‹ Essai sur les symptomes protubérantiels de la méningite tuberculeuseChapitre 11 sur 22 · DU CRI DANS LA MÉNINGITE · texte numérisé non relu

DU CRI DANS LA MÉNINGITE

Le cri de la méningite tuberculeuse est-il spécial à cette maladie et quel est-il exactement?

Cette question est difficile à résoudre. Tandis que Robert Whytt (1), Fothergill (2), et après eux Coindet et Trousseau, en font un caractère pathognomonique delà maladie, d'autres, et au premier rang Rilliet et Barthez, en nient la valeur diagnostique et ne le citent même qu'à regret et pour ne rien omettre. Au contraire, pour d'autres , « le cri hydrocéphalique ou cérébral a une telle valeur (dans la maladie dont je vous parle) que je dois insister sur les caractères qu'il présente. Le plus ordinairement c'est un cri unique, violent, ressemblant à la clameur d'un individu surpris par un grand danger. Je ne crois pas qu'il soit provoqué par une vive douleur; car un enfant souffrant pousse ordinairement des cris successifs et ne se console pas en une seconde. D'ailleurs si ce cri est celui de l'angoisse, l'expression du visage est rarement celle de la souffrance.» (Trousseau) (3). Puis il ajoute : « Il ne faut pas avoir beaucoup vieilli dans la pratique pour avoir rencontré des enfants chez lesquels le cri cérébral débute avec la maladie.»

Or, à côté de ces affirmations si catégoriques, voici des observateurs non moins compétents qui disent de ces cris:

(1) "Whytt. Observations on the Dropsy of the Brain. Edimbourg,

(2) Fothergill. Remarks on the Hydrocephalus. London, 1771.

(3) Trousseau. LoCj cit., 11^ vol.

« Ils nous ont semblé plus rares et moins spéciaux à la méningite qu'on ne l'a avancé » (1). M. Archambault (2) signale le cri nocturne bref, déchirant, hydrocéphali que, sans j insister d'une façon spéciale.

Il y a probablement sur ce point un malentendu. Au début de la maladie il y a presque continuellement une céphalalgie atroce; l'enfant porte les mains à la tête et pousse un cri déchirant qui paraît être l'expression de la douleur persistante. C'est à cette douleur que M. Jaccoud rapporte le cri hydrocéphalique. Ces gestes de l'enfant pour presser ou soutenir sa tête, cette agitation nocturne surtout, ne semblent-elles pas en rapport avec la violence de ses souffrances? Et quant à l'expression de la face qui ne serait pas en rapport avec les sensations du malade, cela tient probablement à ce qu'il a déjà en partie le faciès caractéristique de la maladie. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de sa cause, le cri a une valeur réelle, mais non pas absolue.

On sait d'autre part quel malaise l'enfant éprouve au début de la maladie : il ne sait pas ce qu'il veut, pleure et crie sans raison : toutes les caresses, toutes les complaisances échouent devant cette sensation d'une vive douleur, cette modification profonde du moral habituellement enjoué de ce pauvre petit être , maintenant concentré en lui-même , triste, haineux. Ajoutez à cela l'hyperesthésie cutanée générale ou partielle, le désir de fuir la lumière et le bruit, le changement de position ; voilà tout autant de raisons pour faire crier cet enfant dès qu'on l'approche, dès qu'on cherche à le sortir de son abattement ou à ramener sa gaieté. Ces cris-là n'ont rien de caractéristique en eux-mêmes.

Mais quand la connaissance est près de se perdre ou déjà perdue, l'enfant, tout en restant dans le coma, pousse de

(1) Rilliet et Barthez. Loc. cit. ,

(2J Dict, encyclopédique, art. Méningite. (3) Patnologie interne, t. I,

temps en temps des cris ou criailleries traînantes (Rilliet et Barthez) qui échappent automatiquement au milieu d'un calme parfait. C'est à ces cris, bien plutôt qu'au cri unique et rare décrit par Trousseau qu'il faut attribuer une importance diagnostique réelle. C'est du reste l'opinion de Coindet (1) lui-même dont voici les propres expressions : « La respiration devient fréquente ; elle est interrompue par un cri ou soupir plaintif que j'appellerai hydrencéphalique parce qu'il ne se retrouve dans aucune autre maladie — » Et ailleurs ; «Le soupir plaintif hydrencéphalique est le plus fréquent. »

Quant à nous, sur un total de 19 observations personnelles ou inédites, nous n'avons signalé le cri perçant

qu'une seule fois : c'était au début de la maladie de H

(obs. XXXIV). De sorte que si ce cri estpathognomonique, il faut remarquer tout au moins qu'il estpresque exceptionnel. Au contraire, nous avons bien plus souvent observé un cri plaintif, indiqué par Coindet, par MM. Rilliet et Barthez, par M. Archambault, et qui est surtout remarquable dans l'observation XXIL C'est un cri prolongé, plaintif, qui se continue en s'amoindrissant graduellement et finit par s'éteindre ; puis ce n'est plus qu'une sorte de gémissement incessant et des plus pénibles.

En résumé, deux cris dans la méningite tuberculeuse ; le premier, déchirant, bref, au début de la maladie ; le second, prolongé, plaintif, vraiment caractéristique de la maladie, à ses deuxième et troisième périodes.

Or, ce gémissement prolongé rappelle à s'y méprendre la description que M. Vulpian donne au cri que l'on pourrait appeler prof ubérantiei par opposition ou cri bulbaire. Et au moment où on l'observe, le coma est établi et par conséquent la douleur n'est pas probablement perçue, et ce cri

(1) Coindet. Mém. sur l'Hydrencéphale. Paris, 1817.

n'est qu'une sorte de phénomène automatique indépendant de toute perception et de toute volonté.

Page 1