LA VALEUR DU VERS
$ 208. Au point de vue du rythme, la prose offre en apparence plus de ressources que le vers. Mais la variété même et l’irrégularité foncière de son rythme le rendent beaucoup moins sensible ; la puissance en est beaucoup moins grande (1). Le rythme du vers n’agit pas seulement, avec une force croissante, par la répétition d'unités semblables, pieds, vers et strophes; mais dans cette uniformité essentielle les variations permises par le mètre frappent d'autant plus que celui-ci est plus familier. Elles sont innombrables.
Prenons comme exemple le vers héroïque anglais. Il a pour mètre :
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Même chez les poètes les plus réguliers, chez ceux qui font alterner le plus rigoureusement une syllabe inaccentuée et une accentuée, il y a au moins des différences de timbre et de hauteur entre les diverses fortes et les diverses faibles. Nulle part, d’ailleurs, l’accentuation des fortes n’est identique, pas plus que celle des faibles. Leur quantité ou plutôt leur durée varie sans cesse entre certaines limites, le rythme se rapprochant plus ou moins, soit du genre binaire, soit du ternaire, soit du quinaire ; les ïambes décroissants (:) se mêlent aux trochées (: 0). Les pieds ont parfois trois syllabes au lieu de deux, quand le poète ne compte pas une consonne syllabique pour une syllabe. Presque toujours on rencontre çà et ià des variations combinées, au moins la suppression de l’anacruse avec addition d’une faible au premier pied (FFF...). Il y a aussi des pauses de valeur différente, des coupes de genre différent, qui n’ont pas de place fixe. La rime, avec tous ses degrés, l’allitération, l’assonance et la consonance, régulières ou nee fournissent des moyens multiples de nuancer encore l'expression. Les poètes contemporains, plus qu ’eux encore
(x) L’isochronisme des segments rythmiques est plus ou moins grossièrement approximatif, dans la plupart des cas, et la forme en est très variable.
Milton et surtout Shakespeare, enrichissent en outre leur vers de variations simples : fortes affaiblies (FF), faibles renforcées (Ff), pieds trissyllabiques (FF) et même monosyllabiques (F), rejets, enjambements, coupes de toute sorte, leur vers se prête à des modifications infinies (19:
$ 209. Par le choix instinctif d'effets particuliers, tout vrai poète a son rythme personnel. Il ne saurait en être autrement : chacun de nous a dans le langage ordinaire un rythme spécial, qui est caractérisé par la durée habituelle de l'intervalle rythmique, par le degré de la tendance à l’isochronisme, par l’énergie de l’accentuation, par le rapport de durée entre syllabes, par l’organisation des segments rythmiques en groupes plus ou moins nettement définis, par la forme et la place des pauses accentuelles, temporelles et mélodiques, par les silences. Le rythme est plus marqué en poésie qu’en prose. Chez le poète, le sens du rythme est plus développé que chez les autres hommes; sa vie affective est plus riche, sa sensibilité est à la fois plus puissante et plus impressionnable, en même temps que plus personnelle ; il vibre tout entier à tels « frissons nouveaux » de la vie, qui glissent inaperçus ou à peu près sur les âmes différentes de la sienne. Ce rythme de ses sentiments et de ses pensées s’empreint spontanément dans ses vers, avec d’autant plus de netteté qu’il est plus intense, avec d'autant plus de puissance aussi sur les lecteurs, auxquels il s'impose en raison même de sa force et de sa personnalité. Il est si bien empreint dans ses vers qu'il apparait toujours à travers les transformations diverses que, sous l'influence de leur propre rythme, lui font subir les divers lecteurs ou déclamateurs. Il apparaîtrait bien davantage encore si le diseur était dressé par le poète lui-même, comme la Champmeslé par Racine (2). Sans doute, le rythme personnel de l’auteur moule aussi sa prose, chez Victor Hugo comme chez Lamartine, chez Taine comme chez Renan, chez Flaubert comme chez les Goncourt, chez Bossuet comme chez Pascal, chez Rabelais comme chez Montaigne — chez Kipling comme chez Meredith, chez Thackeray comme chez Dickens. Mais comme il s’applique à une matière molle et informe, il ressort moins que lorsqu'il modèle au gré des émotions un mètre précis, surtout un mètre connu ; les effets, encore une fois, en sont beaucoup moins sensibles et beaucoup moins puissants. Certes, le rythme de la prose n’est pas le même chez Hugo que chez Lamartine, seulement la différence frappe plutôt notre intelligence que notre sensibilité, parce que notre sensibilité n’est pas maîtrisée par ce rythme, malgré tout lâche et flottant. Elle est, au contraire, empoignée par le rythme régulier de leur vers et par la cadence régulière du mètre, elle en
(x) Les variations ne sont pourtant ni assez considérables ni assez nombreuses pour faire oublier le rythme fondamental. Le vers ne se transforme jamais vraiment en prose, ou plutôt le rythme poétique en rythme prosaïque.
(2) V. Ire Partie, p. 111, note 5. — Chaque poète a également sa mélodie propre: les vers de Racine ne chantent pas comme ceux de Corneille, ni ceux de Shelley comme ceux de Keats ; ils ne se lisent ni sur le même fon, ni avec les mêmes intervalles, ni avec les mêmes cadences. M. Sievers va jusqu’à prétendre que la critique des textes peut se fonder sur ces différences (Uber Sprachmelodisches in der deutschen Dichtung, Leipzig, 1901, p. 33 et suiv.).
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