‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 69 sur 70 · CICÉROX ET LES PÈRES DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

CICÉROX ET LES PÈRES DE L'ÉGLISE

de Népotien (1) : on voit dans les Confessions de saint Augustin combien il avait été frappé par la lecture de VHortensms ; les Académiques le décidèrent à écrire un traité contra Aca,demicos (2) : dans la Cilé de Dieu il se reporte plusieurs fois à la République de Cicéron. IMinutius Félix, dans son Octavius, s'est beaucoup servi du de natura. deorum. Mais aucune de ces imitations n'est aussi manifeste et aussi importante que celle du de offtciis par saint Ambroise, qui composa un traité, également en trois livres, de of/lciis ministroruni.

Cicéron avait écrit son dernier ouvrage pour son fils Marcus, qui, comme les anciens Romains, se destinait à la politique et devait suivre la carrière des honneurs. C'était alors non seulement un droit, mais encore un devoir pour tout homme bien né de s'occuper des affaires publiques, et le citoyen le plus parfait paraissait être celui qui prenait part au gouvernement, sans être étranger à aucune connaissance libérale et surtout à l'étude de la philosophie. A l'époque de saint Ambroise, au contraire, le personnage le plus important, surtout aux yeux des chrétiens, était le prêtre : c'est aux jeunes ecclésiastiques que s'adresse saint Ambroise.

Il suit de près le traité de Cicéron, malgré la différence des époques et des points de vue ; ce qui sert de lien entre les deux ouvrages, ce sont les idées stoïciennes, qui se retrouvent en

(t) Dans sa jeunesse saint Jérôme avait été passionné pour la lecture de Cicéron. Un jour il se vit en songe cité devant le tribunal de Dieu. Le Seigneur lui demanda ce qu'il était, et, comme il répondit qu'il était chrétien, il s'entendit aussitôt apostropher en ces termes: i Tu mens f Tu es Cicéronien; tu n'es pas chrétien; car où est ton trésor, là est aussi ton cœur. » (Ébert, Itttérat. chrét., trad. fr., I, -2Ùi.) — (-2) . Saint Augustin se sentait fort et il était éloquent, lorsqu'à ces beaux esprits qui invitaient leurs disciples à chercher toujours, en leur déclarant qu'ils ne trouveraient jamais, il opposait la parole ardente de l'Évangile, qui n'est pas moins vraie pour être ardente : Cherchez et vous trouverez. — Malheureusement l'ouvrage de saint Augustin, pris par d'autres côtés, ne témoigne que trop qu'il aurait eu grand besoin lui-même d'apprendre de Cicéron à douter. C'est dans ces livres mitre les philo-^ophe.'! ar.ndémiqni''! qu'il nous parle avec une étrange confiance des miracles qu'il a vu taire au devin Alhucérius. > (E. Havet, Séanres et travaux de l'Acad. des se. mor. H polit., avril-mai 1884, p. 670.)

partie dans la morale du christianisme. Saint Ambroise distingue, comme Cioéron. les devoirs parfaits et les devoirs imparfaits. Pour les Stoïciens le sage seul était capable des devoirs parfaits ; saint Ambroise les fait consister dans un renoncement plus élevé, dans un sacritice plus grand du moi : c'est ici l'ascétisme qui convient surtout aux ecclésiastiques. Une antre diûérence entre Cicéron et saint Ambroise, c'est que pour le premier, interprète des Stoïciens, le bien suprême est la vertu même, tandis qu'aux yeux de saint Ambroise, la vertu n'est qu'un moyen pour arriver au bien suprême, qui est de connaître Dieu. Chez Cicéron les devoirs envers Dieu ne sont mentionnés qu'en quelques mots ; c'est dans l'amour de Dieu que réside, pour saint Ambroise, le fondement de la vertu. Saint Ambroise n'admet pas, comme Cicéron, qu'on repousse par la force une provocation (1).

Dans le livre III de son ouvrage, qui, comme chez Cicéron, est consacré à l'examen des conflits de l'honnête avec l'utile, saint Ambroise va plus loin que le philosophe romain : il nous recommande de chercher l'avantage d'autrui et non le nôtre. Saint Ambroise a paitout remplacé les exemples que Cicéron avait empruntés à l'histoire de la Grèce et à celle de Rome par d'autres pris à l'Ancien Testament ; il croyait que c'était de l'Ancien Testament (]ue venaient les vrais principes delà morale païenne.

La composition du traité de saint Ambroise est très défectueuse ; il imite le de offtciis de Cicéron, imité lui-même de plusieurs philosophes grecs et surtout d'un ouvrage de Panétius ; c'est donc une imitation au second degré. Aussi a-t-on comparé le traité de saint Ambroise à un labyrinthe confus où le fil conducteur est l'ouvrage même de Cicéron (2).

(1) Cicéron (1, 7, iù) dét'eml do nuire à personne, sinon dans le cas de légitime défense, « ne cui guis nareat, mil Incessitus injuria ». Cette restriction, contraire à l'esprit de l'Évangile qui nous ordonna de pardonner et non de nous venger, a été condamnée non seulement par saint Ambroise, mais encore par Tertullien et par Lactance (Iiist. div., VI, 18). — (i) Ébert, litt. chrét., trad. fr., I, 176.

Trois groupes dans les IraiU's philosophiquns de Cicéron. Nature de son imitation des ouvrages grecs; diflicullé d'indiquer les sources oij il a puiaé. Comment Cicéron imite Platon, Aristotc, les pliilosoplies postérieurs. Ses livres tiennent lieu des originaux perdus ; il n'a pris chez les Grecs que ce qui était utile et pratique. Avocat et dialecticien Cicéron s'attache à Carnéade, homme d'Etat à la philosophie éclectique, moraliste aux Stoïciens Panétius et Posidonius. Influence des événements politiques sur la nature des traités de Cicéron. Cicéron et Varron, Lucrèce, Sénèquc. Jugement de 31. Momiusen sur les traités pliilosophiqucs de Cicéron; son e.xagératiou. Conclusion.

Alt tei'ine (le cette longue et minutieuse étude, nous devons ré.sumer le résultat de nos recherches, et porter un jugement sur l'œuvre pliilosophiç[ue de Cicéron.

On peut, d'après leur nature, partager les traités philosophiques de Cicéron en ti;ois groupes ; le premier comprend les œuvres politiques, c'est-à-dire la République et les Lois; le second les écrits plus purement philosophiquej, comme les Académiques, le de /inibus,le dénatura deorum, le de divindtione, le de fato.lede officiis ; le troisième groupe renferme des sortes de dissertations moitié philosophiques, moitié littéraires, comme la Consolation, YHoi-lensius, les Tusculanes. le de senechile, le de amiciiia.

Pour le premier groupe Cicéron se montre véritablement éclectique; l'idée de la République et des Lois est empruntée à Flaîoiî"; .'niais pour les détails l'auteur se sert aussi d'Aristote, de Polybe, de Dicéarque, des Stoïciens, de Panétius, de Caton, etsurtout il prend pour modèle la constitution et la législation de Pi,ome.

Pour le second groupe de traités Cicéron suit de jikis près un

326 co.ycLUsrox.

modèle grec, priiK-ipalenient d:ins l'exposition des doctrine.s. AffisTla défense de récleutisme d'Antiochus en logique, le tableau des morales et des théologies épicuriennes et stoïciennes, la théorie de la divination sont empruntés à des philosophes récents, connue Antiochus, Zenon l'Epicurien ou Pof,idonius, qui avaient corrigé ce qui, chez leurs devanciers, prêtait àla critique. Au contraire, la réfutation des doctrines vient souvent de philosoi>hes antérieurs à ceux dont Cicéron s'était servi pour l'exposition, par exemple Caruéade, si bien qu'on a répondu en partie dans le livre qui précède aux objections contenues dans le livre qui suit. Parfois Cicéron se ûe davantage à lui-même. C'est ainsi qu'il se borne à réfuter les Épicuriens par des raisons de sens commun, de telle sorte qu'on ne saurait dire avec précision s'il s'inspire ici d'un philosoplie stoïcien ou académicien.

