TROISIÈME PARTIE
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Il est d’usage de distinguer à propos des problèmes posés par les revendications coloniales, un problème économique et un problème politique. Une puissance telle que l'Allemagne s’efforce tout d’abord, dit-on, d’assurer à son économie un «secours », en demandant à accroître dans les pays d’outre-mer, le territoire monétaire de la nation. Mais, par ailleurs, l’importance attachée aux considérations d’ordre moral et psychologique, d’une part, stratégiques d’autre part, donne un caractère très nettement politique à la fois aux mobiles et aux fins de la réclamation nouvelle.
En fait, il devient délicat, et même fort aventureux, dans les circonstances présentes, de définir les limites propres de l’économique et du politique. Les exigences de l’approvisionnement du Reich ou de la Pologne en devises ne peuvent être isolées des exigences générales d’une politique économique inspirée pour une grande part, par des préoccupations d’ordre national ou d’ordre social, ainsi d’ordre politique. Par ailleurs, le problème même d’une restitution territoriale, fondée sur le principe de légalité des droits, présente nécessairement des aspects proprement économiques et financiers.
Il paraît préférable de séparer deux objets, très nettement différents, des discussions récemment poursuivies,
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L'existence d’un problème de «répartition des matières premières» et «des colonies» se présente tout d’abord comme un legs du passé. L’exigence nouvelle achève une politique : la politique patiemment suivie par l’Allemagne, de l’anéantissement du « Système » établi par les « Diktats ». C’est là un aspect particulier du problème des revendications coloniales ; il ne peut apparaître qu’à propos de l’Allemagne seule.
Il a été admis ainsi que l’exigence coloniale n’était qu’un aspect de l'exigence générale de l'égalité des droits. Le principe de légalité des droits, de la « Gleichberechtigung >» ayant été aujourd’hui reconnu comme légitime par les Puissances Occidentales, dit-on, les conséquences de ce principe doivent recevoir lune après l’autre, application.
Nous croyons que ce n’est pourtant que par un abus — dont on s’étonne qu’il n’ait pas été plus souvent relevé — de la formule de l «égalité des droits », qu’il en est fait usage à propos de la revendication coloniale.
La notion de «Gleichberechtigung > improprement traduite par « égalité des droits >» évoque l’idée, plutôt, d’une « égalité de traitement ». Puissance vaincue, l’Allemagne avait été soumise après la guerre à un régime de discrimination limitant parfois étroitement sa souveraineté, sans que des limitations semblables soient prévues à la charge d’autres nations. Il ne nous appartient pas de dire si l’existence de ces limitations discriminatoires conçues comme durables, était légitime et opportune. En fait, il fallait s'attendre à ce que l’Allemagne voulût et pût s’en délier, à l’heure où elle affirmait par son réarmement, une nouvelle volonté de puissance, à l’heure aussi où il semblait que les Puissances Occidentales se montraient lasses de remplir après tant
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d’années déjà, le rôle ingrat de l’huissier. Le principe de la « Gleichberechtigung» fut, si l’on nous permet cette expression, la « machine de guerre », le «levier » qui permit d'expliquer et de justifier l’abolition des discriminations imposées à Versailles.
Mais le même principe de l’égalité, conçu pour anéantir une discrimination, peut-il être invoqué par l’Allemagne pour acquérir un privilège ? Il ne s’agit plus ici de la suppression d’une limitation, d’une disposition négative. Il s’agit de l’acquisition de possessions nouvelles; or, ces possessions sont aux mains d’autorités dont le titre est légitime, Des liens se sont créés entre les territoires exigés et les autorités aujourd’hui responsables de leur sort. Le lien de la conquête tout d’abord, durant la dernière guerre. Les liens, par ailleurs, qu’ont formés peu à peu des efforts de mise en valeur dont il paraît difficile de contester l'ampleur et le succès même (1), l’accomplissement d’une œuvre.
L’exactitude de ces considérations ne paraît pas mise en doute par l’Allemagne même. L'Allemagne, nous l’avons vu, ne revendique pas ses anciennes possessions aujourd’hui sous mandat japonais. Qu'est-ce à dire sinon que le principe de l'égalité des droits peut se heurter dans ses applications nouvelles à l’exigence de l’ordre présent — non seulement de l’ordre juridique tel qu’il est établi par des textes, des pactes, des statuts —mais tel qu’il a été forgé et fortifié par l’accomplissement d’actes humains, par l’évolution même ainsi d’un devenir ?
(1) Sur l’œuvre de la France au Cameroun, consulter : Chauleur, L'Œuvre de la France au Cameroun, études entreprises sous la direction du Gouverneur Repiquet, Yaoundé, 1936, et H. Labouret, professeur à l’Ecole des Sciences politiques, Le Cameroun, Paris, Publications du Centre d’Etudes de Politique Etramgère, 1937.
