‹ Essai Sur Les Principes De La Métrique Anglaise (volume 2)Chapitre 89 sur 95 · C. — LE ROLE DE L'HOMOPHONIE · texte numérisé non relu

C. — LE ROLE DE L'HOMOPHONIE

$ 204. Si l’homophonie a une grande importance, c’est bien plutôt parson utilité et par ses qualités intrinsèques que par son rythme. L’homophonie sert à mettre en relief le rythme proprement dit, le rythme intensif, dont elle souligne les temps marqués principaux, dont elle aide à signaler la division en vers, en strophes, en poèmes. Mais la réciproqueest vraie. L'homophonie a par elle-même sa beauté propre, son eflicacité particulière: si on la met aux temps marqués, d'ordinaire aux principaux, c'est aussi pour que le rythme intensif, à son tour, en fasse ressortir lecharme, en renforce l'influence. Certains critiques, d'intelligence abstraite ou de sensibilité obtuse, ne paraissent pas éprouver ni même soupçonner la vertu inhérente à ces « ornements du vers ». Ils n’y voient que puérils colifichets, que barbare clinquant. Ce sont bien des bijoux, plus ou moins riches, plus où moins habilement choisis, plus ou moins artistement disposés — mais entre des mains guidées par l'inspiration, ces bijoux deviennent des talismans.

Lee :

(x) Si lon a par exemple aabbccaa, on peut s'attendre à un recommencement de la série aabbee :

ou tout au moins à ddeeaa ffqqaa, etc. Vienne alors ddeeffgg, on éprouve un désappoin-tement.

L'HOMOPHONIE 219

$ 205. Ils agissent sur notre sensibilité et notre imagination. Sous leur enchantement, de vagues émotions frémissent dans notre âme et de tremblantes images y surgissent, comme avec un frisselis courent sur les flots des reflets de flamme et des ombres changeantes. Il va sans dire qu'ici, pas plus qu’à propos du rythme et de l’intonation, je ne vise l'harmonie imitative au sens brutal du mot : dans la musique suggestive du vers, dans le multiple concert de la poésie, elle ne tient qu'une partie extrêmement restreinte et plus ou moins grossièrement tapageuse — sans jamais réussir à imiter réellement son modèle. Je songe à des effets bien plus subtils, bien plus intimes, bien plus mystérieux.

Aussi bien que les différentes lignes et les différentes couleurs, les diflérents timbres du sôn, comme les différents mouvements du rythme et les différentes nuances de l’intonation, émeuvent différemment notre sensibilité, éveillent en nous des états d'âme différents (1). Dans leur passage hätif, dans leur succession confuse, ils ne produisent chacun à part qu'une impression relativement faible, indécise, éphémère. Mais la répétition de la rime, soutenue par le temps marqué, appuyée par l’accent le plus énergique du vers, secondée par l'importance du mot choisi, renforce cette impression et l’enfonce plus avant dans la sensibilité. Ainsi, la rime donne pour ainsi dire au vers sa tonalité, comme à une mélodie le retour de la tonique, qui termine le morceau et laisse l'impression définitive. La rime donne au vers sa tonalité au point de vue du son; elle doit aussi la lui donner au point de vue du sens. Par là s’explique, d’ailleurs, qu’on préconise les rimes rares et qu’on proscrive les rimes banales : la rareté et la banalité attirent presque également l'attention sur la rime, celle-là pour en augmenter l’effet, celle-ci pour l’amoindrir et le gâter, non seulement sous le rapport du sens, mais aussi du son. Le son et le sens se font mutuellement ressortir : le son, en se répétant, associe solidement les idées et les sentiments exprimés par les deux mots homophones; le sens, par l’imprévu de cette association, ajoute un élément nouveau à la puissance du timbre. Par une action différente, ils concourent tous deux au prestige de la rime. Mais c’est par le pouvoir émotif du son qu’elle existe. Souvent, par suite de raisonnements superficiels, on l’a trouvée trop matérielle et trop enfantine, on lui a dénié valeur et beauté. Mais après l'avoir dédaignée et même abandonnée, plus d’un poète lui a fait amende honorable. Carducci a terminé ses Odi Barbare, d’où il l’avait bannie, par un fervent et brillant envoi AUla Rima : Ave, dit-il dans les deux dernières strophes,

Ave, o bella imperatrice, o felice

del latin metro reina !

un ribelle ti saluta combattuta,

e a te libero s’inchina.

(x) V. I:e Partie, $ 31

21/4 L'HOMOPHONIE

Cura e onor de’ padri miei,

tu mi sei

come lor sacra e diletta :

ave, o rima! e dammi un fiore per l’amore,

e per l’odio una saetta.

8 206. Ce que je viens de dire de la rime s’applique aussi plus ou moins aux autres formes de l’homophonie. Dans la magie évocatrice des sons, l’allitération et l’assonance exercent une action différente, plus rude d’un côté, plus délicate de l’autre et plus secrète, mais également puissante. IF s’agit surtout ici de la poésie des langues germaniques. L'alitération y ressort aujourd’hui comme une parure un peu voyante. L’assonance y est à la fois plus rare et plus discrète. Comme on ne s’y attend pas, on en subit l'impression sans en avoir conscience. Les poètes eux-mêmes ne s’en servent guère que par instinct musical, sans trop s’en rendre compte. Elle n’en a pas moins son efficacité.

$ 207. Qu'elle procède par ressemblances ou par différences, l’harmonie des sons du langage joue un très grand rôle en poésie.

Si l’on compare un poème à un tableau, il me semble que le jeu des consonnes correspond à celui des lignes et des formes, le jeu des voyelles à celui des couleurs. Par la valeur propre (1) ou relative des tons, par leurs oppositions et leurs rappels, le coloris doit s'adapter aux effets parüculiers et concourir à l’effet de l’ensemble. Il en est de même des détails du dessin. Dans cette peinture auditive, le rythme met le mouvement et la vie, l’intonation du lecteur répartit la lumière et l'ombre.

(x) Je ne dis pas absolue : au milieu d’autres couleurs, un ton ne peut plus avoir de valeur absolue, mais il conserve une valeur propre.

se

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