Pour le troisième groupe de ses traités philosophiques Cicéron emprunte un peu de toutes mains. Aussi bien c'étaient moins des ouvrages de philosophie que des dissertations morales, où l'on s'inquiète plus de l'efficacité des préceptes que" deleur provenance. On ne saurait déterminer exactement quelles ont été ici les sources de Cicéron (1). Les écrits de cette nature étaient très nombreux et pouvaient être composés par tous les philosophes indillèremment, ou du moins on y mêlait toutes les doctrines. Parfois Cicéron semble ne pas avoir eu de modèle, comme, par exemple, pour le de senechde et le de amicitia. Il arrive aussi qu'il admette à la fois des doctrines opposées, comme celle de l'immortalité et de la mortalité de l'âme dans la première Tusculane, du bonheur fondé sur l'activité stoïcienne ou l'apathie épicurienne dans la cinquième.

Un écueil à éviter dans ces questions de sources, c'est de vouloir arriver à une trop grande précision, de prétendre assister au travail de composition de l'écrivain, de dire, par exemide, le moment précis où il quitte un modèle pour en prendre un

(1) Il en est quelquefois de même pour les ouvrages plus purcmenl philosophiques du second groupe : il nous a été impossible de démêler avec certitude i qui était emprunté le livre III du de finibus.

autre. Ces divinations sont parfois subtiles et ingénieuses, coaiuie nous l'avons vu pour le discours de Cicérondans le livre II des ■pre'mières Académiques, et pour l'exposition de la théologie épicurienne dans le livre II du de yiaiuradeorum; mais il ne faut pas oublier qu'elles ne sont guère que des conjectures, n est vrai qu'elles nous font voir de plus près la pratique de l'auteur, et mieux saisir le côté technique et matériel de son talent. Quelquefois même, comme c"est le cas dans un chapitre du livre III du de finibus (1), la composition a été trop rapide pour qu'il ne restât pas trace des sutures. On reconnaît les morceaux d'emprunt parce qu'ils n'ont pas eu le temps de se fondre dans l'harmonie de l'ensemble, comme des lingots plongés dans du métal en fusion déjà en train de se refroidir, et qu'on retrouverait enchâssés dans la masse solidiliée. mais avec leur nature et leur forme primitives.

Souvent on ne peut plus distinguer les éléments divers qui sont entrés dans la composition d'un traité philosophique de Cicéron. L'auteur, au lieu de faire des extraits d'un livre étranger et de se borner à les relier entre eux par des transitions, a seulement pris connaissance des idées contenues dans ce livre, puis il les a exprimées dans sa propre langue, ou bien encoie il s'est fié simplement à ses souvenirs. Telle fut d'ordinaire, semble-t-il. la pratique de Cicéron, qu'on nous représente trop comme ayant traduit avec exactitude un modèle grec. Ceci n'est vrai que pour certaines parties, comme la revue historique des opinions des diftërents philosophes sur les principes des choses, au livre II des py'eniières Académiques, sur la divinité au livre I du de natura deorum, ou sur l'âme dans la première Tv.sculane. On reconnaît ces emprunts trop textuels à l'apparence sèche et didactique du style, ou à l'accent général du passage, qui détonne au milieu de l'ensemble. Mais d'ordinaire les idées que Cicéron prend à autrui perdent la marque de leur origine étrangère en revêtant les formes amples et majestueuses de sou style oratoire. Ce style est comme une toge trop large qui fait des plis;, ces plis, en enveloppant les objets qu'ils recou-

328 CrtNGLUSIûN.

vrent, les dérobent aux yeux et, empêchent de les reconnaître. Connuent distinguer ce qui appartient en propre à Cicéron et ce qui ne vient pas de lui, lorsque tout dans son livre a le même ton et le même aspect ?

De plus, à l'époque de Cicéron, les systèmes les plus divergents en métaphysique se rapprochaient en morale. Une philosophie avait paru qui considérait surtout les points communs entre les diverses doctrines en négligeant ce qui était propre à chacune d'elles et la séparait de toutes les autres : c'était l'éclectisme. Cette philosophie ne pouvait manquer de plaire aux Romains, et Cicéron la suit souvent. Mais, en confondant les temps et les doctrines,, elle empêche d'indiquer avec certitude l'origine des différentes opinions. La nature d'une dent ou d'une vertèbre permet au naturaliste de retrouver le genre d'animaux auquel appartenait cette dent ou cette vertèbre, parce que tous les individus d'un même genre reproduisent le type commun. Au contraire, d'une doctrine mentionnée par Cicéron nous ne pouvons pas toujours remonter à son auteur, parce que cette doctrine a peut-être été professée par des philosophes d'écoles différentes, ou bien leur a été faussement attribuée.

Enfin les écrits des philosophes postérieurs à Platon et Aristote, dont s'est surtout servi Cicéron, sont perdus. Nous n'avons donc guère pu le surprendre en flagrant délit de plagiat. Il ne faut pas en conclure qu'il est plus original qu'on ne croit généralement. Nous sommes assurés du contraire par son propre témoign;ige. Le souci d'être original est peut-être la seule vanité qui manque à Cicéron. Même dans la République, où il doit le plus à lui-même, il voudrait bien nous faire croire que ce qu'il dit est emprunté des Grecs et surtout de Platon. Il se met sous la protection de ce nom illustre ; il l'invoque, même quand il le contredit, comme il arrive aussi dans le de legibus. ■Tous les autres traités philosophiques furent composés en deux ans, c'est-cà-dire trop vite pour que Cicéron n'ait pas traduit, ou tout au moins imité des livres grecs. Nous voyons par la correspondance avec Atticus que ces livres étaient surtout des manuels ou des ouvrages de vulgarisation, qui se prêtaient à

une mise en œuvre immédiate. Cicéron n'était pas un savant qui travaille dans le silence du cabinet, mais un politique changeant sans cesse de résidence, et d'autant plus distrait par l'attention donnée aux aflaires, qu'il était écarté du gouvernement et brûlait d'y revenir (1). Il ne pouvait transporter avec lui dans ses voyages toute une bibliothèque philosophique, et il n'avait ni le temps ni la liberté d'esprit nécessaires pour fondre ensemble plusieurs ouvrages. Il était obligé de s'en tenir à un seul ou à quelques-uns : il en prenait les idées qu'il e.xprimait dans son propre style.

Sijes idées.dans__Jes traités p]iilosophiques .dt3 CicéroUj ne viennent pas de lui, mais appartiennent aux philosophes antérieurs ou confemporains, orr comprend qu'on cherche avec soin les sources où il a puisé. C'est le seul moyen de déterminer la valeur exacte de ce qu'il avance. Ainsi, quand nous savons que l'exposé historique des opinions des divers philosophes sur la nature des dieux, au livre I du de natura deormn, est tiré d'un écrit épicurien, nous ne faisons plus guère cas de cette sorte de satire théologique (2).

