‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 5 sur 70 · IV · texte numérisé non relu

IV

LE « DK REPUBLICA ». 1~

état, de parfaite conservation, et porté sur le bùclier ; mais que tout à coup il revint à la vie et raconta tout ce qu'il avait vu dans les enfers. Les Épicuriens, particulièrement Colotès de Lampsaque, se moquaient de Platon, parce qu'au lieu de démontrer philosophiquement sa doctrine sur rimmortalité, il avait fait revivre un mort, dans la bouche de qui il avait placé ces vérités sublimes. Cicéron voulut éviter ces critiques. Tandis que Platon nous invitait à croire quelque chose d'invraisemblable, Cicéron s'efforça de donner à sa fiction un air de vraisemblance. Il imagina donc un songe de Scipibn, le second Africain, dans lequel un mort, un des bienheureux, le premier Africain, lui révèle ce qu'est la vie future (1).

Cicéron ne faisait que se conformer aux idées de son maître Posidonius, sur l'oniromancie, en nous montrant le premier Africain, qui dévoile en songe l'avenir à son petit-fils. Plus tard Cicéron devait combattre la doctrine de la divination; mais il y avait cru d'abord, et dans sa jeunesse il était allé consulter l'oracle de Delphes et avait consacré des offrandes dans son temple. De plus, même lorsqu'il eut cessé d'ajouter foi aux rêves et à la divination, il pouvait très bien imaginer une fiction qui reposait sur une croyance presque générale.

Cicéron, dans le livre I des TuscriJanes , semble s'être inspiré, particulièrement pour ce qui regarde l'immortalité de l'âme, de Posidonius (2). Or on trouve dans le Songe de Scipion les mêmes idées et jusqu'aux mêmes phrases que dans la première Tusci'lane (3). On lit dans le Songe de Scipion (4) la preuve ontologique de l'immortalité de l'iime qui se meut elle-même. Cette preuve est traduite presque mot pour mot du Phèdre de Platon (5). Les autres arguments que Cicéron donne en faveur de l'immortalité semblent tirés du Phédon. Mais Cicéron peut les exposer indirectement d'après Posidonius (6).

(1) Macmlit", Somn. Scip.. I, i. — (i) P. Corssen (de Poxidonio Rhodin, Bonn, )H7S), contrairemoiU à M. Heine, qui voulait qw^ Cicéron eut imiti' Panétius. — (3) M. Corssen a rapproché les passages analogues dans les deux ouvrages (Ibid., p. 41, 19). — (4) De repiib., II, ir> ; Cf. Tufc, I, 23, 33. — (3) 243 C. — (6) Nous savons que Posidonius, comme son maître

Scipion parle » des neuf cercles ou plutôtdes neuf sphères iiui se touchent et qui renferment le monde entier. La première et la plus élevée , celle qui embrasse toutes les autres , est le ciel hii-mènie. le dieu suprême qui mod^^re et contient tout. »" (1)

Cette doctrine était propre aux Stoïciens qui identifiaient îe ciel avec Dieu (2). L'ordre dans lequel les planètes sont ensuite énumérées se retrouve chez le disciple de Posidonius, Géminus (3), et chez Cléomède (4), qui déclare qu'il a surtout suivi Posidonius.

Mais ce que dit Scipion sur le mépris de la gloire humaine (.5) serait inspiré du protrppticos d'Aristote (6). Scipion parle « des déluges et des embrasements du monde qui doivent nécessairement arriver à une époque tixe «, et plus loin de la grande année, « dont la vingtième partie n'est pas encore écoidée. » Dans ce qui précède immédiatement il a rappelé l'éclipsé de soleil qui eut lieu à la mort de Romulus, c'est-à-dire 588 ans avant l'époque oùCicéron place son dialoguesur la République. Or, cette éclipse est prise pour le commencement de la gixtnde année, comme on le voit par le fragment 44 de VHorte.nsins, et il ne s'est pas encore écoulé au moment oùCicéron fait parler Scipion la vingtième partie de 1*2.954 ans, durée de la gi'ande année. Il suffit d'un simple regard pour reconnaître que Cieéron. dans la République, entend la grande année de la même manière que dans YHortensius. On trouve aussi une analogie

Paiiélius, témoignait le plus profond respect et la plus vive ailmiration pour Platon. Panétius niait l'autlienlicité du Phédon, parce qu'il ne voulait pas reconnaitre à rame l'immortaliti^ personnelle. C'était le seul moyen de ne pas se mettre ouvertement en contradiction avec Platon ; car l'immortalité personnelle n'est affirmée nettement que dans le Phéihvi; tandis que dans les autres dialogues on peut rapporter au retour de l'àme à la substance divine tout ce que Platon dit de rimmorlalito, qui dès lors serait impersonnelle. .Mais il est permis de croire que Posidonius ne partageait pas sur ce point les idées de Panétius, de même qu'il se séparait de lui sur la question de la possibilité de la divination.

\\) De repitb., VI, 17, — (-2) Cf de mit. deor., 1,13, 37. — (.3) Uran , p. 4. Cf. Blass, de Gemino et Posidonio, Kiel 1883.— (-i) Meteor., I, p. 21. — (5) De repub., VI, -20. — (6) Usener, ilu.ièe Rhéitan, XXVIll, p. 397, sq.

entre le fragment 80 et un passage du Songe di' Scipion (1). Mais il s'agit de savoir si, dans VHoi'tensiua^ Cicéron s'est inspiré exclusivement Am protrepticos d'Arisîote. et s'il n'a pas en recours à l'ouvrage du même nom de PosiJonius, ce qu'on ne saurait affirmer avec certitude (2).

Les rapports entre le Songe de Scipion et la première Tuscxlane, les traces nombreuses de doctrines stoïciennes qu'on trouve dans le premier de ces ouvrages autorisent à admettre que Cicéron s'est servi pour le Songe de Scipion de la même source que pour le livre I des Tusculanes, c'est-à-dire d'un écrit de Posidonius.

