DISCOURS DE LUCULLUS
L'exposition de la logique d'Antiochus par Lucullus doit être empruntées Antiochus lui-même. Une particularité du discours de Lucullus pourrait nous induire en erreur. Nous lisons qu'il a rapporté i inernoriter », c'est-à-dire avec une mémoire lidèle,
(1) I, 7, itj. Cf. \, M, 39. - (-2) I, 7, -29.
LES « ACADÉiriQI.'ES ». 5?
iruiie façon exacte et sans rien oublier, ce qu'il avait autrefois entendu dire à Aiitiochus (1). Mais cette reuiarque a seulement pour but d'assurer la liberté du dialogue et de lui donner une allure naturelle. C'est aussi pour cela que Cicéron loue au commencement du livre la mémoire extraordinaire de Lucullus (2). LucuUus remarque, à la fia de son exposition, qu'il tient tous ces détails d'Antiochus en personne, lorsque celui-ci l'accompaîîuait à Alexandrie et plus tard en Syrie. Cicéron, dans le préambule du livre attache une grande importance aux exposés oraux d'Antiochus, auxquels Lucullus assistait. Il emploie toujours cet artifice pour dissimuler l'écrit qui lui sert de modèle. Mais il peut aussi devoir maints détails aux leçons des philosophes grecs dont il avait été l'auditeur.
Un fait très important pour l'étude des sources du discours de Lucullus, c'est la mention de l'ouvrage d'Antiochus intitulé Sosus (3). De quelle nature était cet ouvrage, c'est ce qu'un examen attentif du discours de Lucullus nous apprendra peutêtre (4). Ce discours semble d'abord très bien ordonné : Lucullus commence par protester contre la prétention des sceptiques, qui soutenaient que les anciens philosophes. avaient partagé leurs doctrines. Il définit ensuite la v.x-x'/.r/j::, qu'il entend comme faisaient les Stoïciens, et il prouve contre Philon qu'il y a connaissance certaine dans le domaine des sens, de la pensée, des arts, de la vertu, de la science. Ceux qui nient qu'il y ait connaissance tombent dans les contradictions les plus manifestes. Ces preuves tirées du raisonnement peuvent être complétées par une autre empruntée à la psychologie. L'homme est fait pour connaître, et il peut connaître. Mais Carnéade, remplaçant le vrai par le vraisemblable, disait que certaines choses étaient probables, et d'autres non, distinction qui suffirait pour la spéculation et pour la conduite de la vie. Lucullus répond que l'homme ne saurait se contenter du vraisemblable, et qu'il a besoin du vrai pour penser et pour agir.
Nous croyons terminée la réfutation de la nouvelle Académie ;
(I) II, 19, 63. — (-2) Diinna meinoiia renini. II, 1, -2. (3) H, 4, 1-2. — r>)Cr. Ilirzol. III, 251, s.j.
58 ciiAPrTRfi II.
mais Luculliis continue de parler. II va. dit-il, e.\aniiner les objections des SLeiJtiqiies ; il rappelle leurs raisonnements pour prouver qu'il n'y a pas de perceptions vraies qui se distinguent nettement des perceptions fausses. Mais ce ne sont pas des objections ; c'est une exposition nouvelle de la doctrine sceptique. Luciillus répond (1) par des critiques qu'il a déjà faites. Il dit, par exemple, que la nouvelle Académie ne saurait donner à ses arguments une forme scientifique (2). Lucullus rapporte ensuite (3) les raisonnements des sceptiques, qui prétendaient qu'on ne pouvait distinguer les représentations vraies des fausses, parce que certaines choses paraissaient exister réellement et n'étaient que des illusions. Mais ceci devait venir plus haut, dans la première partie du discours de Lucullus, lorsqu'il parlait de la perception (4). Il a dit alors qu'il s'arrêtait, parce que, si l'on attaquait ses arguments, la vérité se défendrait tonte seule, même en son absence. Ces paroles font croire qu'il regardait la question comme vidée et qu'il ne voulait plus examiner les objections nouvelles qu'on pourrait faire. Cependant il y revient maintenant (5).
Comment expliquer ces contradictions:' Elles cesseront de nous étonner si nous supposons que l'ouvrage d'Antiochus imité par Cicéron était un dialogue. Les redites et les contrîidictions qu'on trouve dans le discours de Lucullus, déplacées dans une exposition didactique, n'ont rien de choquant dans une conversation, où chaque interlocuteur attaque tour à tour et se défend. L'ouvrage d'Antiochus devait avoir la forme du dialogue : car il n'était autre chose que le récit d'une discussion qu'Antiochus avait eue plusieurs jours de suite (6) avec difi'érentes personnes, entre autres Heraclite, disciple de Philon, à propos des deux livres que celui-ci avait fait paraître et qui contenaient des innovations à la doctrine de la nouvelle Académie. A chaque jour de conversation devait correspondre un livre particulier. Cicéron, dans les secomlen Aca.détoiques, • semble avoir suivi un ordre analogue.
(1) II, 14, 43. - [i] Cf. II, 8, -26, si[. — (:'.) II, Vi, 47. — (4) H, II, 3fi. (".) II, 15, 47. - (0) II, ;, \1: Iti, 49.
Tontes ces conjectures sur la forme et l'ordre de l'ouvrage d'Antiochus seraient ruinées, si le Sosu.i n'était autre que l'écrit envoyé par Antiochus à Lucilins Balbus (1). et si cet envoi était une dédicace. Mais on peut croire, d'après les paroles que Cicérou prête à Cotta, que l'ouvrage envoyé à Balbus concernait surtout la morale et avait pour but de montrer qu'au fond les doctrines péripatéticiennes et sto'iciennes se confondaient. Dans le So.<ins, au contraire, on discutait une question de logique et le débat était, non entre les Péripatéticiens et les Sto'iciens, mais entre les Sto'iciens et les Sceptiques.
