LE LIVRE V « DES TUSCUL.\.>ES
lions (le chaipe livre sont des hors d'œuvre qui ne se lient pas bien à ce qui suit. On sent trop que Cicéron les emprunte à son recueil d'esordes (1).
Il en est un peu du contenu des Tuxei'Janes comme de leurs introductions. Cicéron reproduit dans le livre I des idées qui se trouvaient déjà dans le Songe de Scipion et la Consolation ; il reprend aussi le sujet de ce dernier ouvrage dans la seconde et la troisième Tusculanes ; enfin dans la cinquième, la thèse que la vertu suffit au bonheur avait été déjà défendue pa^ Caton dans le troisième livre du de fini'ous et combattue par Cicéron lui-même et par Pison dans le quatrième et le cinquième livres du même ouvrage.
Ou remarque en outre dans les Tusculanes des confusions, comme lorsque l'auteur ne distingue i)as l'immortalité indéfinie telle que l'entendait Platon de lïmmortalité purement temporaire des Stoïciens, des longueurs (2), des répétitions (ii;, ou des exemples peu probants (4). Tous ces défauts s'expliquent facilement si Ton songe comment Cicéron a composé son ouvrage. Il ne l'a pas écrit dans le silence du cabinet, mais presque sur les grandes routes.
Les Tusculanes sont l'exposé des raisonnements que CicéroTi ; se faisait à lui-même lorsqu'il voulait Jixhortér au courage. ' Voyant César se charger seul de toutes les affaires il comprit que, puisqu'on se passait de lui, il devait apprendre à se passer de tout le reste, se détacher de ce qui jetait le trouble et l'inquiétude dans son âme et surtout s'habituer à ne pas crain-
(l) C'est à celte époque qu'il mit par mégarde, eu tète de son opuscule sur la gloire, une préface qui se trouvait déjà dans le troisième livre des secondes Académiques. 11 s'aperçut de sa méprise en lisant en mer les Acudèmiques; il se liAta d'écrire une nouvelle préface et de l'envoyer à Atticus : « Vous couperez la première, lui écrit-il, et vous collerez à la place la seconde, tu, illud desembis, hoc iirjijlutiiMhis. » (.4(i Att., XVI, 6, 4.1 — (■2) I, i't, 59 ; 30, 7-4, et surtout V, ch. 20, sq. le long morceau sur Denys. — (3) V, ch. 24, sq. et I, 19, 44, sq. — (4) « C'est ime chose pitoyable que toutes ces prétendues preuves de l'immortalité de Tàme alléguées par Platon. Ce qu'il y a de plus pitoyable poul-èîreest la confiance avo,; laquelle Cicéron les rapporte. • (Voltaire, lettre à l'abbé d'Uiivct, 12 iév. HSli.)
dre la mort qu'il sentait prochaine. Pour écrire leà Tuscv,Uines Cicéron n'avait pas besoin de modèles ; il n'avait qu"à reproduire ses propres pensées, en y joignant ses souvenirs. / Les questions qu'il traite nous paraissent aujourd'hui des i lieux communs. Elles n'eu étaient pas alors : c'étaient les pro- '' blêmes que se posaient avec Cicéron les principaux citoyens de I Rome. De là l'intérêt des Tusculanes pour les contemporains ; \ de là aussi l'accent de sincérité qu'on y remarque, et le zèle \ éclectique qui fait que Cicéron emprunte de toutes parts des ^pensées salutaires sans s'inquiéter de leur provenance.
Le « «le niiiicïtia » et le « «le seiiecliite ».
Le Catoit /'.Incic/i. Rapport avec lHvcts ouvrages grecs. Le § 77 n'est pas inspiré du Timt'e, ni le § 78 copié de Platon. Le Caton du de stnectitte et le Caton de l'histoire. La vieillesse suivant Cicéron et suivant les modernes.— Le Lidim. L'amitié chez les anciens philosoplies grecs, Socrate, Platon, Aristote, Théopliraste, les Sloiciens, les Épicuriens. Le de amkitia est-il imité de Théopliraste? Théorie de l'aniilié chez Cicéron et chez Montaigne. Cicéron et Atticus.
Le « Caton l'Ancien ou de lx vieillesse » (1).
Dans une lettre ù Atticus (2), Cicéron dit : « Il me faut lire, souvent le Caton l'Ancien ; car la vieillesse me donne plus d'amertume, et je m'irrite de tout. » Cette lettre est du 12 mai 44 av. .T. -G. (710). Le île f>e/iecftitc a dû être écrit avant cette éi)Oiiue, au mois d'avril 44. A l'appui de cette opinion on peut citer le commencement du dialogue: « Et cependant je soupçonne que vous êtes parfois plus in(iuiet encore que moi sur les mêmes sujets. » C'est une allusion discrète aux circonstances d'alors, au mamiue de sécurité où était la république après le meurtre de César et l'arrivée d'Antoine aux alfaires. Nous lisons dans la revue que Cicéron fait de ses travaux, au commencement du livre II du de divinatione : » Entre ces ouvrages j'ai publié dernièrement, wierJe6V'6.<; est nuper, le traité de la vieillesse dédié à mon ami Atticus (3). » Par l'expression « interjectas » il faut entendre que Cicéron a
(1) Les dialogues sur la riiùllfxse et sur Vainit>.t> ont été composés après le lie niilitra deonim. Alais, pour le sujet, ils se rappriirhent des Tunriilinte^^. Nous les plaçons donc après ce dernier ouvrage. — (-) XIV, il. — (o) De divin., II, \, o.
inséré de petits écrits entre les traités philosopiiiques étendus, comme les livres sur lanature dea dieux, qui étaient déjà édités, et ceux sur la diinnation, qui allaient l'être. Le traité sur la nature des dieux avait été publié avant le meurtre de César, aux ides de mars 44. C'est une preuve nouvelle que la date du mois d'avril pour la composition du dialogue sur la vieillesse est exacte. L'expression « interjectus est nvj)er * se justifie par ceci que le livre II du de divinatione ne fut pas terminé avant la fin de septembre, ou le commencement d'octobre 44, et que le tout fut alors publié, comme on peut le conclure de la phrase :« Maintenant qu'on a recommencé à me consulter sur les affaires de l'État, tout mon temps, toutes mes pensées, tous mes soins appartiennent à la république (1). »
Le dialqgiie sur la vieillesse et celui sur l'a'mitié. comme les Ti'scvlanes, sont des sortes^de dissertations -^philo.sophiques assez semblables aux sujets qui étaient traités dans les écoles. Cicéron appelle lui-même les Tusculanes » qnïnque dieruni scholas » et « seniles déclamation es {2) ». Pour de telles compositions, il n'était pas besoin d'avoir recours à un livre original d'un philosophe grec ; il suffisait de réunir en un seul corps les idées quon avait recueillies de divers côtés ; c'était là plutôt un exercice de rhéteur qu'une œuvre de philosophe (3).