En résumé, l'idée générale de la République de Cicéron est empruirtée à Platon, ainsi que de nombreuses particularités des cinq premiers livres. Le Songe de Scipion est aussi imité, du moins quant à Tinspiration première, du récit d'Er l'Arménien. Mais Cicéron a corrigé par Aristote plusieurs erreurs de Platon. C'est à l'auteur de la Politique et surtout à Polybe qu'il semble devoir ses vues sur la forme mixte de gouvernement et sur les avantages de la situation et delà constitution de Rome. Pour les détails historiques, il a beaucoup emprunté, en même temps qu'à Polybe, aux Origines de Caton. Enfin il doit des remarques particulières àDicéarque, à Panétius, à Posidonius. .S'il a pris à Platon l'idée première du Songe de Scipion, il semble, pour les détails, s'être inspiré du même ouvrage de Posidonius que dans la première Tusculane. Il a pu tout aussi bien emprunter au prolrepticos de Posidonius qu'à celui d'Aristote ce qu'il dit du néant de la gloire.

Il n'en était pas du de republica comme des autres traités philosophiques écrits après la mort de Tullie. Cicéron ne l'avait pas composé à la hâte en copiant des modèles grecs. Il l'avait lentement mûri et plusieurs fois remanié. C'était son premier ouvrage philosophique (3). II s'agissait de plier la langue latine à l'expression des idées spéculatives, et de faire agréer ces idées

{\) De rfpub., VI, -2H. — (-2) Voir dans le chap. II Tétude sur les sources rie l'Hortensius. — (3) Oi'. sait que les anciens ne séparaient pas la politique de la morale.

aux Romains. Aussi ii"est-il pas douteux, que Cicéron ait beaucoup soigné le style, dont la perfection éclate daus les fragments qui nous restent. Sans doute l'auteur avait lu les philosoiihes grecs qui avaient écrit sur le gouvernement. Mais il devait plus encore à l'étude de la constitution romaine. Le souvenir de ses lectures avait dû se fondre intimement avec le résultat de ses observations personnelles. On peut remarquer qu'il se rencontre avec Platon, Aristote ou Polybe ; on ne saurait dire qu'il ait expressément imité leurs ouvrages.

Cicéron, en plusieurs endroits de ses écrits, parle avec complaisance de S'A République; il semble la considérer comme son chef-d'œuvre. C'est à coup sûr un de ses traités philosophiques les plus originaux et les plus personnels (1). La République n'était pas seulement une étude spéculative. Cicéron l'avait composée au moment où il tenait les rênes de l'État. L'opinion du premier magistrat de la république sur la meilleure forme de gouvernement ne pouvait passer inaperçue. Les Conimentaires de Cé.sar étaient destinés à èti-e lus par la masse du peuple, à raviver le souvenir du général absent et augmenter l'admiration qu'on avait pour lui. Le traité de la République s'adressait à rattentioiLji£i j^itoyens les plus éclairé^^j?eux,j.vue-Ck£i:o n ïippe1nijM!e>!ff^»..s de hjpn^ et (lui étaient J,es conse)jjatei',r s de Rome. Cicéron venait d'étoufler la conjuration de Catilina ; il se crut assez fort pour devenir le chef d'un tiers parti composé des chevaliers. IlxaiSi^i^l^.''^ dans Rome d'un côté les ambitieux, comme César qui-s'appiiyaiLsmiie p arU drâ\gcrauque pou ruiner la constitution républicaine et la remplacer par le pouvoir absohi ; — de l'^autre les menîbres de l'aristocratie qui ne savaient que défendre avec entêtement les privilèges de leur ordre, n|£ligeaient de^renoiiveler leurs idées avec les changements de l'opinion et fermaient avec une malveillance jalouse leurs rangs aux hommes nouveaux. Cicéron eût tenu le milieu encre ces deux partis extrêmes.

(1) Les qualités du de rejmblica ont (5W reconnues par un juge de Cicéron, sévfre jusipi'h l'injustice. (Cf. Mommseu, Hist. rom., traJ. de Guorle, VII, p. 363.)

LE «DE REPL'BLICA ». 21

Ce qu'il propose à l'admiration de ses compatriotes, c'est la constitution romaine. i\Iais le gouvernement républicain avait été profondément modifié depuis la disparition de la classe moyenne. Cicéron place son dialogue à l'époque des Gracques, c'est-à-dire avant la révolution qui devait, après un triomphe éphémère de l'aristocratie, amener l'avènement du césarisme, héritier de la démocratie (1), Cicéron eût aimé à vivre après la troisième guerre punique, lorsque Rome, délivrée d'Hannibal, de Carfchage et de Numance, et n'ayant plus de grands dangers à craindre, allait s'initier à la civilisation hellénique et terminer la conquête du monde. C'était le moment où Polybe étudiait la constitution romaine, en expliquait le mécanisme et en faisait l'éloge. Les parties dont se composait cette constitution se contrebalançaient exactement; aucune n'avait encore disparu : aucune, comme il devait arriver plus tard, n'avait démesurément grandi aux dépens des autres. Le rôle que Cicéron ambitionnait pour lui-même c'était d'être le Lélius d'un autre Scipion ; tel est le partage qu'il offre à Pompée dans une curieuse lettre. (2) La constitution de Rome à l'époque des Scipions lui semble la meilleure forme de gouvernement : c'est à elle qu'il voudrait ramener son siècle.

Il ne faisait ainsi, sans doute, que revenir lui-même aux préférences de son enfance, passée loin de Rome, dans un municipe, où l'on conservait l'amour des vieilles moeurs et des vieilles institutions. Mais les peuples, pas plus que les individus, ne peuvent recommencer leur jeunesse. Cicéron, dans le de republica, faisait l'éloge du gouvernement républicain, et bientôt Rome allait accepter le pouvoir absolu (3).

(1) « La constitution romaine a toujours été en mouvement et je la définirais volontiers la transformation continue d'une aristocratie en démocratie; lorsqu'elle fui devenue toute démocratique, elle périt et tomba sous le gouvernement despotique. » (P. Janet, Hifit de la se. polit., I, 279.) — {i) Ad. fam., V, 7. — (3) Les écrivains de TEnipirc ne parlent pas du traité de la République. Sans doute il était dangereux alors de rappeler cette apologie de l'ancienne constitution de Rome. MaisLactance et saint Augustin l'ont de nombreux emprunts à l'ouvrage d.^ Cicéron, et les grammairiens, comme Nonius, en citent souvent dos phrases qui présentent des pai-ticularités grammaticales.

