‹ Essai sur les révolutionsChapitre 1 sur 44 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Si l'on songe à l'étendue immense et presque infinie qu'enveloppe le mot u révolutions », il paraît bien téméraire de prétendre à en trouver les causes, d'en suivre la marche et d'en signaler les effets. Dans sa préface à l'Histoire politique^ de l'Europe contemporaine, M. Seignobos constate l'impossibilité d'appliquer les règles rigoureuses de la critique historique à l'étude des transformations sociales qui se sont opérées, seulement dans les nations de l'Europe et pendant une période de temps très restreinte. « La méthode historique rigoureuse exige, dit-il, l'étude directe des sources ; or, la vie d'un homme ne suffirait pas, — je ne dis pas à étudier et à critiquer — mais à lire les documents officiels d'un seul pays de l'Europe. » Que dire d'une étude qui n'a le droit d'éliminer aucune époque et aucun pays ? « L'abondance écrasante des documents w nécessaires à une période de quatre-vingts années, est déjà décourageante. L'obstacle ne Bauer i

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sera-t-il pas absolument insurmontable, s'il s'agit de connaître non seulement toutes les sociétés actuelles, mais encore les transformations qu'elles ont subies depuis les origines les plus lointaines ? 11 serait même nécessaire de remonter au delà des périodes proprement historiques et, à l'exemple de beaucoup de sociologues, il faudrait s'attacher à rechercher dans les rudiments de sociétés primitives — telles qu'elles pouvaient exister aux âges du fer, du bronze ou de la pierre — les premières manifestations de la force révolutionnaire. Car qui sait ? Ce serait peut-être le moyen de saisir dans cette vie embryonnaire de l'humanité, l'image réduite et peut-être aussi le secret de ses futures transformations ? Ce n'est pas encor3 tout. Suivant le mot de Spinosa, {( l'homme n'est pas un empire dans un autre empire ». Mais il continue simplement la série des êtres vivants, et les sociétés humaines ne sont qu'une espèce dans un genre qui comprend en outre les colonies animales. Voilà tout un monde nouveau ouvert devant l'ouvrier consciencieux qui voudrait ne rien laisser en dehors des recherches utiles.

L'entreprise serait, à n'en pas douter, essentiellement chimérique, s'il s'agissait d'un travail dépure érudition et qu'il fût nécessaire de n'avancer aucun fait sans le soumettre au contrôle le plus sévère de la méthode historique. Mais de pareilles exigences, si elles étaient imposées au sociologue, rendraient impraticable sa fonction synthétique. Elles seraient, du reste, en complète opposition avec le principe de la division du travail scientifique, principe universellement admis et pratiqué. On laissera aux érudits le soin d'élucider les points obscurs, de fixer une date incertaine, de discuter la valeur des témoignages, de déchiffrer les anciennes inscriptions, de dévoiler les mystères de toutes les écritures hiéroglyphiques, de contrôler l'authenticité des monuments de l'antiquité et de n'être point dupes des fabricants de fausses tiares. Le sociologue se tiendra prudemment en

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dehors de ces controverses, et, n'empruntant aux historiens autorisés que les faits certains, il se hvrera à son travail spécial avec la confiance qu'on est en droit d'accorder aux études si consciencieuses de nos érudits modernes. 11 n'a pas la sotte prétention de corriger les assertions de nos historiens, et loin de vouloir faire la leçon aux Lavisse, Seignobos, Reclus et tant d'autres chercheurs de vérité historique, il reçoit d'eux, avec reconnaissance, les documents qu'ils ont pris la peine d'accumuler.

Mais ces documents, quelles que soient leur valeur et leur solidité, ne sont encore que des matériaux, et l'essentiel est de savoir les utiliser en vue de notre construction future. (( Ce ne sont que des matériaux », voilà une assertion contre laquelle beaucoup ne manqueront pas de protester, alors même qu'on ajouterait « des matériaux très précieux i).

Et, en effet, à toutes les époques il s'est trouvé des historiens qui ne se sont point contentés de raconter les événements, mais qui ont eu l'ambition de les comprendre, en découvrant les liens de causalité qui les unissent. Ambition qui paraît bien légitime,, lorsqu'on la rencontre chez des auteurs, comme Thucydide, Polybe, Tacite dans l'antiquité, comme Bossuet, Montesquieu, Guizot, Macaulay et tant d'autres chez les modernes.

Mais, depuis Descartes, le prestige de Tautorité s'est évanoui, et l'importance d'une méthode doit s'apprécier en elle-même, par l'importance scientifique des résultats qu'elle permet d'obtenir. Que vaut donc, au point de vue scientifique, la méthode qui consiste à découvrir les causes des événements par l'étude attentive d'une seule société ?

Tout d'abord, cette marche ne paraît point répondre à une condition essentielle de la science. La science a pour but d'établir des rapports constants et généraux. Or, un rapport général ne se devine pas, mais il s'établit par l'ob-

servation comparative. A son tour, la comparaison suppose plusieurs cas, variés dans certaines de leurs circonstances, quoique identiques dans le fond. Ici, elle semble impraticable, puisque l'étude porte sur une série unique de faits. Donc, les conclusions générales auxquelles l'historien aboutit manquent de solidité.