Cicéron a beaucoup moins imité Platon qu'on ne serait tenté de le croire (3). Il a lu de lui certains dialogues qui se distinguaient par l'éclat de la forme et l'importance du sujet, comme

|1) De là clos à peu près ou des inexactitudes dont il se rendait bien compte lui-même. « Cette lettre écrite, dit-ilunjourà Atticus, jeme suis remis à mon travail ; mais je crains que vous n'y trouviez bien des endroits à noter au crayon rouge. Je n'ai pas l'esprit assez i:almi5 pour écrire ; de trop graves pensées m'agitent. » (.!(/ .fltt., XV, 14.) — (-2) L'élude des sources des ouvrages anciens, auxquels on emprunte des témoignages pour écrire l'histoire politique, littéraire ou philosophique de l'antiquité, permettra de rendre celte histoire plus exacte et plus précise. Ainsi les É'jlo'jnes mitraies de .Stobée contienneut une exposition de la morale d'.\ristote et des Stoïciens. Or l'on sait que celte exposition vient d'.A.rius Didymus, philosophe éclectique qui vivait sous Auguste. Dès lors l'abrégé de la morale stoïcienne est moins important que s'il était emijpuulé à un Stoïcien, mais il mérite plus de confiance que s'il était l'œuvre de Slobée. (Voir noire thèse latine : « De lohar'iii.t Stobœi Ecloijis eurmnque fontibiis >.) — (o) Cf. Van Heusde, Cicern ç'.Àon/.i-wv. et -AI. Gloi'l : Ueher Ckenj'-i Stadium des PIntn (Magdebourg, 1876).

par exemple la RépiMiqv.e, les Lois, le Phêclon, le Phèdre. Quant aux ouvrages plus difficiles, comme le Pay^tnénide. le Sophiste, le Phèdre, rien n'indique qu'il en ait la moindre connaissance. Encore dans les premiers a-t-il saisi surtout le coté extérieur, la forme, et non la pensée intime qui s'y cache. C'est ainsi que dans la République et les Lois Cicéron imite le cadre, et jusqu'à un certain point, Tordre des idées contenues dans les ouvrages grecs : mais il change la nature de ces idées : s'il évite les exagérations de Platon, il n'a pas la puissance de pensée avec laquelle le jihilosophe athénien déduit le plan de sa république de l'idée abstraite de l'État et l'ensemble de sa législation de quelques principes généraux. Cicéron a besoin d'avoir sous les y,£iisUa^ constitution etJejJiioiTrom^Tn^rETâton/c'est l'aitLSte-itaydi-qni trace ses^Jffures^ grands traits et dessine d'imagination ; Cicérqnj le^eintre timide qui ne travaille que d'apri^'S un modèle.

Nulle part la faiblesse de pensée de Cicéron n'apparaît mieux que dans le de legnms. Le livre I est une théorie élevée du droit. Mais Cicéron ne peut rattacher ce qui vient ensuite à ce qui précède, et il se contente de nous donner un résumé du droit romain. Il eût été incapable, je ne dis pas de formuler, comme Platon, le code d'un État idéal, mais de démêler, comme ^Montesquieu, le génie de la législation romaine. Quelques chapitres des Conskléralions sur la grandeur et la décadence des Romains, quelques pages de YEsprii des lois nous en apprennent plus que les deux derniers livres du de legibvs, qui peuvent être précieux pour l'histoire, mais qui n'ont guère de valeur aux yeux du philosophe (1).

(1) Do même Cioûron n'a pas compris la profondeur des idi5es contenues dans le Gonjias et le Phèdre sur l'art de la parole. Platon dit que, pour persuader les hommes, il faut connaître leur caraclèrc; dès lors l'orateur doit Ctre psychologue; il doit pratiquer la tl-jya-^Mf'.a. Pascal, retrouvant par la seule force do son génie les idées do Plalon, disait, dansr.4ri de pi-rsuader, qu'il y a plusieurs aveiuies pour pénétrer jusqu'à l'esprit de l'homme ; le cœur humain est comme un orgue dont il faut savoir jouer pour produire la persuasion. Cicéron déclarait que la philosophie était nécessaire à l'orateur ; mais il n'entendail pas son utilité au sens profond do Platon et de Pascal.

CONCLUSION. 3:jl

Les preuves de rimmortalité de IVime que Cicéron donne dans le Sonfje de Scipinn, la première Tusculane et le dialogue sur la vieillesse semblent empruntées au P/iédon.Ma.is Cicéron n'a pas pénétré le sens des théories platoniciennes. Il est même probable qu'il reproduit ces preuves d'après l'ouvrage d"un philosophe stoïcien, comme Posidonius, ou d'un disciple de l'Académie, comme Crantor, plutôt que d~'aprês le dialogue de Platon. L'éclat de la forme et le charme du style dans les écrits du penseur grec avaient dissimulé à Cicéron tout ce qu'ils cachaient de profondeur et de subtilité. Aussi bien ces caractères ne se dévoilent qu'à une étude attentive dont était inca pable Cicéron, qui voyait surtout dans la philosophie les avantages immédiats qu'elle pouvait procurer à l'art de la parole. Tous les éloges que Cicéron fait de Platoiv doivent être rapportés plus encore au grand écrivain qu'au grand philosophe.

La libre méthode àpriori de Platon avait été remplacée chez Aristote par la sévère observation scientifique. Cette philosophie plus positive devait plaire davantage aux P„oniains. Mais toutes les recherches, dans ce système, aboutissaient à la métaphysique qui, f comme une tige puissante, produit et supporte toutes les branches de la connaissance, les alimente de sa substance et porte encore au-dessus d'elles la majesté de sa cime (1) ». Oi\Jjesprit romain resta toujours fermépom- lâmétaphysique.

Aristote avait laissé deux sortes d'ouvrages : les uns, les Dialogues, d'un style élégant, étaient ses premiers écrits et s'écartaient peu des idées communes ; les autres, appartenant à la lin de sa vie et résumé de sa doctrine, ne contenaient que des pensées subtiles et originales, exprimées en iin langage nu. concis et souvent obscur. Ainsi Ai'istote avait composé surl'àme un dialogue, VEudème, dans lequel il affirmait rimmortalité ; dans le v.zp: 'i-jy;^;, au contraire, il ne dit nulle part que l'àme soit immortelle, et donne plutôt à entendre qu'elle périt avec le corps.

(1) Ravaisson, Esxni sur la mi-tnph. d'ArisL, I, -266.

Cicéron n'avait guère étudié les écrits ésotériques d'Aristote. On peut douter qu'il ait connu la Morale à Nicomaque. D est possible qu'il ait lu la Politique, avec laquelle on trouve des rapports dans la République; mais Cicéron, dans cet ouvrage, parait s'être inspiré de Polybe plus encore que d'Aristote. Il est très douteux qu'il y ait dans le de amicitia des imitations directes des livres VIII et IX de la Morale à JVicomaque.

Mais Cicéron connaissait certainement les Dialogues. On ne s'expliquerait pas autrement qu'il parle de la richesse du style d'Aristote (1). Transporté dès sa jeunesse au milieu de la société la plus polie d'Athènes et le disciple le plus distingué de Platon, Aristote avait commencé par imiter son maître. Il avait pratiqué pour son compte cet art de la composition dont il devait indiquer tous les secrets dans sa Poétique, sa Rhétorique et sa Réfutation des sophismes (2). Les Dialogues d'Aristote étaient plus faciles à transporter en latin que ceux de Platon, où le fil des idées se cache et disparait parfois dans le mouvement naturel de la conversation. Les Pvomains, pour les pièces de théâtre, s'étaient plutôt adressés à Euripide et à Ménandre qu'à Eschyle et Aristophane. De même Cicéron, découragé par la grandeur du génie platonicien ('3), aima mieux traduire littéralement certains ouvrages ou certaines parties des livres de r

Platon, comme le Protagoras et le commencement du Timée, que de les reproduire librement. Mais il fit plusieurs emprunts aux Dialogues d'Aristote (4). C'est à eux qu'il avait pris, nous dit-il lui-même, l'ordre d'une partie de ses traités philosophiques, comme le de legibus, les Académiqties, le de finilms, le de divinatione. Au lieu de suivre la coutume de Platon qui i

s'efface pour faire parler Socrate, dans la houche de qui il met :

parfois des pensées qui ne lui étaient jamais venues, Cicéron, 1

(11 Flninen orationi^ aureuin. Acad., II. 38, 119. — (-2) Cicéron dans *

une leUre à Atticus (II, 1, 1) dil qu'il a fait usage dans un de ses livres t lie toute la boite h parfums d'Iïocrate, de tous les coffrets de ses disciples, et même des pmrs de rhétorique d'Aristote •. — {o) Avrpliludn Pla- !oiii<. Orat., ch. 1. — (4) Par exemple chm l' Hortevxms: ; dans le J" nnlura deiinim,!, 13, 33 ; II, 15, -fl, s<[. ; 3", 05; danslfif/e divinatioiu'. 1, "25, 53; dans le de fiiiibit.'^. II, 32, 106 ; dans les Tusrnhuie^, \, "ô, 100.

cocLusioN. 333

dans ces ouvrages, se donne, à l'exemple d'Aristote dans ses Dialogues, le prim-ipal rôle dans l'entretien (1).