LE « DE LEGIBU3

La composition du traité de Cicéron sur les -Lois suivit de près celle de \iiKé2JHbliqite(l);e\\e se place entre avril ou mai 52 av. J.- C. (702), et mai 51 (703), entre le meurtre de Clodius (20 janv. 52), auquel il est fait allusion (2), et le départ de Cicéron pour son gouvernement de Cilicle, en mai 51. Il est peu probable que Cicéron ait eu sous la main en Cilicie les matériaux nécessaires à la continuation de son livre. Dans tousles cas à son retour, en 49, il trouva la guerre civile commencée, et dès lors, jusqu'en 46, il n'eut, comme il le dit lui-même (3), ni le temps ni la tranquillité d'esprit nécessaires pour composer des ouvrages. Aussi bien le de legibi'.s fut écrit avant cette époque ; car Cicéron, dans ce traité, parle comme vivant encore de l'augure Appius Claudius, qui mourut avant la bataille de Pharsale (4) ; il nomme également Pompée en plusieurs endroits sans faire allusion à sa mort.

Mais Cicéron ne mentionne nulle part le traité des Lois ; il dit expressément dans le Brutus (5) qu'il n'a rien publié depuis la République. Il ne nomme pas les Lois au commencement du livre II du de divinatione, où il énumère ses écrits. Enfin les Lois n'ont pas de préface, quoique Cicéron se fût imposé la règle d'en mettre une en tète de chacun de ses ouvrages. On en conclut que les Lois n'ont pas été publiées par Cicéron, mais, après sa mort, par son affranchi Tiron, ou par Atticus. Aussi bien le traité des Lois présente les traces d'une composition précipitée, et semble incomplet. Certaines parties sont écrites avec beaucoup de soin, comme le prologue des deux premiers livres, que Cicéron avait probablement emprunté à son recueil d'exordes. On remarque des inégalités et de la précipitation dans beaucoup d'autres parties, par exemple dans le livre I.

A la fin du livre III (6), Atticus dit à Cicéron que le sujet l'avertit qu'il doit ajouter de nouveaux développements. Le

(1) Du Mesnil (éJ. du de lejibu>;, introM., l). — (-2) II, 18, 42. —

(:i) Adf.imii., i\, 1. — {',) II, i;;, 32. — (3) :i, 19. — (G) 20, «.

traité est donc inachevé, ou nous avons perdu les derniers livres. Les (luelL^ues fragments qui nous ont été conservés par les auteurs anciens peuvent trouver place dans les trois livres que nous possédons et qui présentent des lacunes assez considérables. Un seul passage, cité par Macrobe. se rapportait au livre V{1). Voici ce passage : « Yeux-tu, puisque le soleil parait un peu descendre sur l'horizon, et que ces arbustes ne donnent pas encore assez d'ombre... » On a cru dès lors que l'entretien sur les Lois, qui remplissait un long jour d'été, devait avoir environ huit livres. Mais la citation faite par Macrobe est la seule qui soit expressément empruntée à un liv:-e autre que les trois premiers; on est donc conduit à supposer que Cicéron n'était pas allé au delà du livre V, et, par suite, que l'ouvrage est resté inachevé. Cicéron nous dit lui-même (•2) qu'il ne reprenait pas volontiers un écrit interrompu et préférait en composer un nouveau. Peut-être même n'avait-il pas dépassé le livre III; la phrase conservée par Macrobe appartiendrait à une simple ébauche de la suite du traité des Lois que Cicéron aurait projetée, mais n'aurait jamais écrite.

Nous avons dit que les Grecs s'étaient beaucoup occupé de la constitution des Etats. Mais la constitution s'appuie sur un ensemble de lois; ils avaient donc dû étudier aussi les lois. C'est ce qu'avait fait Platon dans son dernier ouvrage, le plus considérable de tous, et, après Platon, Aristote et toute son école. « Presque tous les philosophes reprirent, après Platon et Aristote, ce sujet des lois. Les Stoïciens Cléanthe, Chrysippe, Hérillus et Sphérus en avaient écrit. Zenon l'avait sans doute touché dans sa République. Persée avait même fait sept livres sur l'ouvrage de Platon. On ne peut douter que non seulement les Stoïciens aient traité de la loi en général, mais encore qu'à l'exemple du chef de l'Académie, ils aient tenté de dresser toute une législation (3). » Zenon faisait consister le <levoir dans l'obéissance à la loi immuable qui réside dans les choses; les lois humaines ne doivent être que l'image et la

(1) Salur., VI, 48. — (-2) De. lefj., I, 3, 9. - [3) .1. Denis, Hi.U. des idées vioi\iles dans l'aïUiq,, I, 413.

reproduction de cette loi divine, leur éternel fondement. Selon Épicure, au contraire, la loi n'a d'autre principe que l'avantage de ceux qu'elle prétend régir; loin d'être immuable, elle change avec leur intérêt, et peut disparaître avec lui ; elle n'est pas d'ordre naturel, mais d'institution humaine (cj çj'î'-, i'-'-z

Chez les Romains on ne s'était pas livré à des recherches théoriques sur la nature et le fondement des lois. Celles-ci n'étaient primitivement que la conséquence de la religion (1). Plus tard un autre principe s'était introduit dans la loi, celui de l'intérêt privé et national, le seul que pût comprendre ce peuple utilitaire. Mais Rome allait devenir la maîtresse du monde, et changer l'intérêt national en intérêt général. Le gouvernement d'une aristocratie égo'iste allait faire place au césarisme, qui établit l'égalité de tous sous un maître. Le terrain était propice pour le développement des Idées sto'iciennes de charité et de fraternité universelles. Déjà Sulpicius essayait de mettre quelques principes généraux dans la science tout empirique du droit, telle que la comprenait un Scévola. C'est sous l'influence du sto'icisme que les grands jurisconsultes de l'empire accompliront ce qu'avait tenté Sulpicius. Nous allons trouver des traces de cette même influence chez Cicéron : les lois qu'il expose sont toutes romaines, tandis que le principe et le fondement donnés à la loi ne viennent pas de Rome, mais sont empruntés d'ailleurs.