Il ne paraît pas possible de fonder une restitution éventuelle de zones coloniales sur Je seul souci d’assurer à l’Allemagne l'égalité de traitement. Le transfert de souveraineté ne peut être que l’acte d’une volonté de générosité. La générosité n’est pas interdite en politique : il serait dangereux, pourtant, qu’elle passât pour ce qu’elle n’est pas.
Si le problème de la restitution coloniale est ainsi défini, il est naturel que l’attention des Puissances Occidentales ait été attirée sur la nécessité de prendre en considération le sort de la population indigène à soumettre à un régime de discrimination raciale, la sauvegarde des intérêts stratégiques des Empires, avant d’apprécier les exigences d’un règlement européen général.
Le sort des populations. — Une première exigence a été à peu près universellement formulée : les intérêts des populations à soumettre au transfert doivent être pris en considération.
Dans quelle mesure est-il permis à un Etat moderne de disposer non seulement des terres, mais des êtres humains soumis à sa tutelle ? Les conceptions, par ailleurs, du nouvel Etat allemand à l’égard du problème des races ne sont-elles pas en conflit avec les idées généralement répandues en matière de colonisation ?
Questions bien souvent soulevées au cours des derniers mois en Angleterre. Les réponses allemandes sur ces points ont été assez nombreuses. Des précisions ont été données sur les doctrines de colonisation élaborées en accord avec les principes généraux du racisme, par le Rassenpolitisches Amt du Professeur Westermann (2).
(2) Voir une étude des doctrines coloniales du national-socialisme
dans l’article de M. A. Lahaque, « Le Troisième Reich et la Politique indigène en Afrique», Revue Politique et Parlementaire, juin 1936,
L'un des chefs du mouvement colonial allemand, M. Von Epp (3), a exposé récemment les lignes générales des doctrines racistes. Ces doctrines, d’après M. Von Epp, ne peuvent manquer de donner aux puissances les apaisements qu’elles désirent. Toute race possède ses caractères biologiques propres : une hiérarchie des races doit être affirmée, mais la conscience de cette «hiérarchie raciale >» ne peut conduire à admettre la destruction des races inférieures. Le national-socialisme s’efforcera de favoriser le développement des caractères propres des races indigènes, en permettant aux tribus de vivre dans leur cadre traditionnel, conformément à leurs coutumes ancestrales : le racisme rejette seulement, mais avec force, la thèse de l’assimilation (4).
Les considérations d'ordre stratégique. — Le transfert de territoires modifie un équilibre de forces en Afrique. Il entraîne l’abandon de positions jugées essentielles, au regard de la défense du reste de l’Empire ou de la métropole même.
La Grande-Bretagne et l’Afrique Australe attachent une importance particulière à la situation du Tanganyika : on ne peut oublier qu’à l’ancienne route des Indes longeant l’Afrique au nord et à l’est, s’ajoute aujourd’hui une route nouvelle par le Cap : la surveillance de cette voie est-elle possible si l'Allemagne occupe l'Est Africain ? Quel peut être le sort des diverses colonies anglaises de l’Afrique Centrale par ailleurs si
(3) Voir les articles cités de l’Europäische Revue et du Westdeutscher Beobachter (23 octobre 1936).
(4) On ne peut examiner ici les problèmes que pose du point de vue de la politique coloniale en général, la doctrine nouvelle. Elle paraît faire une large place à la justice indigène. Quelle serait la politique suivie à propos de l’esclavage ?
l'influence allemande acquiert au voisinage même du système africain britannique une semblable zone d’activité (5) ? Pour la France, des considérations stratégiques analogues ont été souvent invoquées : on a fait observer que la sécurité de l’empire français en Afrique du Nord même serait menacée au cas d’une prise de possession par l’Allemagne du Togo et du Cameroun (6). Le développement de l’aéronautique militaire par ailleurs a accru les craintes de jadis. Les territoires d’outre-mer peuvent être utilisés non pas seulement comme bases navales, mais aussi comme bases aériennes : dans les discussions récentes, on l’a vu, ces considérations nouvelles ont joué un rôle essentiel (7).
Le problème général d’un règlement européen. — L’Angleterre et la France ont fait, au profit des anciens territoires allemands, depuis la guerre, des sacrifices parfois très lourds. Le transfert des mandats à l’Allemagne ne pourrait, d’après les opinions les plus généralement exprimées dans ces pays, être discuté que s’il apparaît comme un acte de paix. Comment donner aux nations sollicitées d'accomplir cet acte, la certitude qu’il aurait un tel caractère ? C’est là, on l’a vu, l’objet essentiel des discussions internationales les plus récentes, poursuivies à propos du problème colonial en Grande- Bretagne et dans les Dominions, en Belgique et en France.
(5) Voir notamment sur ce point Morning Post du 6 février 1937.
