CHAPITRE III
Avant d'être, la révolution aspirait à la réalisation d'un état nouveau ; dans la lutte pour être, elle était surtout préoccupée des moyens de conquérir le pouvoir, et elle détruisait plus qu'elle ne pouvait édifier ; victorieuse, elle s'est efforcée de transformer la société d'après son idéal.
Mais il ne suffit pas de viser à un but pour l'atteindre, il faut employer les moyens nécessaires à la production des résultats désirés. Les politiques ne disposent pas delà baguette des fées, ni de ces formules magiques qui domptent les forces de la nature et opèrent toutes les merveilles. Tout changement social dépend, on ne saurait trop le répéter, de conditions exactement déterminées. Et si ces conditions ne sont pas remplies, le changement ne s'accomplit pas, alors même qu'il serait très désirable et que les gouvernants auraient fait les efforts les plus sincères pour le produire. Ici, comme ailleurs, la science est la mesure de la puissance. Si on ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant, on ne parviendra aussi à maîtriser les sociétés qu'en se soumettant aux lois naturelles qui régissent le monde physique et l'humanité.
Le bien social ne se décrète donc pas au hasard. Au contraire, sa réalisation rencontre de nombreux obstacles, obstacles qu'il est très utile de signaler. L'utilité sera d'abord
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d'ordre scientifique, puisque cette étude servira à donner une connaissance plus exacte de la vie sociale. Elle sera, en outre, pratique, puisqu'elle conduira naturellement à énoncer quelques brèves maximes, capables de diriger la conduite du citoyen et du politique.
Les premiers obstacles naissent des gouvernants euxmêmes qui, éblouis par le pouvoir, s'illusionnent sur sa portée et méconnaissent la grandeur des difficultés à surmonter. Par ignorance des lois naturelles, ils prennent des mesures qui sont fatalement condamnées à échouer. Gela se remarque plus particulièrement avec les lois économiques, parce qu'en cette matière, les résultats sont plus faciles à constater et viennent d'eux-mêmes révéler les maladresses commises.
Ainsi, il ne suffit pas de décréter un maximum pour les denrées de première nécessité, et de recourir à toute la contrainte des lois pour le maintenir. Le prix des marchandises est soumis à des conditions qu'il est impossible d'éluder complètement. Ou les vendeurs se cachent, ou les acheteurs sont obligés, s'ils veulent éviter une disette plus funeste que la cherté, de payer le prix demandé. — Le crédit est un moyen précieux d'obtenir des ressources importantes dans les moments de crise. Mais la confiance ne s'impose point par la menace des châtiments. C'est en vain que les assignats ont un cours forcé, ils sont de plus en plus dépréciés à mesure que leur nombre, démesurément accru, ne répond plus à la faible valeur du gage qui devrait servir à les garantir. Ils finissent par devenir d'inutiles morceaux de papier. — Les dépenses luxueuses sont agréables pour ceux qui en profitent. Elles peuvent même servir à relever le prestige d'une cour et à entretenir le zèle intéressé des courtisans. Mais c'est une nécessité que les dépenses excessives creusent chaque jour davantage le déficit, accroissent les impôts, augmentent par là le mécontentement des sujets, et
conduisent, soit à la banqueroute, soità un contrôle national, précurseur des plaintes ouvertes et parfois d'une révolution. C'est ce qui est arrivé en France, en 1789 (i). — Il est très désirable de fournir du travail à tout ouvrier de bonne volonté. Mais sera-t-il sage d'ouvrir, en pleine crise industrielle, des ateliers nationaux où viendront s'entasser une multitude d'ouvriers de tout métier, sans organisation, incapables pour la plupart d'effectuer les tâches assignées, et irrités, avec raison, d^une entreprise mal concertée, sans avenir, sans utilité ? L'expérience de 18^8 a montré que non seulement le but économique n'était pas atteint, mais que cette agglomération ouvrière dans la capitale constituait un véritable danger national : les Journées de Juin devaient en sortir, et ces journées sanglantes eurent sans doute comme conséquence la réaction autoritaire du second Empire.
Inutile de prolonger cette énumération. Les exemples précédents suffisent pour caractériser ce genre d'erreurs.