Cicéron ne s'est pas servi des livres ésotériques d'Aristote et n'a imité des dialogues de Platon que quelques passages plus littéraires encore que philosophiques. On le regretterait (car Platon et Aristote sont les maîtres de la pensée antique), si nous ne possédions pas les œuvres de ces deux grands philosophes. Par un heureux hasard, il se trouve que les écrits d'Aristote dont s'est surtout inspiré Cieéron, ce sont ses Dialogues, aujourd'hui perdus, les œuvres de jeunesse où il cherchait les principes de sa propre doctrine. Si nous avions conservé les Dialogues d'Aristote nous pourrions refaire la genèse de ses idées et voir comment il s'est peu à peu écarté de l'enseignement de son maître pour devenir le penseur systématique et profond que nous connaissons seul. On comprend dès lors de quelle importance sont les fragments des Dialogues d'Aristote contenus dans les traités philosophiques de Cieéron.

Mais C6S fragments sont rares et peu étendus. Si, daiïs l'ordonnance de ses traités philosophiques, Cieéron a reproduit « la manière d'Aristote r2) » dans ses Dialogues, il lui a été impossible d'imiter aussi complètement le fond que la forme ; car il expose le plus souvent des kloctrines venues après celles d'Aristote et de Platon. Il s'inspire surtout des philosophes postérieurs. Nous ne possédons plus rien de leurs ouvrages. Cependant nous savons que si la pensée pliilosophique avait, après la mort des fondateurs de l'Académie et du Lycée, perdu de sa profondeur et de sa puissance, elle ne s'était pas arrêtée

(1) « Platon, le contemporain et le concitoyen de Phidias et de Sophocle, éprouvait aussi, comme philosophe, le plaisir d'inventer et de créer, et il entrait avec joie dans les tormes étrangères qu'il avait tirées de lui-même. Aristote, le fils des côtes de la Tliraee, ne pouvait se résoudre à n'être pas lui-même, et pendant la représentation il jetait le masque » (J. Bernays, les Dial. d'Arist., p. 2). Ce sentiment qui empêche l'artiste de s'oublier soi-même pour s'identifier avec ses créations était euco"" plus puissant chez Cieéron que chez Aristote. — (-2) iios Aristotelius (Ad AU., XJII. 19, 4).

334 CO'CLUSION.

complètement. « La iilupnrt de ces philosophes dont nous n'avons plus (jue les noms ont écrit, mais non pas pour nous. On ne saurait trop le redire, ni trop appuyer sur une telle perte. Le riche trésor des livres de Platon et d'Aristote, sur lequel nous jugeons la philosophie ancienne, n'est pourtant qu'un débris, quoique ce débris soit magnifique ; tout le reste a disparu. Nous frappons, pour ainsi dire, à la porte de toutes les écoles, mais la porte est fermée et nous ne pouvons entrer. Nous y collons notre oreille, et nous surprenons quelques éclats de voix, certains principes, certaines déductions, le murmure surtout d'un auditoire ému et subjugué ; rien davantage (l). »

Les traités philosophiques de Cicéron nous apprennent en partie ce que nous voudrions savoir. Ils nous ont conservé les résultats les plus importants et les plus pratiques auxquels était arrivée la philosophie grecque après PMtbn et Xristote. De là leur valeur incourparable i>our l'histoire des idées dans le monde ancien. Non qu"ils soient seuls à nous fournir là-dessus des renseignements. Nous connaissons aussi la doctrine de la nouvelle Académie par Sextus Empiricus, celle des Épicuriens et des Stoïciens par Plutarque. De plus, Diogène de Laerte a fait l'histoire de toutes les écoles philosophiques de l'antiquité. Mais tous ces auteurs venus après Cicéron n'ont pas son exactitude, qu'on peut cependant déjà trouver insuffisante. Sextus Empiricus est long et diffus; Plutarque aime trop à raconter: Diogène de Laerte s'attarde à des détails biographiques inutiles. Cicéron a de plus qu'eux tous son style, qui donne tant de charme à ce qu'il expose. Aussi bien ce style, si nous l'en croyons, ne serait que l'enveloppe magnifique dont il revêt la pensée d'autrui. Donc, si nous avons perdu les ouvi'ages des philosophes grecs postérieurs à Platon et Aristote, les livres de Cicéron nous en tiennent lieu dans une certaine mesure.

Cicéron emprunte, comme nous l'avons vu par les recherches précédentes, à Crantor, le disciple de l'ancienne Académie, et

(1) E. Havut, k clirist. et ses or'uj., II, 9.

COXCLT'SION. 335

à Chrysippe, le législateur autorisé du Porti'iue, aux Stoïciens récents et en honneur à Rome, comme Panétins et Posidonius : aux Épicuriens contemporains, Zenon et Phèdre; à l'éclectisme d'Antiochus, au probabilisme de Philon. et surtout au scepticisme de Carnéade, consigné dans les livres de Clitomanue. Les traités de ces philosophes étaient beaucoup plus faciles à imiter que les dialogues de Platon ou les écrits ésotériques d'Aristote. Ceux-ci se rattachent étroitement à l'ensemble de la doctrine. On dirait une pierre angulaire dans un bâtiment ; on ne peut enlever la pierre sans ébranler l'édifice tout entier, et elle est si bien taillée pour lui seul qu'elle ne saurait qu'avec peine entrer dans une construction nouvelle.

Toutefois Cicéron ne parait pas avoir imité ses modèles d'une façon aussi servile que le croient les critiques allemands. Il avait sous les yeux des ouvrages grecs dont il reproduisait les pensées, mais en leur donnant l'éclat et le charme de son style. Si on lui refuse les idées, il faut lui laisser au moins les mots. Il les réclame comme son bien dans la phrase, dont on a souvent abusé contre lui, où il explique la rapidité avec laquelle il compose ses traités philosophi(j[ues par ce fait qu'ils ne sont que des copies (1).

De plus, Cicéron a imité les pensées des philosophes grecs, mais il n'a pas tout pris dans leurs livres. L'esprit subtil des Grecs s'était engagé dans toutes les directions ouvertes à l'intelligence humaine. Aujourd'hui encore, après tant de siècles de spéculation, lorsqu'on croit tenter des voies nouvelles, on s'aperçoit qu'elles ont été déjà parcourues par les Grecs. La théorie du devenir^ ou comme on dit plutôt, de l'évolution, ne date pas du XIX" siècle, de Hegel ou de M. Herbert Spencer, mais d'un Grec d'Ionie, qui vivait cinq cents ans avant Jésus- Christ. Heraclite, en elfet, avait entrevu, nettement la grande

(1| Cicéron choisissait avec grand soin les mots par lesquels il traduisait les expressions grecques. Lorsque le mot propre manquait en latin, il n'hésitait pas à se servir du terme grec, ou bien il proposriit plusieurs équivalents. Dans sa correspondance avec Atticus il discute parfois la valeur e.xacte d'un mot, par exemple in/u6i;r« (XIII, 21; et of/icium (XV, 14; XVI, 11), et il accepte ou rejette les observations d'Alticus.

^àxm.vh

line qui regarde les choses comme étant dans un changement perpétuel, il y arait surtont une arme de raisonnement merveilleuse, découverte par les Grecs, et dont ils abusaient avec une passion d'inventeurs et d'artistes : c'était la dialectique. Pas de sophisme qu'ils n'aient imaginé pour avoir le plaisir d'exercer leur esprit en embarrassant leurs adversaires.