Le discours de Cicérox.
Cicéron, pour sa réfutation de Lucullus, semble s'être servi de plusieurs auteurs différents. Ainsi il fait allusion à l'écrit de Chrysippe -/.a-i t^; G-j-rrfidx:; et à celui —p'; ttJ; Gj-rrfiv.x;, qui était la réponse au précédent r2) ; il rappelle aussi les traités de Chrysippe sur le sorite et sur le menteur (3j. Mais il serait étrange <jue Cicéron eût consulté les Sto'iciens pour défendre la doctrine de leurs adversaires, les philosophes de la nouvelle .Vcadémie. Il faudrait donc attribuer la mention de ces ouvrages à des souvenirs de Cicéron lui-même, s'il n'était plus simple de dire qu'il l'a trouvée dans l'écrit qu'il imitait.
Nous avons vu que Cicéron s'était servi du Sosus d'Antiochus iioiir le discours de Lucullus; il serait naturel dès lors qu'il eût i-iupiunté à un ouvrage de Philon la défense de ce philosophe (4). En effet, suivant saint Augustin (-5), Philon, saisissant les armes de Carnéade, résista jusqu'à sa mort à Antiochus. Toutefois, on ne nous dit pas expressément que Philon ait composé un livre pour répondre au Sosm d'Antiochus. Il a pu se contenter de discussions orales et le Sosus n'a peut-être pas provoqué de réponse écrite de la part de Philon (6). S'il ne
(I) I)^ Mit. Deor., I, 7, 16. — [i) Aaid., II, il, 87. — (3) II, !29, 9;:!-9,ï, ;)0, 'J(i. — (4) Ainsi pensent Tenneniann, Hist. de la Phil., i» partie ||. .l'.'ti; Gœronz, iutrod. au Lucullus, VII, et Kûliner, Cicw. in philos, meriln, p. 93-6. — (3) Adiiersus AciuL, III, 18. — (6) Cette opinion, qui est celle de Ivrische, a clé combattue par K. F. Hermann (de Pkihne Liriss.y,), p. 6; de Philoae disputnliu (dtent, p. 7).
s'était pas servi d'un ouvrage de Philon, Cioéron, pour détendre la nouvelle Acadéuaie, n'aurait guère pu s'adresser qu'à Clitomaque, qui avait exposé dans ses livres la doctrine de Carnéade. Mais on a cru trouver dans le discours de Cicéron des opinions contraires à celles de Clitomaque (1). On peut répondre que Cicéron n'avait certainement pas emprunté toutes ses idées à Clitomaque, et qu'il n'en devait quelques-unes qu'à lui-même. De plus, ou ne saurait donner aucune preuve certaine que Cicéron dans sa réponse à Lucullus ne s'est pas inspiré de Carnéade (2). 11 y a au contraire des indices (jui font croire qu'il s'est servi des livres de Clitomaque (8).
(1) Hirzel, III, 283, sq. —(-2) Clitomaiiue avait écrit un livre pour consoler ses compatriotes après la prise de Carllmge. Mais s'il avait atViriin,' alors (|ue le sage était impassible, il n'était pas obligé de le soutenir toujours, et nous ne devons pas nous étonner que Cicéron (II, 44, llio) reproche à Anlioclius d'avoir prêché l'impassibilité, lorsqu'il admettait, à côté du bien nioial, h; bien naturel. — Cicéron avoue (II, 45, 137) que les parado.xes stoïciens venus de Socrate ne lui déplaisent pas. Or Carnéade, nous dit Clitomaque, s'était moqué de ces paradoxes. Jlais Cicéron ne semble les aocepler que pour les critiquer très vivement en particulier. — Carnéade prétendait (|uc le Portique s'accordait au fond avec le Lycée et l'Académie {Titn-., V, 41, 1-20) ; Cicéron affirme, au contraire, qu'il y a entre la première école et les deux autres de grandes diftérences (Acoil., Il, 4-2, ll!2). Jlais l'assertion de Carnéade n'élait qu'un argument de polémique. — Cicéron reconnaît, à la suite de Philon (11,41, 1-27), l'utilité des sciences physiques, que Carnéade avait niée avec Socrate. Mais Cicéron nous dit dans la préface de la traduction du Timée qu'il a combattu dans les Acndémiques les prétentions des physiciens. — (3) C'est d'après Clitomarpie que Cicéron rapporte un mot de Carnéade (II, 43, 137) ; il dit que Clitomaiiue lui-même avouait n'avoir jamais pu savoir quelle était la véritable pensée de Carnéade (II, 45, 130). Parmi les écrits de Clitonnupie, il cite le -.to\ i-ry/f^i, en quatre livres; au premier livre il emprunte la théorie des deux sortes de représentations; il a sans doute pris dans le même ouvrage la mention d'un raisonnement de Carnéade (II, 30, 98) et la rcinanjue que Carnéade avait fait un travail d'Hercule en purgeant notre esprit de l'habitude d'aftlrnier et de juger au hasard (II, 34. 108). Il rappelle expressément l'écrit de Clitomaque au poète Lucilius, pour défendre le probabilisme, et un autre, sur le même sujet, dédié àLueiusCensorinus (II, 32, 10-2). C'est à ce dernier ouvrage que Cicéron donnait la préférence, parce qu'il renfermait les principes fondamentaux de la théorie de la connaissance suivant les Académiciens. Le contenu en était si familier à Cicéron qu'il le cite de mémoire.
