‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 38 sur 70 · LE LIVRE V DKH <( TUSC[;L V^KS · texte numérisé non relu

LE LIVRE V DKH <( TUSC[;L V^KS

h;udinient, sans renoncer ;'i, leais principes, que le sage est toujours souverainement heureux. » Dans les chapitres suivants (1) Cicéron semble se préparer à faire ce qu'on désire. 11/ nomme à plusieurs reprises Carnéade (2); mais il n'a pas emprunté ces Idées à Clitomaque; il les doit à Anciochus qui, faisant un choix dans les doctrines de tous les philosophes, en avait pris quelques-unes à Carnéade, entre autres la division lies différentes écoles sur la question du souverain bien (oj. Cicéron n'a pas dû avoir recours à l'original grec, et il se contente sans doute de se reporter au livre V du de ftnibics, ou même simplement à ses souvenirs.

On s'attendrait ici à ce que Cicéron développât ce qu'il n'a fait qu'indiquer, et qu'il soumit à une critique approfondie chacune des opinions qu'il vient de passer en revue, ou bien qu'il s'arrêtât complètement. Il semble prendre le premier parti, t Commençons, dit-il, par celui que nous traitons d'efféminé et de voluptueux. » Mais il s'est borné à l'appréciation de la doctrine d'Épicure (4).

Les idées que Cicéron attribue à Épicure sur la mort et la ' douleur se trouvent déjà mentionnées dans le livre II du de finilms. On s'étonne de voir Cicéron se contredire en critiquant les Stoïciens dont il vient de défendre la doctrine, et en louant Épicure qu'il a traité si sévèrement. Il vante la sobriété et la modération d'Épicure ; il divise les passions comme Épicure a fait dans les xjpiai SsÇa: (5) ; il rappelle sou opinion sur la frugalité. Tous les exemples donnés vienneni d'un philosophe épicurien. Cicéron semble lui-même l'avouer ; il préfère, dit-il, citer des exemples grecs plutôt que des faits de l'histoire romaine. Démosthène est appelé « Icviculus » (6). quoique Cicéron ne nomme tmlle part ailleurs le grand orateur athénien sans le combler d'éloges (7). Les exemples de Démocrite et d'Heraclite (8) ontdùêtre empruntés à l'ouvrage grec qui sert de

(I) C!.. t!9-3l. — (i) r»«-., V, -2;), f^i'.-Si. — ^.3) De /)'».., V, (i, 16. — ('o Tiisc, V, 31,88, sq. — (5) Diog. l.aert., X, IW. — i6) Tusc, V, ;î6, li)3. — (7) Ln mot » leviruUis » parait être la traduclion exacte de -/.oujûtiso; ; filieii, rapportant le môme trait de Démosthène, blâme aussi sa vanité, xoj30T7i;a. — (S) Ttixr., V, 3iî, 104- lUS.

modèle à Cicéron. Celui-ci ajoute : « Quels soucis s'épargnent ceux qui n'ont rien à démêler avec le peuple ! » C'est la maxime épicurienne 7^â0£ |3'.w7aç, la doctrine de l'indifférence et de l'abstention politique, que Cicéron reproche partout ailleurs aux Épicuriens. On voit qu'il reproduit exactement son modèle, puisqu'il semble approuver des choses qu'en réalité il condamne. Il en est de même lorsqu'il loue les maximes épicuriennes sur l'exil, et le mot de Teucer : « La i)alrie__e:Stj?-ù-Uon est b]-en (1). »

Quel est l'auteur qui a servi de modèle à Cicéron pour la dernière partie du livre Y des Tusculane.s ? Est-ce Épicure ou l'un de ses disciples ? Nous avons des motifs de préférer la seconde supposition. Lorsque Cicéron dit « nosiyxites philosophi{2) », il faut entendre par là les Grecs et les Romains opposés aux barbares. Mais il est probable qu'il a trouvé cette expression dans son modèle grec, et qu'elle avait alors un autre sens. Dans la bouche d'Épicure elle aurait signifié « les philosophes de mon parti » ; mais il est plus vraisemblable qu'elle a été employée par un philosophe épicurien plus récent pour désigner ceux qui suivaient avec lui la doctrine d'Épicure. Nous avons dit que la division des passions indiquée par Cicéron se trouve dans les y.jp;ai Zz\x: ; mais elle est également donnée par Torquatus dans le livre I du de fînibns (3). Or nous avons vu que ce livre est emprunté à Zenon ou un Épicurien récent. Dans le livre II du de finihvs, Cicéron critique cette division : il en voudrait une autre qu'Épicure donne dans la lettre à Ménécée (4). On peut conclure de ce fait que si l'auteur latin avait examiné les écrits d'Épicure, et si la dernière partie du livre V des Tusculanes était empruntée à l'un de ces écrits, la division citée serait celle que Cicéron préfère et non celle qu'il blâme.