Les Romains, au contraire, méprisaient ce qui n'était qu'un plaisir pour l'esprit et non une facilité pour agir. Ce qu'ils voyaient dans une recherche, c'étaient les résultats pratiques et non la joie delà découverte. Ils ne comprenaient pas les théories subtiles sur la connaissance ; mais, dès qu'il s'agit de l'action, ils se reti'ouvent tout entiers. Ils faisaient comme les Stoïciens, à qui l'on reprochait de ne s'occuper que de l'épi et de négliger la tige qui l'a produit et le soutient. Les préceptes moraux venus des Grecs prirent, en passant en latin, quelque chose de l'impérieuse brièveté romaine. Les grands l'crivains philosophes de Rome, Cicéron et Sénèque, n'ont retenu de' toutes les théories morales des Grecs que ce qui pouvait immédiatement servir à l'usage de la vie. Ils ont négligé les recherches subtiles et les discussions oiseuses ; mais, ce qu'ils ont conservé, ils lui ont donné un accent plus impératif, une autorité plus persuasive. Le droit moderne repose sur le droit romain, la morale moderne se rattache à la morale antique, et si, pour la partie spéculative, elle relève davantage des grands penseurs de la Grèce, pour la pratique elle reproduit surtout les préceptes des philosophes romains : Rome nous a légué le fond de nos lois et de notre morale.

Mais toutes les recherches de sources qu'on peut faire ne donnent que le côté matériel de l'œuvre philosophique de Cicéron. Il faut voir ce qui l'a fait naitre, sous l'empire de quelles pensées et dans quelles conjonctures les parties diverses dont elle se compose ont successivement pris naissance.

Cicéron voulait avant tout devenir un grand orateur: il savait que la iihilosopliie était d'un puissiint secours pour l'éloquence: il étudia la philosophie. Parmi les diverses doctrines laquelle devait lui plaire le plus ? Celle de Platon était bien subtile pour l'esprit pratique d'un Romain ; le

CONCLUSION. ooi

Goy/jiiis et \e P/ié(/'n; vewkvmentd'àdiuu-dhlea idées sur l'art de la parole : mais ce sont île simples vues : elles n'ont pas été rendues pratiques dans mi ensemble de préceptes. Ces préceptes, ou les trouve dans les éi-rits de l'école péripatéticienne : Cicéron étudiera les ouvrages de rhétorique d'Aristote et de ses disciples. Mais la doctrine péripatéticienne est surtout une philosophie de la science qu'elle dépasse et couronne par la métaphysique. Cicéron aspire à devenir un homme, non de spéculation, mais d'action; il veut savoir, non pour le plaisir de connaître, mais pour conduire par la parole et dominer les esprits. Il professera la doctrine d'Aristote, ou du moins ce qu'il croit tel, dans son traité de finibua. dans ses considérations sur la république. /Mais en général il lui faut une philosophie plus amie de la tliscussion. et moins éloignée de la vie ordinaire.

Cette p'ûilosophie, ce ne sera pas celle <rE[)icure : celle-ci prête trop facilement à de fausses interprétations qui blessent la délicatesse naturelle de Cicéron. La doctrine éj)icurienne est trop inditi'érente au beau langage : peu importe à Épicure la manière dont il s'exprime, pourvu qu'il se fasse comprendre ; il méprise les traités de rhétorique sortis de l'école d'Aristote ; il ne dit rien sur l'art de raisonner et de discuter. Les Stoïciens, au contraire, ont examiné ces questions avec beaucoup de soin, — trop de soin peut-être. Le luxe des divisions et des subdivisions, des démonstrations caiitieuses. des distinctions subtiles étoutl'e chez eux la puissance de la parole : il faudrait, dit Cicéron, étudier leur rhétorique, si l'on voulait apprendre à se taire : enfin leurs expressions bizarres et les épines de leur dialectique rebutaient les esprits.

Mais tons ces défauts, qui devaient paraître si choquants à Cicéron. sont justement évités par les adversaires du Portique, les philosophes de la nouvelle Académie. Pour battre les Sto'iciens, ces dialecticiens subtils, ils ont été obligés de raisonner encore plus finement qu'eux : mais ils n'ont pa-s négligé les ornements de la parole, que méprisaient à la fois les disciples d'Épicure et ceux de Zenon ; ils ne sont pas moins grands orateurs que logiciens redoutables. Le plus célèbre des philosoplies

de la nouvelle Académie. Cainéade, enseignait à la fois la philosophie et la rhétorique. C'est à lui surtout que Ciuéron s'adressa pour connaître ces deux arts. Il nous dit lui-même que s'il était oiateur, il le devait plutôt aux promenades de TAcadémie qu'aux écoles de rhétorique. L'Académie dont il parle est plus encore celle de Carnéade que, celle de Platon. Dans sa jeuuesise. « il visitait respectueusement la chaire où s'était assis Carnéade, et qui semblait veuve de ce beau génie (1) •.

: Il n'est pas besoin que l'orateur coimaisse le vrai ; il suffît qu'il persuade le vraisemblable^ Or, la doctrine de Carnéade et de la nouvelle Académie est justement l'apologie et la défense du probabilisme. Placée entre deux dogmatisines intolérants et étroits, elle prêche le doute, la suspension du jugement. Cette réserve, après les assertions hardies de Platon et d'Aristote, en face des affirmations tranchantes de Zenon et d'Épicure, devait plaire 'à un Romain, qid, avec le bon sens pratique de sa race, ne comprenait pas qu'on affirmât ce qui n'était pas évideiit ou fait d'expérience. En délivrant l'esprit humain du penchant à affirmer et de l'irrétlexion, Carnéade. dit Cicéron, a fait un travail d'Hercule (2). C'est le doute prudent de Carnéade, mêlé à la doctrine plus dogmatique de Philon, que Cicéron défend dans les Académiques; c'est lui qu'il oppose aux assertions e.xagérées des Stoïciens dans le de luditra deori'./ti.le de dixinatione et le de fato.

A la fin des premières Académiques, où il parle réellement pru domo sua, Cicéron, au moment de monter sur le bateau qui doit le ramener à sa maison de campagne, demande à Hortensius quel est son avis sur la discussion à laquelle il vient d'assister. « Il me répondit : De lever l'ancre. Tu es à moi, lui dis- « je ; car c'est précisément là la conclusion de l'Académie. » Le jeu de mots est on ne peut mieux placé, puisque l'Académie

(1) Du [in.. V, i, i. — (2) Arad., II, 34, 108. Descnrles, lui aussi, pincera plus lard dans le doute préalable la véritable méthode philosophiiiuo, et reconnailra dans la précipitation et la prévention les [dus grandes causes d'erreur.

co^■CLUSIO^". 339

lève toujours l'ancre, ne pouvant s'arrêter ni se fixer nulle part ( 11. i

îse pouvoir jamais jeter l'ancre un seul instant serait non seulement pour le poète, mais encore pour tout homme éclairé des teraps modernes un véritable supplice. 'Sla.is peut-être étaitce dans les temps anciens ime nécessité de suspendi'e son jugement dans une toule de cas, si l'on voulait ne pas dépasser dans son aSrmation les bornes de sa connaissance. Nous avons déjà dit, à propos de la traduction latine du Timée, que les sciences physiques et naturelles n'avaient dans l'antiquité rien de sûr lù de définitivement démontré. « Si quelqu'un pensait aujourd'hui à soutenir des thèses de scepticisme absolu,.... il serait arrêté tout court par l'impossibilité d'entamer les sciences positives. Elles nous mettent à tous dans l'esprit dès le collège tout un système de vérités sur lesquelles le plus léger doute ne s'élèvera jamais dans notre esprit. Sur le programme scientifique du baccalauréat il n'y a pas de sceptiipie : les anciens l'étaient parce qu'ils ignoraient. Hicétas de Syracuse avait pensé que le soleil et le ciel ne tournaient pas autour de la terre, et que leur mouvement apparent n'était que celui de la terre tournant sur son axe : c'était un trait de génie : ce n'était pas une vérité acquise à la science et Cicéron ne sait ce qu'il en doit croire (2). »

Mieux valait ce doute prudent que l'indiflérence scientifique des Épicuriens, qui acceptaient toutes les causes assignées à un phénomène, pourvu que ce fussent des causes physiques. C'est ainsi qu'ils croyaient que chaque jour \\n nouveau soleil s'allumait le matin, à l'orient, et s'éteignait le soir, à l'occident, et que, pour expliquer la présence des images des dieux dans notre esiuit, ils admettaient qu'il y avait réellement des dieux.