(I) Ihid., I, i, 7. On a prétendu récemment que le de senecluU avait été écrit avant la mort de César (Th. Maurer, Neues Jnhrb., 1884, 6, p. 386, sq.). Lorsque Cicéron dit qu' » il soupçonne que parfois Atticus est plus inquiet encore que lui-même sur les mêmes sujets, » il ferait allusion à la dictature de César. Mais cette dictature ne pouvait causer d'inquiétude à .4tticus. Il s'agit bien plutôt des événements qui suivirent les ides de mars. En effet dans la dernière lettre de Cicéron à Atticus nous avons la prouve des démarches actives que Cicéron avait faites pour sauver une partie do la forlune de son ami, compromise après le meuitre de César. — (■2) Tusc.j I, 4, 7 et 8. — (3) « Dans fantiquilé, les exercices de rhélori|ue étaient en grand honneur. S'agissail-il de prouver que la vie était un mal, la mort un bien, les mêmes fables, les mêmes pensées, les mêmes vers veiuiient sous la plume des écrivains grecs et romains, d'Aristote dans VEudème, de Théophrasto dans IpCtdliitht'ne, de Crantor dans son opusi-ule sur le deuil, de l'auteur de l'Axiorhiis, de Plularque dans la Consolation à ApuUonius, de Sextus Empi-
LE « CATO>' LA>'C1E^ OU DE LA VIEILLESSE ». liO
On trouve dans le dialogue sur la vieUlesxe plusieurs passages traduits ou inspirés des philosophes ^^recs. Ainsi, au commencement de l'ouvrage, Cicéron imite d'une manière discrète la conversation entre Socrate et Céphale rapportée par Platpaau début de la République (1). Lorsi[ue Caton dit qu'il est reconjiaissant à lajiieiilesse d'avoir diminué chez lui les plaisirs du boire et du manger, pour augmenter ceux de la conversation (2), et lorsqu'il rapporte la réponse de Sophocle à ceux qui lui demandaient s'il usait encore -des plaisirs de l'amour, Cicéron traduit littéralement des phrases de Platon (8). Plus loin (4), il cite une page àesEcoumniques de Xénophon (ô) : il transcrit (6) le discours que Cyrus à son lit de mort tient à ses enfants dans la Cijropédie (Tj.Xe .passage le plus Important est celui sur l'immoi'taliié de l'àme (S).
Outre ces emprunts particuliers, Cicéron a pu prendre à quelque ouvrage grec sur la vieillesse le plan général et une partie des arguments de son Caton l'Ancien. Le dialogue sur la vieillesse, où Ariston de Céos faisait parler Tithon, est mentionné en passant (9). Mais dans quelle mesure l'auteur latin l'a-t-il mis à profit, c'est ce qu'il est inipossible de déterminei-. Théophraste et Démétrius de Phalère avaient aussi écrit sur la vieillesse (10) des traités dont Cicéron a pu se servir. Enfin une phrase du de senectute : « Les jeunes gens sont exposés à plus de maladies (que les vieillards), les épiouvent bien plus violentes, et se remettent beaucoup plus difficilement, » serait. suiNtint Drakenborch, l'imitation d'un passage
ricus, de SLMii''qui; dans I;i Consolation à Polijh". On sait (|u'à Ronif,;i l'époiiui; de Cicijron, eu Grèce longlcmps auparavant, la rhétoiMiiue avait si hieii su tirer parti de toutes les découvertes faites daus les sciences morales et politiques, que ces décou\ertes semblaient lui appartenir. Las thèses des pîiilosoplics introduisirent la pliilosopliie dans les écoles de rhétorique. » (Hcyibut, Ids livres sur l'iniiitié de Th/'ophrasle, Bonn, ISTo, p. 36.)
(1) ;5-iS K. — (-2) li, .'.fi. — (3) Repiib., 3-2S D et MO lî. — (4) § 59. — (3) 1\', "il)--23. Cicéron, dans sa jeunesse, avait traduit les Kronjiniiiui's. Le passage cité est probablement emprunté à cette traduction. — ((>) §§ 71)-SI. — (7) Vlll, 7, I7--2-2. — (8) §S ■'1-''î5- — ('J) § 3. — (lOj Diog. Laert., Y, 4o.
d'Hippoi^rate ; mais il est probable (yie cette ressemblance est purement accidentelle (1).
Nous allons examiner les || 77 et 78 (2). — Le | 77 indique quelle est la condition de Tàme dans le corps et pour(iuoi les dieux l'y ont placée. On a cru que ce passage était inspiré du Timée de Platon. « Tant que nous sommes enfermés dans cet assemblage corporel, dit Caton, diun simius inchisi in his compagiMis corporis. • En employant le mot « co)iii)a(j(i^ » Cicéron am-ait eu présent à l'esprit un passage du Timée (o). Mais il n'y a aucun rapport entre la description fantastique du dialogue grec et la phrase de Cicéron. Tout au plus pourrait-on prétendre que ce dernier s'est rappelé le récit du Timée, s'il était prouvé que la traduction du commencement de ce dialogue qui nous est parvenue sous le nom et parmi les œuvres de Cicéron a été faite par l'écrivain latin à l'époque où il composait \ç:de senectute.
« Tant que nous sommes enfermés dans cet assemblage corporel, dit Caton, nous avons à remplir de dures fonctions, et nous sommes, en quelque sorte, sons la verge de la nécessité. » Cette nécessité serait celle dont il est parlé dans le Timée. et qui consiste pour les âmes à descendre de leur état de perfection et de la sphère des étoiles fixes, pour entrer sur la terre dans des corps mortels, afin qu'il n'y ait pas de lacune dans le monde, et qu'à chaque idée céleste corresponde une réalité terrestre. La perfection du tout est la suprême loi. De même que dans l'État chaque classe, en particulier la classe des sur-
(1) Roiil. éd. du Ciit.Mnj., inlrod., p. 1-2. — (-2) Cf. Sdmehh^i; Zeit^ah. /'. clns Ciijmn., 1879, p. 689, sq. — (3) 4-2 K. Voici ce passage, conimo l'a traduit Cicéron lui-nième : • Les dieux intérieurs prennent d'abord le principe immortel de l'animal mortel, et, imitant leur créateur, ils empruntent au monde des parties de feu, d'air, de terre et d'eau qui devaient un jour lui être rendues; ils les unissent, non par des liens indissoluliles, comme ceux qui avaient servi il les former eux-mêmes, mais au moyen de nœuds imptîrceplibles, ii cause de leur petitesse, et d'une foule déminées chevilles; ils composent de ces divers éléments chaipie corps particulier; et dans ce corps, dont les parties s'écoulent et se renouvellent sans cesse, ils placent les cercles de l'àme immortelle. » {Tim^e, c. 13.)