L'opinion qui voit dans Zenon ou un autre Épicurien récent l'inspirateur de Cicéron est confirmée par d'autres remarques. Cicéron dit que le sage est toujouri heureux, même quand il

/n iMst-., V, 37, i06. — (2) Thsc, V, :«, 90. — (3) 13, 4.n. — (4) Diog. Laeit., X, tl'.

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eist privé de queL^ue sens : « Quoi, dli'ez-vous. fùt-il sourd et aveugle "? — Oui : cur le sage ne s'en inquiète point. Et de quels plaisirs est donc privé l'aveugle qu'on croit si fort à plaindre ? Selon quelques physiciens, il n'en est pas de la vue comme des autres sens ; les plaisirs du goût, de l'ouïe, de l'odorat, du toucher résident dans les organes de ces sens : mais l'agrément que procure la vue, ce n'e.st point à l'œil qu'il se fait sentir, c'est à l'âme (1). » Suivant Épicure, les afîecuous et les sensations résidaient dans les parties alfectées. parce (pie. disait-il, la partie dirigeante est impassiljle. -i --ip r,';iJ.z-':/.'"i à-xO£; ('ii. Cicéron, dans le passage cité plus haut {'■)'. n'attril)ue pas à Épicure, mais à d'autres (qir.ida/in. sans doute avix Ejiicuriens récents, l'opinion que les plaisirs de la vue sont perçus par l'àme et non sentis par l'œil. Nous avons remarqué, dans le livre I du de finibus, que la doctrine d'Épicure qui. au premier abord, semble immuable, s'était cependant modifiée dans le cours des temps. Nous nous trouvons ici en présence d'une de ces modifications, qu'on ne peut attribuer qu'à un Épicurien postérieur.

« Si les douleur*, dit Cicéron i4'. sont eu inéinn temps et si longues et si violentes qu'on ne les trouve plus supportables, pourquoi tant souft'rir ? Une mort volontaii-e nous offre un port qui nous mettra pour toujours à l'abri de tous les maux. » Nous retrouvons la môme idée dans le livre I du de fînihus (5). Mais nous ne lisons nulle part ailleurs qu'Épicure ait conseillé de se donner la mort. Ildit.au contraire, qiLe^sila douleur est longue, elle est légère, et que. si elle" est vive, elle dure peu. Il blâme' le vers qui veut nue le mieux pour l'homme soit de n'être pas né, et, lorsqu'il est né, de mourir le plus tôt possible. Peut-être serait-il assez raisonnable de penser que la doctrine d'Épicure sur ce point a été modifiée par un disciple postérieur et rapprochée des priaripes stoïciens.

Il y a entre le livre V des Tusciilanes et le livre II du de finibici une ressetnblance qui ne saurait être fortuite. Dans le

(1) Tuxr., V, :;s, 110. — [■!) i'Itit'iirhi PInrita. IV. -23, -J. — (:)) Tkm- V, oS, 110. — (i) Ti/.vc, V, /ni, 117. — ;S; 15, 4'J.

>/ premier de ces ouvrages Cicéron loue la doctrine d'Êpicure sur ' la tempérance : dans le second il la critique ; mais on trouve dans tous deux l'exemple de Socrate, le jugeuient de Platon sur la délicatesse des festins de Syracuse, et l'opinion des anciens Perses qui regardaient le cresson comme le meilleur des assaisonnements. On trouve également les paroles d'Aristote sur l'inscription funéraire de Sardauapale. Tout ceci semble bien prouver que l'auteur épicurien imité dans le livre V des Tuscvlanes est le même que celui qui est critiiiué dans le livre II du de finibus, c'est-à-dire Zenon.

