‹ Essai sur les rapports de Pascal II. avec Philippe Ier (1099-1108)Chapitre 2 sur 128 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L'auteur de cette thèse est mort sans avoir pu la revoir, la compléter et la corriger, comme il avait l'intention de le faire, avant de la livrera l'impression. Il était même si préoccupé des imperfections de son travail qu'il avait exprimé le désir que les œuvres qu'il laissait manuscrites fussent détruites, s'il ne revenait pas à la santé. Je n'ai pas cru devoir déférer à ce désir, ni pour sa thèse ni pour son livre sur Guihert de Nogent. J'ai pensé qu'un si grand labeur ne devait pas être perdu, et que la publication de ces deux ouvrages pouvait rendre service à la science, tout en perpétuant la mémoire d'un jeune historien qui, sans proportionner suffisamment son effort à ses forces, avait, avec une généreuse imprudence, entrepris et mené à bien, en deux ans, cette double tâche. Quelques jours après avoir remis sa thèse à ses maîtres de l'Ecole des Hautes Etudes, Bernard Monod contracta, dans une excursion en Belgique, une pleurésie qui engendra, dans son organisme surmené, la maladie de poitrine dont il est mort, après neuf mois de souffrances, le 6 janvier 1905.

Le Guihert de Nogent put être publié à peu près tel que Bernard Monod l'avait laissé. Je n'ai eu qu'à supprimer quelques répétitions et à corriger quelques négligences. Il n'en a pas été tout k fait de même pour la thèse sur Pascal II. Telle qu'elle a été remise à l'Ecole des Hautes Études et telle qu'elle a mérité à son auteur le titre d'élève diplômé de cette école, elle se composait de trois parties, l'histoire des relations de Pascal II avec Philippe P'", un essai sur l'organisation de l'Eglise de France et ses relations avec Pascal II et Philippe P'", et enfin l'histoire

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des ri'lalions île Pascal II avec Louis ^'I. La composition de loin raj4e ollVait une assez grave inij)erreetion, puisque l'essai sur Torg-aaisalion de Il^glise de France ne s'appliquait, du moins en ce (jui concernait les dates et les faits alléi^ués, ([u'à la première des j)ériodes étudiées dans la thèse. \)c [dus, la troisième parlie de la thèse, relati\i' au rèi;ne de Louis M, était à la fois moins neuve et moins approfondie que les deux autres. M. Luchaire, dans ses Annales du rè<jnc de Louis V/, avait déjà touché la plupart des points examinés par Bernard Monod. Je me suis décidé, après avoir pris Lavis de deux de mes anciens élèves, condisciples de mon lils, et membres tous deux de cette Ecole de Rome qui était le but de ses ambitions, M. Martin- Chabot et M. Louis Halphen, à ne publier qu'une partie de la thèse, celle qui avait été présentée, sous sa première forme, à l'Ecole des Cihartes, et (jui avait valu à son auteur le diplôme d'archiviste paléographe et les éloges unanimes du jury d'examen.

MM. Martin-Chabot et Halphen ont, avec un dévouement all'ectueux dont je leur suis profondément reconnaissant, soumis le travail de Bernard Monod à une revision minutieuse, de fa(,'on à répondre aux scrvqjules qui inspiraient k leur ami la crainte de voir paraître son œuvre sans les corrections nécessaires. M Halphen a de plus surveillé jus([u'au bout l'impression de ce volume après avoir fait subir au texte quelques remaniements indispensables '.

N'ayant pas voulu nous substituer à l'auteur, notre travail de correction a surtout consisté à supprimer ce ([ui nous a paru inutile ou contestable, des pages de polémique contre les théories de M. Luchaire ou de M. Imbart de La Tour, ou des développements sur le caractère des personnages, c(ui ne manquent ni d'intérêt ni de piquant, mais où il entre trop d'éléments d'appréciation subjective |)ourque nous ayons cru [)ouvoir, soit lesconseiver tels (|u'ils ont été écrits, soit les nu)ditler. Nous avons aussi supprimé les appendices et les pièces justificatives assez n(»nd)reuses (|ue

4. C.'osl il un :iiilif (les C(>M(HsiM|)l('S île lU'fiiMid Monod, à M. Itoiitillioi- «lu IW-hiil, (nTcsl (ITi riiidcx (|iM Iciiiiiiu' le volmiu». (Ju'il ri\'oi\ »• ici Ions iiK^s l'ciiu'ri'it'niiMil s .