LES « acadf:m[qkl-:s ». 61
Mais Cicéron a pu également mettre à profit les livres de Philoii. Il annonce que clans son discours il suivra pas à pas la discussion de Lucullus. Il commence (1) par réfuter LucuUus, qui iivait prétendu {'2) que Socrate et Platon ne devaient pas être rangés parmi les sceptiques, parce ([u'il ne fallait pas prendre au pied de la lettre l'aveu d'ignorance du premier, et ([u"on devait juger le second d'après la tendance dogmatique de sa doctrine, et non d'après les allures sceptiques de ses dialogues. Cicéron se borne à reproduire les assertions combattues par Lucullus, de telle sorte qu'il parait moins le réfuter qu'être réfuté par lui (3). Comment expliquer cette particularité étonnante? Ou bien il faut accuser Cicéron d'une légèreté extraordinaire, ou bien il s'était servi des deux livres de Philon attaqués dans le Sosus d'Antiochus, que Lucullus avait reproduit dans son discours. Cela explique comment certaines objections d'Antioclius répétées par Luculliis sont restées sans réponse. Philon n'avait pas écrit d'ouvrage en réponse au Sosus, et il s'était contenté de défendre sa doctrine dans des expositions orales. Remarquons de plus «pie ces rapports étranges entre la première et la seconde partie du Lucnllvs ne se tiouveut qu'au commencement du discours de Cicéron. Il est permis de conjecturer dès lors qu'à partir du ^ 98 Cicéron
(1) 11, 23, 74. — (2) II, 5-f), i;'i-n. — (3) De niùiiie Lucullus av;iitadmis le lùmoignago des sans, à condilioEi ifu'ils fussiint sains, et ([u'il n'y eût pas d'ol)sta,-,lB pour ios empèclier d'entrer en exercice. Ce n'est pas le réfuter i|uo du dire avec Cicéron (II, "23, 80) que chez certains hommes les sens ■<oiU plus subtils que chez d'autres et que les animaux sont ici supérieurs à l liotnnie. — Lucullus avait prétendu (II, 18, 36) qu'il n'y a pas dans la nature de choses tout à fait pareilles; ainsi deu.x jumeaux ne se confondaient c(u"aux yeux des étrangers et non à ceux de leurs parents. Que répond Cicéron ? Que l'exemple des jumeanx montre qu'il y a des choses indiscornahlps (II, 2t), 84), c'est-à-dire qu'il répète l'assertion combattue par Lucullus. — Celui-ci avait remarqué que les sens acquéraient par l'exercice une grande finesse (II, 7, 20). Cola prouve, dit Cicéron, que par nature ils sont insuflisanls. Oui, si on leur demande trop; mais tels qu'ils sont ils font assez bien connaître les choses. — Cicéron combit les sciences physiques, (11, 27, 87); Lucullus avait cependant convenu que tout ce qui est du domaine de la nature était obscur et controversé (H, 10, 30).
a laissé Philon pour suivre un écrit de Clitoraanue. En effet c'est là que conîmence Texposition de la doctrine de Carnéade, qui, Cicéron nous le dit lui-même, est faite d'après Clitomaque (1).
Mais Cicéron semble ne pas reproduire aussi exactement qu'on croit les auteurs qui lui servent de modèle. Il ne prend sans doute dans leurs livres que les pensées accessibles à ses compatriotes. Il a dû mêler aussi à ce qu'il empruntait bien des idées qui lui étaient devenues personnelles, sans prendre garde qu'elles ne s'accordaient pas avec les autres opinions qui les entouraient. Ainsi c'est d'après Antiochus que Cicéron attribue à l'ancienne Académie et au Lycée (2) l'expression XX zcioTa xa-i ojc.v que ni l'une ni l'autre ne connaissaient, et qu'il compte parmi les anciens Académiciens Polénaon et
(l) Cicéron passe en revue (II, 37, 118) les opinions des divers philosophes sur les principes des choses. Il nomme successivement Thaïes^ Anaximandre , Anaximène, Anaxagore , Xénophane, Parménide , Lcucippe, Démocrile, Empédocle, Heraclite, Platon et les Pythagoriciens. Personne n'ignore, dit M. ï)\e\s {dox. grœci, p. 119), que ces détails sont iraduils du grec, et même d'une façon plus pénible que d'ordinaire. Cicéron n'a pas ici l'abondance de paroles dont il se vante ; il est embarrassé par son ignorance trop grande de la philosophie ancienne ; il suit son modèle grec en chancelant, avec anxiété et en aveugle. Cicéron a probablement emprun!é cette partie à un philosophe académicien, sans doute Clitomaque, qui voulait défendre son scepticisme en montrant les divergences d'opinions des pliilosoplies sur les principes. .Mais cet Académicien avait lui-même dû puiser dans le Recueil d'opiniotis de Théo|)lirastc. En etîet la revue des philosophes ne s'étend pas au delà de Platon ; la mention des Stoïciens (II, o't, 119) ne vient qu'après une interruption ; de même celle d'Aristote et de Straton (II, 38, 119) indique, par la façon même dont elle est faite, une origine plus récente. Cicéron a dû trouver ce résumé tout fait dans le philosophe académicien qui lui seivait de modèle, et abréger encore lui-même ce premier résumé. Mais on ne saurait guère douter que l'origine première, médiate ou immédiate, du fragment de Cicéron ne soit le Herueil d'op'itions de Théophraste. En etî'et nous lisons, après la revue des diverses doctrines philosophiques sur les principes des choses: ' Hicétas de Syracuse soutient, au rapport de Théophraste, que le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, en un mot tous les corps qui se trouvent au-dessus de nous sont immobiles (II, 39, 123). s Cette mention de Théophraste fait supposer que le passage précédent est aussi emprunté de lui. — (2) II, 42, 131.
