‹ Essai sur les sources de l'histoire des Antilles françaisesChapitre 2 sur 169 · Chapitre III · texte numérisé non relu

Chapitre III

liNTRODUCTlON XV

méthodiques des grandes bibliothèques, ni même les catalogues de vente de libraires spéciaux ou de collections célèbres ne donnent à qui les dépouille une certitude même relative de connaître, au moins par leurs titres, les sources imprimées originales les plus importantes sur le sujet qu'il étudie. Mais la difficulté se double, pour les différents pays des deux Amériques, de l'excessive rareté qu'ont acquise, surtout depuis la seconde moitié du xix^ siècle, tous les ouvrages anciens relatifs à cette partie du monde.

Deux raisons, en effet, se sont combinées dans le cours des temps pour amener une rareté si pernicieuse aux études américanistes : tout d'abord le tirage limité des vieilles chroniques composées par les témoins même des premiers établissements européens au Nouveau Monde. La plupart du temps pauvres religieux missionnaires, soucieux avant tout d'édifier les âmes ou parfois de complaire à quelque puissant protecteur, les auteurs de ces opuscules ne prétendaient point écrire pour la postérité; ce qui nous rend plus précieuse encore leur sincérité naïve. Leurs relations, éditées sans luxe et à petit nombre, allaient pour la plupart enrichir les bibliothèques de leur ordre. Le public leur préférait bientôt des ouvrages plus complets, mieux édités, et qui se répandirent parfois avec profusion *, et seuls quelques amateurs des colonies elles-mêmes achetèrent encore çà et là pour leur collection locale ces vieilles chroniques oubliées. — Or, on sait que sous les tropiques l'humidité chaude du climat, et plus encore les insectes qu'il engendre^ condamne livres et documents à

1. Il suffit de citer ici Rochefort, Charlevoix, Labat, dont on trouvera mentionnées plus loin^ chap. II, les nombreuses éditions.

XVI INTRODUCTION

une deslruction rapide ^ Quant aux bibliothèques des ordres religieux on sait mieux encore par quelles vicissitudes elles ont passé depuis un siècle et demi. Si la plupart de leurs beaux livres ornent maintenant nos collections publiques, beaucoup de pièces ou opuscules, considérées jadis comme sans valeur, ont irrémédiablement disparu. Mais beaucoup aussi de ces importantes bibliothèques, patiemment reconstituées par certains ordres religieux depuis la Révolution française, dispersées de nouveau sous nos yeux avec ces ordres eux-mêmes, sont allées enrichir les précieuses collections qui ne cessent de s'accroître à l'étranger et demeurent à jamais perdues pour la science française.

Plus efficace en effet que toute autre cause pour rendre introuvables en Europe les livres anciens relatifs aux deux Amériques est la remarquable ténacité qu'ont mise les bibliophiles et les érudits des Etats-Unis à se rendre les seuls possesseurs de ces sortes d'ouvrages. Dans le cours du xix^ siècle, en effet, le goût des choses de l'esprit n'ayant cessé de se développer dans la jeune nation américaine, de nombreuses et considérables bibliothèques se sont fondées outre-mer, ayant tantôt pour noyau les collections privées de quelque riche bibliophile, tantôt constituées rapidement grâce aux libéralités somptueuses de quelque grand seigneur de l'industrie '. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'ap-

1. Sur la destruction du papier aux Antilles, voir notamment Bulletin de la Société de Vllistoire de France, 1853-54, pp. 101-105.

2. Sur les principales bibliothèques des États-Unis, voir dans les Bibliographicnl Contributions publiées par la Lihrary of Harvard University : Coolidf/e Lane ( W.) & Knowles Bolton [Ch.). Notes on spécial collections in American libraries. Cambridge (Mass.), 1892, in-8, 82 pp.

