‹ Essai Sur Les Principes De La Métrique Anglaise (volume 2)Chapitre 42 sur 95 · LE RYTHME DANS LA NATURE · texte numérisé non relu

LE RYTHME DANS LA NATURE

S 72. Autour de lui et en lui, l’homme a trouvé le rythme partout. Partout le rythme frappe ses yeux et ses oreilles, plus ou moins parfait, plus ou moins sensible, dans les formes, dans les couleurs, dans les mouvements,

dans les sons. Quelle en est la cause, les causes ? Souvent il résulte d’un simple mécanisme, de lois purement physiques: ainsi le basalte s’aligne en colonnes ; les vagues viennent tour à tour battre les falaises d’un choc sonore ; les gouttes d’eau qui se forment une à une à la pointe d’une feuille ou d’une stalactite, une à une aussi, à intervalles égaux, tombent à terre en tintant. Souvent tout s'explique, peut-être, soit par l’accommodation à un but commun, comme dans le cas des dents, des doigts et des côtes, soit par une économie de travail, comme dans la disposition des feuilles du mimosa, soit même, comme dans la marche, par le principe du moindre effort. Mais au-dessus de ces causes particulières et secondes, le rythme sous toutes ses formes remonte sans aucun doute à un premier principe, unique et universel. Le rythme spatial, ce rythme de l’immobilité, n’est que la trace ou l'expression figée du rythme temporel, ce rythme du mouvement: voyez les plis qu'a empreints sur la plage, pendant le ‘reflux, le rythmique va-et-vient des vagues — le moutonnement des montagnes qu'a amoncelées une à une le soulèvement rythmique de l'écorce terrestre — le basalte ordonné en fûts et en colonnades par le travail rythmique de la cristallisation. Et le rythme temporel, auquel se ramène ainsi le rythme spatial, qu'est-ce autre chose que « la loi de tout ce qui existe » (1)? Dans tout mouvement, il y a montée et descente, aller et retour,

(1) Herbert Spencer. V. ses Premiers Principes, surtout chap. x (trad. franç. par Gazelles, Paris, 1871, p. 268 et suiv.).

action et réaction. La terre elle-même décrit dans l’espace un rythme, abstrait pour nous, dont chacune de ses révolutions forme une unité — la terre, et le soleil, et la nébuleuse où ils gravitent. Si nous nous élevons de l'existence inorganique à la vie organique et animée, le rythme nous y apparait comme une condition essentielle, le rythme intensif, surtout, c’est-à-dire le rythme par excellence: l'effort et le repos, la contraction et la détente y alternent avec un synchronisme nécessaire — comme dans le battement du cœur — parce que l’immobilité ou le désordre entraineraient la désagrégation de l’organisme, la maladie, la mort. L'énergie vitale s’élève et s’abaisse par vagues égales. Dans le rythme bat le pouls de la vie universelle.

S 73. Quant aux exemples particuliers, ils sont innombrables, surtout pour le rythme spatial. Dans son propre corps, l’homme remarque le rythme plus ou moins imparfait des dents, des doigts, des côtes, des vertèbres, des cils. Chez les animaux, il observe en outre, par exemple, les rayures du tigre ou du zèbre, les ocellations de la panthère et du paon, les mouchetures de la pintade, les plumes des oiseaux et surtout les pennes, les écailles et les arêtes dorsales des poissons, les anneaux de la guêpe et du ver, les côtes et les piquants des coquillages. Les végétaux lui présentent souvent un rythme, en général à peine esquissé, dans l'ordonnance des branches, des fleurs et des feuilles, dans les nervures et les dentelures des feuilles, dans les tiges équidistantes du sceau-de-Salomon. La nature morte elle-même a les cristaux, les colonnes de basalte, les marbrures des minéraux, les diverses couches géologiques au flanc des falaises, la rive serpentante des cours d’eau, les empreintes des flots sur les grèves.

8 74. Le rythme temporel se trouve déja comme en puissance dans le rythme spatial, qui s’y ramène pour nous, de même qu'il en provient: quand on parcourt du regard un alignement de fûts basaltiques ou les rayures d’un tigre, on ébauche, au moins, dans ce mouvement un rythme temporel. Le rythme temporel proprement dit est peut-être moins richement représenté, je veux dire qu'il offre moins de grandes variétés ; mais il s'impose plus souvent et plus fortement à notre attention. Il palpite sans cesse en nous et autour de nous : le battement du cœur, le pouls, la respiration, la marche, le saut, chez l’homme et l’animal — Ja double note répétée à intervalles égaux par le coucou, le roucoulement du pigeon et de la tourterelle, le chant de tant d'oiseaux, la crécelle de la cigale, le cri-cri du grillon, la stridulation de la sauterelle — le crépitement de la pluie, le claquement léger des gouttes d’eau qui suintent du toit des cavernes ou glissent le long des feuilles pour se détacher enfin et venir frapper le sol, le bercement des tiges flexibles dans la brise, le frémissement des feuilles au vent, l’ondulation et le clapotis des flots, le scintillement des étoiles.

$ 75. L’imagination et la pensée de l’homme sont aussi frappées par les rythmes abstraits, qui l’intriguent par leur ampleur ou leur complexité et qui lui servent à mesurer le temps. C’est avec étonnement et intérêt qu'il observe et étudie le lever et le coucher du soleil, ainsi que son arrivée au zénith, sa place dans le ciél aux divers moments de l’année, le retour des

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jours, des nuits, des saisons, la situation et les phases de la lune, l’apparition des étoiles, les marées, que sais-je encore ? Lui-mème, le sommeil et la faim viennent le visiter à intervalles réguliers (1).

$ 76. Devant tant d'exemples, on est d’abord tenté de croire que l’homme a été amené par une simple imitation à mettre un rythme dans ses œuvres. Il n’en est rien. Certes, ces rythmes naturels ont contribué à développer chez lui le sentiment du rythme et parfois guidé son exécution encore maladroite. Ils ont même pu lui fournir de rares modèles, presque exclusivement pour le rythme spatial: ainsi, il s’est mis au cou des colliers de dents ou de griffes; puis, substituant limitation à l'emprunt direct, ila enfilé des cailloux, des coquillages, des perles. Mais même dans ces emprunts et ces imitations, à plus forte raison quand il crée de toutes pièces, il obéit à un besoin de sa propre nature, il suit un instinet qui lui enseigne à se servir du rythme, qui l’y oblige même, pour une fin utilitaire ou artistique.

(1) Les rythmes cosmiques (le jour, le mois lunaire, l’année, etc.) déterminent des rythmes organiques chez les plantes, les animaux et les hommes. V. Bolton, Amer. Journ. of Psychol., 1893; t. VI, p. 146 et suiv. On trouvera dans le même article quelques indications sur le rythme de la circulation artérielle (p. 1409), de la fatigue (p. 151), de la croissance physique et morale (p- 152) et de l’attention (p. 155 et suiv.). Herbert Spencer a signalé le rythme de l’innervation dans ses Premiers Principes. — L'alternance d’augmentation et de diminution dans le volume des vaisseaux sanguins, telle qu’elle apparaît dans les tracés de M. Werner Gent (Philos. Stud., XVIII, 1903, p. 715 et suiv.), semble indiquer dans l'intensité de l’émotion un rythme plus ou moins irrégulier.

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