‹ Essai sur les révolutionsChapitre 2 sur 44 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

bien préciser la difficulté en l'appliquant au problème actuel, supposons que l'historien — Michelet, Taine, M. Aulard, M: Jaurès ou tout autre — se soit attaché à l'étude de la Révolution française. Les causes qu'il signale ne sont encore que conjecturales ; pour leur conférer la certitude, il faudrait les soumettre au contrôle de l'observation comparative. Pour cela, il serait nécessaire de trouver une autre société traversant des phases identiques et aboutissant, par l'action des causes déjà soupçonnées, à la même perturbation sociale.

Mais l'histoire, même interrogée avec soin, ne fournirait pas un second exemple présentant les analogies nécessaires. Chacune des grandes révolutions a ses caractères propres et ne pourrait, sans qu'on y fit violence aux faits, être assimilée à notre Révolution.

La difficulté subsiste donc toujours.

Comment sortir de cette impasse?

Puisque les sociétés sont des touts trop complexes et trop variés pour se prêtera une comparaison d'ensemble, il faut imiter la marche suivie dans les autres sciences et recourir à l'analyse. C'est ainsi que procède le physiologiste. Il ne songe à nier ni la solidarité entre les diflerenls organes, ni les caractères dislinctifsdes espèces, ni même les idiosyncrasies qui séparent les individus de leurs congénères. Mais cette diversité ne l'empêche pas d'établir des comparaisons précises, parce que, au lieu de faire porter son élude sur l'être tout entier, il concentre son attention sur des parties qui présentent entre elles d'autant plus d'analogies que l'analyse a été poussée plus loin. Ainsi le muscle, chez tous les mammifères réagira d'une façon semblable sous l'influence des mêmes stimulants.

Pourquoi le sociologue s'interdirait-il une méthode qui a produit autre part de si imporlants résultats ? une méthode qui a, de plus, l'avantage de se rapprocher beaucoup des

procédés suivis par les historiens modernes les plus autorisés. Et, en effet, au lieu de se plier à Fordre chronologique, les historiens les plus compétents décomposent l'objet de leur étude et examinent tour à tour la politique, l'administration, la justice, l'armée, la religion, les idées morales et philosophiques, l'état des sciences, les faits économiques, etc. Seulement, tandis que l'historien reste à mi-chemin en se bornant à l'analyse d'une seule société, le sociologue non seulement distinguera les principaux éléments de l'effet total (ici la révolution), mais, dans l'étude successive de chaque partie de la question ainsi fragmentée, il établira des comparaisons aussi variées qu'il sera nécessaire.

Ces comparaisons sont possibles. Car, à moins de supposer qu'aucune société n'a rien de semblable avec les autres, il faut bien admettre qu'elles concordent sur quelques points de leur organisation et de leur développement historique. Et, si ces comparaisons sont possibles, nous trouvons, en elles et par elles, ce moyen de contrôle exigé par la science pour affirmer l'existence d'un lien causal entre certains antécédents et des effets déterminés. La probabilité s'accroît et peut, sinon toucher à la certitude, du moins s'en rapprocher.

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