‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 3 sur 70 · INTRODUCTION. III · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. III

tains ■? La plupart des ouvrages grecs dont s'est servi Cicéron sont aujourd'hui perdus. Quelquefois même nous ne possédons plus du livre latin que de rares fragments, comme pour la Consolation et YHortensius, ou il ne nous est parvenu que très mutilé, comme le de republica. Ainsi nous manquons le plus souvent d'un des deux éléments nécessaires à la solution du problème, et, dans certains cas même, des deux éléments à la fois. Alors que peut-on espérer atteindre, sinon des prol)a bilités et des vraisemblances ?

rjlne faut£as oublier non plus que Cicéron se confornie à l'esprit de sa nation et de son époque, qui étaient surtout^clec- ~ïîqûÇg7X^^i^|ïï¥7IFTecTectTSTirê'^srde rapprocher les doc-

^trines contraires, en négligeant les difiërences qui les séparent. Mais ce sont justement ces diiiërences qui les font connaître. En histoire naturelle, ce qui permet de définir un être, ce sont les caractères qu'il possède en commun avec tout un groupe, mais surtout ceux qui n'appartiennent qu'à lui seul. Or ces caractères propres, Cicéron les a souvent omis ; il n'a guère conservé que les idées qui conviennent à la fois à plusieurs philosophes, ou même à des philosophes d'écoles diverses. On ne saurait demander une exactitude rigoureuse dans

^ l'exposition des difl'érentes doctrines philosophiques qu'à un homme qui a fait de ces doctrines une étude attentive. Mais Cicéron ne fut philosophe, pour ainsi dire, que par accident. C'est à la dictature de César et à la mort de Tullie qu'on doit ses traités philosophiques autres que le de 'republica et le de legibus. Pour les composer, il s'était servi d'ouvrages de

Cicéron sur la rhétorique et la philosophie, dit M. Thurot, sont souvent difficiles à entendre, parce que Cicéron a rendu des termes pliilosophiques qui avaient un sens rigoureusement défini chez les rhéteurs et les philosophes grecs par des équivalents qu'il a tirés du langage ordinaire des Latins, et qui paraissent fort vagues, si l'on ne se reporte pas aux mots grecs qu'il a voulu traduire •. \Revue de philoL, 1877, p. 86.) C'est ce que il. Thurot a essayé pour quelques passages duriso^ciis. On pourrait étendre cette reclierche à tous les écrits philosophiques de Cicéron, en se servant surtout des £ijlufjue~s morales de Stobée et de Diogène de Laerte. liais c'est un long travail, que nous ne pouvons entreprendre ici.

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seconde main, plus faciles à imiter que des écrits originaux. Encore dans ces ouvrages n'a-t-il pas toujours compris les parties les plus hautes. Enfin les traités philosophiques de l'auteur latin étaient surtout des œuvres de vulgarisation , où une clarté apparente dissimule souvent le vague de l'expression et de la pensée. Des livres sévèrement scientifiques, n'auraient pas été lus ou ne seraient venus à la connaissance que de quelques personnes ; or Cicéron s'adressait à tous les honnêtes gens de Rome.

Les dissertations des érudits allemands pour prouver qu'un livre ou qu'un passage d'un ouvrage ancien est inspiré de tel auteur, à l'exclusion de tout autre, sont le plus souvent bien subtiles et bien diffuses. Après avoir lu une longue suite de pages qui devaient nous convaincre, nous restons dans le doute, et, si nous voulons être sincères et ne rien, avancer que de sûr, nous sommes souvent obligés de coiu. dure par un « peut-être ». Aussi bien il ne faut exiger en tout ordre de recherches que le degré de certitude dont il est susceptible. Après avoir longtemps étudié un problème en mathématiques, on reconnaît parfois qu'il est insoluble. Il est possible que. dans certains cas, il en soit de même ici. Mais c'est déjà quelque chose de savoir que, sur une question, on ne peut rien savoir d'assuré.

Il semble qu'à notre époque on tente des voies nouvelles dans l'étude de l'antiquité. L'archéologie et l'épigraphie ont renouvelé la connaissance de l'histoire et des littératures anciennes. D'autre part on n'étudie plus seulement une œuvre ou un être au moment de sa production ou de son complet développement, mais encore pendant sa formation ; on observe curieusement sa genèse, le point d'où il est parti, celui où il est arrivé et les étapes intermédiaires. Cette méthode est excellente pour tout ce qui s'est développé avec lenteur, en s'assimilant les choses du dehors, liais quelquefois, au lieu de cette lente assimilation, il n'y a eu qu'ime juxtaposition hâtive. Alors il importe encore plus de savoir où un écrivain a puisé pour composer ses ouvrages. En déterminant la provenance des divers matériaux qu'il a mis en œuvre on

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apprend à le mieux connaître et à l'estimer à sa juste valeur.