Les sociologues qui renferment, dans le cercle de leurs recherches, les états sociaux les plus divers triomphent sur ce point. Ils auraient tort, cependant, de le faire sans mesure, et de provoquer ainsi la réponse ou même les attaques des historiens qui pourraient invoquer, en faveur de leur méthode, la logique et, surtout, les résultats obtenus. En vertu du principe d'universelle intelligibilité, il est certain que les événements sociaux ne se développent pas au hasard, mais que chacun a des causes exactement déterminées. Or, si dans une révolution particulière, les événements s'enchaînent ainsi, et que chaque état social ait sa raison d'être dans l'état social immédiatement antérieur, ne sera-t-il pas possible, avec un examen attentif, judicieux, profond, perspicace, de découvrir les causes véritables ?

La valeur de l'arbre, pourraient-ils ajouter, se mesure à la qualité de ses fruits. Qu'on mette donc en parallèle les vues si fmeSj si sagaces, si étendues et. en somme, si justes des historiens anciens et modernes avec les tâtonnements pénibles des sociologues. Ceux-ci ont de belles ambitions, mais ils sont encore à se débattre contre les premières difficultés. Ils se rejettent souvent dans les temps préhistoriques ou à l'aurore des civilisations pour être plus sûrs de ne recevoir aucun démenti de l'expérience. Ils parlent avec beaucoup d'assurance des hordes, des clans, du matriarcat... et, si on les met aux prises avec les faits modernes, ils se récusent et ne seront prêts à donner une réponse que dans un avenir très lointain.

Historiens et sociologues sont tous deux détenteurs d'une

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part de vrai. Gomme il arrive souvent, Ja vérité complète est la synthèse de deux vérités partielles : elle réside dans la conciliation des procédés employés de part et d'autre.

Voici comment :

Par un pressentiment de la vraie marche à suivre pour la découverte des causes, les historiens, soucieux de présenter autre chose que la simple narration des faits, ont su employer la plus féconde et la plus sûre des méthodes expérimentales, celle que Stuart Mill a appelée la méthode de différence. Cette méthode qui est un instrument si puissant de découverte dans toutes les sciences où elle est applicable, consist3 à comparer deux cas absolument semblables dans toutes leurs circonstances, sauf une. Les changements qui résultent de cette circonstance unique doivent, de toute évidence, être rapportés à la présence, ou à l'absence de la circonstance ajoutée ou supprimée. Ce procédé s'emploie avec succès en physique, en chimie et en biologie. Ainsi, on enferme de l'oxygène et de l'hydrogène dans un eudiomètre, et ces deux gaz restent à l'état de mélange, tant que l'étincelle électrique ne vient pas opérer la combinaison. Des bœufs sont vigoureux et sains ; on leur inocule sous l'épiderme quelques gouttes de virus charbonneux, bientôt ces animaux présentent tous les symptômes du charbon et, au bout de quelques jours, ils succombent. Les expériences de cette sorte sont absolument concluantes. D'ailleurs^ il n'est pas nécessaire, pour qu'elles aient toute leur force probante, qu'elles soient réalisées par l'homme dans un but scientifique, si le jeu des forces naturelles produit des cas analogues. Ainsi, que des bœufs mangent des herbages contaminés, et les bâtonnets du charbon se développeront comme dans l'exemple précédent, et donneront naissance à la même série de phénomènes morbides.

Or, l'historien qui étudie une société à deux pbases successives de son développement, se trouve précisément dans

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des conditions analogues à celles qui favorisent le savant dans son élude de la nature. Voici une société qui suit son évolution normale, puis des troubles apparaissent, les prodromes d'une crise sociale se manifestent, et enfin la révolution éclate. Si le principe de causalité est vrai, chacun des changements survenus a sa cause dans quelque événement ou dans quelque disposition de l'état antérieur. Qu'on étudie cet état antérieur avec soin, qu'on l'analyse dans ses divers cléments, et l'on aura chance de découvrir les véritables causes.

C'est pourtant ici que gît la faiblesse de la méthode purement historique.

Certes, avec beaucoup de perspicacité, l'historien — grâce, du reste, à une comparaison semi-consciente — parviendra à signaler des causes réelles. Mais, tant qu'il se renfermera dans l'examen d'un seul cas, tant qu'il n'établira pas une comparaison expresse et méthodique, il ne pourra pas, tout en obtenant sans doute de hautes probabilités, arriver à la certitude complète. Car le savant moderne n'est assuré de la réalité d'une cause qu'à la condition de la voir, dans d'autres cas, produire toujours les mêmes effets. Voici donc, en bref, l'imperfection de la miélhode purement historique : l'étude d'une seule société ne donne et ne peut donner, pour la connaissance des causes, que des résultais hypothétiques.

D'où nécessité de comparaisons pour transformer les conjectures en certitudes, ou, du moins, pour augmenter les probabilités. Ce qui est le point de vue sociologique.

Mais de ce côté se présentent d'autres obstacles. Les comparaisons paraissent impraticables, parce que, en dehors de l'état social spécialement étudié, il est impossible d'en trouver un autre suffisamment semblable, tant est grande la variété des sociétés considérées dans leur structure, leurs fondions, et leurs phénomènes caractéristiques. Ainsi, pour

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