LE « CATON LAyriEy OL' DE LA VIEILLESSE ». 177
veillaïus, tloit sacrifier son bonheur an bien de toutes les autres, de même les âmes doivent sacrifier leur perfection à celle de l'ensemble. — Mais ne suffit-il inis^dexegaxderleçorps connue un obstacle à l'activiié de l'àme, et la.fa.talité corporelle comme la première et la plus grande de toutes, pour exprimer les mêiiies idées que Cicéron ? Ce langage ne devait-il pas être, par exemple, celui jV un- Stoïcien qui, sans admettre l'immortalité personnelle, ne croyait cependant pas à l'anéantissement des âmes après la mort, comme vonlait Panétius, mais à leur survivance temporaire, et à leur retour au sein de Tàme universelle, au moment d'un des grands embrasements du monde ?
c Notre âme d'origine céleste, continue Caton, est précipitée de ce séjour élevé, et comme ensevelie sous la terre, loin de cette nature divine et.éternelle. s Ce serait la chute des âmes du monde des étoiles fixes sur la terre, telle que la mentionne le Tîiiice. — Mais Cicéron ne fait ici qu'exprimer des idées conformes à toutes les croyances populaires, qui placent dans le ciel le séjour de Dieu et des bienheureux.
« Je crois, continue Caton, que les dieux ont répandu ispui-- •v/.s.sc) les âmes dans les corps humains, afin qu'il y eut des êtres pour considérer la teire, pour contempler l'ordre des corps célestes et pour l'imiter par la parfaite régularité de leur vie. • Platon, dans le Timée, emploie le mot z-zk^v-i {spa.r(jere) pour désigner la descente des âmes dans les planètes ; lorsqu'il veut parler de l'entiée des âmes dans les corps, il se sert de l'expression î;j.;jT£J£iv (1). C'est une preuve que Cicéron ne pense ici à aucun passage du Timée en particulier (2).
Toute l'explication que donne Caton de l'entrée des âmes dans les corps humains ferait songer à la théorie du Ti/r)ce. que Cicéron avait présente à l'esprit (o). Les mouvements réguliers de la raison, oti de la divinité dans le ciel, ne seraient pas
(l) Timéf, Ui A, 44 B. — (-2) Iwan .Millier, lilirexh. de Biirshiii, ISSl, p. l'ai, s<(. — (■'>) 47 B. « Cequc nous dirons, nous, c'est quo Dieu, en créant la vuo et nous la donnant, n'a eu d'autre but que de nous mettre en état, après avoir conleuiplé dans le ciel les révolutions de rintclligenre, <i'en tirer parti pour les révolutions de notre i):'opre pensée, lesquelles, loules désordonnées qu'elles sont,, ont la iiicnie nature que les premières, si bien ordonntvs
178 CH.VPITRE VII.
diftërents de l'ordre et de l'harmonie des corps célestes, dont parle Caton. Certains traducteurs avaient déjà supposé que Cicéron s'était souvenu du Timée. Mais il est bien plus naturel de croire que Cicéron ne fait ici qu'énoncer une opinion de couleur sto'icienne, qui peut Joutei'ois avoir -pour point de départ jine doctrine de Platon.Jl ne faut pas oublier que Cicéron écrivit le dialogue sur la vieillesse après le livre I des Tusculanes. le livre II du de nalura deorv/m et le livre I du de divinaUone. Or pour tous ces livres Cicéron s'est inspiré, comme on le reconnaît chaque jour davantage, de Posidonius, qui avait adopté en partie les idées de Platon.
Le §78 contient, en abrégé, plusieurs preuves de l'existence de Dieu déjcà citées dans d'autres ouvrages de Cicéron, particulièrement dans le Songe de Scipion et les- Tusculanes. Quelle a été l'exactitude de Cicéron dans ce résumé, et ces preuves sontelles empruntées directement à Platon ?
Caton commence par un argument qui parait venir des Pythagoriciens. « J'avais appris, dit-il, que Pythagore et les Pythagoriciens tenaient pour certain que nos âmes sont des parcelles diverses d'une grande àine universelle. » Les âmes humaines, émanations (iT:o7T:âjp.aTa, àr.iç^v.x) de l'àme du monde, sont, par suite, immortelles. Mais c'est ici une croyance moins pythagoricienne que sto'icienne. Il est vrai qu'elle pouvait avoir son origine dans la doctrine de Pythagore, à qui Platon et les Sto'iciens avaient fait beaucoup d'emprunts, mais avec des modifications et des transformations. Il est certain toutefois que cette preuve n'est point platonicienne : dans le Timée le dieu créateur forme les âmes humaines de la même matière que l'àme du monde, mais avec une pureté moins grande. Cette preuve n'est pas non plus indiquée dans le P/iëdon. On trouve la même doctrine dans les Tusculanes (1), et il est pi'obable qu'ici comme alors Cicéron s'est inspiré des Stoïciens, particulièrement de Posidonius.
qu'elles .soient; de la sorte, instruits par ce spectacle, prenant part :i la rectitude naturelle de la raison, nous apprendrions, en imitant les mouvements parraitement réguliers de la divinité, à corriger l'irrégularité des nôtres. > (I) riixr., l, l«, 38.
LE « CATON L'aXCIEN OL" DE LA VIEILLESSE ». 179
Quant aux autres, preuves, elles seraient , empruntées à Bocrate, clans l'entretien qu'il eut avec ses disciples le jour de sa mort, et qui est raconté dans le Phédon. « Je me suis persuadé et je crois fermement, dit Caton. en voyant l'activité prodi^^ieuse de l'esprit, cette mémoire admirable du passé, cette prévoyance de l'avenir, tous nos- arts, toutes nos sciences, toutes les inventions des hommes, que la nature qui contient tout cela ne saurait être mortelle.» Cet arguaient parait contestable, parce que la vie et toutes ses manifestations sont pour notre pensée quelque chose d'extraordinaire et d'inconcevable. Pour donner à cette preuve un fondement platonicien, il faudrait l'appuyer sur la considération de la science. La science, dans la doctrine de Platon, repose sur des éléments qui ne peuvent venir des sens et qui sonc propres à l'âme. L'âme est donc un principe indépendant qui peut exister sans le corps. Bien plus, le corps, suivant Platon, est pour l'âme moins un secours qu'un obstacle et une cause de trouble. Aussi, lorsque l'âme se sépare du corps, loin d'être anéantie, elle jouit d'une existence plus parfaite. Mais Cicéron. en disant « la nature qui contient tout cela, » n'a pas voulu prétendre que les principes résidaient surtout dans l'àme. Il pense plutôt aux aptitudes et aux facultés de l'esprit, comme on le voit par un raisonnement analogue dans les Tusculanes il).