I «Les recherches du genre de celle que nous entreprenons pror duisent cnaque année, de l'autre côté du Rhin, une foule de 1 dissertations trop souvent subtiles et peu convaincantes. Mais 'v nous croyons que ces études minutieuses sont légitimes pour les ~ I traités philosophiques de Cic£ron,où i'iuiteur-.fl,voue- lui-même <- qu'il ne remplit guère-que l'-office de traducteur. ^\ Peut-être ne réttsstrons-nous pas à indiquer avec précision les o modèles de Cicéron, parce qu'ils n'existent plus, ou parce que ) l'auteur latin, dans son éclectisme et sa science insuffisante, a confondu les écoles et les philosophes particuliers, ou effacé les traits qui leur étaient propres. Mais nous savons£ue Qiçéron doit presque toutes ses idées aux Grecs. Le chimiste n'ignore pas que le diamant n'est que du char'bon lumineux ; il ignore comment la nature transforme le charbon en diamant. Mais lo diamant garde toujours son prix. Il en sera de même pour les traités philosophiques de Cicéron : ils tiennent Heu des originaux perdus, et, lorsque ceux-ci subsistent, ils nous montrent 1 comment la sagesse grecque s'était, en passant en latin, dépouillée de sa hardiesse spéculative, pour devenir plus raisonnable et plus pratique.

Des philosophes venus après Platon et Aristote il ne nous reste que quelques fragments et des citations ou des témoignages épars dans les auteurs anciens. On peut reconstituer l'histoire de la nouvelle Académie au moyen de Sextus Empiricus, et celle de la philosophie épicurienne avec Lucrèce et Diogène de Laerte, qui nous a conservé plusieurs morceaux d'Épicure lui-même. Mais pour le Portique primitif et les seconds Stoïciens, comme Diogène, Antipater, Panétius et Posidonius, Cicéron est la source la plus ancienne et la plus importante, sinon unique. S'il nous manquait, nous serions réduits à passer sans transition de la Morale à Nicomaqiie aux Lettres à Luciliiis. Or tout le monde sait qu'il s'est produit dans l'intervalle ^ une transformation importante. La morale, qui, chez Platon et ^ Aristote, est encore exclusivement celle de la cité, est devenue 4 chez Sénèque la morale universelle, des esclaves comme des /

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hommes libres. Comment s'est opéré ce passage? Comment, dans le Portique lui-même, la morale, d'abord spéculative et se rattachant à la physiiiue, s'est-elle faite pratique, indépendante, commune à tous, comme nous le voyons chez les Stoïciens de l'empire? On pourrait croire que ce n'a été que sous l'influence d'une force étrangère, si la transition n'apparaissait nettement chez Cicéron, surîotrt-^Jans le de legibus, les Tusmlanes eile de officiis. Les œuvres philosophiques de l'auteur romain sont pour nous d'un grand prix, puisqu'elles nous permettent de re-, trouver quelques anneaux dans la chaîne des idées antiques (1).

Leur intérêt n'est pas moins grand pour l'histoire, non plus de la civilisation en général, mais de Rome à l'époque de César. ] Cicéron n'était pas un pliilosoph^d° profession qui (jhprgbgje vrai pour lui-même, mais un homme d'État qui ne perd jamais de vue la politique. Ses traités philosophiques étaient destinés à agir sur l'opinion de la société la plus polie et la plus Instruite, 'comme ses discours s'adressaient directement au peuple et au sénat. Les traités furent écrits au moment où la tribune était interdite à Cicéron. Ils tenaient lieu de ces belles harangues que l'auteur se désolait de ne pouvoir plus prononcer. Dès lors il est curieux de replacer chacun d'eux dans le milieu et les circonstances où il a paru, d'en découvrir le but et d'en déterminer l'effet.

Cicéron n'oublie jamais qu'il est homme d'État; mais il reste toujours aussi homme de lettres, le plus grand peut-être et le plus éloquent que le monde ait vu. Nous retrouvons dans ses ouvrages philosophiques quelques traits de sa mobile phj^sionomie, tandis que les autres apparaissent dans ses discours et surtout dans sa correspondance. Dans celle-ci on aperçoit mieux l'homme avec ses passions et ses faiblesses. Dans ses discours Cicéron se drape devant le public, et met au service d'une cause ou d'un parti toutes les ressources de son esprit et de son éloquence.toans les traités on reconnaît encore l'homme

(I) Pour atteindre ce résultat il n'est pas nécessaire de connaître exactement l'auteur que Cicéron a imilé dans chacun de ses livres; il sutiil de savoir do quelle école et de quel groupe de philosoplies il s'est surtout inspiré.

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