Crantor. Cicéron avait appris à l'école d'x\.iitiocIius à considérer plutôt les ressemblances apparentes qui rapprochaient les systi'iues que les différences profondes qui les sépai'aient.
En résuniH, Cicéron semble s'être inspiré d'Antiochus pour le discours de Varron. au livre I des secondes Académiques, connue poiu- celui de LucuUus , au livre II des pre^nières Avildémiques. Dans sa répouse à Varron il a pu se servir d"Antiocluis aussi bien que de Philon. C'est à Philon et à Clitomaqiie qu'il a pris sa réfutation de LucuUus; mais il y mêle plusieurs opinions d'Antiochus. Ainsi donc Cicéron, dans les Acadéîniques, ne fait que rapporter les opinions des philosophes qu'il avait entendus et dont il avait été le disciple, comme Autiochus et Philon, ou dont il partageait la doctrine, comme Clitomaque, l'interprète autorisé du doute académique.
S'il emprunte à autrui les idées qu'il expose dans les Acmléw 'upi.es, Cicéron ne doit qu'à lui-même le style dans lequel il les ex[iriiae. Il avait à lutter contre un obstacle presque insurmontable, la difficulté de rendre eu latin les termes abstraits de pliilosophie, et d'imiter l'aisance delà langue grecque, qui avait été longuement façonnée à ces subtilités de logique. Les eft'orts (le Cicéron ne furent pas vains. Il sut plier la langue latine à l'usage qu'il voulait eu taire. Fle.xible entre ses mains elle traduit avec justesse les raisonnements épineux de la dialectique grecque. Le dialogue n'a pas la variété ni le naturel de Platon. On sent que c'est un orateur qui défend ou attaque une cause plutôt que deux interlocuteurs qui conversent. Mais du moins son génie oratoire n'a pas abandonné Cicéron dans tuie discussion subtile sur le problème de la connaissance.
L'objet des Académiques était l'apologie de Philon contre (-'a.ruéade d'une part, et Antiochus de l'autre. IVIoins sceptique que Carnéade, Philon était moins dogmatique qii'Antiochus. II occupait une position intermédiaire entre les premiers philosiqihes de la nouvelle Académie, qui défendaient im scepticisme [uesque absolu, et les derniers qui inclinaient au dogmatisme stoïcien. On ne savait pas bien quelle était au juste la doctrine de Carnéade lui-même: les uns, comme Clitomaque, voulaient que ce fût un scepticisme complet; les autres, comme Métro-
dore, un scepticisme mitigé. L'opinion de Métrodore est la plus probable. En accordant beaucoup d'importance ;i la notion du vraisewblahle, r.'.Bxii'i. Carnéade avait fait le premier pas dans la direction du dogmatisme.
Philon continua dans cette voie. On ignore en quoi consistait l'innovation qui lui valut d'être regardé comme le fondateur de la quatrième Académie. Les uns pensent qu'à l'exemple de Platon, il a douté de la véracité des sens, et qu'il n'avait foi que dans la raison (1). Mais alors on ne comprendrait pas comment Antiochus a pu dire ("2) que l'opinion de Philon était inconnue jusqu'alors dans l'Académie, si elle n'avait été que la reproduction de la doctrine platonicienne. — Suivant d'autres, Philon aurait reconnu une évidence qui était autre chose que la perception et la compréhension absolue des Stoïciens. (3) Enfin on a prétendu tout récenmient que Philon avait pris l'expression -Asiixkr—i'i dans un sens plus large que ne faisaient les Sto'iciens; ceux-ci disaient qu'il n'y avait -/.a-aln^'V.; que pour les perceptions vraies auxquelles ne pouvaient ressembler des perceptions fausses. Philon, au contraire, niait qu'il y eût des perceptions qui se distinguassent par un signe particulier des
(1) K. F. iîermann (de Philone Larissreo, de Philove dispiitntio alteni, Gottingue, 1831, 1835). On trouve chez saint Augustin (contra Arnd., ï\\, 17, 37) l'origine de cette opinion. La spule façon d'expliquer la doctrine des nouveaux Académiciens qui niaient qu'on pût rien connaître, c'est, dit-il, de supposer qu'ils voulaient ainsi rtîsister au dogmatisme tranchant du Porlicjue. Polonion, l'un des successeurs de Platon, avait eu pour disciples Zenon et Arcésilas. Le premier, satisfait de ses propres idées, soutint que l'àme était mortelle, qu'il n'y avait rien autre chose que la matière et le monde des coips, et que Dieu lui-même était un feu subtil. En présence de ces aftirmalions téméraires, Arcésilas crut qu'il fallait plutôt apprendre aux hommes à douter que leur enseigner la vérité. Mais le scepticisme des nouveaux Académiciens n'était qu'une apparence ; il dissimulait un dogmatisme réel, i Que ceux qui en doutent, dit saint Augustin (111, -20, '.3), écoutent Ciccron ; il nous apprend (|ue les nouveaux Académiciens avaient l'habitude de cacher leur doctrine et de ne la découvrir qu'à ceux qui avaient vécu avec eux jus([u'à la vieillesse. Quelle était cette doctrine ? ajoute saint Augustin, Dieu le sait: je crois cependant que c'était celle de Platon. • — ('2) Aciid., îl, 4, II. — (3) Acad., II, II, 34 ; Zellcr, IIK .o95, l".
LES « AC.4.DF..MIQrES ». 65
fausses représentations. Mais comment peut-on alors parler de perceptibilité? demandait Antiochusàl nes'agitplus deperceptibilité.mais de vraisemblance (1). Quoi qu'il en soit. Philon avait restreint le scepticisme de Carnéade.