Des solutions si grossières devaient blesser la finesse d'esprit de Cicéron. Il ne pouvait approuver l'inconséquence avec laquelle Kpicure aifirmait l'existence des dieux en leur refusant toute action sur le monde. 11 répugnait à la fois aux négations

(1) E. Havct. Pourquoi Cicéron a professi- la philnsophie arndémiijue. Sèancea et Inirnii.c de l'Acad. des se. inor. et polit. j avril-mai, 18S4, p. 661. — (3) /(/., ibid., p. H^i.

;)40 co>-CLusiox.

tranchantes des Épicuriens et aux affirmations sans preuve des Stoïciens. « Sa profession de doute académii|ue n'avait été pour lui qu'une manière d'introduire et de faire accepter par l'opinion publique sa liberté de penser. Elle préparait les dialogues sur les Dieux et la Divination (1). »

Carnéade avait la prétention d'en revenir à la doctrine de Socrate, qui disait ne savoir qu'une chose, qu'il ne savait rien. De même pour Carnéade il n'y a qu'une chose qui soit hors de doute, c'est que tout est douteux. On a souvent mal compris la nature et le rôle de la nouvelle Académie ; elle n'a pas le caractère immoral de la sophistique, qui prépara la réaction de Socrate, le dogmatisme de Platon et d'Aristote (2). Elle est avant tout une protestation de bon sens contre les exagér-ations du Portique, qu'elle combat à peu près exclusivement. « S'il n'y y avait pas eu de Chrysiiipe. il n'y aurait pas de Carnéade, » disait Carnéade lui-même. La nouvelle Académie soutenait sur toute question le pour et le contre ; c'est que, excepté dans les nuithématiques, il n'y a rien (jui soit complètement vrai, rien d'entièrement faux (3). Tout l'art de la vie ne consiste-t-il pas à

'(1) hL, ih'uL, p. (i69-670. — (i) On a queliiuofois attaqué la morale de Carnéade, qui semble avoir été un eudémonisme raisonnable. • Elle est de lui cette pensée admirée par Cicéron (de [in., II, 18, 39) : • Si tu savais qu'il y eût en quelque endroit un serpent caché et qu'un homme qui n'en saurait rien et à la mort duquel tu gagnerais fût sur le point de s'asseoir dessus, lu ferais mal de ne pas l'en empêcher; cependant tu aurais pu impunément ne pas l'en avertir. Qui t'accuserait? » (C. .Martha, Études morales sur l'antiquité, I0"2.) — (3) Pour les Pythagoriciens et les Éléates, il n'y avait science que de l'être xi j:po; àXT)6iiav ; tout le reste était du domaine de l'opinion, xi -poî So'Çav. Platon reproduisit cette doctrine; cependant il admettait que les choses d'opinion existaient réellement à côté de celles qui étaient objet de science; mais il ne croyait pas qu'il y eût des règles certaines pour connaître les premières. Aristole, au contraire, enseigna qu'il y avait une science du vraisemblable; il en étudia plusieurs parties , et formula les lois de ces connaissances , par exemple la rhétorique, la poétique, la physique, la politique. Il semble que Carnéade n'ait fait, dans nne certaine mesure, que reprendre la théorie d'Aristote sur le vraisemblable, dont il niait seulement qu'il put y avoir science au sens complet du mot.

évaluer des vraisemblauces ? Texpérience n'est-elle pas le caîuul habile des probabilités ?

Cicéron avait étudié la philosophie en vue de l'éloquence. Celle-ci se déployait surtout dans les procès, souvent politiques, qui se plaidaient au forum. L'avocat ne doit pas avoir trop de scrupules ; il ne doit pas craindre de se contredire suivant les circonstances et de défendre le lendemain ce qu'il a combattu la veille. L'orateur Antoine n'avait voulu écrire aucun de ses plaidoyers ; il craignait qu'on n'opposât ses discours passés à son langage présent. De même Cicéron ne se mettait pas trop en peine du choix de ses clients: il faillit plaider pour Catilina. Il conserva cette habitude eu philosophie. Un des interlocuteurs de ses dialogues ne manque pas de lui reprocher de se contredire (1). Il ne répond pas, comme on a fait de nos jours, que la contradiction est le signe de la vérité ; mais il réclame le droit de vivre au jour le jour, et d'affirmer chaque fois ce qui lui paraît le plus vraisemblable, quitte à dire, pour sa justification, qu'il ne jure sur la parole d'aucun maître.

Mais cette doctrine, excellente pour un avocat, l'est moins pour un homme politique, qui doit savoir ce qu'il veut et ne pas vouloir chaque jour une chose nouvelle. Aussi, lorsque Cicéron écrivit la République, il plaça dans la bouche de deux personnages différents la discussion de Carnéade pour et contre la justice. Il dit dans les Lois: « Quant à la nouvelle Ai-adémie de Carnéade et d'Arcésilas, qui bouleversa tout cela, prions-la de garder le silence. Si elle faisait irruption sur notre terrain, où tout nous semble construit et arrangé avec assez d'art, elle y ferait trop de ravages. Je n'aspire qu'à la fiéchir ; la repousser, je n'ose (2) ».

Quelle doctrine choisira donc Cicéron dans les questions qui ont plus spécialement pour objet la vie commune, comme le gouvernement, les lois, la morale ? Cicéron suivra l'iiabitude de son pays. Les Romains admettaient dans le Capitole les dieux de toutes les nations. De même Cicéron adopta pour la République, les Lois, le de finibus un système qui prétend con-

(I) Tusc, V, 11, ?,1. — (-2) 1, 1;î, 39.

342 COXCLl'SION.

cilier les opinions contraires et qui n'est autre que Féclectisme (1). Pour les deux premiers ouvrages cités Cicéron tit luimême le choix entre les diverses doctrines, eu les adaptant aux institutions de son pays. Pour \q de flnibits il lui sutRtde leproduire l'enseignement d'Antiochus qui, renoncjant au probabilisme <le Carnéade. avait prétendu réunir dans un système nouveau l'Académie, le Lycée et le Portique. Pour trouver que ces trois écoles étaient les mêmes au fond, il fallait fermer les yeux sur les différences essentielles qui les séparaient : mais ces difî'érences n'apparaissaient qu'aux regards d'un observateur attentif, et nous savons que tels n'étaient ni Antiochus ni Cicéron.

Au temps de Cicéron les systèmes de Platon et d'Aristote ne comptaient plus que de rares partisans. Ils renfermaient des théories trop purement spéculatives pour intéresser une époque et un peuple exclusivement soucieux de la pratique et de la morale. Deux doctrines restaient seules en présence à Rome, l'Épicurisme et le Stoïcisme. La plupart des Romains avaient adoj)té l'Epicurisme., séduits par son api)arenîe facilité et par l'espérance de trouver là le bonheur. Les Romains mettaient alors à la poursuite du plaisir l'opiniâtreté et la passion qu'ils avaient apportées à la conquête du monde. La doctrine d'Épicure fournissait de spécieux prétextes à ceux qui, comme Atticus, voulaient se tenir à l'écait des agitations politiques pour vivre au sein du repos. Mais ce repos ne pouvait plaire à quiconque avait conservé du goût pour l'activité si chère aux anciens Romains. Or. une doctrine ennemie de celle d'Épicure faisait à chacun une loi de cette activité, méprisait le plaisir, dans lequel Epicure plaçait le souverain bieu. et regardait comme le véritable l)nnbeur la lutte contre les passions du dedans et la

(I) .\Uious raroiite {de Uij., I, -20, Soi que Gellius, proconsu! romain en Grèce, ivunil Ions les philosophes qui cîtaient à .^thjnos, et les pri.i ùo ne pa.s passer leur vie à disputer les uns contre les autres, ol de mettre tin à leurs controverses pour tomber d'accord entre eux ; la chose était possible c", il leur promit son appui à cet effet. Oa voit que le génie romain était au tond éclecli((ue.

coxcLT'sioN. ;J4;;

résistance uux attaques du dehors. Cette pliilosophie étai t celle du Portique. L'école de Zenon blessait la délicatesse de Cicéron ; mais il ne pouvait s'empêcher de voir dans les Stoïciens des hommes de cœur. Je crains bien, disait-il. (qu'ils ne soient les seuls philosophes.