Le Livre L

Cicéron avait composé la République à l'exemple de Platon ; il devait donner un traité des Lois pour achever son œuvre et imiter complètement son modèle. C'est ce que lui dit Atticus (2). Cicéron réplique : « Platon, avec Clinias de Crète et le Lacédémonien Mégille, un jour d'été, ainsi qu'il le raconte, tantôt marchant, tantôt se reposant dans ces allées champêtres qu'ombragent les cyprès de Gnosse, disserte sur les institutions

(l) Cf. Fustiîl dii Coulangcs, La Cili aiil'uius. — (-2) De lej., I, o, Ib.

LE « DE LEGIBCS ». 25

des Républiques et les meilleures lois. Voulez-vous que comme lui, entre ces hauts peupliers, sur cette rive pleine de verdure et de fraîcheur, maîtres à notre gré de nous promener ou de nous asseoir, nous recherchions ensemble sur ce sujet quelque chose d'un peu plus profond que ne le demandent les besoins du barreau (1). »

Cicéron rappelle ici le début des Lois de Platon. Il a certainement voulu imiter les détails charmants par lesquels s'ouvrent plusieurs des dialogues grecs, par exemple le Phèdre. Ainsi, dans la première phrase des Lois, il nous parle du chêne de Marius, qu'il avait célébré dans un poème sur son illustre compatriote. Le livre II courmence aussi par un préambule plein de grâce.

Quant à la forme du dialogue, Cicéron a mis en prati(iue le de.ssein auquel il avait un moment songé pour la République. Au lieu de s'effacer pour laisser la parole à des Romains illustres de l'âge précédent, il .s'attribue le principal rôle dans l'entretien.

Aussi bien le traité sur les Lois n'est pas purement juridique. Cicéron, comme il le dit, veut donner quelque chose d'un peu plus profond que ne le demandent les besoins du barreau : il s'efforce de ramener les lois et le droit à leurs principes métaphysiques. Le livre I est tout entier consacré à Texamen de la théorie philosophique du droit.

Dans les Lois, Platon ne veut pas déterminer le code de l'État idéal dont il a tracé l'image dans la République. Les lois qu'il donne se rapprochent bien plus de la pratique que la constitution qu'il a esquissée. En observant la législation des divers États de la Grèce, et particulièrement celle de la Crète et de Lacédé-mone, il s'est demandé quel était le but des lois et les moyens d'atteindre ce but; ses Lois ne sont qu'un recueil dé considérations générales sur l'économie de la société. Cicéron avait tracé le plan de sa République d'après la constitution de Rome. Puisque Rome est l'État le plus parfait, ses lois sont nécessairement les lois les meilleures. Cicéron ne fait guère, dans les deux der-

(\). Trad. de M. G. de Rémusat.

niers livres de son ouvrage, qu'emprunter des prescriptions aux XII Tables, en donner l'explication et en faire l'apologie. Partisan de l'aristocratie, il trouve tout bien dans le passé, qu'il veut garder tout entier, parce qu'il sent que la fortune des conset'vateurs est liée au maintien de la vieille constitution.

Mais le livre T est un morceau philosophique de la plus grande importance sur la nature du droit, fondement des lois. Cicéroii, d'accord avec Platon, voudrait que chaque loi fût précédée d'un préambule destiné à rexpli(iuer et à la justifier. Il devait donc, commencer le recueil des lois, ou le code, par un examen de lu nature du droit et une définition de la loi en général.

« Voici les principes du droit, dit Cicéron(l). Il a plu à de très savants^hommes de partir de la loi. Je ne sais s'ils n'ont pas bien fait, surtout si, comme ils ladétinissent, la loi est hi raison supj-ême qui j-éside dans la nature, et qui ordônnè^e qiron^ît faire et défend ce qu'on doit ne pas faire. Cette raison, une fois qu'elle s'est affermie et développée dan¥Tesprit de l'homme, est la loi. »

Platon définit la loi « la participation à la raison, ^sjvîD o'.avc|Ar,vC2) » ; Aristote, « lu raison pure exempte de passion, a'i-.j ôpÉ^swç voj; 5 vîiis; h-.i-i (3) ». On trouve dans Platon et dans Aristote les germes de la définition donnée par Cicéron ; mais celui-ci n'a pas développé lui-même ces germes ; il a emprunté toute faite sa définition de la loi aux Stoïciens.

Ce furent eux qui, les premiers, conçurent nettement la loi comme la raison universelle qui pénètre la nature (4), et qui se confond avec la providence (Trpivs'.a) et le destin (e'.tiapjiivï;) (5). Cette conception offre une apparence panthéiste, comme on le voit par la suite de l'exposition de Cicéron. Elle sert de fondement à la théorie du droit (6). La raison universelle qui, suivant les Stoïciens, pénètre toutes choses, devient chez l'homme la

(I) I, 6, 18. — (-2) Lois, IV, 714 A. - (3) Polit., 3, 16, p. I-JS'. — (4)/nsita in natiira. Cic, de leij., I, G, 18. — (5) Voir l'hymne de Cléaiitlie à Jupiter. — (6) Montesquieu entendait la loi dans un sensmoins panthéiste et plus logique, lorsqu'il disait que « les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses ». Ces rapports pourraient suhsister, quand même '1 n'y aurait ni Dieu transcendant, iii Dieu immanent.

raison proprement dite. Se conformer à la raison universelle, c'est donc obéir à la raison humaine.

On comprend dès lors que Cicéron ajoute : « En conséquence, ces savants hommes croient que la loi est la prudence, dont le propre est de nous ordonner de bien faire et de nous défendre de faire mal. Suivant eux, c'est de l'expression qui revient à celle de départir à chacun ce qui lui est dû que la loi a pris son nom dans cette langue. Moi, je crois que notre mot « loi • est tiré de celui qui signifie choisir. Ainsi, pour eux, le caractère de la loi serait l'équité, et pour nous le choix (1). En fait l'un et l'autre caractère appartiennent à la loi. Si tout cela est vrai, comme j'en suis assez d'avis, c'est à la loi que le droit commence ; elle est la force de la nature, l'esprit et la raison du sage, la règle du juste et de l'injuste. »

Toute cette théorie de la loi, fondement du droit, est empruntée aux Stoïciens, comme l'avait déjà remarqué Turnèbe. Mais de quel Stoïcien Cicéron s'est-il inspiré ? Turnèbe croyait que c'était de Chrysippe. Nous lisons dans Diogène de Laerte : « La fin (ou le souverain bien) consiste à vivre selon la nature, c'est-à-dire suivant sa nature propre et suivant la nature des choses, en ne faisant rien de ce qui est défendu par la loi universelle, ou la droite raison pénétrant toute chose, et se confondant avec Jupiter (2). » Deux lignes plus haut Diogène cite Chrysippe au livre I de son traité sur le souverai^i bien. On peut donc supposer que c'est à Chrysippe qu'est empruntée la définition de la loi qu'on vient de lire. Suivant Stobée, « les