En résumé, le commencement de la cinquième Tusculane semble emprunté àJ^)sidoriij.is. et la fin à un Épieuriea récent, probablement Zenon. Mais il ne faut pas oublier que ces imitations sont probablement de simples réminiscences. Pour les questions de morale courante traitées dans les TuscvAanes, à l'exception de certains détails techniques des livres- III et IV,

^ Cicéron n'avait guère qu'à s'abandonner à ses souvenirs et à sa

facilité naturelle.

' Cicéron, dans la cinquième Tuscvlnue, qui est comme la conclusion et le couronnement de tout l'ouvrage, veut prouver

-^ que seule la vertu suffit au bonlieur. Cette- idée était commune à l'école de Zenon et à celle d'Êpicure. Toutes deux, parties de principes différents, poursuivaient le même but, nous clétacber des biens extérieurs qui peuvent tout à coup nous Juanqiier, puisqu'ils ne sont pas en notre pouvoir, e^t nous laisser ainsi malheureux. Il semble que ce soit une exagération de dire que les avantages physiques, comme la santé, ou matériels, comme les richesses, ne sont pas des biens. Cependant, si l'on veut rendre l'homme tout à fait indépendant de la fortune, il faut soutenir ce paradoxe. Dès lors la philosophie peut toujours nous fournir les moyens d'être heureux, puisque, pour cela, le , L.sage n'a besoin que de lui seul (Ij.

(l) Cicéron écrit à Aulus Torqualus : « Tenons-noiis-en à ceUe règle de raison et de vérité (iu"il faut avant tout se conserver exempt de reproche, et i|u'une fois en paix avec sa conscience il n'est point de mal sur terre qu'on ne puisse aisément supporter. .l'en i;onclus ({ujiu milieu mème^d'un

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La thèse défendue dans I;i cinqiuème Tusculane convenait à" X, l'époque où fut écrit l'oavra.cre de Ciuéron. Dans les temps de trouble qui précédèrent et qui suivirent la mort de César, il n'était plus guère permis de compter sur les biens extérieurs qu'on courait risque à chaque instant de se voir enlever avec la vie elle-même. Bien plus, on ne pouvait faire son devoir qu'en les méprisant; craindre de les perdre était une première servitude qui préparait toutes les autres. Plus on s'attachait à ses avantages particuliers, moins on s'inquiétait de l'intérêt public. ■: « Croyez-moi, écrivait Brutus à Atticus, nous craignons trop"^ l'exil, la mort, la pauvreté. . (l) Il fallait élever les°àmes àla hauteur des circonstances. Si la morale de Sénèque nous semble excessive, c'est que nous oublions qu'il écrit sous Néron. De même la cinquième Tusculane était faite pour ceux qui la lurent. Qu'ils préférassent le système de Zenon on celui d'Épicure, ils apprenaient à ne compter que sur eiLx-mêmes pour être heureux.

La thèse de Cicéron dans la cinquième Tvscv.lcvne ;ivait été déjà soutenue par Brutus dans son livre sur la vertu. Cicéron. ^ dans ses traités philosophiques, a parfois l'air d'un avocat qui plaide une cause sans partager l'opinion qu'il défend. Ce qui frappait au contraire à la lecture du livre de Brutus, c'était un ton d'absolue sincérité. On sentait qu'il ne développait pas une proposition prise au hasard, mais qu'il exposait sa conviction intime. Brutns avait fait comme son oncle Caton. qui n'avait pas étudié la philosopiiie pour e.xercer son esprit, mais pour diriger sa vie. On ne peut dire que la maxime a la vertu seule suffit" î au bonheur . était purement abstraite et retentissait seulement dans les écoles, lorsqu'on voit Brutus y conformer sa conduite. Il savait toujours s'isoler et cliercher au dedans de lui-même un refuge. C'était tout le contraire de Cicéron sur qui les événe- ''ments extérieurs avaient tant d'influence. Brutus était tranquille dans les circonstances les plus graves, comme la veille

naufragi- universel, ja vertu seule est encore une planche de salut . (-1,/ fam., (VI, 1.) ^ - "

