‹ Essai Sur Les Principes De La Métrique Anglaise (volume 2)Chapitre 2 sur 95 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

$ 2. Le rythme proprement dit, le rythme concret, est constitué par une division perceptible du temps ou de l’espace en intervalles sensiblement égaux, que nous appellerons intervalles rythmiques où unités rythmiques. On peut dire aussi que le rythme est constitué par le retour, à intervalles sensiblement égaux, d’un phénomène déterminé ou même tout simplement du signe qui rend la division du temps ou de l’espace perceptible à l’ouïe, à la vue, au toucher, au sens musculaire. Le tic tac d’une horloge détermine un rythme temporel, et une suite de barres équidistantes un rythme spatial, parce qu'il y a la une division perceptible du temps ou de l’espace(r). La division d’une longueur en mètres n’est pas perceptible et ne constitue pas un rythme. Enfin, il faut au moins trois unités rythmiques pour nous donner la sensation du rythme : la deuxième, en répétant la première, nous fait pressentir un rythme, et la troisième est nécessaire pour confirmer ce pressentiment.

$ 3. Dans notre définition du rythme, le mot « sensiblement » a en réalité une triple signification. Il veut dire avant tout que l'égalité des intervalles tombe directement sous les sens, nous est directement sensible, comme celle des secondes, contrairement à celle des heures, bien que dans les deux cas la division du temps nous soit perceptible par le tic tac ou la sonnerie de l’horloge, ainsi que par la marche des aiguilles. Mais il faut entendre

(1) C'est sur la réalité objective que se fonde cette distinction entre rythme temporel et rythme spatial. Je ne prétends pas qu’elle soit exacte au point de vue subjectif.

l LE RYTHME

aussi par là que cette égalité, qu’elle se trouve ou non dans la réalité correspondante, doit exister pour notre sensation : comme nous le verrons, des intervalles égaux peuvent nous paraitre inégaux, et inversement(1). Enfin, l’égalité n’a pas besoin d’être absolue pour que nous la sentions ; elle peut n'être qu'approximative, elle l’est même toujours. Suivant le degré d’exactitude qu’elle atteint, le rythme est plus ou moins parfait, plus ou moins imparfait(2). Souvent, il n’est pour ainsi dire qu’esquissé ; la musique nous en offre à chaque instant des exemples, avec ses accelerandos, ses ritardandos, ses points d’orgue, ses reprises d’haleine, etc., surtout dans les solos, les airs d'opéra, les récitatifs, etc. En pareil cas, grâce à notre sentiment du rythme, nous rétablissons et percevons le rythme idéal et absolu à travers les variations accidentelles ou voulues du rythme réel et relatif.

$ 4. Quand on parle de la perception, de l'emploi ou de la mesure du rythme, il ne s’agit pas d'actes conscients. Nous n'en prenons conscience que par la réflexion. Il y a des chanteurs et des poètes très sensibles au rythme, très habiles à le marquer, qui n’en ont qu’une idée vague, qui parfois même en ignorent l'existence. La plupart des traités élémentaires de musique n’en parlent pas ou n’en donnent que des notions confuses.

S 5. Par une extension de sens, on donne aussi le nom de rythme à la division du temps ou de l’espace en intervalles dont nous n’aperçevons l'égalité que par la réflexion, par la pensée, sans pouvoir la sentir directement : telle est, par exemple, la division du temps en heures, en semaines, en années, en révolutions sidérales, ou bien encore la division d’une route en kilomètres à l’aide de bornes, de la roue d’un taximètre, etc, Mais c’est là un rythme abstrait, dont nous n’avons pas à nous préoccuper 1C1.

$ 6. Quant au rythme concret, au rythme proprement dit, nous pouvons le percevoir par l'intermédiaire de tous nos sens. Cependant, le rythme spatial relève presque exclusivement de la vue — par exemple, celui des arbres sur un boulevard, des colonnes du Louvre ou de la Madeleine, des perles d’un collier; mais c’est seulement à l’aide du toucher qu'un aveugle peut le percevoir. Le rythme temporel s'adresse presque toujours à l’ouie — par exemple, celui de la musique, des vers, d’une horloge; mais dans la marche, je le perçois par le sens tactile et musculaire quand je marche moimême, par la vue quand je regarde marcher quelqu'un sans l'entendre ; c’est par le toucher surtout que le rythme des coups est sensible au pauvre diable qu’on passe en mesure par les verges.

(1) On sait que le rythme peut être purement subjectif, c’est-à-dire que la division du temps ou de l’espace peut n'être marquée que par un phénomène purement subjectif. Je ne m’occupe, sauf indication contraire, que du rythme objectif, du rythme signalé par un phénomène objectif.

(2) Il ne s’agit ici que de la perfection de cette égalité. Au point de vue artistique, par exemple, un rythme irrégulier à certains égards peut être plus parfait qu’un rythme absolument régulier.

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