CHAPITRE IV PRINCIPES DIRECTEURS DE LA POLITIQUE
Il n'y a point de panacée pour les maladies du corps. Il n'y en a pas davantage pour les troubles qui menacent l'ordre social. Il faut donc s'attaquer à chaque problème en particulier, et l'étudier avec tous les éléments qu'il présente dans la réalité. C'est dire qu'il faudrait toute une longue étude pour aborder les principaux de ces problèmes, et pour essayer de donner à chacun une solution, qui, par sa précision, pût avoir quelque utilité pratique.
Nous insisterons, pour conclure, sur un point unique, mais qui nous semble d'une particulière importance
Le progrès, en quelqu'ordre de choses qu'il puisse se manifester, ne se réalise pas de lui-même par une sorte d'évolution fatale, fixée par quelque mystérieux destin. Il n'est pas non plus le résultat des forces aveugles de la nature. Ce n'est pas le climat qui fait le despotisme ou la liberté : ce ne sont pas quelques degrés d'élévation du pôle, en plus ou en moins, qui bouleversent la constitution des sociétés. Les vicissitudes des peuples ne sont point réglées à l'avance par une nécessité à laquelle ils n'auraient pu se soustraire, alors même que leur activité eût pris d'autres directions. Il en est de même du progrès réalisé par l'Humanité considérée dans son ensemble. La courbe qui servirait à l'exprimer n'était point tracée de toute éternité, en ce sens qu'elle serait
agi ESSAI sur les révolutions
restée la même, quoi que les Etats ou les particuliers eussent fait.
Certes, quand on croit au déterminisme, le passé doit être considéré comme nécessaire, c'est-à-dire comme n'ayant pu être, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un cheveu, autre qu'il n'a été. C'est la coordination primitive et la succession déterminée des causes qui ont amené l'Humanité et chacune des sociétés particulières à son état présent. Cela est certain. Mais ce qui n'est pas moins certain, c'est que, parmi toutes ces causes, la cause capitale, absolument prépondérante, c'est l'activité intelligente des hommes.
Le grand facteur du progrès, c'est l'effort intellectuel qui, provoqué par l'idée d'un bien, s'applique à résoudre les difficultés opposées à la réalisation de ce bien, et qui y parvient par l'emploi de moyens éprouvés par l'expérience et sagement concertés. Les décadences, au contraire, sont dues/ pour la plus grande part à l'imbécillité d'esprit chez les gouvernants, et, chez les particuliers, à une sorte d'inertie intellectuelle qui les empêche de s'adapter à des conditions nouvelles, dans une ou plusieurs fonctions sociales essentielles.
Donc, tidée de la puissance intellectuelle doit être le dogme fondamental de la sociologie pratique.
Sans elle, les hommes, persuadés de l'inanité de l'efifort, perdent une grande partie de leur énergie. Ils se laissent aller à une activité routinière et bornée aux besoins immédiatement pratiques. Et cette pratique, n'étant point vivifiée par les labeurs incessants de la recherche scientifique, devient de plus en plus insignifiante et- maladroite. La civilisation décroît, la société vieillit, et, comme un vieillard qui s'enorgueillit du passé, elle montre ses antiques monuments, témoins des gloires mortes, accusateurs du présent.
Pour produire ses heureux effets, cette idée d'efficacité intellectuelle et morale doit être bien comprise.
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^'intelligence a une grande puissance, mais non une puissance infinie ; elle peut beaucoup, elle ne peut pas tout. C'est précisément le propre des esprits utopiques de proposer des buts inaccessibles parce qu^ils sont en contradiction formelle avec les lois de la nature, ou encore de considérer, comme immédiatement réalisables, des résultats possibles, mais très éloignés et qui, pour être atteints, demanderaient une longue suite de persévérants efforts. Ce qui caractérise l'intelligence vraie, c'est la possession de lois scientifiques qui puissent servir de principes directeurs dans la pratique, de lois bien certaines, parce qu'elles reposent sur une perception exacte de la réalité et qu'elles restent soumises au contrôle incessant de l'expérience; c'est aussi et surtout l'ingéniosité dans la façon d'appliquer ces lois à l'ensemble souvent très complexe des circonstances actuelles. La réalité pose le problème avec l'enchevêtrement parfois si embrouillé et si obscur des difficultés et des moyens. Il faut débrouiller l'écheveau. Ce travail sera impraticable, si l'on n'aperçoit pas toutes les difficultés importantes et si Ton ne sait pas utiliser toutes les ressources dont on dispose et qui seraient suffisantes pour les surmonter.
Est-il douteux, au contraire, qu'une judicieuse utilisation des ressources ne puisse conduire au résultat poursuivi, de quelque résultat qu'il s'agisse, pourvu qu'il reste dans les bornes du possible P De nombreux et concluants exemples le prouveraient non seulement pour les arts et les sciences où cela est évident, mais pour le commerce et l'industrie où les inventions, toujours dues à l'intelligence, jouent un rôle si important.
Ils le prouveraient aussi pour les sciences sociales et pour la politique qui en est une application. Un Périclès, un Cromwell, un Richelieu, un Bonaparte, un Bismarck, et surtout cet étonnant Mikado, ont réussi là où d'autres, dans des circonstances aussi favorables, ont échoué. Pourquoi ?
C'est que, chargés delà direction suprême, ces hommes de génie ont su, par une vue plus nette de la réalité, faire servir les hommes et les choses à la réaUsation de leurs desseins, les hommes surtout ; car, il ne faut pas se lasser de le répéter, ce sont les hommes qui sont la source de tout perfectionnement. Réduit à ses seules forces, l'homme de génie lui-même serait impuissant sans la collaboration des autres unités sociales, qui viennent lui prêter le secours de leur intelligence et de leur volonté. Et, à leur tour, c'est la valeur de ces unités plus ou moins humbles ou éminentes qui fait la valeur du génie, capable non de créer des forces, mais de les associer entre elles et de leur faire donner le maximum d'effet utile.
Nous avons dit u efficacité intellectuelle et morale ». Et, en effet, l'intelligence ne suffit pas. Pour qu'elle produise des résultats bienfaisants, elle doit être associée aux qualités morales, qui tiennent surtout à l'énergie de la volonté et à la fermeté d'une conscience attachée au véritable bien.
Pour arriver à un but, il faut vouloir, vouloir avec force, avec persévérance. ^
Une autre chose, non moins essentielle, c'est que le bien visé ne soit pas un bien exclusivement personnel, qu'il ne serve pas seulement les intérêts d'un groupe restreint et même qu'il n'ait de valeur que pour le temps présent. Un, bien aura d'autant plus de valeur que, tout en satisfaisant aux tendances personnelles de l'agent, il sera doué d'une plus grande force expansive et rayonnera plus loin, dans l'espace et dans le temps, son heureuse influence .
Les défenseurs de l'intérêt personnel commettent sur ce point un sophisme, à mon sens très funeste et que, par suite, il est de la plus haute utilité sociale de démasquer, k la suite de La Rochefoucauld, ils répètent : « Toutes les vertus vont se perdre dans l'intérêt, comme les fleuves dans la mer... Les vertus ne sont que des vices déguisés... » En un