(l) Epist. Bruti, l, 17,

104 CHAPITRK VI.

de Pharsale, où il lisait griivement Polybe en j'reiiant des notes, calme dans les plus grands dangers, comme lorsque, après les ides de mars, « chassé de Rome, menacé par les vétérans de César, il se consolait de tout en disant : « Il n'y a rien de mieux J que de s'enfermer dans le souvenir de ses bonnes actions et de ne pas s'occuper des événements ni des hommes. » (1)

L'étude des différents livres des Tusculanes nous a fait croire que Cicéron, pour ce traité, avait eu recours à plusieurs modèles. On a soutenu dans ces derniers temps qu'il n'avait eu sous les yeux qu'un seul ouvrage. Cicéron, avec sa manière rapide de travailler, n'a pas dû, dit-on, se donner la peine de consulter plusieurs auteurs, mais s'en tenir à un seul. De plus, les Tusculanes forment un ouvrage Bien ordonné dont toutes les parties concourent à un même but, nous apprendre les moyens d'arriver au bonheur. Or il ne manquait pas de philosophes qui avaient écrit des traités sur le même sujet. Il est naturel que Cicéron ait imité l'un de ces ouvrages dans son entier, au lieu de consulter des modèles différents.

On peut répondre d'abord qu'il est peu vraisemblable que Cicéron se soit inspiré d'un seul ouvrage. II ne le dit nulle part, et l'on eût trop facilement reconnu le plagiat. Comment sur une question qui avait été l'objet de tant de travaux Cicéron auraitil imité un seul auteur, en négligeant les autres, dont plusieurs avaient été ses maîtres ou ses amis ?

Nous avons déjà vu qu'on avait essayé de rapporter la première Tusculane au seul Posidonius' (2). Il serait le modèle non seulement de la première Ti'sciilane, mais encore de toutes les autres (3). — On peut l'accorder pour le commencement de la cinquième Tusculane ; mais en est-il de même pour les trois qui précè'dent et surtout pour la troisième et la quatrième, où l'on reconnaît clairement l'influence de Chrysippe ?

Il est peu probable, dit-on. que Cicéron ait lu les quatre livres du -sp'; -aOwv de Chrysippe ; car Galien se plaint souvent

(1) G. Boissier, Clc et ses amis, 3o4. — (-2) P. Corssen, Rhein, Mut., ISSl, [K 50ti, sf(. — (o) Popp(.'lrcuter : Qiine rnlift intercedut inti-r Posidonu -i^\ -n^wt -paY[ia-:''i; et Tusculanas dispulationes Ciceronis, Bonn, 1883.

LES « TUSCCL.O«-ES « ET POSIDOXIUS. 165

de leur longueur et de leur obscurité (1). Cicéroii imite Posidoiiius. 11 dit que dans l'explication des passions il suivra l'opinion de Pythagore et de Platon. Or Posidonius aimait à invoiiuer l'autorité de ces philosophes {2). Les définitions des passions données par Cicéron se trouvaient dans l'ouvrage de Posidonius ; c'est là que Cicéron les aurait prises. Certains arguments de Cicéron doivent être attribués à Posidonius, parce qu'ils présentent une rigueur toute scientiJique ; en effet. Galien loue Posidonius d'employer des démonstrations dignes d'un philosophe, tandis que Chrysippe s'en inquiétait peu (3).

Tous ces arguments prouvent que Cicéron a, pu, non qu'il a dû se servir de Posidonius pour les livres III et IV des Tusculanes. Mais il y a une raison qui détruit absolument cette possibilité. Posidonius ne saurait avoir été le modèle de Cicéron dans les livres cités ; car la discussion repose en grande partie sur ce principe que le chagrin ne réside pas dans la nature ou dans les choses, mais dans une certaine opinion. C'est ici la doctrine fondamentale de Chrysippe que Posidonius, suivant le témoignage de Galien, avait combattue de toutes ses forces. Cette seule observation suffit à montrer que Posidonius n'a pas été le modèle de Cicéron pour le livre III des THsculanes, et par suite pour le livre IV. qui offre beaucoup de rapports avec le précédent (4).

