexité et sa variété aux divers groupements de phonèmes divers que représentent les syllabes. Il la doit aussi aux nuances de l’accentuation (dynamique) et à la marche mélodique de l’intonation. L’habitude, « cette seconde nature », nous empêche de remarquer le rythme du langage, de quelque idiome qu'il s'agisse, et l’intonation particulière de notre langue; par là même, d’ailleurs, qu'ils échappent ainsi à la conscience, ce rythme et cette intonation n’en exercent qu'une plus grande influence sur l’auditeur. Mais nous « chantons » tous en parlant, plus ou moins, bien entendu, beaucoup par exemple dans le français parisien et suivant une mélodie très caractéristique (3). Notre diction poétique, dont le rythme est plus faiblement accentué et plus varié mais au moins aussi régulier que celui de la poésie allemande ou anglaise, emploie dans l’intonation des intervalles plus considérables, mieux marqués et plus mélodiques. Voici comment Pierson

transcrit les premiers vers d’Athalie (4) :

s’agisse de la division des mesures en parties semblables ou du groupement des mesures en phrases de même carrure.

(1) J’emprunte cet exemple à M. Combarieu, Les Rapports de la Musique et de la Poëéste, Paris, 1893, p. 30. ; '

(3) « Det kan ikke nægtes, at à denne er det musikalske element stærkt fremtrædende, og det netop paa grund af den oratoriske accents overvægt. Dette forhindrer ikke, at tonefaldet i visse provinsudtaler kan være endnu mere syngende og navnlig slæbende. Det franske sprogs mærkværdige harmoni og moderation kulminerer i Pariserudtalen og undgaar alle saadanne udartninger.» Joh. Storm, Det forsle nordiske Filoloymode, Copenhague, 1879, p. 171. M. Storm, dont la langue est très chantante, est bon juge en pareille matière.

(4) Métrique naturelle du langage, Paris, 1884, p. 226-7. Il faudrait évidemment remplacer la mesure à 2/4 par la mesure à 4/4, avec temps marqué principal à la fin du vers et de l’hémistiche.

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