(6) Voir l’important rapport de M. Raynaldy, au Sénat, cité notamment dans la Tribune des Nations, 18 et 25 mars 1936.
(7) Voir pour le Dominion de l'Afrique Australe, supra, p. 284,
Il est un deuxième aspect de l’exigence coloniale nouvelle et celui-ci se définit par un souci de l'avenir. Get aspect apparaît dès lors que l’on veut bien songer qu’un problème de partage de richesses, à toute époque, et en tout lieu — aussi bien à l’intérieur des nations qu'entre les nations elles-mêmes — s’est toujours ramené en définitive, à un problème d’accroissement de richesses.
Nous ne voulons pas dire que l’adoption d’une politique d’expansion commune est seule capable a priori de mettre fin aux divisions, aux rivalités que crée aujourd’hui le partage des biens présents. Il est rare, quoi qu’on veuille prétendre, que la volonté d’accroissement, la volonté de puissance trouve sa source dans la seule conscience d’une pauvreté nationale, comme il est rare aussi que la volonté de révolte sociale puisse être rattachée à la seule existence de la misère.
Nous voudrions ici simplement rappeler qu’il sera difficile d’écarter dans l’avenir, deux problèmes, aujourd’hui à peine encore posés.
Le problème tout d’abord de la fonction internationale du capital. Pratiquement, les mouvements internationaux de capitaux ont cessé depuis huit ans: le régime nouveau est aussi préjudiciable aux nations dites « débitrices >» qu’aux nations dites « créancières ». Or, le rétablissement général du crédit se heurte, on le sait, à des obstacles non seulement techniques, mais aussi politiques dont il est inutile ici de souligner la gravité. Il faut s’attendre à ce que dans les années qui vont suivre, aux politiques d'octroi de crédits globaux, pratiquées au cours des premières années de l’après-guerre, se substituent des politiques d’avances sinon exactement contrôlées, du moins limitées dans leur fins. En
particulier, la mise en valeur de terres nouvelles, de zones minières explorées mais non encore exploitées, peut fournir l'exemple d’une méthodé de collaboration internationale entre nations « créancières >» et nations « débitrices >, qui tout en rétablissant une partie au moins des liens anciens, ne présenterait pas les dangers, présents à toutes les mémoires, des politiques d’investissement suivies après la guerre.
En effet, et c’est ici le deuxième problème auquel il était fait allusion, il sera de jour en jour plus difficile de laisser inexploitées, livrées aux seules convoïtises, des régions encore en friche des Empires dès aujourd’hui organisés. La mise en valeur de ces régions apparaît comme une des tâches essentielles offertes aux activités de l’Europe au cours des prochaines années. Après s’être longtemps bornée aux seuls rivages d’un fleuve — le Nil, le Tigre et l’Euphrate, le Gange et l’Indus, le Hoang-Ho — la civilisation s’est étendue aux mers intérieures — la Méditerranée, la Baltique — puis, après les grandes découvertes, au-delà des océans. Après la mise en valeur des îles, des rivages, des continents largement ouverts — Amérique du Nord, Extrême- Orient — la civilisation trouvant dans la route et la voie aérienne de nouveaux moyens de pénétration, s’attaque à la mise en valeur des continents massifs, d’accès plus difficile : l'Amérique du Sud, la Russie, la Chine, l’Afrique tropicale. On n’arrête pas un mouvement imposé par la fatalité même. A bien des égards, les revendications coloniales, les revendications d’Empires ne font qu’exprimer l’espérance qu’éveillent, chez diverses populations européennes, à tort ou à raison, les efforts de mise en valeur des terres encore libres d’Afrique. L'exploitation de ces terres se heurtera à d’impor-
tants obstacles. Bien des espérances peut-être apparaîtront, en définitive, excessives. Mais l’expansion commune des nations qui constituent cette petite « presqu’ile de l'Asie» désignée sous le nom d’Europe, vers PAfrique, ne pourra guère, désormais, être arrêtée : l'expansion de l’Europe en Afrique avait eu pour origine la conscience même qu'avait l’Europe de sa puissance ; cette expansion sera désormais hâtée, précipitée par la conscience nouvelle qu’a aujourd’hui l’Europe de son déclin.
Mais s’il s’agit de mettre en valeur des terres nouvelles, faut-il pour rendre possible un effort collectif, répartir à nouveau des souverainetés territoriales, au hasard de marchés, conformément aux méthodes traditionnelles, des négociations coloniales ? Ne vaut-il pas mieux tenir compte des caractères géographiques, ethniques, des terres à mettre en valeur, prendre en considération aussi la diversité des fonctions destinées à être
remplies dans cette tâche, par les intérêts et les forces
en présence ?
On examinera ici successivement les méthodes de répartition nouvelle de souveraineté sur différents territoires, et les méthodes tendant à organiser pour la mise en valeur d’un même territoire, une collaboration de forces.