La troisième preuve donnée par Caton est un argument métaphysique, ou plutôt ontologique, qui part du seul concept de l'âme considérée comme se mouvant elle-même. Ce n'est qu'un résumé incomplet de la preuve développée dans le Phèdre (■2), et qui est traduite presque mot à mot dans le Songe de Scll)ion (3) et reproduite exactement dans les Tusculanes (-4). Caton ne nous dit pas pourquoi l'âme se meut elle-même, ce qui reste une pure supposition. Cicéron cite ce raisonnement de mémoire. La première Ti'sci'.iane et le Songe de Sc/'pion semblent inspirés d'un i)hilosophe stoïcien, probablement Posidonius. qui avait reproduit le raisonnement de Platon. Cicéron,
(l) Tusc, I, 'J^, 70. — {-2} -245 C. — (:)) De repiih., c. -io-'ie. — (i) l, îô,
ISO CHAPITRE YII.
en faisunt parler Catoii, n'avait plus sous les yeux l'ouvra.ije du philosophe stoïcien, et se souvenait seulement de l'avoir cité autrefois.
La quatrième preuve, également métaphysiiiue, est tirée de lajîpni£aTaison de^rànie. avec.le--COups. « L'àme, de sa nature, est simple, et ne porte en elle aucun mélange hétérogène hellène peut donc être divisée, et, par conséquent, elle ne sauraLLpérir(l).On trouve le même raisonnement dans les Tusculanes. Mais le défaut de la preuve telle qu'elle est exposée par Caton, c'est qu'elle suppose l'unité et l'identité de l'âme sans les démontrer. Cette même preuve se trouve dans le Phédon (2) ; la simplicité et l'identité de l'àme sont prouvées par l'existence des idées qu'elle renferme en elle.
La cinqirième preuve est fondée sur la réminiscence platonicienne. «IJn grand argument en faveur de l'immortalité de l'àme, c'est, dit Caton, que les hommes apportent en naissant une foule de connaissances reçues dans une yie__antérieure. Ainsi les enfants, appliqués à des études difficiles, saisissent tout un monde de vérités avec une telle promptitude qu'ils paraissent hien ne pas les entendre pour la première fois, mais seulement se les rappeler. » La réminiscence platonicienne a surtout pour objet les principes. Cette preuve a donc beaucoup de rapport avec la seconde. Les dernières paroles de Caton montrent que Cicéron a dû se souvenir ici du passage du Ménon, où Socrate, en interrogeant un jeune esclave, fait voir qu'il sait les premières propositions de la géométrie. Bien interrogé l'esclave trouverait les autres démonstrations géométriques et celles de toutes les sciences. Or il n'a jamais étudié la géométrie ; donc les propositions géométriques et toutes les sciences étaient dans son esprit: il fallait seulement les en tirer. Ainsi l'àme «st indépendante du corps, et lui préexiste, puisqu'elle contient -des connaissances qui précèdent l'expérience : par suite elle ne 'saurait mourir avec le corps. Cette preuve, dépasse le but, en ce qu'elle démontre non seulement l'immortalité, mais l'antériorité de l'àme. non seulement sa survivance, mais sa'préexistence au corps. '
LE « CATOX l'a>'CIE>' OI.' DE L.V VIEILLESSE ». 181
Cicérou entend cette preuve un peu dift'éremment. Il.xonsidère non le pouvoir de découvrir des vérités, mais la facilité avec laquelle les enfants apprennent des choses difficiles. Il semble qu'il â~ rendu plus fidèlement la pensée de Platon dans les Tuscnlanes (1). « Platon, dit-il, fait parler dans le Ménon un jeune esclave que Socrate interroge sur les dimensions du carré ; l'esclave répond comme son âge le permet, et, les questions étant toujours à sa portée, il va, de réponse en réponse, si avant qu'enfin il semble avoir étudié la géométrie. De là Socrate conclut qu'apprendre, c'est seulement se ressouvenir. » Toutefois ce qui importe à Platon ce n'est pas que les demandes soient faciles ou difficiles, mais que les réponses soient personnelles et exactes. Sans doute Socrate suggère chaque fois à l'esclave la réponse juste : mais la pensée fondamentale de tout le passage, c'est que l'esclave ne trouverait pas les propositions vraies, si antérieurement elles n'avaient sommeillé dans son espi"it.
La conclusion de cette étude des preuves de l'immortalité de l'àme que Cicéron aurait empruntées à Platon, c'est que, pour le I 78, l'auteur latin s'écarte beaucoup du philosophe grec dans le court résumé qu'il donne de ses arguments, et que, pour le § 77, il ne paraît pas avoir eu recours au Timée.
Nous avons vu que Cicéron avait imité ou copié difléreiits passages de la Répvhliqve de Platon, des Économiquea et de la Cyropédie de Xénophon. Il lui était facile de le faire directement. D'autre part, dans les || 77 et 78, il semble se souvenir d'un écrit sto'icien, probablement de Posidonius, dont il s'était servi autrefois. On ne trouve donc rien dans le dialogue sur la vieillesse qui indique que Cicéron se soit inspiré d'un traité grec sur le même sujet. Cicéron paraît ne devoir qu'à lui-même les idées, et peut-être même le plan de son dialogue (2).
Une preuve que le. Amlo^we s\u la vieillesse appartiendrait
(1) I, ii, 57. — (-2) Le titre des dialogues de Cicéron : Lœlivx, de arnicitia; Cato Mojar, de senectute, ressemble tout à fait à celui des Logistorici de Varron (Calo, de Uberis edumndis: Tiibero, de origine humana). Celte ressemblance parait indiquer que la forme des livres et le procédt^ de composition Otaient les mêmes (Cf. G. Boissier, Vie et ovi-raijes de M. Terentiii': Varron, p. lOo).
bien en propre ù Cicéron, c'est (^ue celui-ci commet une méprise étrange. Il confond l'examen de conscience recommandé par Pythagore avec un exercice mnémonique; n il fait dire au vieux censeur, par une allusion visible au précepte des Ver.'i d'or: « A la manière des Pythagoriciens, je rappelle le soir tout « ce que j'ai fait, dit ou entendu dans lajournée, pour exercer ma « mémoire.» (Ij II est vrai que cette interprétation n'est pas donnée par Cicéron seul et qu'elle était commune à la plupart des écrivains de l'antiquité.