INTRODUCTION XVII

pliquant leur esprit méthodique et hardi à la meilleure utilisation de ces ressources, les Américains n'aient pas eu de peine à dépouiller la vieille Europe de ses ouvrages anciens relatifs au nouveau monde, étendant ainsi au domaine des sciences historiques la fameuse doctrine de Monroë. Les collections privées formées sur l'Amérique par des particuliers ou des libraires européens furent donc souvent achetées en bloc, et la plupart des livres intéressants soigneusement enlevés dans toutes les ventes. Mais il n'est pas inutile d'ajouter que même les grands dépôts publics ont parfois contribué à enrichir ces belles collections d'outre-mer : trop souvent la vigilance des bibliothécaires a été mise en défaut par l'habileté sans scrupule de quelque courtier désireux de posséder pour les revendre quelque édition rarissime ou quelque manuscrit précieux ^ Rien d'étonnant dans ces conditions à ce que, dès 1872, l'éminent auteur de la Bibliotheca Americana Vetustissima pût se plaindre de trouver « si peu de livres originaux relatifs à l'histoire primitive du nouveau monde... dans les bibliothèques publiques de l'Europe » et de constater à ce point de vue l'incontestable supériorité de celles de l'Amérique 2. L'appauvrissement des bibliothèques continentales en livres précieux sur l'Amérique lui semblait déjà très sensible dans le cours du quart de siècle précédent. Les trente années écoulées depuis ont vu le mouvement s'accentuer encore et s'étendre de plus en plus.

1. Sur les vols d'Americana dans les grandes bibliothèques d'Europe, voir Harrisse, Bibliotheca Americana Vetustissima. Additions. Paris, 1872, in-4, p. XI et ss.

2. Ihid., p. V. u There is not a literary institution however ricli and ancient which in this respect could compare with three or four private

ibraries in America. »

Mém. et doc. de VÉcole des Chartes. — VI h

INTRODUCTION

En effet, les précieuses chroniques du x\i^ siècle relatives à la découverte de l'Amérique avaient tout naturellement tenté les premières les riches collectionneurs d'outre-mer. Mais après les ouvrages rares du xvi^ et les plus beaux livres du xvii^ siècle, ce furent bientôt jusqu'aux plus petits opuscules, négligés jusqu'alors, que les libraires aviséssurent exhumer de leurs greniers et que d'habiles limiers firent sortir des bibliothèques privées. Après les relations intéressant plus ou moins directement l'histoire des Etats-Unis ou du Canada, ce furent toutes celles qui pouvaient avoir trait à une région quelconque du nouveau monde, et c'est ainsi que, pour le sujet qui nous occupe, nous avons vu nousméme depuis six ans disparaître du marché des livres la plupart des chroniques originales, et les prix des rares ouvrages intéressants que l'on trouve encore subir une hausse exagérée. — Dans ces conditions, l'on voudra bien considérer le présent travail, si restreint pourtant qu'en soit le cadre, non comme un dépouillement complet, mais comme un simple Essai de critique méthodique. Les difficultés du sujet, et plus encore l'inexpérience de l'auteur, ne lui laissent d'autre espoir que d'avoir au moins fait œuvre utile en montrant la voie à de plus savants que lui, et d'avoir — tels ces explorateurs dont souvent la science redresse plus tard les conclusions erronées — tracé dans des domaines nouveaux un itinéraire, sinon toujours sûr, du moins toujours consciencieux.

Il importe d'ailleurs d'exposer ici quels instruments bibliographiques ont servi à établir le présent travail.

INTRODUCTION XIX

Principales bibliographies américaines.

Il n'existe pas encore pour le Nouveau-Monde en général de grand répertoire chronologique et méthodique où Ton puisse chercher tous les ouvrages anciens qui doivent servir à documenter Thistoire de tels pays de T Amérique à telle ou telle époque. Pour les Etats-Unis — on pourrait presque dire : pour l'Amérique du Nord — on possède l'importante Narrative and Critical history of America^ publiée sous la direction de Justin Winsor ^, dont les notes bibliographiques et critiques sont d'une incontestable utilité. Mais pour les autres parties du nouveau monde, et notamment pour les pays de colonisation française, l'on est réduit à chercher les sources originales dans un dépouillement des diverses bibliographies relatives à toute l'Amérique. Encore n'existe-t-il pas davantage à Theure actuelle un répertoire complet de ces bibliographies ; mais on peut du moins y suppléer d'une façon suffisante en se servant des instruments à notre disposition.

Petzholdt fournissait, dès 1866, un tableau critique des principales bibliographies américaines existant à cette date -. Mais cet ensemble est loin d'être comj)let et comporte cependant quelques ouvrages sans grande valeur.

M. Harrisse, dans son introduction à la Bibliolheca Aniericana Vetustissima ^, expose avec plus de détails la genèse

1. Boston, 1884-1889, 8 vol. gr. iii-8. Le tome I, notamment, contient, pour l'histoire des origines, des indications qui se rapportent à toute l'Amérique du Nord.

2. Bihliotheca Bihliographica ...Leipzig, 1866, gr. in-8, pp. 799-814.

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