Mais on ne pouvait espérer faire comprendre aux Romains les subtiles difl'érences qui séparaient la doctrine de Philon à la fois de celle de Carnéade et de celle d'Antiochus. Peut-être Cicéron ne les a-t-il pas bien démêlées lui-même. Nous avons vu que. dans sa réponse à LucuUus, il ne réfute guère les arguments apportés contre la théorie sceptique, et ne fait souvent que répéter sous une forme un peu difiërente les raisons que LucuUus avait combattues. De plus, il ne distinguepas dans ses I)aroles la doctrine propre de Carnéade et celle de Philon. Il semble parfois accorder plus de confiance à Clitomaque qu'à Philon lui-même. (2j S"il préfère en général la doctrine de Philon à celle de Carnéade, c'est que le doute a moins de place dans la première que dans la seconde. Mais le probabilisme de Philou ne tend pas à devenir un dogmatisme complet, cojiime chez Antiochus. Les affirmations tranchantes des Stoïciens (on sait ([u'Antiochus était presque un pur Stoïcien) blessaient le l>on sens de Cicéron. Il aimait bien mieux le ton modeste de grauils philosophes, comme Socrate et Platon, qui savaient douter et n'affirmaient pas toujours. Aussi compte-t-il Socrate et Platon parmi les précurseurs de la nouvelle Académie.
Mais la nouvelle Académie était surtout une école critique ; elle n'avait pu foi'muler de règles précises pour la connaissance et encore moins pour l'action. Cependant ces règles sont encore plus indispensables pour agir que pour penser. Il est vrai qu'on disait que le scepticisme de la nouvelle Académie était purement exotérique et cachait une doctrine profonde qui n'était autre ([ue le dogmatisme platonicien. Mais on pouvait le soupi.-onner, non l'affirmer avec certitude. Antiochus était moins énigmatique. Il prétendait que la doctrine de la nouvelle Aca- <Iémie, telle qu'il l'exposait, n'était pas au fond différente de celle des anciens philosophes platoniciens et péripatéticiens.En
(1) Hirzel, III, 196. Cf. AouL, II, (j, IS. — (-2) Acad., II, 24, 78.
même temps la doctrine d'Antiochus iie s'éloignait pas beaucoup de celle des Stoïciens.Cet éclectisme devait plaire à Cicéron dans les questions morales où il faut affirmer et ne plus se contenter du doute. Nous avons déjà trouvé dans les Académiques plusieurs emprunts faits à Antiochus, et quelques-unes de ses opinions jusque dans la réponse de Cicéron à LucuUus. Il y en a plus encore dans le de fînibus, qui suivit les Académiques. Il s'agit alors d'étudier non plus la connaissance, mais la nature du souverain bien. Cicéron touche plu.sieurs fois à cette question à la fin de sa réponse à Lucullus (1) ; il semble déjà préoccupé du sujet qu'il traitera dans le de ftnibus (2).
(I) II, 4-4, 138, sq.;48, 147. — (i) • Los doux principaux objets de la philosophie, dit Cicéron (Arad., II, 'J, "2'J), sont de savoir juger du vrai et de connaitre le souverain bien. »
Les livres I et il <iu < «le linihiis
Le de finhiis. Le livre I : nipùtitions el mamiue d'orrin; apparents. Innovai lions dans la doctrine d'Épicure. Le livre I est imité de Zenon l'Épicurien.' — Le livre II vient d'un Sloicien postérieur, comme Panétius ou Posidonius, plutôt que d'Antioclius; mais-Cicéron est ici plu; indépendant ([u'on ne croit. La philosophie d'Épicure à Rome.
Le de finihvs semble avoir été composé après la première édition des Acailéiniqi'es. mais avant la seconde édition (1). Cicéron écrivit le de ft/iibus dans sa villa d'Asuire: c'est de là qu'Atticus reçut dans les premiers jours de juin 45 avant J.-G. (709 de Rome), le livre I ou le Torqvabis (Q): les autres livres suivirent rapidement, et, lor.s'jue Cicéron eut envoyé la dédicace à Brutus, la publication commença par les soins des gens d'Atticus.
Avec le de finlbns Cicéron aborde la j)lijlosoplile .pratique, ou la morale, que pouvait seule comprendre Fesprit étroit et utilTtairFdes Romains. En Grèce, après Platon et Aristote. on avait délaissé les questions théoriques pour s'occuper surtout de celles qui intéressaient la vie commune. Aristote disait: ' La science est d'autant plus haute qu'elle est moins utile. » Bientôt on ne chercha plus à connaître pour connaître, mais pour bien vivre. Cette tendance ne fit que s'accroître lorsque la
(!) Voir l'étude sur les sources des Académiqaes. Cf.Drumann, Hist. rom., VI, :;2i; Tcuffel, Hist. de lu Ut. rom., 2e éd., p. 326. . J'ai achevé, dit r.ici-roii, cin(( livres sur le souverain bien' {Ad AU., XIII, 19); il parle ensuite de la seconde édition des Amdémiques, qu'il avait L'nlroprise sur le conseil d'Atticus. — (-2) Ad Att., XIII, 5.
68 CH.VPITRE ni.
philosophie passa de la Grèce à Rome. Les Romains, peuple positif entre tou.s, se hâtaient de jeter l'enveloppe pour le fruit. Ils demandaient à la philosophie des règles non pour penser, mais pour agir. Elle devait nous apprendre ce qu'est le bien, et nous enseigner les moyens d'y parvenir. La première question est l'objet du de fînibus, la seconde des TuscvAanes.