(1) Les modernes donnent une autre étymologie au mot » toi .. • Aussi haut que nos conjectures puissent remonter, l'idée d'une loi romaine semble, suivant une remarque de M. Bréal, inséparable de l'idée d'un texte écrit. Une loi grecque, vdao?, ce n'est, étymologiquement, qu'uiie'disposition, un arrangement, une attribution ; le mot grec aurait très bien pu servir à exprimer soit une convention verbale, soit une décision promulguée par l'organe d'un crieur ; il en est autrement pour l'équivalent latin « lex n. Il est au verbe leijere ce que rex, le roi, est au verbe regsre, gouverner ; or lef/ere signifie lire. Une loi est une lecture. Des lois royales, lerjes vetjiœ, ce sont donc des textes rovaux. » (L. Havet, V Écriture chez les Romains, Reoue polit, et littèr., -24 mars'lSSS.) — (-i) VU, 8S.

Stoïciens disaient que la loi est la droite raison qui commande ce qu'on doit faire et défend ce qu'on doit ne pas faire (1) ». Cette détinition se rapproche encore plus de celle de Cicéron que la formule de Diogène ; mais on ne saurait dire que la définition donnée par Stobée soit celle de Chrysippe ;. car il l'attribue au Portique en général et non à un Stoïcien particulier.

On sait que les Stoïciens postérieurs avaient généralement reproduit les définitions de Chrysippe, qui avait écrit une foule d'ouvrages sur toutes les parties de la philosophie et qui était regardé comme le second fondateur du Portique. Lorsqu'un Stoïcien se séparait de Chrysippe, comme par exemple Posidonius sur la théorie des passions, on ne manquait pas de faire remarquer cette divergence. Or on ne cite aucun Stoïcien qui n'ait pas adopté les vues générales de l'école- sur la nature du droit et le principe de la législation. C'était ici une des doctrines les plus importantes et les plus oi'iginales du Portique, pour qui les hommes étaient tous frères, parce que la raison individuelle était une émanation de la raison ou loi universelle, fondement du droit.

Mais quel est le Stoïcien postérieur imité par Cicéron? L'auteur latin dit au commencement du livre III : « Il y a sur ce sujet des magistrats des questions spéciales qui ont été examinées de plus près d'abord par Théophraste, ensuite par Diogène le Stoïcien. — Atticus. Que dites vous ? les Stoïciens ont encore traité de cela? — Cicéron. Non, si ce n'est celui que je viens de nommer, et, après lui, un grand homme, des plus savants, Panétius ; les anciens chefs de la secte, s'occupaient bien de la république, et même ingénieusement, mais jamais d'une manière usuelle et civile (2). » Il est donc probable que Cicéron s'est servi d'un ouvrage de Panétius, philosophe qu'il a également imité dans ses traités des devoirs et de la divination, peut-être aussi dans celui sur la nature des dieux. Panétius, dans ses livres, se distinguait des autres Stoïciens par l'élégance et le souci de la forme ; il avait accommodé à l'esprit pratique des Romains les subtilités épineuses de la doctrine stoïcienne. ÎMais il n'avait

(1) Ed. mor., II, 190, éd. Heeren. — (-2) De hij., III, b, U.

rien changé dans les doctrines traditionnelles du Portique, sinon qu'il avouait ne pas croire à la divination.

Nous trouvons dans les chapitres suivants de nombreuses idées empruntées au Portique, ce qui semble prouver que c'est bien d'un écrit stoïcien que s'est inspiré Cicéron. Celui-ci demande à Atticus s'il accorde que le monde est gouverné par la Providence (1). C'est ici une des doctrines fondamentales du Portique, par où il se séparait des Épicuriens, qui prétendaient que les dieux ne s'occupaient pas du monde. Panétius avait composé un traité spécial sur la Providence. — La conception de l'univers comme une grande cité qui comprend à la fois les hommes et les dieux (2), est une idée propre aux Stoïciens, le principe de leur théorie de la fraternité universelle, et l'un des points les plus importants de toute leur philosophie.

« Parmi les hommes mêmes, dit Cicéron, il n'est point de nation si féroce et si sauvage qui, si elle ignore quel dieu il faut avoir, ne sache du moins qu'il faut en avoir un (3) ». C'est la preuve sto'icienne de l'existence de Dieu par le consentement universel.

Cicéron énumère ensuite (i) les^ diverses perfections de l'homme : « LjLJiatuxa,. dit-il, nous a donné sur- ime foule de choses le commencement de connaissances obscures et ébauchées, qui sont les fondements de la science ». Ce ne sont pas des idées innées au sens platonicien, c'est-à-dire des réminiscences d'une vie antérieure, mais les y.s'.va"; âvvîîa'., résultat de l'expérience: elles ne deviennnent innées que parce qu'elles s'incorporent en quelque sorte à notre nature, et qu'elles devancent l'expérience, après avoir été produites par elle. — Non seulement dans les penchants droits, dit Cicéron, mais encore dans les mauvais penchants, on reconnaît l'air de famille de l'espèce humaine (5). « Tous les hommes, par exemple, sont sensibles au plaisir..., qui ne gagne notre âme qu'en la trompantT'qir'en se montrant comme quelque chose de ^salutah-e. » Seuls les Sto'iciens regardaient le plaisir comme un mal, et les passions comme les conséquences d'un faux jugement ; aussi fallait-il les

(I) 1, 7, 21.— (i) 1, 7, 23.— (3) I, 8, i'-k. — (4) I, 9, 26.— (5) I, II, 31.

détruire. Nous lisons ensuite que le cliagrin, la joie, Ie clésir et la crainte s'emparent égale meiit^de tous les cœurs. Ce sont là justement les quatre passions fondamentales pour les Stoïciens.

