LE LIVRE I DU «DE FINIBUS
riches protecteurs que par intérêt. Ils devaient faire un peu fléchir la rigueur de leurs principes. Cicéron nous dit de Philodènie : « Le Grec facile et aimable ne voulut pas trop résister à un iiiiperator romain. » (1) Cela devait être vrai de presque tous les philosophes épicuriens de Rome. Ils s'étaient encore , écartés de la tradition épicurienne sur un autre point : la quesj tion du savoir et de l'érudition. Ils ne méprisaient plus la science, comme Épicure, et ils se distinguaient autant par l'étendue de leurs connaissances que par l'aménité de leurs manières.
C'est donc dans les œuvres des philosophes épicuriens contemporains, dont plusieurs vécurent à Rome, ou dans leur enseignement que Cicéron semble être allé chercher, sinon l'exposition toute faite de son premier livre, du moins ses inspirations. Mais quel philosophe épicurien faut-il désigner en particulier? Cicéron semble avoir pris soin de nous renseigner lui-même. Torquatus s'étonne que Cicéron ne goûte pas le système d'Épicure (2) c En quoi donc, demande-t-il, ne vous satisfait-il pas? Car, pourvu que vous ayez bien compris ce qu'il dit, je ne doute point que vous ne soyez un juge très équitable. — A moins, réplique Cicéron, que vous ne pensiez que Zenon et Phèdre m'en ont imposé, vous devez croire que je possède assez bien la doctrine d'Épicure. « Zenon est considéré par Cicéron comme le représentant de la doctrine épicurienne à . son époque (o), Zenon admirait beaucoup Carnéade, quoiqu'il . fût en désaccord avec lui sur une foule de points (4). et il cherchait à imiter sa dialectique serrée et son éloquence abondante. 11 se distinguait surtout par la rigueur, avec laquelle il défendait les principes d'Épicure, et par l'usage qu'il faisait de la dialectique.
Or, à propos du souverain bien, Torquatus veut précisément ipi'on raisonne et qu'on discute, au lieu de s'en fier au témoignage des sens. Il traite d'ignorants ceux qui disent que certains plaisirs et certaines douleurs ne viennent pas du corps.
(I) In Pison.. iS. — (-2) 1, 5, U. - (3) Acad., I. li,46. — (4) Tiu'c. Ui, 17, iJt^,
Il expose avec impartialité les deux théories de l'amitié différentes de celle d'Épicure ; mais il en parle brièvement. En tout il paraît s'en tenir au strict point de vue épicurien, si ce n'est qu'il accorde beaucoup à la discussion.
Faire des concessions lui semble de la timidité (1). C'est donc Zenon plutôt que Phèdre qui a été l'inspirateur, sinon le modèle, de Cicéron (2).
En résumé, on ne saurait affirmer d'une façon certaine que Cicéron ait emprunté à un traité particulier l'exposition de la morale épicurienne. Les répétitions qu'on a signalées sont plus apparentes que réelles et s'expliquent facilement quand on reconnaît le caractère à la fois polémique et dogmatique du discours de Torquatus, L'ordre suivi est assez simple pour qu'on puisse le rapporter à Cicéron lui-même. Quant aux expressions grecques qu'on a cru retrouver sous les mots d'une phrase latine, leur existence n'est pas du tout démontrée. Ce qui est hors de doute c'est que Torquatus connaît les opinions divergentes qui s'étaient produites sur quelques points importants de la doctrine épicurienne. Mais il nous dit que ces innovations ne sont le plus souvent que des concessions qu'il trouve trop timides. Sa confiance assurée dans les préceptes d'Épicure, son ardeur pour la discussion rappellent parfaitement Zenon, le maître de Cicéron. Mais, pour reproduire ses arguments, Cicéron n'avait pas besoin d'avoir ses livres sous les yeux ; il lui suffisait de se souvenLi* de ses leçons, et des entretiens qu'il avait avec Torquatus, Velleius ou Cnssius.
(1) De fin., I, 20, 69. — (i) . J'ai, dit Torqualus à la fin du livre II, des personnes à qui je rapporterai tout cela. — Je crois que vous voulez parler de Siron et Philodènie, qui sont des gens de bien et de très savants hommes. — Vous l'avez dit. « Ces paroles indiquent que Cicéron a pu recourir non h Zenon lui-même, mais à quelqu'un de ses disciples. Toutefois, comme Zenon était mort à l'époque où Cicéron place son dialogue sur le souverain bien, ou comprend que Torquatus ne fasse pas mention de lui.