La notion de tîXîç avait pris à partir d'Aristote une grande importance en philosophie. Chaque manifestation de l'activité est faite en vue d'un but. Dès lors on peut se demander la tin commune qu'on se propose dans toutes les actions bonnes et ce qui constitue le caractère général de toutes les actions mauvaises. De là un traité de finibus bonorum et malorum.. (1)
Les modernes se font de la morale une idée tout autre que les anciens. Les premiers placent le bien dans l'obéissance au devoir, dont le principe réside en dehors et au-dessus de la réalité. Les anciens, au contraire, ne mettaient pas l'idéal à part du réel; ils les unissaient, et le premier n'était quela loi du second. La morale moderne sépare ce qui est de ce qui doit être ; la morale antique, surtout avant les Stoïciens, cherchait à ordonner ce qui est de la façon la plus harmonieuse et la plus belle et, par suite, à procurer la vie la plus heureuse (2). Les anciens n'admettaient guère qu'on put posséder la vertu sans le bonheur ; être vertueux, c'était être heureux, et l'on ne pouvait mériter le bonheur sans en jouir par cela même. La philosophie ancienne ne concevait point de doute sur le bonheur, but de la vie humaine. Elle indiquait plusieurs chemins pour y parvenir, mais elle se tenait sûre du résultat. Aucune école ne se demandait s'il y avait une fin et s'il pouvait y avoir du bonheur ;
(1) J. Sc.iligor [ih subtil, e.vevclt., CCL) cl .Muret [var. lei:t., XVII, 1) blâment tous deux Cicéroii d'avoir employi; l'expression fines malorum. Mais il ne faisait ainsi que traduire le grec tsX'.xî xixi. {Dioj. Liert., VII, 17.) Il ne faut pas croire qu'en face du souverain bien Cieérou ait voulu placer le souverain mal, par un dualisme seniblahle à celui des Manichéens. Lo souverain bien, c'est ce que nous devons recii ^relier, comni'! le plaisir ou la vertu, le souverain mal, ce que'^ious devons éviter, comme le péché ou la douleur. Cfcéron étudie lo problème au point de vue moral et non métaphysique.— ('-) Cf. Ollé-Lanruue, la Morale (/'.Ir/.vio!»;, p. "21, sq.
toutes le supposaient intrépidement, quoiqu'aucune ne recourût à la ressource commode de le mettre dans une autre vie (1).
On croit aujourd'hui que le bien est une conception qui doit diriger notre conduite; les anciens, au contraire, pensaient qu'il était une réalité positive. Dans le système de Platon seules les idées, ou les types des choses, ont une existence véritable ; au sommet des idées eatVidée du bien, qui se confond avec Dieu même. Dès lors le bien pour l'homme consiste à écarter les notions qui nous viennent des sens pour contempler les idées, qui sont perçues par la raison, surtout la première de toutes. Vidée du bien. — Aristote place le bien non plus dans l'intelligence, mais dans l'activité parfaite, conforme à la nature de chaque être, activité qui ne se sépare pas du bonheur, et qui n'appartient complètement qu'à Dieu seul. Bientôt on ne comprit plus ces hautes théories ; on fit consister le bien dans quelque chose de plus grossier et de plus matériel, mais aussi de plus facile h connaître. Pour Épicure, le bien c'est le plaisir, le nuil la douleur ; pour Zenon, le bien c'est vivre en conformité avec la nature, le mal vivre en désaccord avec elle. Le bien n'est plus, comme pour Aristote, l'o'r/.ïTsv à'pyov, l'activité propre d'un être qui se développe-selon les lois de sa nature ; on obéit exclusivement aux penchants inférieurs, ou on les néglige pour ne considérer que les actions morales. Épicure et Zenon avaient pris chacun une partie de la théorie d'Aristote. qui se trouvait ainsi mutilée et incomplète.
On ne voyait pas non plus qu'on laissait de côté un des termes du problème. A supposer que le bien existe, il faut savoir si nous pouvons le réaliser : l'examen de la liberté est une partie essentielle de la morale. \jj
Après Aristote chaque philosophe important, surtout Épicure et Chrysippe, avait écrit un ~=.p\ -.ùmv. Pour exposer les différentes solutions du problème, Cicéron ne devait donc pas être eu peine de trouver des modèles (2).
(I| Cf. E. Ilavet, le Christian, et ses nriçi., II, 10. — (-2) Varron dans son de phdosophia, dont saint Aiii;ustin a tait l'analyse, avait déjà traité la i|uosiioii du souverain bien, la plus iniiioilanle di- loutCb anx yeux des Ro-
70 CHAPITRE Iir.
Le livre I.
Le livre I du de ftnibus s'ouvre par une critique générale de la philosophie d'Épicure, faite par Cicéron (1) : puis Torquatus entreprend l'exposition de la morale épicurienne.
D'où vient cette exposition? Appartient-elle en piopre à Cicéron. ou bien l'emprunte-t-il à autrui? Nous savons que, pour ses écrits philosophiques, Cicéron avait d'ordinaire sous les yeux un modèle grec qu'il reproduisait en remplaçant les exemples grecs par des traits empruntés à l'histoire ronuiine. Mais la philosophie et surtout la morale épicuriennes, étaient bien connues de Cicéron ; il eût pu s'en fier à ses propres connaissances et à ses souvenirs. Aussi bien c'est ce qu'il aurait fait, si nous l'en croyons: «Je n'écris point, dit-il, en simple traducteur; je soutiens les opinions des philosophes que j'approuve en leur prêtant ma manière de penser et mon style (2).» Mais alors l'exposition de Cicéron serait plutôt celle d'un orateur que d'un philosophe, et l'on doit y ti'ouver des contradictions et des répétitions qui en décèlent l'origine.