Une autre sorte de maladresse, plus particulièrement propre aux révolutions, c'est d'avoir une confiance excessive dans les moyens violents et précipités. Excité par la lutte, le parti victorieux est tenté de vouloir sans retard transformer la personnalité morale de ses adversaires et de la modeler sur son idéal. Certes, rien de plus louable que de viser à l'harmonie dans les idées, dans les sentiments et dans les volontés. Car c'est de là que naît l'unité nationale avec tous les avantages qui lui sont inhérents. Mais rien de plus chimérique, si on pense l'obtenir par la force seule et sans le secours du temps. Les habitudes de l'esprit sont indéracinables par un brusque effort de violence, parce qu'elles constituent à un moment donné tout notre être moral, qu'elles sont la résultante du tempérament primitif et surtout de toute la vie antérieure. Elles sont faites de tout le passé concrétisé dans le présent : elles sont le produit d'une lente
I. Et c'est ce qui pourrait bien arriver encore avec la Douma russe.
accumulation de modifications incessantes qui ont pénétré dans l'intimité des fibres nerveuses et qui sont maintenant incorporées à notre être. A coup sûr, la menace des pénalités pourra empêcher la manifestation des sentiments intimes. Mais, si la peur fait agir l'automate, la violence rencontre souvent d'invincibles résistances dans les profondeurs de la conscience. La machine plie, mais l'esprit, non. Tout le fruit de la violence, c'est de faire, alors, des hypocrites qui saisiront la première occasion pour manifester leurs vrais sentiments et se venger de leurs oppresseurs.
Un des exemples les plus caractéristiques à l'appui des assertions précédentes, est fourni par la Révolution française, en matière religieuse, où les hommes paraissent montrer le plus de ténacité dans leurs croyances. A partir de 1793, le culte catholique est interdit, les églises sont fermées, les prêtres proscrits, toute manifestation religieuse supprimée. Et cependant les croyances n'ont pas disparu ; elles vivent, d'une vie latente. Aussi, elles se réveillent sous l'Empire et bientôt après, sous la Restauration, elles reprennent leur force primitive, ou plutôt une force accrue par la libre expansion que leur laissent les faveurs du Gouvernement.
Une façon de détruire les idées, c'est de détruire ou de proscrire en masse les individus qui les professent. Ce moyen radical est d'une efficacité non douteuse, quand un Gouvernement ne recule pas devant l'horreur de pareilles exécutions. L'Espagne s'est montrée particulièrement implacable dans ses répressions. Elle a exterminé les Maures, rejeté en Afrique les derniers restes de la religion musulmane et, par les auto-da-fé de l'Inquisition, maintenu l'orthodoxie catholique.
Le meilleur facteur de la transformation des idées, c'est le temps. Il n'y a, le plus souvent, aucun changement à espérer des vieillards, dont l'éducation intellectuelle ne saurait être refaite. Leur esprit n'a plus la plasticité voulue pour
accepter de nouvelles idées, et des idées qu'ils ont considérées comme fausses, injustes et pernicieuses. Il est donc sage de laisser disparaître la vieille génération et de s'attacher de préférence à se concilier les éléments plus jeunes et plus actifs de la société.
Mais comment les gagner à sa cause et à ses idées ? C'est à force de raison, c'est-à-dire, d'idées-justes, pratiques, bienfaisantes. Pas de trompe-l'œil, mais des réalités qui soient à l'épreuve des expériences les plus hasardeuses. On n'abuse pas longtemps un peuple sur sa prospérité et sa puissance. Mais l'arbre se juge aux fruits, et les gouvernements aux résultats qu'ils obtiennent.
Aux maladresses gouvernementales viennent se joindre, comme obstacles non moins importants, les résistances du parti vaincu, mais non détruit. L'espérance et le désir de reconquérir le pouvoir ne sont point perdus, mais il reste, dans toute l'étendue du territoire, une foule de mécontents qui, trop compromis dans les luttes antérieures, n'ont rien à attendre du nouveau régime ; rien, sinon des mesures qui portent atteinte à leur rôle social, à leur influence, à leurs sentiments, à leurs intérêts. Ces mécontents ne sont pas les uns pour les autres des inconnus, mais ils sont unis entre eux par les liens d'une solidarité consciente. Ils ont combattu, souffert ensemble et, aujourd'hui que la révolution est consommée, ils ont à supporter ensemble le poids d'un gouvernement qu'ils jugent oppressif. D'ailleurs, les cadres de l'ancienne organisation subsistent. Les chefs du régime antérieur sont dépouillés de tout pouvoir politique, mais non de tout pouvoir effectif. Le Gouvernement n'a pu immédiatement faire table rase de tous les fonctionnaires, dévoués plus ou moins secrètement à l'ancien ordre de choses. Parfois même, des corps tout entiers sont conservés et, comme ils détiennent une part souvent considérable de la
puissance publique, ils fournwsent un point d'appui très solide à la résistance.