Bien plus, ce ne serait pas de Posidonius que viendrait le commencement de la première et de la cinquième Tusciilanes. On trouve dans la première Tusot/ane (5) l'éloge de la philosophie, mère de tous les arts. Cet éloge reparait au commencement de la cinquième Tusculane (6). Ces idées sont aussi exprimées dans Sénèque (7). On rencontre dans les deux auteurs la même phrase: « Un seul jour bien employé suivant les préceptes de la philosophie est préférable à l'immortalité qu'on passerait à commettre des fautes (8)». Sénèque s'inspire beaucoup de Posidonius ; c'est de son ri^z^^i^v/.i: que semble tiré l'éloge de la

(I) De placit. Hippocr. et PhUonis, p. 'Sol, 4.Ï9. — {i) Poppelreuler, ihid., S (3) Idem., p. ti8. — (4) iJirzel, III. 415. — (5) § Ci, sq — (6) § 3, sq. — (7) Ep., W. — (S) Th.-t . V, 2, 3; Sf-n.. Ey).,7,S, 4

166 rilAPITRK vt.

philosophie. Mais, a-t-on dit (1), comment le ■r.o:-:pz~-:v.iç de Posidoiiius peut-il avoir été le modèle de Cicéron pour la pi-e mière Tusculane ? Il ne s'agit pas alors de nous exhorter à la philosophie. L'éloge de la philosophie dans la première Tusculane est une digression qu'on peut enlever sans nuire à la suite des idées ; dans la cinquième Tusculane il se trouve au commencement du livre, où il est probable que Cicéron ne fait encore qu'exprimer ses propres idées. Elles n'étaient sans doute qu'un souvenir de l'époque où il composa V Hortensius ; il dut à cette occasion lire le zp:rp£K-:«îç de Posidonius.

Dans la première Tusculane Cicéron nous promet des preuves platoniciennes (â); mais toutes celles qu'il donne seraient empruntées aux Stoïciens. Cependant la légèreté qu'on attribue à Cicéron doit avoir des bornes, et il semble difficile qu'il s'inspire de Posidonius au moment même où il annonce qu'il va reproduire Platon (3).

Mais Posidonius tenait en haute estime Platon ; il devait lui avoir emprunté beaucoup; donc Cicéron, en copiant Posidonius, pouvait croire qu'il imitait Platon. On ne saurait nier non plus que la doctrine qui fait venir les passions de l'union de l'àme avec le corps (4) ne soit particulière à Posidonius et contraire à l'opinion générale des Stoïciens. Il en est de même lorsque Cicéron dit que les sens sont des obstacles à la découverte de la vérité et que l'àme ne percevra clairement les choses qu'après qu'elle sera séparée d'eux. C'était ici la théorie de Posidonius, tandis que les Stoïciens faisaient venir des sens toute connaissance et toute science. Comme on ne saurait guère nier que le passage où Cicéron fait l'éloge de la philosophie ne soit emprunté de Posidonius, oh peut continuer de croire que la première partie de la première Tusculane est imitée d'un livre de ce i)hilosophe.

La seconde Tusculane, dit-on, ne saurait venir de la lettre de Panétius à Tubéron ; en effet Cicéron déclare que les passions qui font que nous accordons trop à la douleur reposent

(1) IIir?.el,lI[,aW.- (!) I, 17, U). — (3) Hiiv.el. III, 357.— (i) Tusc, I, 19, i\.

LES « TKSCULANES » ET PIIILOX. 167

essentiellement sur une opinion fausse (1). Or Panétius se serait, ici séiniré de la doctrine ^'énérale des Stoïciens (2). —Mais c'est prêter à Panétius ce qui n'est vrai que de Posidonius. Aucun témoignage ne nous apprend que sur ce point le maître ait devancé son disciple.

Cicéron, pour la troisième Tuscnlane, ne se serait pas inspiré de Chrysippe. Nous lisons dans ce livre que c'est à force de penser qu'il n'y a pas de mal dans ce qui d'abord nous paraissait un malheur que nous arrivons à nous consoler, et non par suite de la longueur du temps (3). Suivant Galien, au contraire, Chrysippe soutenait qu'on ne cessait pas de s'atrliger parce qu'on changeait d'opinion sur la nature du malheur qui nous avait frappé (4j. Chrysippe. i[iu n'est pas le modèle de la troisième Tusculane, n'est pas non plus celui de la quatrième. où l'on trouve la même inspiiauon que dans la troisième et les mêmes idées (5). — Mais que peut-on conclure d'un mince désaccord, qui est prol)ablement une remarque personnelle de Cicéron, lorsque tant de définitions dans la troisième et la quatrième Tusculanes sont manifestement empruntées à Chrysippe, comme Cicéron l'avoue lui-même ?