Caton distingue (2) quatre causes qui font qu'on croit la vieillesse malheureuse : elle éloigne du maniement des affaires,:: elle rend le corps infirme, elle prive de presque tous les plaisirs, enfin elle est proche de la mort,. Cicéron avait peut-être lu cette énumératioir dans quelque traité grec ; mais elle n'est pas si difficile qu'il n'ait pu la trouver lui-même. Le discours de Caton n'est que la réponse à ces quatre chefs d'accusation contre la vieillesse. La plupart des exemples et des arguments sont empruntés à l'histoire de Rome, ce qui prouve que Cicéron ne les doit qu'à lui-même, et ne les a pas pris dans vm ouvrage grec.
Aussi bien c'est Cicéron qui parle dans ledesenechite. Il nous dit que, dans les derniers temps de sa vie, Caton avait dépouillé sa rudesse primitive par l'étude des lettres grecques (3). Mais ce langage harmonieux et périodique, cet emploi habile des précautions oratoires (4), le ton modeste avec lequel Caton rappelle ses hauts faits ne conviennent pas au rude paysan de Tusculum, ni à sa parole acerbe et tranchante, à son habitude de se décerner libéralement à lui-même les louanges qu'il croyait mériter. Il reman^ue avec satisfaction qu'il a parlé dans ses livres sur l'agriculture du bon usage de fumer les cliamps, tandis qu'Hésiode n'en dit pas un mot. Cependant, ajoute-til (5), Homère, qui vivait plusieurs siècles avant Hésiode, nous monti'e Laerte calmant le chagrin ({ue lui causait l'absence de
(1) Cat. iinj., c. H. — C. iMarlUa (Ktiuhs morales sur l'nntiqiùti, p. 197 - (-2) Oa. Muj., V, 13. — (3) I, 3. — (l) IX, ;W.— (3) XV, 54.
LE « CAToy l'ancie>c ou de lx vieillesse ». 183
son fils en cultivant ses terres et en les fumimt. Tant d'érudition étonne chez Caton (1).
Cicéron fait du rude auteur du de re rv.stica une sorte de vieillard de ïarente qui aime la campagne pour elle-même, et non pour ce qu'elle rapporte. Il est probable cependant que Caton oubliait d'admirer les blés d"or et les grappes vermeilles j)Our supputer combien il en ferait de sacs de blé et de tonneaux de vin. Celui que Cicéron met en scène dans le de senectii.te est un de ces sages de Platon ou de Xénophon qui se plaisent aux longs festins, où l'on néglige le service pour la conversation, et où l'on boit à petits coups dans de petits verres qui ne font qu'humecter le gosier, pendant que le voisin prend la parole à son tour. Nous savons par Horace que Caton n'était pas si sobre ('2). C'était l'habitude d'Horace de s'entretenir avec ses amis de la Sabine de questions morales (oj ; Caton devait plutôt discuter avec les rudes fermiers d'alentour si les pâturages 1-apportaient plus que les plantations, et s'il ne valait pas mieux placer son argent dans des entreprises maritimes que de l'employer à des acquisitions de terres.
Mais ce qui eût bien étonné le vieux censeur, ce sont les idées que Cicéron lui prête, à la fin du livre, sur l'immortalité
(1) Varron avait déjà mis en sccne C;Uon dans son traité sur {'éducation (les enfants, et il avait également adouci ce que !a tigure du vieux censeur l)Ouvait avoir de trop grossier et de désagréable. Le Galon de Varron n'était pas plus vrai que celui de Cicéron (Ci. G. Boi^sier, Vie et ouoraijes île M. Terentitts Varron, p. 119).
(2) Narratnr et prisci Catotiis
Sœpe utero caiuisse rirtus. Cunii., lU, -li
Les vertus du vieu.\ Caton,
Chez les Romains tant vantées.
Étaient souvent, nous dit-on,
De falerne cnUiminées. (J.-B. Rousseau, Odes, II, 2.) ;?i) t On cause à table non pas de la terre du voisin, ou de sa maison, ou d'un mime qui danse bien ou mal, niais de sujets qui nous touchent davantage et sur lesquels il est plus f;\chcux d'être ignorant : si c'est la fortune qui fait le bonheur, ou la vertu; si c'est l'utile ou riionnùte qui est le principe de l'amitié ; enfin quelle est l'essence du bien et qu'est-ce qu'il faut appeler bien su[)rême » {Sdt.. H, \ I, 70, S(i.)
de l'âme. Ije Caton dii^clialogue envisage sans crainte-ei presque avec joie sa mort pipcliaine; car£ll e^yale.réunii--à-,son (-lier- Marciis. qu'il a i)erdu. On sent que Cicéron se souvient de sa fille et ne peut se consoler de sa mort. Le vrai Caton, les premiers moments de douleur passés, dut se dire qu'il ne servait à rien de s'attrister, et quïl faut éviter ce qui ne sert à rien. Quant à l'immortalité de l'âme, si on lui avait damandé ce qu'il en pensait, il aurait répondu qu'il n'en pensait rien, parce qu'il n'y pensait pas. C'est dans la bouche de Socrate que Platon a mis dans le Phédon ses idées sur la survivance de l'âme et sur l'autre vie. Or Socrate est un des philosophes que Caton semble avoir surtout haï, à cause de sa théorie du bien impersonnel et immuable. Le bien et lejuste pour Caton n'étaient que l'utile, qui varie d'un peuple à l'autre et même entre les différents individus de la même nation. Celui qui recommandait au cultivateur de vendre les vieux esclaves avec la ferraille ne devait pas faire grand cas de l'âme immortelle.
Le dejenectutç h\ij:om^os,è après le meurtre de César, c'està-dire à rune.des époques les plus malheureuses de la vie de Cicéron. Inquiet pour sa cause et pour ses amis, comme Brutus, inquiet même pour sa vie, il essayait de se distraire en indiquant aux autres les moyens d'arriver à ce calme de l'âme et à cette absence de regrets, de craintes et de passions que, pour son compte, il était incapable d'atteindre. LejZe senectute n'est pas différent des Tuscalanes. Comme elles, il enseigne les moyens d'être heureux; seulement il s'adresse spécialement" aux vieillards, non plus aux hommes en général. Les consolations écrites par les philosophes grecs étudiaient les diverses causes de chagrin, la vieillesse ou l'exil aussi bien que la crainte de la mort ou laperte d'une personne aimée. La Consolation de Cicéron, ses Tuscalanes et ^on rie .sencci'ii^e appartiennent donc au même ordre d'ouvrages.