C'est ce que semble d'abord indiquer le discours de Torquatus. La question la plus importante de la morale épicurienne
mains uniquement soucieux de la morale. « Une fois cette question éclaircie, disait CicOrou, il n"y a plus rien qui ne s'éclaire.... Quand une étude approfondie nous a appris la nature réelle des biens et des maux, on peut s'assurer qu'on a trouve le vrai cliemin de la vie et la règle de tous les devoirs. » (De fin., V, 2, 6.) Varron, partant d'un calcul de Carnénde que Cicéron a reproduit (ibid.), s'est amusé à multiplier les doctrines sur le souverain bien ; il en compte 288, qu'il réduit à 12, puis à 6, comme chez Cicéron, et enfin à 3. C'est aussi le nombre des théories morales examinées dans le de jinibm. Varron remarque ensuite qu'il cherche le souverain bien de l'homme, non do l'arbre, de la brute ou de Dieu. Qu'est-ce que l'homme? C'est un être composé d'un corps et d'une Ame. Le souverain bien de l'homme n'est donc ni celui du corps seul, ni celui de l'Anio seule, mais celui de l'Ame et du corps réunis. Celte solution était conforme à celle d'Anliochus, qui prétendait unir le Portique avec le Lycée et l'Académie. Nous allons retrouver les mêmes idées dans \iide ftnihus, mais avec plus de rigueur. (1) Nous étudierons cette critique eu même temps que le livre IL — (-2) De lin., I, 2, 6.
LE IJVRF; I Df « DR FIMBT'S ». 71
était celle du souverain bien. Toniuatus aborde deux fois cette question (1). Le second passage parait n'être que la répétition du premier; il ne se rattache pas bien à l'ensemble de la discussion, et ce qu'il peut contenir de nouveau eût été mieux placé au premier endroit, où Torquatus aurait dû exposer complètement le concept du plaisir. — Mais on pourrait adresser la même critique aux Péripatéticiens et aux Stoïciens. Lorsqu'ils parlent du souverain bien, il commencent, comme Tor quatus, par les penchants primitifs, et ce n'est que plus tard qu'ils donnent du souverain bien une idée complète. Torquatus examine (2). comme il l'a déjà fait auparavant (3), si le plaisir consiste dans l'absence de douleur. Ce n'est pas une répétition : dans les deux passages les points de vue sont différents. Dans le premier cas on ne parle de l'essence du plaisir que pour détruire l'opinion fausse qu'Épicure avait entendu par plaisir la sensation agréa'ole. La possibilité qu'un pareil plaisir puisse exister n'est pas considérée de plus près. On ne commence d'en parler, et cela bien à propos, que lorsqu'on a montré que le plaisir était le souverain bien, et qu'on a étudié ce qui lui domie naissance.
Torquatus a fait remarquer (4) que le plaisir consistait dans l'absence de douleur, pour répondre aux objections de Chrysippe. Il continue de se défendre contre les Sto'iciens, lorsqu'il décrit la nature et le rôle des vertus. Son exposé est non seulement dogmatique, mais encore critique. Ce n'est que lorsqu'il a traité cette première question qu'il passe à une autre i .■)), la nature des plaisirs de l'àme, et qu'il soutient que ces plaisirs sont plus grands que ceux du corps, parce que. en même temps qu'elle jouit du présent, l'àme se rappelle le passé et prévoit l'avenir.
Les Épicuriens étaient en désaccord avec les Cyrénaïques sur l'origine du plaisir : ils le faisaient venir exclusivement du corps, tandis que les Cyrénaïipies disaient que l'âme éprouvait des joies et des souffrances qui n'étaient pas d'origine corpo-
(1) I, 11, 37-38 et 17, o6. - [i] 1, 17, 30. — (3) 1, 11, 37-38.- (4) I, 11, 37. — (o) I, 17, 56.
l2 CHAPITRE m.
relie (1). Les Épicuriens se séparaient aussi des Cyrénaïques en ce qu'ils prétendaient que les joies de l'àme étaient plus grandes que les plaisirs du corps (2). Aussi Torquatus n'a pas plus tôt fini de répondre aux objections des Stoïciens, qu'il se tourne contre les Cyrénaiques. Épicure soutenait à la fois contre Aristippe et contre Zenon que le véritable plaisir consistait dans l'absence de douleur. Le souverain bien pour Aristippe était le plaisir du moment, et non le bonheur, comme voulait Épicure : le plaisir, selon Aristippe, devait être recherché pour lui-même, non le bonheur, qu'il ne fallait désirer qn'à cause des instants de plaisir dont il était, pour ainsi dire, la somme. Quand finit la douleur naît le plaisir, disaient les Épicuriens ; mais la réciproque n'est pas vraie ; le plaisir peut prendre fin sans amener à sa suite la douleur. Les Cyrénaiques, plus consé(iuents, soutenaient que l'absence de douleur n'était pas plus le plaisir que l'absence de plaisir n'était la douleur. On comprend dès lors que Torquatus défende contre cette doctrine opposée l'origine et la nature des plaisirs de l'âme.
Les répétitions contenues dans le discours de Torquatus sont donc plus apparentes que réelles. Torquatus, en même temps qu'il expose la morale d'Épicure, réfute les attaques dirigées contre elle et critique les doctrines qui s'en rapprochaient sur certains points, mais s'en écartaient sur d'autres. Cicéron fait parler Torquatus moins en philosophe qui démontre qu'en orateur qui attaque et se défend.