C'est là une situation qui se renouvelle, plus ou moins, après toutes les révolutions et qui fut particulièrement sensible en France, à une époque récente. Après la révolution du 4 septembre, le clergé, la magistrature, l'armée, l'université et la plupart des administrations, sauf celles d'ordre essentiellement politique, n'avaient pas, dans leur personnel, reçu la moindre atteinte. Quelques rares exécutions, là 011 les lois les rendaient possibles, avaient frappé les plus bruyamment compromis et avaient provoqué plus de récriminations que de crainte. Aussi, jusqu'en 1875, le Gouvernement, qui n'avait pas encore le titre officiel de République, restait à la discrétion du moindre incident. Sans l'obstination du Comte de Chambord, qui ne voulut pas accepter le drapeau tricolore, la restauration monarchique aurait peut-être été réalisée.
Après 1875, les fonctionnaires deviennent plus confiants dans la stabilité du régime républicain. Les prudents se rallient ; les irréductibles s'éliminent de plus en plus ; un esprit libéral pénètre chaque jour davantage l'université. Mais les résistances ne disparaissent pas entièrement des sphères officielles. La magistrature, abritée derrière l'inamovibilité, ne craint pas, sous prétexte d'indépendance, de montrer son hostilité à l'égard du pouvoir, en rendant des arrêts qui sont tout le contraire de services. Il faut suspendre l'inamovibilité pour modérer une opposition qui se montre d'autant plus intransigeante qu'elle croit avoir moins à craindre. Avec l'armée et surtout le clergé, les difficultés sont encore plus grandes et, aujourd'hui encore, elles sont loin d'être supprimées.
Inutile de rappeler à ce sujet les faits sociaux qui sont présents à toutes les mémoires. Il vaut mieux indiquer les raisons de cette opposition persistante.
D'un mot, cette résistance vient de l'esprit de corps, et l'esprit de corps lui-même a son origine dans la nature des occupations professionnelles, avec l'ensemble des idées, des sentiments, des intérêts de différente sorte qui sont inhérents à la profession. Les petites particularités individuelles se neutralisent par leur opposition, et les tendances communes, seules, se manifestent avec force. Elles sont encouragées en chacun, parce qu'elles éveillent chez les autres un écho sympathique, tandis que les tendances contraires sont sans cesse refoulées par la contrainte morale de classe, parfois même par des peines réelles, comme le manque d'avancement et les mauvaises notes dans l'armée, comme les vexations continuelles ou l'excommunication dans le clergé.
Pourquoi l'armée, considérée surtout dans le corps des officiers, restait-elle, dans son ensemble, réfractaire au régime d'une république démocratique ? C'est que les principes directeurs d'une démocratie forment avec l'esprit militaire une radicale opposition, une sorte d'antinomie sociale non moins irréductible que les antinomies cosmologiques de Kant. D'un côté, la liberté ; de l'autre, une rigoureuse discipline qui laisse à chacun la part la plus réduite d'initiative ; ici l'égalité, là une subordination réglée dans tousses détails; des supérieurs qui commandent, des inférieurs qui obéissent en aveugles, avec toutes les marques du respect, tous les signes de leur infériorité. Dans la société civile, les postes les plus éminents sont donnés à l'élection ; députés, sénateurs, ministres, président de la République, tous restent soumis au contrôle des électeurs, exposés aux critiques les plus acerbes, aux attaques les plus violentes et parfois les moins justifiées, attaques clamées dans les réunions publiques et répandues journellement à des milliers d'exemplaires par la voie de la presse. Dans l'armée, l'autorité vient d'en haut, non d'en bas ; les chefs ne doivent rien à leurs subalternes dont l'opinion, dépourvue d'influence, ne compte pas,
quand il s'agit des simples soldats et des gradés inférieurs. Par nature, l'armée est aristocratique, toutes les fois du moins que les officiers sont des professionnels sans autre occupation que la pratique des choses militaires.
Voilà pourquoi l'ancienne armée de l'Empire, animée de pareils sentiments, opposait une résistance toujours sourde et parfois non dissimulée au progrès des idées et des institutions démocratiques. Et celte situation s'est prolongée, parce que les officiers supérieurs, qui avaient la haute main dans les promotions, favorisaient l'avancement de ceux qui partageaient leurs sentiments.
En général, une société démocratique se trouve placée dans cette alternative. Ou l'esprit militaire, favorisé par les circonstances, se conserve, et les libertés publiques courent le risque de sombrer dans le despotisme de quelque général victorieux. C'est ce qui est arrivé à Rome, dans le i^r siècle avant notre ère, avec Sylla et bientôt avec César, dont le nom devait servir à désigner la forme des gouvernements issus de la force mihtaire : le césarisme. La Révolution française, qui s'était jetée dans des luttes sans fin avec les autres nations, se termina de la même façon, par la domination d'une armée qui avait à sa tête un chef victorieux et plein d'ambition audacieuse.