Au moment où il écrivit le de senectute Cicéron sentait avec tristesse qu'il devenait vieux, lui qui était resté si jeune par le caractère, et qui, après le meurtre de César, montra plus de décision et d'audace que Brutus, qui aurait pu être son fils. Dans la lettre à Atticus où il lui dit qu'il a besoin de relire
LE « C.VTON l\v>"CIEN OU DE LA VIEILLESSE ». 1S5
souvent le Caton l'Ancien, Cicéron ajoute : « C'est fini pour moi: au tour des jeunes maintenant ! (1) »
Au XYIP siècle, après avoir passé sa jeunesse et sou âge mùr au milieu des intrigues et des dissipations du monde, on se réservait quelque temps pour se recueillir, avant que la mort n'arrivât. On revenait à la religion et aux croyances de sa jeunesse qu'on avait négligées plutôt qu'oubliées. Dans l'antiquité on ne pouvait s'adresser qu'à la philosophie. Quelles consolations elle donnait, on le voit par l'effusion ou plutôt la prière qui se trouve au début de la cinquième Tusculane (2). Nul ne sentait mieux que Cicéron toute la force consolante qu'il y a dans la philosophie, lorsqu'il lisait les livres des sages de la Grèce, ou qu'il en écrivait lui-même à leur imitation. Il a pleinement goûté pendant la composition du Cato Major ce calme et cette sérénité dont jouit un vieillard qui se rappelle une longue vie glorieuse. Cicéron possédait une merveilleuse faculté de s'arracher aux misères et aux périls du présent, pour vivre, du moins en pensée et pour quelque temps, dans le passé C'est pour renouveler cette bienfaisante inlluence qu'il relisait le Calo Major.
La croyance émue en l'immortalité de l'àme qu'il prête à Caton dans les derniers chapitres ne doit pas nous étonner. On n'admettait plus guère à l'époque de Cicéron les idées des anciens Romains sur la vie future ; mais les négations d'Épicure répugnaient aux âmes généreuses. Restaient les poétiques rêveries de Platon et ses promesses d'immortalité, qui étaient sinon des certitudes, du moins de belles espérances. Oji.peut dire que Cicéron.ne croit pas absolument à l'immortalité de l'àme.inais qu'il voudrait y croire. Il avait déjj exprimé les
(l) XIV", il. Sed mihi quidem ^t^-M'zm; viderint juvenes ! — (i] i Philosophie, lumière de la vie, toi par qui nous parvenons à la verLu et nous (échappons au vice, que serais-je sans toi, ou plutôt que serait le genre humain tout entier?... C'est à toi que je recours, c'est toi que j'appelle à mon aide ; je nie donne aujourd'hui absolument et tout entier. Un seul jour dans le bien et dans l'obéissance à tes lois vaut mieux que l'imniortalité dans le mal. Et sur qui pourrais-je m'appuyer plutôt que sur toi (jui m'as donné la tranquillité de la vie et qui m'as ôlc la crainte de la mort? • (V, i', u).
mêmes idées dans le Songe de Scipion, dans la Consolation, dans la première Tcsciftone, peut-être aussi dans VHortensivs. Ces idées lui étaient devenues familières ; pour les exposer, il n'avait pas besoin de recourir aux livres de Platon; il avait mêlé à la doctrine du chef de l'Académie celle des Stoïciens, du moins de Posidonius.
« Horace dit de la mort : In œternum exsilhmi, partir pour l'éternel exil ; et le chrétien dit : S'en retourner dans la patrie éternelle (1). » On s'est autorisé de ces paroles pour exalter la doctrine chrétienne sur la vieillesse et la mort aux dépens des philosophes anciens (2). Mais les idées de Cicéron ne sont pas celles d'Horace : le vieux C'aton ne croit pas qu'à la mort il partira pour l'exil, mais qu'il ira retrouver son fils. Elles ne sont pas non plus les idées chrétiennes. Cicéron ne pense pas que la vieillesse soit l'âge le plus beau delà vie. Si c'était vrai, personne n'en demanderait la preuve et personne ne songerait à la donner. Jamais un jeune homme de loisir ne s'est avisé d'écrire un traité pour démontrer que vingt ans sont le plus bel âge de la vie : tout le monde le sait bien, ceux qui l'ont et mieux encore ceux qui ne l'ont plus. « Pourquoi les dieux se sont-ils réservés l'immortalité ? » répondait Sapho à celui qui voulait lui prouver que la mort valait mieux que la vie. De même, pourquoi leur attribue-t-on une éternelle jeunesse, si la vieillesse est un si bel âge? Le sort le plus heureux serait alors celui de Tithon, pour qui Thétis avait demandé l'immortalité sans parler de la jeunesse (.3). Cicéron serait de l'avis de Montaigne qui pensait que la vieillesse n'est pas le but, mais le. hoi.U de l'existence terrestre ; il conviendrait qu'il est ennuyeux
;l) Sainle-Beuve, Portraits littéraires, III, 436. — (2) « Cicéron distrayait s? vieillesse par l'étude qu'il en faisait, et ce travail la rendait douce et agréable à ses yeux. Nous avons mieux que Cicéron ! Sous les yeux de Jésus- Clirisl, nous pouvons faire descendre quelques rayons de soleil pour éclairer, ranimer, réchauffer le soir de notre vie. • (M">^ Sclnvelchini;, traité de la vieillesse, au commencement.) — (3) Les philosophes, disait d'Alembert, se sont donné beaucoup de mal pour faire des traités de la vieillesse et de l'amitié, tandis que la nature fait toute seule ceux de la jeunesse et rie l'amour.
LE a C.VTO>' l'ancien OU DE LA VIEILLESSE ». 1S7
(Je vieillir (1), mais il ierait remarquer que c'est encore le seul moyen qu'on ait trouvé de vivre longtemps. Il laisserait à ceux qui regardent la santé du corps comme un obstacle à celle de i'àme, et la maladie comme l'état privilégié du chrétien, les poétiques comparaisons par lesquelles ils essayent de glorifier la vieillesse (2). Mais il soutient avec raison que la vieillesse, cet âge où les passions frileuses remplacent les passions ardentes, n'est cependant pas privée de tout plaisir. Il y a, comme on l'a fait remarquer, « une certaine coquetterie permise à vivre plus longtemps que les autres.... Quand on a parcouru une noble carrière, n'est-ce point une joie de pouvoir la parcourir encore du regard, de se rappeler ce qu'on a fait pour les autres, ce que les autres ont fait pour vous et même contre vous, de songer aux honneurs qu'on vous a rendus, aux disgrâces souvent non moins douces au souvenir que les honneurs, de se sentir plus de raison et d'expérience, enfin de pouvoir du haut de ses années accumulées embrasser uu plus vaste horizon moral (3). »
De là vient qu'on est quelquefois porté à s'exagérer les avantages de la vieillesse. Caton se félicite de ne pouvoir plus manger et boire que modérément, parce qu'il n'a plus à redouter les indigestions ; c'est comme si on félicitait quelqu'un qui a les deux jambes amputées de n'avoir plus a craindre les entorses. 11 rapporte les paroles de Sophocle qui est heureux d'être guéri des tourments de l'amour ;.J)eaucoup répoudraient qu'ils aiment autant la maladie (lue le remède (4).