Atticus résume les propositions démontrées jusqu'ici (1), et Cicéron reprend: « D'après l'usage des philosophes, non pas des anciens, mais de ceux qui, pour ainsi dire, ont ouvert des ateliers de sagesse, tout ce qu'on discutait autrefois en masse et librement, se dit aujourd'hui distinctement et par article ». La méthode indiquée est celle des Stoïciens, opposée à celle de leurs devanciers. Les disciples de Zenon, surtout Chrysippe, se faisaient remarquer par leur amour des subdivisions et des distinctions souvent subtiles, et par leur style haché et hérissé de termes techniques. — Cicéron dit ensuite que tout son discours a pour objet de gv,érir les peuples. C'est une métaphore empruntée à la langue des Stoïciens, pour qui les passions et les vices sont les maladies, vicrs'., de l'àme. Les peuples ont besoin d'être soignés, parce qu'ils ont, eux aussi, leurs maladies, qui consistent dans les opinions fausses et les mauvaises habitudes. Cicéron ajoute : « Seul le bien est louable », laudabile, lr.x.'ii-yi., autre expression empruntée à la langue des Stoïciens.

Il y a ici une lacune assez considérable. Cicéron (;2) ne démontre pas directement la proposition qu'il avait annoncée, c'est-à-dire que le droit a son fondement dans la nature. Il prouve sa thèse d'une fagon indirecte, en réfutant les Épicuriens, qui soutenaient que le droit était d'institution humaine et non d'origine naturelle. Dans cette critique on ne trouve pas autant de traces des doctrines stoïciennes que dans ce qui précède. Cicéron, pour cette partie, a dû se fier davantage à ses propres forces, comme il fait d'ordinaire quand il combat le système d'Épicure, à qui l'on pouvait, plus facilement qu'à tout autre, opposer des raisons de sens commun, ou des faits d'observation.

La doctrine épicurienne de l'infaillibilité des sens est com-

(1) I, 13, 33. — (-2) I, li, 40, sq.

LE <i DK LEGIBCS ». 31

battue (1): de même le plaisir, dont les charmes nous corrompent, de telle sorte que nous ne savons plus reconnaître les biens véritables, parce qu'ils n'ont pas sa douceur ni ses chatouillements (2). Cicéron emprunte ces détails aux Stoïciens qui. étaient les adversaires les plus ardents de la doctrine épicurienne. Lorsque'nous lisons que le sage ne saurait errer, ni aimer ce qui par soi-même ne mérite pas d'être aimé, nous reconnaissons le dogme stoïcien de Tinfaillibilité du sage(.î).

Mais Cicéron, en voulant prouver que la justice a son fondement dans la nature, s'est peu à peu laissé aller à parler de toutes les autres vertus, et à traiter la question du souverain bien, qui est l'objet du de finibus. La solution qu'il donne (4) est conforme à celle qui est développée dans le livre V de ce dernier ouvrage. « Vous êtes, dit Atticus à Cicéron, de l'avis d'Antiochus. » On sait que celui-ci avait abandonné le probabilisme de Carnéade pour le dogmatisme stoïcien. Il pensait n'avoir fait que 1 éprendre la doctrine de l'ancienne Académie, qu'il croyait identique à celle d'Aristote. Suivant lui, les Stoïciens s'étaient contentés d'e.s^primer dans un langage nouveau les théories de Platon et d'Aristote. Mais Antiochus penchait beaucoup du côté du Portique et il aurait eu bien peu de chose à changer pour devenir un Stoïcien parfait (.5). La dernière partie du livre I des Lois est donc inspirée, sinon imitée d'Antiochus ; mais Cicéron se rappelait peut-être encore plus son enseignement que ses ouvrages.

Le livre II.

Le livre II du de legVms s'ouvre, comme le livre I, par une introduction d'un style élégant et délicat, qui rappelle le préambule de certains dialogues de Platon. Il y a une grande différence entre cette introduction du livre II, et ce qui suit.

(l) I, 17, 47. — (2) Le mot chatouillement , srnhies. répond ici à l'expression épicurienne fapyaX'.^ao';, que Cicéron traduit ailleurs par titillntio [de wit. deor., 1,40, 113; de fin., I, II, 39; T/iW., III, 20, 47 ; de off., II, 18, 63; Cal. Maj , 14, 47).— (3) I, 18, 48. — (4) 1, 19, 52. — (3) Acad., II, 43, 132.

si l'on excepte le résumé assez renuinniable des considérations exposées dans le livre I. Après ce résumé, Cicéron cite un certain nombre de lois, dont il donne le commentaire. On s'est étonné de ce brusque passage de la spéculation philosophique à l'interprétation purement juridique. Sans doute Cicéron n'avait pas la force d'esprit nécessaire pour rattacher à la théorie du droit développée dans le livre I les lois exclusivement romaines qu'il rapporte dans le reste de l'ouviage. Il suit ici l'exemple de Platon, qui, dans les derniers livres des Loifi , a mentionné un certain nombre de prescriptions empruntées à la législation athénienne. L'influence de Platon, presque insensible dans la théorie du droit, apparaît clairement dans les deux derniers livres. Cicéron rapproche les lois qu'il énumère de celles citées par Platon, dont il invoque souvent le témoignage.

Cicéron indique d'abord les principales prescriptions du droit religieux de son pays. C'est sans doute en vue de cette partie de son ouvrage qu'il a longuement insisté dans le livre I (1), sur la parenté et la communauté de droit qui existent entre les dieux et les hommes. Il commence son exposition en disant qu'il faut parler d'abord de Jupiter (2). De même Platon recommande d'invoquer Dieu au moment d'établir la constitution de l'État (3). Les lois que cite Cicéron sont des lois romahies ; mais il ne manque aucune occasion de faire remarquer les rapports qu'elles peuvent avoir avec les prescriptions énumérées par le philosophe grec. Il s'autorise de l'exemple de Platon (4), et il ne perd jamais de vue le contenu de l'ouvrage grec.

(i) 7, 23, sq. — (-2) II, 3, 7, — (3) lois, IV, p. 712 B. — (4) • Comme l'a fait Platon, le plus docte, 1g plus imposant de tous les philosoplies, et qui le premier a (?crit sur la république et traité séparément de ses lois, je crois qu'avant de réciter la loi elle-même, je dois faire l'éloge de la loi. Je vois que Zaleucus et Charondas l'avaient fait avant lui. . . . Et si Platon les imita, c'est qu'il crut aussi qu'il convenait à la loi de persuader quL'lquefois et de ne pas tout emporter par la force et par la menace » (11, G, 14). Et plus loin : > Voilà le préambule de la loi ; ainsi l'appelle Platon > (11, 7, 16).

