‹ Essai sur les sources de l'histoire des Antilles françaisesChapitre 119 sur 169 · OUVRAGES DE SECONDE MAIN ! CÏIARLEVOIX · texte numérisé non relu

OUVRAGES DE SECONDE MAIN ! CÏIARLEVOIX

Tous les manuscrits de la famille A sont entièrement autog^raphes. Au contraire dans la rédaction B, il n'y a de la main de Le Pers que T Avertissement de l'Éditeur, les livres II et III, VII et VIII, les if*^^ 79 et 81-96, les sommaires des livres (sauf pour le livre VI) et les sommaires marginaux que Fauteur a partout rajoutés après coup (sauf encore au livre VI où ils sont copiés) .

Ayant donc les œuvres et, qui plus est, la discussion complète entre les deux écrivains nous pouvons juger si véritablement Le Pers (( multo praestat... et varietate et auctoritate et exponendi ratione ». Nous ne nous attarderons pas à discuter ici les mérites de style des deux écrivains ; mais quant aux sources et à Vauctoritas^ il nous semble que Gharlevoix est non pas moins bien, mais mieux informé que Le Pers. En effet, les sources de Le Pers, nous les connaissons; c'est en première ligne Oviedo et Herrera dont il semble faire grand cas et dont il ne proteste s'être écarté que pour suivre Acosta, Gomara <( et surtout Barthelemi de Las Gazas» *. Mais toutes ces autorités, Gharlevoix les connaissait aussi bien que lui et il pouvait lui en citer d'autres que Le Pers ignorait et méprisait avec une hauteur et une impertinence réjouissantes : «Votre Théodore de Brie, lui écrivait-il, par exemple, que je n'ai vu citer nulle part (!) m'a bien l'air d'un nouveau Labat - ! » Gette intransigeance d'un homme qui ne connaissait pas les « Grands Voyages » nous le rend déjà suspect pour la manière dont il pouvait se documenter. Etait-il plus sérieux pour l'histoire française de l'île ? Assurément non, car il n'avait guère que des sources orales^ les débuts de la colonisation parles flibustiers et les boucaniers ayant laissé peu de traces écrites dans le pays. Or, ces sources orales, on peut dire que Gharlevoix s'en était servi, puisqu'il avait les manuscrits de Le Pers. Et de plus Gharlevoix avait, à Paris, pu compulser les Archives de la Marine où il avait dû trouver des documents

1. École Sainte-Geneviève, Saint-Domingue, I, lettre sd. [1729], Cf. les notes marginales des mss. 8990 et 91 de la Bibl. Nat.

2. Ecole Sainte-Geneviève, Saint-Domingue^ I, lettre sd. et passim.

sérieux et, s'il a corrigé les dires de Le Pers, c'est en s'appn^^ant sur des sources diplomatiques que nous ne pouvons récuser. Le Pers pouvait donc poursuivre de ses sarcasmes Labat, qui n'avait fait que passer à Saint-Domingue et qui n'a jamais eu la prétention d'être autre chose qu'un voyageur coatant des souvenirs personnels, mais il fait hausser les épaules lorsqu'il reproche à Charlevoix de ne pouvoir composer l'histoire de Saint- Domingue, n'ayant pas vécu dans le pays, et qu'il lui écrit en parlant de ses manuscrits : « les corrections que V. R. pourrait y faire de son bureau ne produiraient qu'un petit monstre ! » Que Le Pers, ayant vécu vingt-cinq ans à Saint-Domingue, ait droit de critiquer la carte de Frézier et puisse mieux que personne décrire les aspects de l'île et les mœurs des habitants, soit! Mais quant aux événements on ne peut le préférer que pour la période qu'il a pu voir, c'est-à-dire de 1705 à 1730 ; pour le reste il est plutôt inférieur à Charlevoix^ qui a pu le corriger grâce à des documents diplomatiques ^, et il doit être toujours suspect, car ses lettres nous le font connaître comme un homme à partis pris, atrabilaire et violent.

11 y aurait en effet beaucoup à dire sur le « paulo diligentius » de M. Lorin et sur la querelle entre les deux pères au sujet de leur droit d'auteur. Dans ses premières lettres, Le Pers donnait à Charlevoix plein pouvoir pour corriger ses manuscrits et les utiliser à sa guise. D'abord occupé à d'autres travaux, Charlevoix ne se pressa point, connaissant peut-être l'humeur difficile de son correspondant. Le Pers se fâcha, et Charlevoix, prenant au sérieux son rôle, se mit à la tâche avec conscience, ne voulant pas signer un ouvrage historique sans au moins le contrôler. Encouragé par Maurepas -, il put travailler aux Archives de la

1. Voir notamment, t. II, pp. 28 à 36. la discussion sur la reprise de la Tortue par les Français. C'est un modèle de critique. Charlevoix cite les trois versions en présence (Du Tertre, Labat, Le Pers) et il en construit une quatrième à l'aide de deux documents diplomatiques dont on retrouve l'un aux Affaires Etr. (Mém. et Doc, Amérique, IV) et l'autre aux Arcli. Coloniales (F^ 15). La version de Le Pers dans l'occurrence était absurde.

2. Ecole Sainte-Geneviève, Saint-Domingue, I, lettre sd., déjà citée.

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