On trouve étrange que Cicéron pour la cinquième Tusculane se soit inspiré d'abord d'un écrit de Posidonius, puis du livre d'un Épicurien récent (6). -—Mais n'est-il pas vraisemblable que Cicéron, qui empruntait de toutes parts ce qui était utile à sa cause, ait eu recours à plusieurs modèles pour un seul livre, plutôt qu'à un seul pour tout l'ensemble des Tusculanes ?

Nous venons de voir que cette dernière thèse ne réussit guère à montrer que toutes les autres suppositions sont inadmissibles. C'était "là, pour ainsi dire, la partie négative de la démonstration. Peut-on apporter des arguments plus décisifs dans la partie positive, où l'on doit prouver la réalité de l'opinion nouvelle qu'on défend ?

Cicéron, pour les Tusculanes, se serait inspiré non de philosophes dogmatiques, mais d'un ouvrage sceptique. Une pre-

(I) Tusc, II, ii, D-2. — {■!) Hirzel, 111, 408. —(:',) Tusc, U\,:W, li. — CO Phcit. Him). et Plnt., 419.- (3) Hirrcl, 111. 4-21. — (G) IbiiL, iliS.

mière présomption eu faveur Je cette idée, ce seraient les préférences philosophiques de Gicéron qui se rattachait à la nouvelle Académie (1). De plus, on expliquerait ainsi facilement les nombreux passages où Cicéron déclare qu'il veut atteindre non le vrai, mais le vraisemblable (•2), où il fait allusion à son scepticisme académique (3), où il s'abstient de prononcer entre des opinions contraires (4), où il exprime le désir d'être réfuté (5). La méthode que préfère Cicéron pour les Tiisculanes est aussi empruntée à la nouvelle Académie : il se fait poser des questions auxquelles il essaye de répondre.

L'auteur unique dont Cicéron se serait inspiré pour les Tusculanes ne serait autre que Philon, qui avait composé un livre sur la philosophie (6). Cicéron imite (7) l'habitude de Philon de mêler à son discours des citations empruntées aux poètes, et il dit expressément qu'il suit en cela son exemple (8). Comme Philon avait coutume de le faire, il consacre la matinée à des exercices de rhétorique, le soir à. des discussions de philosophie (9).

Mais toutes ces preuves sont purement extérieures. On devrait s'étonner que dans la troisième et la quatrième Tiisculanes Cicéron accepte sans réserve les doctrines stoïciennes, si son modèle était un ouvrage sceptique. On ne fait pas une réponse suffisante en disant que le doute académique pouvait prendre plusieurs formes et que Philon inclinait beaucoup vers la philosophie sto'icienne ; car ceci est vrai d'Antiochus plutôt que de Philon. — Le respect que Cicéron montre pour les doctrines de Pythagore et de Platon rappelle Posidonius. Rien n'empêche, dit-on, que Philon ait imité Posidonius (10). Mais c'est une supposition purement gratuite. — Cicéron blàrae l'éloge que Platon tait de l'amour (11). Ce blâme semble plutôt veni*- des Stoïciens- primitifs que de

(1) Uirzel, III, 378, sq. — (i) Timc , I, 9, 1" ; V, 4, Il ; III, 7-8, I4et l(j.

— (3) Tmc, III, Si 7, 47, 33, U. — (4) I, §§ 40, sq., 30, 67 ; III, §s 77 et 80. — (5) III, iO, 46. — (6) Stobée, Ed., II. 40, sq. — \j) Tune, II, ill, IV.

— (8) Tusc, I, § i6. — (9) Tiisc, II, § 9. - (10) Hirzcl, Ili, 459, 2. — (II) Tii.sv., IV, 34, 71.

I,E LIVRE V « DES TUSCrL.VXES ». 169

Pliilon. — L'ouvrage de Philon dont on veut que les Tusculanes soient imitées, parait avoir été surtout une introduction à la philosopliie (1). Stobée ne nous dit pas qu'il ait contenu un fragment sur les passions, ce qui est l'objet propre de la plus grande partie du traité de Cicéron.