LE « DE LEGIBCS ». 33

« Je pense avec Platon, dit-il, ipie rien ne pénètre si aisément dans les âmes tendres et sensibles que les sons variés de la musi(iue : on ne saurait dire combien la puissance en est

grande pour le mal comme pour le bien C'est pour cela

que le plus sage et le plus savant des Grecs redoute fort ce germe de corruption, et va jusqu'à dire qu'on ne peut changer les lois musicales sans changer les lois publiques (1). » Cette opinion serait exagérée pour Athènes: mais combien elle l'est davantage pour Rome, où l'on se passionnait poui-les combats de gladiateurs et non pour la musique. Cicéron s'est ici laissé entraîner trop loin à la suite de son modèle.

Au chapitre suivant nous lisons : « Que les impies n'aient point l'audace d'ofi'rir aux dieux des présents. Qu'ils écoutent Platon. Quelle sera, leur dit-il, la volonté des dieux? en pouvez-vous douter lorsqu'il n'est pas un homme de bien qui veuille des présents d'un méchant. (2) »

« Les champs ne seront point consacrés, dit Cicéron (3) ; je suis complètement de l'avis de Platon, qui, si je puis le traduire , s'exprime en ces termes. » Suit ime longue citation des Lois (4). L'ensevelissement est pour Cicéron le plus ancien mode de sépulture, celui de Cyrus dans Xénophon (5); il cite plusieurs lois de Solon, qui restreignaient le luxe des funérailles et des sépultures: puis il ajoute: « Passons à Platon qui renvoie le règlement des funérailles aux interprètes des choses religieuses. (6) » Dans le reste du chapitre Cicéron rapporte les idées de Platon sur la sépulture (7).

Le livre IIL

Le livre III, où Cicéron traite du droitconcernant les magistrats, n'a pas de préambule. «Je suivrai^ comme je l'ai annoncé, dit Cicéron, cet homme divin (pie. dans mon admiration, je loue plus souvent peut-être qu'il n'est nécessaire. — Vous

(1) II, 15, 38. — (-2) II, 16, 41. — (3) II, 18, 45. — (4) Lois XII, -, p. 953-9ofi. - (5) II, 2-2, ofi. - (6) II, 27, 67. — (7) Lois, XII, 9, p. 938-959.

parlez de Platon sans doute. — De lui-même, Atticus. » Bientôt après Cicéron nous dit que, suivant Platon, celui-là est de la race des Titans qui s'oppose aux magistrats, comme les Titans aux dieux du ciel (1). Mais Cicéron s'est peut-être moins inspiré de Platon pour le livre III que pour le livre IL

Cicéron nomme plusieurs philosophes qui avaient examiné spécialement les questions de droit concernant les magistrats ^2). Mais il n'avait certainement pas lu les écrits de ces philosophes, excepté Théophraste et Panétius.

Cicéron rappelle (3) l'opinion de Platon, qui voulait qu'un changement dans la musique changeât la constitution des États. Nous avons déjà vu cette idée exprimée au livre II (4). Cicéron ne mentionne plus le philosophe grec dans le livre III. Les lois romaines qui regardent le culte avaient beaucoup de rapports avec les lois athéniennes dont a parlé Platon. Il n'en est pas de même pour les lois sur les magistrats. Cicéron ne pouvait plus avoir recours ici au livre du penseur grec, mais à l'ouvrage d'un auteur qui, comme Panétius, avait étudié les lois romaines non en jurisconsulte, mais en philosophe.

Cicéron emprunta l'idée des Lois, comme de la Réîwbllque, à Platon ; mais la République est le fruit de ses lectures et de ses réflexions personnelles; au contraire dans les deux derniers livres des Lois il s'est borné presque exclusivement à reproduire les prescriptions des XII Tables, à les commenter et en faire l'apologie. Le plan général de ces deux livres est imité de Platon (.5). Cicéron, comme nous avons vu plus haut, le cite souvent; mais il reproduit son style, plus encore que ses idées (6).

Dans le livre I des Lois Cicéron. comme le lui dit Atticus (7), pense qu'il faut puiser la théorie du droit non dans l'édit du préteur, ou dans les XII Tables, mais dans la philosophie

(I) m, 2, o. — (-2) III, o, U. — (3) m, 14, 32. — (4) 15, 38. — (3) Cicéron dit à la fin du livre II qu'il continuera son discours h l'exemple de Platon, dont l'entretien sur les lois remplit un jour d'été. .■Vu début de chacun des deux derniers livres il commence, comme Platon, par faire l'éloge des lois et par invoquer les dieux (11,7, 17; III, I, 2). — (6) II, 7, 16. - (') 5, 17.

même, ex intima phllosophia. Toutefois il ne slnspire pas de Platon ni d'Aristote. Ceux-ci avaient siirtout regardé le droit çoiiime existiint entre les hommes libres d'une même cité. Pour ^icéron. an coiitraire. le droit lie entre eux tou^ les hommes sans exception. C'est une vue plus large que celle de Platon et d'AfisloTeT Les limites de la cité se sont étendues au point de comprendre le monde entier.

Ce changement dans les idées sur la nature du droit était l'œuvre des Stoïciens. Suivant eux chaque homme avait en soi une parcelle de la raison divine répandue dans les choses ; dès lors sa personne était sacrée pour les autres hommes, et il avait le même droit vis-à-vis d'eux tous qu'ils avaient \is-à-vis de lui seul. De là la charité et la fraternité universelles, conséquences du panthéisme stoïcien. Zenon, dans sa République, n'avait fait acception ni de maîtres ni d'esclaves, ni de Grecs, ni de Barbares, puisque tous étaient également doués de raison. « Il supprimait les cités particulières, comme Platon la famille et la propriété (1). Avant saint Augustin, les Stoïciens distinguaient déjà les deux cités, la cité du ciel et la cité de la terre, et ils recommandaient de sacrifier la seconde à la première {-2). »