On a aussi trouvé peu naturelle la place assignée à la théorie de l'amitié (3). Il eût fallu, dit-on, la mentionner au chapitre de la justice (4). Mais peut-être Torquatus parle-t-il de l'amitié après les critiques adressées aux Cyrénaïques, parce qu'il s'était produit sur ce point dans l'école d'Aristippe des divergences, comme dans l'école d'Épicure. Les partisans d'Anicéris, un des philosophes cyrénaiques, disaient que le bonheur de nos amis pris en lui-même était chose indifl'érente pour nous, puisque nous ne pouvions pas le ressentir. Mais ils ne voulaient pas (lue l'on considérât seulement dans l'amitié les avantages
(1) Diog. LMi-t., II, S9-y0. — (-:!) Ibul. — (lî) I, -20, (35. — (4) I, 16, 30.
LE LIVRE I DU «DE FIMBUS». lo
qu'elle procure, pour la négliger quand elle cesse d'être utile ; ils recouimaudaient au contraire d'avoir eu vue raffection ellemême, et, pour elle, d'accepter au besoin la douleur (1).
On ne trouve pas dans l'exposition de Torquatus de répétition ni de contradiction qu'on puisse attribuer à l'inexpérience de Cicéron. Cette marche à la fois dogmatique et critique devait plaire à son talent oratoire. La doctrine d'Épicure, surtout la morale, était facile à connaître. Pour affirmer que Cicéron a reproduit exactement un traité grec il nous faudrait une preuve convaincante, comme la découverte du fragment de Philodème, auquel correspond un passage du livre I du de nutiD-a deorum (2).
Peut-être l'examen attentif des doctrines attribuées aux Épicuriens nous fournira-t-il les preuves qui nous manquent. Une chose qui frappe d'abord, c'est que. sur trois points importants, Torquatus nous signale des divergences parmi les Épicuriens. Le premier de ces points est la détermination du souverain bien. Pour montrer que le souverain bien est le plaisir il suffit des sens, selon Épicure ; d'autres appellent à leur aide la
(l) Diog. Laert., II, 96-97. — (2) A défaut de preuve pareillo, M. Hirzel fait une remarque qui le conduirait au même résultat. Cicéron énumère- (I, 18, 61) des défauts de différentes sortes : « Ecce aatem atii mhmti et angusti , aut onmia semper desperantes , ant malevoU , (lifliciles, lucifuji, maledki, monstrosi. • M. Madvig remarque (p. 113) que Cicéron a rendu le mot grec ai/.poi-jyo'. par miuuti et angusti, parce qu'il n'avait pas d'autre expression latine. De même inonstrosi serait la traductiou de -ipaxoli-to:, et toute la phrase de Cicéroa viendrait du grec. (Uirzel, II, "2, 683, sq.) Mais qui nous dit que ce soit ":i-oXv;o'. que Cicéroa rend par mnustrosi, ou môme qu'il traduise un mot grec quelconque ? L'expression momtrosi semble à .M. Madvig étrange et beaucjup trop forte: ce mot indiquerait une excessive perversité de toute la nature, et non un vice ordinaire. Aussi M. Madvig approuve-t-il la conjecture de Lambin qui remplace moiistrosi par morosi. — De même, aux yeux d'une critique minutieuse, cette particularité que Cicéron, dans ses traités philosopliiques, construit souvent sa phrase comme si le verbe negare était suivi du verbe dtcfre indiquerait la traduction d'un original grec où se trouvait l'expression 'ij ?r,;xL. (Ua?ckel, éd. des livres 1 et II du de finibus, p. -i, note.) Nous trouvons deux exemples de cette tournure dans un seul chapitre (De fin., I, 9, 30 ut 31). On voit quelle subtilité, souvent excessive, les critiques allemands
r.po'krià'.<;] d'autres enfin veulent qu'on prête attention aux critiques étrangères, et qu'on les réfute par une argumentation en règle. C'est à ce dernieravis que se range Torquatus(l). — Plus loin (2) ïorquatus avoue que beaucoup d'Épicuriens ne croient pas que tous les plaisii'S et toutes les douleurs viennent du corps; mais ce sont des ignorants, dit-il, et je consens qu'ils perdent leur cause. Enfin, suivant Torquatus (3), il y a dans le système épicurien trois façons de rendre compte de l'aniitié : Épicure lui donne pour fondement l'intérêt; d'autres disent qu'on aime son ami d'abord pour soi, ensuite pour lui : selon d'autres, l'amitié repose sur un contrat.
L'école épicurienne ne s'en était donc pas tenue aussi fidèlement à l'enseignement d'Épicure qu'on serait tenté de le croire au premier abord. La plupart des Épicuj-iens méprisaient les objections venues du dehors; mais quelques-uns s'en inquiétaient et cherchaient à y répondre. La critique qu'Aristote avait faite de la formation du monde par la chute rectiligne des atomes dans le système de Démocrite avait suggéré à Épicure son hypothèse du clinunien. Les attaques des Stoïciens durent également déterminer les Épicuriens qui n'avaient pas renoncé à toute recherche et à toute réflexion personnelle à modifier, sur certains points, la doctrine de leur maître. Nous avons déjà dit que l'exposition de Torquatus était aussi polémique que dogmatique. Il combat successivement les Stoïciens et les Cyrénaïques. De plus les divergences signalées plus haut ne s'étaient produites que dans la suite des temps. Le Stoïcisme, en passant à Rome, avait dépouillé une partie de sa rudesse primitive; il avait dû en être de même de l'Épicurisme, qui n'avait rien de la raideur stoïcienne, Nous avons vu que les partisans d'Anicéris soutenaient qu'il faut aimer -son ami pour le plaisir de l'aimer. Les philosophes épicuriens, commensaux des grands personnages de Rome ne pouvaient avouer crûment qu'ils ne recherchaient la société de leurs
apportent dans la recherche des sources d'nn oiiv.'-age ancien, et combien sont parfois conjecturales les preuves sur lesquelles reposent leurs conclusions. (I) I, 9, 31. — (2) I, 17, 35. — (3) I, 20, 66.