(l) < Pourquoi, écrivait Cicéron, me promener avec un masque sur le visage ? 1.1 tîgurede la vieillesse est déjà bien assez laide. » {Ad AU., XV, 1.) — (-2) « La vieillesse est le Samedi Saint de la vie, veille de la PAque ou de la résurrection glorieuse; la vieillesse est la nuit de la vie; la nuit est la vieillesse de la journée, et néanmoins la nuit est pleine de magnificence, et, pour bien des êtres, elle est plus brillante que le jour. » {M"" Schwetchine, ibid.) — (3) C. llartha (Études morale.i sur l'antiquité, p. 148). — (i) Le vieillard, dit M™» Sclnvelchine, a des insomnies cruelles ; tant mieux! c'est un bienfait de plus ; c'est la Providence qui lui ménage des veilles et qui le tient sur un qui-vice perpétuel au.x limites de la vie, aux abords dB l'éternité. Cette insomnie veut dire : Veillez et priez (Sainte-Beuve, Noit-
Du moins Cicéron ne. dépasse guère le point de vue .naturel et humain. 11 écrivit le Cato Major pour égayer sa. vieillesse-par le tableau d'une existence idéale à laijuelle il ne lui serrait pas donné de parvenir. On se console en faisant appel au sentiment plutôt qu'au raisonnement. On a dit que pour accomr . plir les dévouements héroïques il fallait se chanter tout bas quelque chose qui enlève, comme la musique entraine à la mort les régiments. C'est pour cela que Cicéron jeLisait le traité de la vieillesse lorsqu'il se sentait aigri II oubliait alors l'époque où il vivait pour remonter en arrière à l'âge des Scipion et des Lélius, où il aurait placé sa naissance, s'il avait été libre de choisir son heure et son temps. 11 aurait aimé, après une vie glorieuse, jouir longtemps, comme Caton, d'une vieillesse honorée. Atticus comprenait bien le vœu secret de son ami lorsqu'il lui rappelait le mot de Caton lui-même, c II est très-beau de vieillir au service de la patrie, hr-rr^ax-^x
'^\ Le <i L.F.Lius ou DE l'amitié >.
Il est clair, d'après le de divinatione (2), qu'à répo(pie où ce dernier traité parut, le Lœliiis n'était pas encore composé, tandis que le public possédait déjà le Caton l'Ancien. Dans le le de officiis (3). dont il n'est pas fait mention dans le de divinadone, il j ïi un renvoi SiXi Lœliiis. Le Caton l'Ancien fut écrit au printemps de 44 av. J. C, peu de temps après la mort de César, et le de officiis fut achevé en novembre de la même année. Comme Cicéron voyageait pendant les mois de juillet et août, qu'en septembre et octol)re il était occupé au de of/'tciis, et probablement an de divinatione en avril et mai. on ne peut
veaux Lundis, 5» éd , I, p. Si-l). Ceci remet en mémoire le mol de Scarron : - Je me léjouis, lui disait un religieux, de ce que le bon Dieu vous visite plus souvent qu'un autre. • — a Eh ! mon père, répondit Scarron, le bon Dieu me fait trop d'honneur I >
(1) Cf. ad AU., Xll. 23. — i-2) II, 1,3.- (3) II, 9, T.l.
'- '" LE « L.-ELirs t)V DE L' AMITIÉ ». ]S9
se tromper de beaiu-oiip en supposant que le Lœllus tut composé ejiJuin„44XI-lO) (!)•
Les premiers philosophes de la Grèce avaient entendu l'amitié dans un sens jmrement^physiiiue. Ainsi, pour Empédocle. cest raiiîîlié qui unit les choses, tandis que la haine les sépare. Socrate considéra davantage l'amitié au point de vue moral (2). Dans l'étude de ce sentiment, Platon suivit une double voie. Dans le Lysis il chercha quelle était l'essence de l'amitié en se plaçant au point de vue d'Heraclite et d'Empédocle, qui regardaient l'harmonie comme résultant le premier de la discorde, le second de l'amitié. C'est en quelque sorte le côté métaphysique de la question. Dans le Phèdre Platon examine plus particulièrement le côté psychologique : il ne sépare pas l'amitié de l'amour, et il en parle avec une chaleur et un enthousiasme tout poétiques.
' Mais Platon était trop poète et métaphysicien pour donner de /l'andtié une théorie exclusivement morale. Cet honneur était ^ réservé à son disciple Aristote, qui consacre à l'amitié les livres VIII et IX de V Ethique à ^'icomaqx.e (3). Aristote, avec son espiit sévèrement scientitique. ne se perd pas dans des rêves de poète, comme Platon ; l'auteur de la M'étap/nj.^a'qne ne rattache pas non plus l'étude de l'amitié à des considérations sur la nature des choses, comme les premiers philosophes grecs ; il se tient dans le domaine delà vie réelle. Mais il t'ait rentrer dans la ç'.Xia beaucoup de sentiments que nous appellerions aujourd'hui d'un autre nom, par exemple l'affection conjugale, filiale, celle des sujets pour le souverain. D'un autre côté, il refuse de considérer dans l'amitié ce qui en est pour nous le caractère propre, l'attachement exclusif d'une âme à une autre. Il serait plutôt
(1) Reid, éd. du Lœlius, pvéhco, p. 13. — (-2) Xén.oph., Meuior., H, 4-C. — (ù) Cf. E. Kraiitz, de amicitin apud Ariitotelem, Paris, tSf'-â. On s'étonue d'abord ([ue ramilié ail uiio place, et une place si grande, dans un traité de puie inorale. L'élude de ce senlinienl semble revenir à ceux qui s'occui)ent dos mœurs et non de la n^orale jjroprenient dite. Mais la morale pour les anciens était moins la science du devoir que celle du bonheur. Or il n'y a pas di! bonheur dans la vie, ou seulement bonheur incomplet, sans l'amitié.
porté ù voir là une sorte d'excès, comme il le dit lui-mènie,
■j-.ep?,oM -••; *'!)•
Il étudie l'aiiiitié dans son sens le plus général et ne la rej^arde pas comme n'existant qu'entre gens de bien. Eu effet, de qui ne dit-on pas qu'il a un ami? L'amitié est produite par l'intérêt, le plaisir ou la vertu. Dans- l'analyse-de-S-causes-. qui- font naître l'amitié^l'augment^nt <>n-la-détruiseiit.^u.,reconnait"paTtotit l'auteur de la Rhétorique et du tablean des différents -,àges. 11 faut remarquer qu'Aristote réclame entre les amis une sorte d'égalité. Mais il est forcé d'avouer qu'on ne saurait soumettre l'amitié aux proportions inflexibles que demande la justice (2). Il dit même ailleurs qu'en se sacrifiant pour son ami on s'aime le mieux soi-même, et qu' « on choisit la plus belle part (3). »
En rapprochant l'amitié de la justice Aristote songeait à la grande règle qui doit présider aux rapports entre les citoyens, rapports dont l'amitié n'est qu'une espèce particulière. Aristote considère surtout l'amitié entre les citoyens vivant dans un même État, ayant les mêmes devoirs et jouissant des mêmes droits. La théorie de l'amitié sert ainsi de transition naturelle entre l'éthique proprement dite et l'économique d'une part et la politique de l'autre, entre la science de la vie individuelle et celle de la vie domestique et sociale.