AVANT-PUUfUS XI

Bernard Monod avait jointes à sa thèse. Elles avaient été recueillies par lui dans les collections Baluze, Moreau, Decamps, de Picardie et de Touraine de la Bibliothèque Nationale, dans des manuscrits des Archives nationales (LL. II 16j et de la Bibliothèque S'^-Geneviève (356) et dans les cartulaires de la Bibliothèque Nationale. On trouvera, au cours de la thèse, des renvois à ces documents inédits. Nous n'avons pas cru devoir en publier le texte. Pour les éditer avec le soin nécessaire, il aurait fallu retarder de beaucoup la publication de l'ouvrage, sans que son intérêt et son utilité en fussent sensiblement accrus.

Nous n'avons pas jug-é non plus qu'il fût nécessaire de donner une bibliographie des sources et des ouvrages consultés. Elle n'aurait rien ajouté à ce que fournissent les notes de la thèse. Les sources narratives très nombreuses, où Bernard Monod a glané des renseignements sur les relations de Pascal II et Philippe I""'", se trouvent presque toutes réunies dans les t. XIII, XIV et XV du Recueil des histoi^iens des (iaules et de la France et quelquesunes dans les Monunienla (ierinaniae historica. C'est dans la Patrolof/ie latine de Migne qu'il a consulté les nombreuses lettres dont il a fait usage, en particulier les lettres d'Ive de Chartres, une des plus importantes parmi les sources dont il a eu à faire usage. Les renvois aux lettres, bulles et privilèges de Pascal II s'appliquent presque tous au Regesta Pontificum de Jalïe, édition Lœwenfeld, Kaltenbrunneret Ewald (Leipzig, 1885- 1888, 2 V.) ; mais les textes in extenso se trouvent dans le t. CLXIII de la Patrologie de Migne et dans les recueils de J. von Pflugk-Harttung, Acta Pontificum romanoruni inedita (Tubingen, 1881, et Stuttgart, 1884-85, 3 vol.) , et G. Lœwenfeld, Epistolae Pontificum romanorum ineditae (Leipzig, 1885). Les actes des conciles ont été étudiés dans le recueil de Mansi.

Bernard Monod ne trouvait presque aucune aide pour l'étude des sujets qu'il avait choisi, en dehors des ouvrages généraux tels que les Annales de Baronius, Y Histoire des conciles de Hefele, les diverses histoires de l'Eglise, La Cour de Rome et l'esprit de réforme avant Luther de M. Rocquain, V Histoire de France dirigée par E. Lavisse, et, pour les institutions ecclésias-

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tiques, les deux, ouvraj^es de Luclu»ii-e sur les inslitutions de la France à l'époque capétienne, VAnvicnnc cl nouvelle discipline de /'/ff/Zwc de Thoinassin, le Si/s/eni des hn/holischen Kirchenrechts de Ilinschius, les J'Jlec/ions cpiscopiiles du IX' au XII" siècle d'Imbart de La Tour. La dissertation de Fran/ sur Pascal II (Breslau, 1877) ne traite ([ue de la polilifjue allemande du Pape. Les essais de Compain sur Genffroi de Vendùine (Paris, i8Ul), de Lûhe sur Ihvjue de Die (Breslau, 1898), de Gigalski sur Bruno de Se<jni (Munster, 1898), la dissertation d'Esmein sur lue de Chartres et les Investi/ ures (Paris, 18891, ne lui fournissaient de renseig'nements (jue sur des points de détail. Aussi sa thèse nous paraît-elle une contribution importante et originale à l'histoire des relations delEj^liseet de l'État en France, de la querelle des investitures et des origines de l'Eglise gallicane.

Bernard Monod, qui apportait à l'étude de l'histoire cette curiosité ardente, ce sens et ce goût de la vie, qui était un des traits les plus caractéristiques et les plus séduisants de sa nature, n'avait pas conçu son travail comme une simple étude critique de textes et de faits ; il lui avait donné une portée générale en cherchant ce que les relations de Pascal II avec Philippe I"'" nous apprenaient sur la situation de l'Eglise de France vis-à-vis de la royauté et du Saint-Siège et sur le développement des idées gallicanes ; en même temps il avait tenté, avec une ingéniosité parfois téméraire, de discerner le vrai caractère et les intentions politiques des deux personnages qu'il mettait en présence.