Le ton général des THScuMnes est celui du dogmatisme stoïcien, et Cicéron ne saurait l'avoir pris dans un livre sceptique. Sans doute Cicéron expose à côté des doctrines sto'iciennes celles des autres écoles ; mais il n'avait pas besoin pour cela d'imiter un modèle sceptique; il lui suffisait de se conformer à la pratique des Romains, qui adoptaient les idées comme les institutions, utiles, sans s'inquiéter de leur provenance, et qui étaient éclectiques en philosophie comme dans la vie civile.

En résumé, l'opinion qui prétend que Cicéron dans les Tuscalaties n'a suivi qu'un seul modèle est contredite par l'étude minutieuse de l'ouvnige latin. Elle semble venir d'une idée préconçue qui essaye ensuite de plier les faits au gré de ses désirs. Mais elle ne réussit pas à sortir de la possibilité pour entrer dans le domaine de la probabilité. Elle n'a même pu se l produire que parce que les Tusculanes sont moins un traité ' sévèrement philosophique qu'une suite de dissertations morales dont il est bien difticile d'indiquer l'origine. On ne saurait dire \ avec précision quelles ont été ici les sources de Cicéron, parce que les ouvrages grecs dont il s'est servi sont aujourd'hui perdus, qu'il pouvait suivre presque indiflëremmentl'unou l'autre de ces ouvrages, et qu'il a dû s'inspirer ou se souvenir de tous à la fois.

Les Tuscvjanesin-éienieïïinn caractère parti -.ilier. Elles ne sont lias proprement un traité philosophique, mais plutôt un recueil de dissertations morales. Elles ressemblent assez à certains ouvrages modernes auxquels on adonné le titre de sermons laïques. Dans ces ouvrages on s'inquiète moins de développer avec rigueur une doctrine philosophi/iue ([iie tie

(1) Voir noire thèse latine ; De Iohnnn'>.< St'ilxei Erlo'jis enriimqHc funiihm VI. S 1. . ,

prêcher un point de morale. Pour produire la conviction, Cicéron change d'arguments en changeant d'auditeurs. Ainsi il essaye de prouver que l'âme est immortelle au commencement de la première Tusculane, et à la fin il admet qu'elle meurt avec le corps; dans la troisième Tusoulane il passe en revue les différentes raisons de se consoler proposées par les philosophes, et il les approuve à peu près toutes ; dans la quatrième il veut détruire les passions avec les Stoïciens, et il reproche aux Péripatéticiens de les régler sans les anéantir, oubliant qu'au livre précédent (1) il refuse de louer l'absence de sensibilité et même de la/tegarder comme possible. Dans la cinquième TuscvMne il prétend prouver que la vertu suffit au bonheur, tandis que dans la seconde (2) il reproche aux Stoïciens d'avoir dit qu'il n'y a de bien que ce qui est honnête, ,de mal que ce qui est honteu.x.

Les Tusculanes ressemblent à ces thèses qu'on soutenait dans les écoles pour s'exercer. Un critique allemand (3) a même cru démêler dans les Tusculanes les différentes parties de Tamplification oratoire. Cicéron annonce lui-même, à la fin du premier livre, qu'il passe à l'épilogue ou à la péroraison de son discours (4).

Les TuscuUmes présentent les marques d'une composition précipitée. Il n'y a plus trace ici, je ne dirai pas de l'art consommé de Platon, qui produit l'illusion d'une conversation véritable, mais de la mise en scène habile des Dialogues d'Aristote, imitée dans le de ftnibus. Cicéron et un auditeur anonyme sont seuls en présence et le premier se contente de répondre aux questions que le second lui adresse. Les Tuscu- Umes ne forment pas un tout bien ordonné comme le de ftnibus. Cicéron semble le reconnaître lui-même ; pour s'excuser il dit à ÏAi'dilei'/r; c Ce n'est pas un effet du hasard, mais d'après le plan que vous m'avez indiqué avec raison que j'ai parlé séparément de la tristesse et des autres passions (ô) ». Les introduc-

(I) lil, 6, l-l. — (2) 13, 30. — (3) Muther, siir la composition des livrei I et V (/« Tiift'i lirnes. Coboiirg, lSn-2. — (4) I, -4, S. Ailleurs il appelle les Tn.-idiidiii's . des déclaiiiiUious », I, 47, 11-2. — (;>) IV, 3S, 83.

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