Dans le de /inibiis Cicéron avait exposé sur le fondement de la morale une opinion qu'il croyait être celle d"Aristote et de l'ancienne Académie, mais qui n'était en réalité que celle d'Antiochus, un parfait Stoïcien, s'il avait consenti à changer très peu de chose dans sa doctrine.

Antiochus restait Stoïcien en croyant revenir à Platon et Aristote. D'autres, comme Panétius et Posidonius, ne pensaient pas être infidèles à l'esprit du Portique en suivant parfois le chef de l'Académie et celui du Lycée. Ces Stoïciens éclectiques furent surtout les modèles dont s'inspira Cicéron.

Mais il y avait entre eux une différence. Le premier. . l'esprit le plus indépendant peut-être que l'école stoïcienne ait produit(l) », s'était dégagé des subtilités de la secte : il avait eu le courage, sinon de nier la divination, du moins de dire(iirilen doutait. Sur la question de l'immortalité de l'àme il s'était, malgré son amour pour Platon, tenu dans la sévère réserve il'Aristote : dans sa Let/re à ïubéron il avait pa.ssé sous silence le paradoxe stoïcien de l'impassibilité du sage. Ce bon sens solide devait plaire aux Romains. Aussi l'en.seignement de Panétius exerça-t-il sur eux une grande influence. NohUis Uhros Panœli. a dit Horace.

Posidonius ne craignit pas d'aiFirmer ce que son maître avait mis en doute. Souffrant d'une attaque de goutte il faisait devant Pompée un beau discours pour prouver que la douleur n'est pas un mal. Il soutenait hardiment la vérité de tous les genres de divination, même de la plus absurde de toutes, celle qui était tirée du tressaillement des membres; enfin il semble avoir affirmé l'immortalité personnelle: car il faisait une ditléience complète entre l'âme et le corps (2), et il regardait la pi'emière

(1) Zcller, la phil. et In relig. chez les Romains. — (-2) Par opposition à la dignilc iDoialc de l'espril, Posidonius, dans Sénèque {ep., 9-2, 10), nomme le corps . inntili^ nim et llniiht. rcirptnn,!,^ taiilum ctbis Imliilig .,

344 co^Tr.T'siON.

luoitis comme servie par les organes çLue comme gênée par eux. Aussi rame à la mort retrouvait-elle son indépendance. Posidonius s'occupa de presque toutes les sciences connues ; il avait écrit sur la géographie, l'histoire, les sciences, l'astronomie ; il s'était exercé dans la géométrie ; mais il manquait absolument du sens critique que Panétius avait à un haut degré.

Cicéron imita Panétius ou Posidonius, suivant qu'il se laissait aller davantage à ses espérances et à des affirmations hasardées, ou qu'il obéissait plutôt à son bon sens. Nous avons cru voir que le commencement de la première TuscitMne où sont exposées les preuves de l'immortalité de l'âme était emprunté à. Posidonius. La troisième et la quatrième Tusculanes paraissent venir de Chrj'sippe ; mais on y soutient que toutes les passions sont volontaires : ceci était bien dans l'esprit de Posidonius, qui reconnaissait à l'âme une dignité si supérieure à celle du corps. Le commencement de la cinquième Tusculane, où Cicéron prétend que la vertu suffit au bonheur, semble imité de Posidonius, connue presque toute l'exposition de la théologie stoïcienne, au livre II du cZe nalura deorum, et l'apologie de la divination, au livre I du de dicinatione .

Mais lorsque Cicéron juge les choses froidement, ou verit donner des conseils pratiques, alors c'est à Panétius qu'il s'attache, comme dans la seconde Tusculane, où il indique les remèdes contre la douleur, et dans le de offtciis, où il formule les règles qui devaient présider à la conduite de tout Piomain bien né, au premier siècle avant J.-C. C'est aussi de Panétius que vient la critique de l'astrologie, au livre II du de divinatione, et probablement la théorie du droit, au commencement du de legibuK.

Cicéron n'est pas un philosophe systématique qui développe avec rigueur une doctrine, mais un amateur qui interroge avec curiosité tous les sytèmes et s'attache tour à tour à chacun d'eux suivant l'inspiration ou les exigences du ;Homent. On comprend donc, si l'on considère le développement q \ la pensée de Cicéron, que sa philosophie soit en premier lieu le probabi- j

lisme de la nouvelle Académie, puis un éclectisme qui faisait / place à tous les systèmes, celui d'Épicure excepté, entin un /

co^TLTJ•sIO^•. 345

stoïcisme enthousiaste ou modéré. Cicéron satisfait ainsi à tquj Je3 Jbesioi.ns de soa esprit-^ût de son époque, à la triple ^5i?!"<?l?.Pi£il^'^^i^'ê'.sociale et morale. C'est pour ainsi dire le doute académicien qui prend de plus en plus de consistance à mesure que les questions traitées deviennent plus pratiques et d'un intérêt plus pressant.

Mais les œuvres philosophiques de Cicéron avaient un but immédiat. II voulait, surtout dans les dernièi'es années de sa vie, combler une lacune dans la littérature latine, où nul si ce n'est Yarron et Lucrèce, n'avait encore parlé de philosophie (1). Toutefois l'intérêt littéraire ne venait qu'après l'intérêt politique. Avant d'être un grand- écrivain, Cicéron voulait être un homme d'État. Chacun de ses traités philosophiques était, comme nous l'avons montré dans tout le cours de cette étude', destiné à agir sur l'opinion, djLi moins sur celle des honnêtes gens. . "'~ ' '" "" "

La Répuolique et les Lois devaient ranimer l'amour de l'ancienne constitution de Rome menacée par les ambitieux (2). Ces efforts furent inutiles, et Rome connut bientôt la dictature de César. Cicéron écrivit alors la Consolation et YHortensias pour calmer ses douleurs paternelles et patriotiques, et conseiller à ses amis, qui se consumaient dans l'inaction, de chercher dans la philosophie les secours qu'il y avait trouves lui-même. Ces conseils furent si bien accueillis que Cicéron se hâta d'écrire les Académiques et le de ftnibics. Dans le premier de ces ouvrages il essaye d'intéresser les esprits à une subtile discussion sur le problème de la connaissance en montrant dans les débats philosophiques une image de la lutte des partis à Rome. Dans le second il combat dans les Épicuriens les égoïstes prêts à tout pour conserver leurs richesses et leurs plaisirs, et dans les Stoïciens les esprits inflexibles qui refusent

(1) « La Grèce s'affaiblit, disait Cicéron; j'exhorte tous ceux qui le peuvent à lui aller arracher sa gloire littéraire pour l'apporter dans notre ville . (Tusc^JIjJ^^. (-2) Varron composait après Pharsale le de vita popuh romani, où il se proposait le môme but que Cicéron, réveiller par la connaissance de l'histoire de Rome rattachement du peuple aux institutions qui avaient fait dans le passé la grandeur de la Républi(iue.

346 coxoLUsiux.

de se iJlier au temps et perdent leur cause par excès de lo gique.