Ou l'esprit démocratique l'emporte, et les qualités militaires s'affaiblissent. L'armée perd de sa force et tend à dégénérer en milices, propres sans doute à une guerre défensive et capables de s'aguerrir lorsqu'elles ont conscience de la nécessité de la lutte, mais qui ne sont plus ces instruments aveugles et d'une puissance formidable entre les mains d'un ambitieux de génie.
Le clergé catholique s'est montré, aussi, très hostile au régime démocratique. La raison en est la même : il existe une véritable incompatibilité entre l'esprit qui anime le clergé
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catholique actuel et les tendances fondamentales de la démocratie.
Les faits le prouvent. L'opposition actuelle n'est pas un simple accident, mais elle s'est produite aux différentes époques de notre histoire. Sous la première Révolution, elle se montre à l'état aigu et éclate en hostilités ouvertes. Elle reparaît dans la Révolution de i848 et ne cesse pas sous le second Empire qui, aux yeux de l'Eglise, a le tort d'accorder trop de place à la liberté de penser. L'Eglise catholique se met partout du côté de la réaction autoritaire ; elle se constitue partout le défenseur du principe d'autorité. En Angleterre, elle est, avec Charles l" et Jacques II, l'ennemie des libertés pubhques. En Espagne, elle est l'alliée naturelle de tous les gouvernements qui apportent le plus d'entraves à la pensée et aux autres manifestations de la liberté. En Suisse, les cantons catholiques s'unissent pour former le Sonderbund, et, s'ils n'avaient pas été vaincus par l'armée fédérale, ils auraient établi une constitution dont l'article fondamental aurait été l'intolérance religieuse. Ainsi, « en Valais, après un combat sanglant, les catholiques vainqueurs établissaient une constitution qui interdisait de célébrer tout autre culte que le catholique » (i).
Le clergé catholique répugne aussi fortement à la liberté d'examen, parce que. en vertu de son principe fondamental, la vérité en matière métaphysique — vérité qui domine toutes les autres — n'est pas à découvrir, mais qu'elle est exprimée dans les Uvres saints. En outre, l'interprétation de ces livres, détenteurs de la vérité, présente trop de difficultés pour qu'elle soit abandonnée à la raison incertaine de chacun ; elle appartient aux chefs de l'Eglise, réunis en conciles œcuméniques. Et même, comme les conciles laissent se manifester et provoquent la diversité des opinions, elle devient le privilège exclusif du pape, dont l'infaillibilité
I. Seignobos. Histoire politique de V Europe contemporaine, 249.
OBSTACLES AUX TRANSFORMATIONS an I
est proclamée. Or, si les membres du clergé doivent se soumettre aux décisions papales sans les discuter, à plus forte ra|3on les simples fidèles supposés inférieurs, doivent montrer plus de respectueuse obéissance. En un mot, ils sont façonnés à la soumission intellectuelle et ne peuvent supporter chez les autres une indépendance d'esprit qui les condamne.
Bien d'autres obstacles viennent contrecarrer les effets auxquels vise la révolution. Mais comme ces obstacles menacent la solidité de l'Etat et doivent être considérés comme les causes des révolutions, il est inutile de renouveler l'étude qui en a été faite en détail dans la première partie. Il suffira d'en produire une rapide énumération.
Ces obstacles naissent des progrès de la population, de la distinction des races, du développement du paupérisme, du mouvement économique, de l'accumulation des capitaux, de la division du travail, du machinisme, des découvertes scientifiques, et de cet ensenble de choses qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de question sociale.
Ils proviennent aussi des événements proprement historiques, c'est-à-dire, de faits déterminés dans toutes leurs circonstances de temps, de lieu et de personnes. Parmi ces événements, les uns sont intérieurs, comme les faits dus à l'influence des agents naturels, disettes, maladies, catastrophes ; ou, comme la disparition et la venue des hommes supérieurs ; ou enfin, comme les attentats, révoltes, troubles de différente nature qui naissent du mécontentement et deviennent une menace pour l'ordre social. Les autres, et non les moins importants, viennent de l'extérieur. Une société ne peut vivre à l'écart dans un isolement complet. Elle regarde au delà de ses frontières ; et elle est souvent portée à imiter les mœurs et les institutions auxquelles elle attribue la grandeur ou la prospérité du peuple voisin. Mais, d'un autre côté, elle est aussi exposée à supporter la con-
currence économique et surtout à subir les attaques de la force, avec les immenses conséquences qu'entraînent les hasards de la guerre.
Ce sont là autant de problèmes que les politiques doivent résoudre avec la collaboration des citoyens.