LE VERS BAS-LATIN ET LE VERS ROMAN
$ 157. Cependant, l’accentuation et la quantité se transformaient peu à peu de la même manière qu’en grec (1). Cette évolution était accomplie dès le nr siècle de notre ère (2). Les poètes instruits continuèrent à appliquer tant bien que mal les règles de la versification quantitative ; mais ce n'était plus là qu'une versification factice. C’est d’après le principe accentuel, au contraire, que le peuple adapta désormais les paroles de ses nouvelles chansons aux rythmes connus et familiers, c’est-à-dire au mètre musical des septénaires et des octonaires (3). Les premiers exemples qu’on en puisse citer sont précisément calqués sur le plus employé des septénai-: res, sur le septénaire trochaïque (SD).
Septénaire sans anacruse :
Mille, mille, mille, mille, mille decollauimus, Vnus homo mille, mille, mille decollauimus.
Mille, mille, mille, mille, uiuat! mille occidit; Tantum uini nemo habet quantum fudit sanguinis. Chanson du ITT° siècle sur Aurélien (V. Add.).
Ce sont bien là des vers accentuels (v. $ 144). On peut les regarder comme quantitatifs en même temps, puisque l'accent avait allongé les voyelles toniques brèves (Aäbet, homo); mais le rythme, aussi à ce point de vue, repose sur l'accent. Il en est de même dans les vers de saint Augustin contre les donatistes (393 ap. J.-C.), qui reproduisent sous forme accentuelle le rythme de l’octonaire trochaïque :
Octonaire sans anacruse :
Omnes qui gaudetis [de] pace, modo uerum iudicate. Abundantia peccatorum solet fratres conturbare :
tic, (4).
(1) Comme en grec, l’intonation fixe a été remplacée par un accent (d'intensité). V. Vendryes, EC p-22-20.
(2) Seruius (Keil, IV, 426) et Pompeius (&b., V. 126 et suiv.) nous apprennent que de leur temps la syllabe accentuée plus sonat. Pour Quintilien, déjà, l’accent latin se distinguait de l’accent grec par son rigor (XII, 10, 33).
(3) Bède se rendait encore parfaitement compte de cette adaptation, qui, sans observer aucune règle de quantité (metrica ratio), conservait néanmoins le rythme (modulalio) du mètre imité ou plutôt de l’air adopté : « Metrum est ratio cum modulatione : rhythmus modulatio sine ratione : plerumque tamen casu quodam inuenies etiam rationem in rhythmo non artifici moderatione seruatam, sed sono et ipsa modulatione ducente, quem nulgares poetæ necesse est rustice, docti faciant docte : quomodo et ad instar iambici metri pulcherrime factus est hymnus ille praeclarus : O Rex æterne Domine... Et alii Ambrosiani non pauci. Item ad formam metri trochaici canunt hymnum de die iudicii per alphabetum : Apparebit repentina.. (Keil, VH, p. 208). — Soit dit en passant, cette dernière remarque de Bède prouve bien que le chant ecclésiastique
était mesuré. :
(4) « Volens etiam causam donatistarum ad ipsius humillimi uulgi et omnino imperitorum
Comme l'accent n’était sans doute pas très intense au début, on n’éprouvait pas le besoin de le faire toujours coïncider avec le temps marqué. Le syllabisme devenait donc nécessaire (v. $ 146) : pour indiquer la place du temps marqué, on le faisait revenir de deux en deux syllabes. On se conformait ainsi, en général, au rythme naturel du bas-latin : il a pour principe l'alternance binaire, comme le montre et la place du contreaccent (1) et la chute fréquente des pénultièmes inaccentuées. C’est peutêtre même là qu'il faut voir la cause première du syllabisme (2). La rime, que la poésie classique avait employée passagèrement, servit bientôt à souligner le dernier temps marqué de la section rythmique (3). L'église, qui se rapprochait de la langue du peuple dans sa traduction des évangiles et dans ses prières, adopta aussi ces mètres vulgaires ou rhythmi dans ses hymnes et ses proses (4). Les clercs se mirent peu à peu à s’en servir dans leurs poésies profanes, surtout dans les chansons. Les peuples romans les ont conservés, grâce en partie au chant religieux. En voici quelques ‘exemples :
1° Septénaire (5).
(a). Septénaire à anacruse et à terminaison tintante (cp. S 156 a) :
Laudata forma concidet, arteriae pauebunt.
Fortunae rota uoluitur, descendo minoratus.
Carmina Burana (fin du xu° siècle).
O partium disparium mirabilis iunctura !
Remedium nascentium de carne peritura.