M. Labande, dans un article de la Revue critique (LIX, 327) sur l'essai de Bernard Monod relatif à YElection épiscopale de Beauvais de 1100 à 1/04 {\oy. plus bas, p. 27 ss. et 7i ss.) lui a reproché d'avoir vu une lutte de principes opposés dans ce qui n'était qu'un conflit de pouvoirs. Cette critique serait jusliliée si Bernard Monod avait prétendu ((ue les actes de Pascal II et de Philippe I'"' s'appuyaient sur des droits précis et formulés ; mais il n'en est pas moins vrai que chacun des tleux antagonistes agissait au nom de l'autorité (ju'il [)réten(lait avoir le droit d'exercer sur les électit)ns épiscopales. (Test de ces conllits de pouvoirs que devait sortir peu après touti^ ime série de conceptions juri-

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diques sur les relations de l'Eg-lise et de TEtat, conceptions d'ailleurs différentes à Rome et à Paris, et qui ne s'accordèrent que par des compromis concordataires. Il est bien difficile, du reste, au moyen âge, de distinguer le fait du droit : c'est de la répétition des niêmes faits, de la persistance des mêmes prétentions, que naît peu à peu la conception et l'affirmation de principes théoriques sur lesquels les pouvoirs font reposer leurs droits. Je ne pense pas que Bernard Monod ait eu tort de penser que les conflits entre Pascal II et Philippe I"" mettent en présence des conceptions différentes des droits de l'Eglise et de ceux del'Etat, et que le règne de Philippe P'' marque une étape dans la formation de cette Eglise gallicane qu'on voit naître dès le temps de Hugue Capet, et qui réalisera une forme si particulière d'alliance entre l'épiscopat national et la Royauté.

Au cours de son travail, Bernard Monod s'était épris d'une sorte de sympathie pour Pascal II et Philippe P"". Ils lui avaient paru supérieurs à l'idée que les historiens avaient généralement donnée de l'un et de l'autre. Pascal II, dans sa politique française, ne lui avait pas semblé un homme faible et indécis, prêt à sacrifier les intérêts et les droits de l'Eglise aux prétentions et à la violence des princes, mais un politique habile et ami de la paix, effrayé des malheurs que l'intransigeance d'Urbain II et de Grégoire VII avaient amenés pour la chrétienté, et qui poursuivait en France une politique de transaction et d'accord qui lui permettrait d'y trouver un point d'appui contre l'Empire. Quant à Philippe, qu'on représente souvent comme exclusivement dominé dans sa conduite par sa passion pour Bertrade d'Anjou, Bernard Monod a cru trouver en lui un souverain énergique, pénétré, comme tous les Capétiens, des droits de sa couronne, décidé à s'assurer par ses bienfaits de la fidélité d'un épiscopat disposé à le servir, résistant à l'ingérence pontificale dans les affaires intérieures du royaume, mais désireux cependant de trouver un terrain d'entente avec le pape. Il avait reconnu combien il est difficile de se faire un portrait de Philippe d'après les témoignages des historiens contemporains. Les uns font de lui un éloge démesuré. Hugue de Fleury le traite de

B. Monod. — Pascal II et Philippe /"^ A

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clcmcn/issimus ; la c'hronic[iie de Morigny loue « son admirable prudence et l'élévation de son esprit ». La chroni([ue de Sainte- Colombe de Sens va jus([u'à dire ([uil était « l'espoir et la consolation des moines et des clercs ». Par contre, Orderic Vital insiste sur sa g-loutonnerie et ses débauches. Il en est de même de Henri de llunlingdon et de Guillaume de Malmesbury. Celui-ci nous le représente « ^-onsacré à son ventre })lus qu'à ses affaires » — « libidine g-ravis, specie lusus, illicitis ardoribus defœneratus ». Ilugue de Flavi^ny le traite avec plus de modération, mais pourtant avec sévérité ; mais il est aussi dur pour la vénalité de la Cour romaine que j)our l'avidité de Philippe, dont Guibert de Nogent et le biographe d'Arnulf de Sens parlent aussi avec indignation. Toutefois Bernard Monod a pensé qu'en examinant de près les actes de Philippe P'", et en prenant pour guide Ive de Chartres, qui, dans ses lettres, apprécie à chaque instant la conduite du roi. on reconnaît dans cette conduite plus de réflexion et de sagesse qu'on ne lui en attribue d'ordinaire.