Après Aristote les philosophes grecs s'occupèrent souvent encore de l'amitié. Théophraste écrivit un ouvrage en trois livres où il mettait l'amitié au-dessus- de l'amour. On n'y trouvait pas sans doute, la largeur de vue, l'analyse exacte et profonde de l'Ethique à Nicomaque ; mjiis on y lisait certainement des remarques fines et des observations délicates dignes de l'auteur des Caractères et du contemporain de Ménandre. /
Les deux grandes écoles philosophiques venues après Platon et Aristote, celle de Zenon et d'Ëpicure, ne négligèrent pas l'amitié. Les Stoïciens exagérant les idées d'Aristote, qui avait pris garde de trop rapprocher l'amitié de l'amour, refusaient de placer dans l'amitié cette vive et tendre affection que Kant
(I) Eth. Nie, VllI, 6, 2; IX, 4, 6. — (-2) IbuL, VIII, 7, 3. — (3) Ibid., IX, 8.
LE « L.-ELICS OU DE L .UIITIE ». 191
devuit plus tard flétrir en morale du nom de sentiment pathologique. Les Stoïciens avaient tort de vouloir étouffer le cœur '^ au profit de la raison : mais on ne saurait nier (qu'ils aient donné, surtout sous l'empire romain, d'admirables exemples de fidélité à leurs amis.
Contrairement aux Stoïciens, Épkure, dans l'amitié, n'avait ^ en viie queJejenUment. Renonçant à toutes les passions et se défiant de l'amour, il voulait au moins jouir pleinement de Tamitié. Par là il se prouvait à lui-même que son cœur n'avait pas complètement cessé de battre, et n'était pas tout à fait mort. L'amitié d'Épicure pour ]klétrodore était célèbre ; les dernières pensées du philosophe mourant avalent été pour son ami dont il avait recommandé les enfants à ses disciples. Les Épicuriens avaient suivi rexemi)le de leur maître. On citait avec admiration leur attachement réciproque: on vantait la douceur et les charmes de leur commerce: s'ils s'éclipsaient dans les grands périls où il faut se sacrifier pour son ami, les Épicuriens montraient im grand empressement à rendre service dans toutes les autres circonstances de la vie.
On avait donc beaucoup étudié la nature de l'amitié avant Cicéron. et il pouvait facilement trouver dans les écrits des philosophes grecs des modèles et des idées pour son Lœliiis.
Suivant Aulu-Gelle (\). Cicéron avait imité le traité de Théo-
phraste r.iz\ sù.U^. qui parait avoir été un des plus fameux des
nombreux ouvrages sur ce sujet. L'miitation, dit Aulu-Gelle,
était exti'èmement libre. Théophraste parlait en son propre nom
et pour des philosophes: Cicéron. au contraire, écrivait pour
tout le monde et mettait en scène Lélius. général et homme
d'État, qui ne pouvait entrer trop à fond dans les questions
philosophiques. — Outre cette imitation de Théophraste, on en i
trouve encore une ou deux d'un discours de Socrate sur l'ami- i
tié. reproduit par Xénophon C^) ; de plus, on remarque un léger
rapport avec le Théétète de Platon. A part ces détails, il est i
impossible de discerner dans le Lœlius l'emploi d'originaux i
grecs. Il est extrêmement douteux, et peut-être plus que dou- -,
(I) y^it^ altiqucs, I, o, 10. — (-J) Mem., II, 4, 10. '
192 CHAPITRE vir.
teux que Gicéron se soit servi de Y Ethique à Nicmnaque. Les quelques ressemblances qu'on remarque entre le Lœlius et ce traité s'expliquent facilement; car beaucoup des idées d'Aristote sur la morale étaient devenues des lieux communs. Il est probable que Cicéron connaissait le Lyiiix de Platon; maison ne saurait indiquer aucune imitation directe de ce dialogue. Cicéron fait allusion à des vers d'Euripide (1), que Ghrj'sippe, au dire de Plutarij^ue, avait commentés dans son ouvrage \\ TTôpl o'.XIa;; mais les vers sont si connus qu'ils ne prouvent pas une imitation (2).
On a essayé de déterminer avec plus de précision le rapport entre la Morale à Nivomuque et les trois livres du traité de Tliéophraste sur Cmnitié d'une part et le Lœlius de l'autre (y). A.ulu-Gelle dit qu'à commencer par C'hilon, beaucoup de philosophes ont cherché si l'on doit parfois, en faveur d'un ami, faire quelijue chose contre les lois et la coutume, dans quel cas et dans quelle mesure, et il ajoute: « Cette ([uestion est étudiée avec beaucoup de soin par Théophraste... dans le premier livre sur familié. Il semble que Cicéron ait lu ce livre, lorsqu'il composait lui-même son Lœliiis. Pour tout ce qu'il a cru devoir encore emprunter à Théophraste, ill'a inséré dans son opuscule avec beaucoup d'art et d'habileté. Mais dans cet endroit il s'est hâté de passer outre. » Peut-être le témoignage d'Aulu-GeUe est-il confirmé par des indications de Cicéron lui-même. On sait que dans ses lettres à Atticus il lui demande souvent de lui envoyer des ouvrages grecs qui se rapportent au:s traités qu'il veut écrire. On lit dans le codex Mediceus: « Apportez-moi des livres de nron frère Quintus le traité de Théophraste r.tp':
(1) 13.45. — ("2) Reid., ib'ul. — (3) Braxator : En qiiut le.i livres sur l'amilié de la Morale à Nicomaque ont-il-i servi à Cicéron pour composer le LcpHhs (Halle, 1871), et surtout HeylDut : les livres sur l'amitié de- Théophraste (Bonn, 1876). Dans ce dernier travail, très soigné, on prouve que Théophraste ne donnait pas ses propres idées, mais s'attachait étroitement à celles de son maître. Les rapports qu'on trouve entre le Liplins et les livres VIII et IX de la Morale à Nicoiiiaqiie ont été rassemblés par Baumhauer {de ci Aristotelia in Ciceronis scriptis, p. I3fi).