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Le Livre IL
Cicéron, dans le livre II du de ft>iibi'.s, critique lui-même l'exposition de la morale épicurienne faite par Torquatus au livre I.
Il a dû s'inspirer ici des derniers Stoïciens, qui avaient combattu l'Épicurisme, c'est-à-dire de Panétius et de Posidonins. Le premier jouissait d'une grande autorité chez les Romains, et le second avait été le maître de Cicéron lui-même.
Mais dans le livre II du de finibus la doctrine stoïcienne est regardée comme identique au fond à celle des Académiciens et des Péripatéticiens, et les avantages naturels sont mis au nombre des biens, ce qui est contraire au dogme fondamental du Portique. — On peut répondre que, suivant Diogène de Laerte (1), Panétiirs et Posidonins comptaient parmi les biens la santé, la force, la richesse. Chrysippe avait déjà permis au sage, quand il parlait comme orateur ou homme d'État, de remplacer l'expression ~pr,yij.i'tx par ày^^i. Panétius et Posidonins abandonnèrent la terminologie stoïcienne pour la langue commune. C'est ce que fit surtout Panétius dans son traité r.s.p\ tqj ■AxUtv.vno.;, qui a servi de modèle à Cicéron pour le de offlciis. Panétius avait aussi employé les termes du langage ordinaire dans sa Lettre à Q. Tubéron ; il ne disait nulle part que la douleur n'était pa,s un mal ; il exposait quelle était sa nature, combien elle était fâcheuse, et ensuite quels étaient les moyens de la supporter (2). Il n'approuvait pas l'humeur triste et la rudesse des premiers Stoïciens, ni leurs âpres maximes et leur dialectique épineuse, et il avait toujours à la bouche Platon, Âristote, Xénocrate, Théophraste et Dicéarque (3). Cicéron, pour combattre la doctrine épicurienne, n'a eu garde de lui opposer la philosophie du Portique dans ce qu'elle avait de paradoxal, et il a dû prendre pour modèle un Stoïcien modéré, comme Panétius ou Posidonins.
Cicéron appelle très savants les anciens philosophes qui ont
(1) VII, lis. Cf. 103.- (2) De fin., IV, 9, 23.— (3) Ibid., IV, iS, 79.
cru qu'il y avait dans l'âme quelque chose de céleste er. de divin (1). Ceci convient très bien à Panétius. — On trouve dans le livre II du de fînibus (2) un passage qui correspond si exactement à un autre du livre I du de officus (3) qu'ils semblent venir tous deux de la même source, c'est-à-dire de Panétius. ^ La définition du souverain bien indiquée conmie commune à tous les Stoïciens (4) est la même que celle donnée par Caton pour la vraie formule du Portique (5); elle doit donc être empruntée à un philosophe stoïcien.
Suivant d'autres (6), le modèle de Cicéron aurait été nou un ouvrage de Panétius ou de Posidonius, mais un traité d'Antiochus, de qui sont imités les livres IV et V.
Cependant, de ce qu'on s'accorde à reconnaître que le modèle de Cicéron pour les livres IV et V a été Antiochus, il ne s'ensuit pas nécessairement que la critique de la morale épicurienne ait été puisée à la même source. A l'époque de Cicéron, et même bien avant lui, la lutte était surtout entre l'Épicurisme et le Stoïcisme.
La manière dont Cicéron critique la doctrine épicurienne diffère, dit-on, de celle qu'on aurait pu attendre d'un Stoïcien (7). — D'un vrai Stoïcien peut-être, d'un Zenon et d'un Chrysippe ; mais non d'un Stoïcien mitigé, comme Panétius ou Posidonius, qui laissaient là les discussions et les termes de l'école pour parler le langage de tout le monde.
Carnéade avait fait une classification des doctrines sur le souverain bien. C'est à lui qu' Antiochus aurait pris celle que nous lisons dans le livre II du de ftnVms (8). — Mais la même classification se retrouve dans d'autres passages (9); faut-il dire que tous ces passages sont empruntés d'Antiochus? On ne saurait lui attribuer l'inspiration du livre III du de llnib-us.
Cicéron oppose à la partie raisonnable de l'àme (ralio atque consilium) la partie appétitive, qu'il appelle « animi levissrma
(l) II, 34, 114. - (2) § 43. — (3) § 11. — (4) II, II, 34. - (3) HI, 0, 31. — (6) M. 51. Hirzel et ïlartfclder : de Cicérone EpkureiP (hrtiinw interprete. — (7) Cf. de fin., 11, 33, 1 19. — (S) § 34. — (9) III, 9, 30 ; V, 8, îl ; Tusc, V, 29, 84.