C'est sous Louis VI, d'après Bernard Monod, qu'on peut se rendre compte des heureux elïets de la politique conciliante et sensée de Pascal IL C'est pour cela qu'il avait cru nécessaire de faire suivre l'histoire des relations de Pascal II avec Philippe I"' de celles de ses relations avec Louis VL Voici en quels termes il les appréciait:

« Pendant ces dix années (1108-Lil8), Pascal dut souvent, au milieu des troubles et des angoisses que lui faisaient éprouver les impériaux, se féliciter de la politique de paix qu'il avait favorisée sous Philippe et de l'alliance (ju'il avait conclue avec lui. Grâce à elle, il trouvait en son successeur Louis VI un ami beaucoup plus qu'un rival, un roi dévoué à la fois à son clergé et au Saint-Siège ; il ne cherchera pas à contrecarrer son activité sur le clergé français, le laissera développer son inlluence royale dans toutes les affaires de justice et de juridiction ecclésiastiques, cédera même à ses observations et renoncera à séparer les diocèses de Tournai et Noyon, parce que cela alTaiblirait son pouvoir ; et le roi, de son côté, mettra dans ses rapports avec le Saint-Siège et l'P^glise le même esprit de modération et de conci-

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liation : il s'incline devant le pape et accepte les élections épiscopales de Reims etd'Auxerre, il prend part à un concile où le légat pontifical excommunie l'empereur ; il trouve même son profit dans cette condescendance à l'égard du Saint-Siège, puisqu'il se sert des légats pontificaux pour lutter contre ses ennemis, qu'il fait excommunierpareux. Tout le monde y trouveson profit; les élections épiscopalesne sont plus troublées, et dix évêques sont élus, investis et consacrés régulièrement, canoniquement, sans incidents. La piété du roi le pousse à favoriser certaines abbayes, à leur faire de riches donations, à en créer de nouvelles.

<( Cet état de choses est d'autant plus remarquable que si une animosité personnelle, ou simplement une rivalité d'influence, avait existé entre ces deux souverains, le pape et le roi de France, nul doute que le roi n'eût profité de l'affaiblissement, de l'écrasement même que subit le souverain pontife en 1111. Ce fut le contraire qui se produisit : loin de s'associer à la conduite de Henri V, la France tout entière protesta contre lui, et si une partie du clergé alla jusqu'à juger sévèrement le pape, c'était par excès de zèle catholique. On peut facilement supposer ce qui serait arrivé si, entre Pascal et la France, les relations avaient été aussi tendues qu'entre Urbain II et Philippe F'". La renonciation que fit Louis VI de ses prétentions au moment de l'élection épiscopale d'Auxerre, après les événements de 1111-1112, est la meilleure preuve de l'appui moral donné par le roi de France au pape au milieu des difficultés que celui-ci traversait.

« Et c'est précisément là le grand mérite de Pascal, d'avoir pu pacifiquement régler en France la question des investitures, de l'avoir réduite à son importance réelle, de l'avoir subordonnée en somme et au bien de l'Eglise et à la grandeur de la monarchie capétienne. »

Nous n'avons pas cru devoir conserver à l'œuvre de Bernard Monod toute l'ampleur qu'elle avait prise sous sa plume. Il avait reconnu lui-même qu'elle avait besoin d'une sévère revision avant d'être livrée au public. Nous avons cru répondre à sa pensée en n'en publiant que ce qui nous a paru tout à fait solide au point de vue critique et nouveau, tant au point de vue

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des recherches ([ii'à celui do l'ex position des faits. Nous avons éhig:ué dans son œuvre ce qui nous paraissait superllu ou contestable ; nous ne nous sommes pas j)ermis d'y rien ajouter i. Telle qu'elle est, cette œuvre nous a semblé neuve et utile, dig'ne du jeune savant qui nous avait fait concevoir pour lui de si belles espérances d'avenir, et des deux écoles dans lesquelles il s'était formé,

Gabriel Monod.

1. Pour les actes do Philippe' I"^'", nous avons renvoyé au Eocueil des actes (le l'hilijtpe /"'' (pie M. Prou doit j)rochainoment faire paraître dans la collection des Charles et diplùntes publiée par rAcadéniie des inscriptions et belles-lettres ; mais il importe do noter que Bernard Monod n'a pu avoir communication de ce volume.

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