Le principe stoïcien entraînait un double résultat : d'une part la condamnation de l'esclavage qu'Aristote avait cru nécessaire à l'existence de la cité. Fùt-il esclave, le sage est libre, parce que la vraie liberté consiste à obéir à la raison. Cicéron, qui était le défenseur des privilèges de l'aristocratie, a négligé ce corollaire; mais il a été développé avec une grande force par Sénè<iue et les Stoïciens de l'empire. — D'autre part, si tous les hommes d'une même cité sont en droit égaux entre eux, malgré les différences de rang et de condition, ceux de cités diverses le sont aussi ; de là condamnation de l'égoïsme national. Primitivement dans l'antiquité tout étranger était un ennemi. Les Stoïciens montrèrent qu'il y avait im droit qui réglait les rapports des nations entre elles. Ce sont surtout ces résultats, en quelque sorte généraux et non plus personnels, du principe stoïcien qu'envi.'-jagea Cicéron. Dans le de legibus (o)

(l)P. Jnnet, //(.?{. delà, se. polit., l,16o.—(:2)Id.,ibid.,l,-2~0.—[o) II, 9,-21.

36 CH.UPITRE I.

il parle, d'après les XH Tables, des fonctions des féciaux, qui étaient comme les agents du droit international. Plus tard, dans le de officiis, s s'appuyant sur l'autorité de ce droit sacré, il recommande à ses concitoyens, à l'exemple de leurs ancêtres, le respect des nations ennemies, la loyauté dans les alliances. 11 ne veut pas qu'à l'exécution d'un traité, l'on sacritie l'esprit à la lettre. Il ne veut pas qu"ou éternise la guerre quand la jiaix est sans péril... Ainsi commençait à se faire jour l'idée d'une certaine fraternité entre les peuples (1). s Les efforts de Cicéron pour rapprocher le droit légal du droit naturel furent continués par les grands jurisconsultes de l'empire, tous disciples du stoïcisme, et c'est grâce à eux que le droit romain est devenu ce qu'on a nommé la raison écrite, de même que le fondement du droit abstrait, suivant les Stoïciens, était la raison naturelle.

Cette grande révolution, pour s'accomplir, n'eut pas besoin d"une influence étrangère. L'honneur en revient tout entier au Portique. On peut même trouver le germe de ce changement chez Platon, que les Stoïciens tenaient en si haute estime. En effet Platon faisait consister le bien dans l'imitation de Dieu; il y a donc une société naturelle entre l'homme et Dieu: c'est déjà l'idée sto'icienne de la cité universelle dont Dieu est le monarque.

Si le premier livre des Lois est exclusivement inspiré du Portique, on retrouve dans les deux autres l'esprit romain. Cicéron s'inquiète assez peu de savoir si les lois sont justes, pourvu qu'elles soient utiles. C'est ainsi qu'il approuve le droit qu'avaient les augures de remettre une délibération à un autre jour, ce qui empêchait souvent le peuple de prendre des résolutions violentes ou précipitées (2). Il défend la divination en disant que, si les dieux gouvernent le monde et veillent sur le genre humain, ils peuvent nous donner des signes pour connaître l'avenir. C'est le raisonnement stoïcien que Cicéron combattra dans le de divinatione. Ici même Cicéron convient que plusieurs n'assignaient d'autre origine à la divination que l'intérêt public; tel était au fond son sentiment à lui-même.

(1) P. Janet, ihid., I, 26H. - [i] II, 1-2, 31 ; III, 1-2, -27.

Pai'tout aussi dans les Lois on reconnaît l'ami du parti conservateur. Dans la République (1) Cicéron avait approuvé l'institution des tribuns du peuple comme un contre-poids utile à la. souveraineté du sénat. Dans les Lois (2), il fait blâmer par sou frère Quintus les excès où se portèrent les tribuns. Il se souvient sans doute des Gracques et des lois agraires, des tentatives violentes et révolutionnaires de Saturninus et de Carbon, de ses propres démêlés avec Clodius(3). C'est l'opposition d'un tribun, Curion, qui doit fournir à César un prétexte de commencer la guerre civile. Cicéron rappelle avec éloge (4) que son aïeul s'était opposé toute sa vie dans son municipe à son beaufrère qui présentait une loi pour permettre de donner son suffrage par écrit. Cette prescription n'a pour nous rien que de légitime ; mais il n'en était pas de même aux yeux de l'aristocratie , dont les intérêts étaient liés à l'ancien mode de voter.

Dans les Lois, conïme dans la RépiMique, Cicéron ne trouve presque rien à reprendre à lajvieille. constitution de^ornèJ~ll voudrait la conserver telle qu'elle est ; il en présente à ses concitoyens une image embellie pour qu'ils aient, comme disait Montesquieu, de nouvelles raisons d'aimer le gou%-ernement de leur pays. Les Lois, coinme la RéjnihUquc. sont donc une œuvre de circonstance, u n„.moyen d'agir sur l'ouinion, et non un monument de spéculation désintéressée, comme la République Qi les Lois de Platon.

Le traité des Lois de Cicéron est beaucoup moins parfait que celui de la République. Le premier livre ne se rattache pas aux deux autres; les prologues mis en tête des deux premiers livres et assez gauchement imités de Platon ne se lient pas bien non plus à ce qui suit. Le commentaire des prescriptions énumérées dans les deux derniers livres est bien timide et tout juridique. Mais il ne faut pas oublier que. le traité des Lois est inachevé, et qu'il ne fut pas publié par Cicéron lui-même. Il forme la transition entre le livre longuement médité, lentement mûri, soi-

(l) II, 3?.. - (-1) m, 7, 17; 8, 19, sq. - (3) II, 17, 4-2. — (4) I![, 16, 36.

gneusement composé de la République et les ouvrages philosophiques écrits après la mort de ïullie. Ceux-ci, rapidement conçus et exécutés, n'étaient guère, comme l'avoue l'auteur, que des copies de traités grecs.

La « Consolation », 1' « llortensius >. et les « Acailéniif|ues ».

La Consolation est imitée surtout de Crantor, VHoi-tensins d'Aristole. L'/foctensius et saint Augustin. — Les Acadèmiijues, leur composition. Le livre I fies premières Académiques est imité du Sosiis d'Antioclius. Dans le livre 11 des secondes Acndémiriues le discours de LucuUus est emprunté au Sosits, i(ui était un dialogue; le discours de Cicéron est inspiré de Clitoniaque et de Philon. Doctrine de Philon.

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