‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 6 sur 70 · LA « CONSOLATION · texte numérisé non relu

LA « CONSOLATION

Après Ph.arsale, Cicéron dé^ilorait amèrement la ruine du gouvernement républicain. Le silence auquel il était condamné était d'autant plus pénible à Cicéron qu'il aurait trouvé au forum une diversion à ses chagrins domestiques. Depuis longtemps il se plaignait de sa femme Térentia ; il finit par se résigner au divorce après plus de trente ans de mariage. Une grande perte vintmettre le comble à sa douleur: ce fut la mort de sa lille Tullie. Cette jeune femme, d'un esprit distingué, avait été mariée trois fois, et toujours assez malheureusement ; elle venait de divorcer avec Dolabella, lorsqu'elle mourut en couches, au mois de février 709. Le désespoirde Cicéron dépassa toutes les bornes. En vain ses amis, César, Dolabella, ses enne mis mêmes lui écrivirent pour le consoler. Dans une lettre à S. Sulpicius, il dit qu'il est plus malheureux que Paul-Érnile et Caton, parce que, eux du moins, ils pouvaient oublier la perte de leurs fils en s'occupant de la république.

Pour perpétuer la mémoire de sa fille, Cicéron voulut lui consa(!rer un temple de marbre. Il se réfugia chez Atticus, s'enferma dans sa bibliothèque et lut tous les livres qu'il put trouver sur les moyens de calmer la douleur. Ensuite il se

rendit à sa villa d'Asture, dans un pays désert, où il vécut dans une solitude complète : il s'enfonçait le matin dans une forêt épaisse et n'en sortait que le soir. Alors il résolut d'éterniser, dans un ouvrage, le souvenir de TuUie (1). Il écrivit sur les moyens de guérir la douleur un livre qu'il appela Consolation. «.T'ai tout tenté, disait-il à Atticus, pour modérer ma douleur ; vous m'en êtes témoin... C'est en vain : la peine est la plus forte... Je passe mes jours entiers à écrire ; au fond je n'y gagne rien, mais j'occupe mon esprit; pas assez pour l'arracher tout à fait à la pensée qui l'obsède, assez pour y faire quelque diversion. Je fais ce que je peux, et, si je ne réussis pas à calmer mon àme, je cherche du moins à composer mes traits. Ces efl'orts, tantôt je me les reproche comme un crime, tantôt je me regarderais comme coupable de les négliger. » (2) Et ailleurs : « En lisant et en écrivant, si je ne me soulage pas, du moins je m'étourdis. (3) S'il ne m'était pas venu à la pensée d'écrire, je ne saurais où me tourner. » (4) En annonçant à Atticus qu'il vient d'achever deux longs traités (probablement les Académiques et le de finibus), Cicéron ajoute : « Le travail est pour moi le seul moyen d'échapper à ma misère. » (5) En écrivant non seulement le jour, mais encore la nuit, car il ne connaissait plus le sommeil (6), Cicéron » s'empressait d'offrir un travail à son esprit toui-nant à vide dans le désespoir, conmie on se hâte de verser du blé sous la meule, de peur qu'elle ne se brise. » (7) Bientôt après la ConsolaJion, Cicéron composa Vffojiensiics, exhortation à la philosophie, qu'il défend contre les critiques d'Hortensius. La composition de ces deux ouvrages et le retour aux

(I) Lorsqu'on veut décrire un sentiment de l'âmo, on cesse bientôt de l'éprouver; la colère tombe quand on l'étudié. Il en est de même de la douleur ; dépeindre sa douleur, c'est se consoler. La mère de Gœthe disait que, quand son fils avait un chagrin, il eu faisait un poème. Au milieu de sa douleur Cicéron restait sensible aux beautés de son style. « J'attends, écrivait-il à Atticus (XII, 14), qu'on ait fini la copie de ma. Consolation pour vous l'envoyer. Vous pouvez compter que vous n'avez encore rien vu de pareil.. — {i) Ad AU., XI!, 14. — (3) XII, 16. — (4) XIII, 10. - (3) Xlll, 4n. — (6) XIII, 26. — (7) G. Martha, Études morales sur l'antiffiité, let consolations, p. IGC, sq.

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