Mais c'étaient là des questions trop philosophiques. Avec les Tusculanes, lecle scnectute et le cleamicitia Cicéron aborde des sujets plus pratiques et surtout plus appropriés aux circonstances. Pendant la dictature et après le meurtre de Césai; il fallait s'accoutumer à ne pas craindi-e la mort, à mépriser la douleur, à dompter les passions, à chercher le bonheur dans la seule vertu, à se représenter sous de riantes couleurs la vieillesse qu'on ne verrait peut-être pas, et à chercher dans l'amitié une consolation et un secours contre les ennuis et les périls du présent. On apprenait ainsi à bannir de son âme les sentie ment nuisibles et à cultiver ceux qui étaient salutairesl Parmi les premiers était surtout la crainte des dieux et de l'avenir indiqué peut-être par des signes infaillibles ou fatalement déterminé. Ces croyances superstitieuses empoisonnaient la vie des anciens.îPour les détruire Cicéron n'hésite pas à porter atteinte à des institutions utiles à la République, comme la religion nationale et la science des présages. JMais il veut écarter de chacun les terreurs mal fondées, et il ne croit pas l'État intéressé au maintien des superstitions. Son désir d'être utile à ses concitoyens en même temps qu'à l'État apparaît surtout dans le ds of/iciis, le plus sincère de ses ouvrages philosophiques. La morale qu'il enseigne est toute pratique et toute romaine; il n'aspire pas à former un sage comme celui qui est l'idéal du Portique, mais des hommes pareils à ceux qui ont fait la grandeur de Rome, et qui se sont saci'ifiés pour leur pays, au lieu de travailler à l'asservir.

Cicéron, d;ins ses écrits philosophiques, faisait doue œuvre de bon citoyen. Réduit à renoncer au gouvernement de la République, il la servait encore de tout son pouvoir. Il avait été précédé dans cette voie par un de ses compatriotes, qui traita presque les mêmes sujets que lui, mais dans un autre esprit. Varron était resté plus Romain que Cicéron et paraissait moins philosophe. Dans ses Suiires Ménippées il critiqua toutes les doctrines du p0!!;t de vue académique : il n'était pas désagréable aux Rouuiins d'entendre railler ce qu'ils ignoraient. Dans les

,it un

temps ou du but. Lucrèce voulait apprendre aux hommes les moyens d'arriver au bonheur. Comment l'atteindre au milieu des luttes sanglantes de Marius et de Sylla, sinon en se tenant à l'écart des affaires publiques? De là ces peintures éloquentes qui nous montrent les hommes luttant entre eux sur la route étroite de l'ambition. Avec quel accent de pitié le poète déplore l'aveuglement des malheureux mortels ! Ce qu'il veut pour lui et ses compatriotes, ce qu'il demande à la mère des Romains, c'est la paix. C'est pour cela qu'il prêche, en même temps que le détachement de l'ambition, celui de toute autre passion, et surtout de la plus forte de toutes, l'amour, envoyé par cette Vénus qu'il invoquait si éloquemment au début de son poème. Avec l'ambition et l'amour, il combat l'avarice, la soif du gain, qui, unie au besoin du luxe, faisait que beaucoup de gens à Rome ne pouvaient avoir de patrimoine, ni souffrir que d'autres en eussent. On ne sait pas combien il faut peu de chose pour être heureux, dit Lucrèce :

Delicias qicoque uli multas suhsternere possint (1).

On reconnaît ici la doctrine du sobre Épicure. Mais que sert tout cela, si vous continuez de craindre les dieux, et de voir partout des sujets d'inquiétude, dans le songe que vous avez la nuit, dans l'oiseau qui s'envole sur votre passage, dans le mouvem.ent des entrailles de la victime que vous immolez ? De là la lutte de Lucrèce contre la superstition ; son poème est une explication de la nature où il montre que tout se fait par des causes physiques, sans l'intervention des dieux. Mais le fatalisme des physiciens et du Portique rendrait encore l'homme esclave. Lucrèce défend donc le libre arbitre et le clinarnen, qui nous permet, par une légère déclinaison, d'éviter les coups de la fortune.

Sénèque s'accorde avec Lucrèce à recommander l'éloignemeut des affaires publiques et le détachement des passions ;. mais il a foi dans l'enchaînement rigoureux des causes. La fin de

(l) II, i-2.

sujets religieux, comme les Antiqiutés divines, Varrou suivait les Stoïciens ; dans les questions plus purement philosophiques, comme le dep'Mosopliia, il était disciple d'Antiochus. Telle est la doctrine que Cicéron lui prête dans les Académiques. Mais Yarron ne s'était arrêté à aucun système particulier. Ainsi. c'est d'après Platon qu'il développait les preuves de l'immortalité de l'àme au commencement des Antiquités divines, et d'après les Pythagoriciens qu'il racontait les origines du genre humain dans le dialogue dédié à Tubéron.

Les livres de Varron présentaient donc, comme ceux de Cicéron, des idées prises à toutes les doctrines. Mais Cicéron était sceptique surtout par nature, Varron par calcul, parce que se moquer de tous les systèmes de philosophie, c'était en parler et faire naître le désir de les étudier. Varron ne perdait jamais de vue le bien public. Aussi ne devait-il pas approuver Cicéron qui professait le scepticisme absolu de Carnéade, ou tout au moins le probabilisme de Philon. On s'explique dès lors pourquoi Cicéron hésita si longtemps à dédier à Varron les secondes Acudéiniques. Varron ne devait pas approuver davantage le de naturel deorimi qui semble nier l'existence des dieux et le de divinatione qui combat ouvertement l'institution des augures. C'était ruiner un des fondements de l'État alors attaqué de toutes parts. Que les critiques de Cicéron fussent justes, peu importait : elles étaient inopportunes. Il y a des vérités qu'il est bon que le peuple ignore et des mensonges dont il est bon qu'il soit persuadé. Mais, à rechercher exclusivement rutile,'on court risque d'amoindrir la science et de la rapetisser. Cicéron avait raison de dire que Varron avait tait de la philosophie assez pour en inspirer le goût, pas assez pour en dor.-:er la connaissance (1).

Deux autres philosoi^hes, l'un postérieur à Cicéron. l'autre son contemporain, firent plus franchement ce que Varron n'avait qu'ébauché. Mais l'œuvre philosophique de Cicéron se distingue de celle de Lucrèce et de Sénèquepar la différence des

(1) • Philo.<npl,iam viuUi.^ /oos inclioTsli ait impd'eitilum satis, ad edocendiun pal-uni • (Arait., I, ;■!, 9).

co^•CLusIo^•. 349

l'homme pour Sénèque consiste à se mettre en harmonie avec l'univers. La conscience de cette harmonie est le vrai bonheur. Notre âme n'est qu'une parcelle détachée de l'àme universelle, qui est la raison des choses, et où elle doit revenir à la mort. De là l'idée de la fraternité universelle qu'on voit déjà apparaître chez Cicéron, et qui devient prédominante chez les Stoïciens de l'empire. Les Épicuriens disaient que la patrie était ou l'on se trouvait bien ; Sénèque, que la patrie, c'est le monde, et que tous les hommes sont frères. Le sage du Portique ne doit pas, co-mme celui d'Épicure, éviter les coups du destin, mais les braver. Le plus beau spectacle que puisse avoir Dieu attentif à son ouvrage, c'est la vue de l'homme de bien aux prises avec la. mauvaise fortune, ou restant de'oout au milieu des ruines publiques.

Cicéron se tient à égale distance de l'indifférence épicurienne et de l'orgueil stoïcien : il n'étend pas son affection à toute la terre comme les disciples de Zenon : il ne la réserve pas pour lui seul et pour un petit nombre d'amis, à l'exemple d'Épicure; il aime Rome et la patrie romaine ; il recommande qu'on traite avec douceur les esclaves, mais il ne les met pas au même ran^ qu'un citoyen romain. Il ne nie pas la Providence comme Lucrèce ; il ne la prouve pas par le déterminisme universel comme Sénèque; il l'accepte, parce que les anciens Romains l'ont admise, et que ces croyances ont fait la grandeur et la force de la République. Si le respect pour les coutumes des ancêtres ne peut lui faire approuver la divination, il n'a pas besoin du clinamen pour croire au libre arbitre, ni de la physique pour repousser la superstition. Il condamne l'étude de la nature comme ne donnant pas de résultats certains ; mais ce n'est pas pour attacher ses regards uniquement sur son âme. Son but n'est pas de ne laisser aucune prise à la fortune en se repliant sur luimême, à l'exemple des Épicuriens, ou d'échapper à la tyrannie d'un maître en se renfermant dans sa conscience, comme feront les Stoïciens de l'empire. Il accorde toute son attention au gouvernement, tout son temps, tous ses soins aux affaires de son pays. Aussi ne manque-t-il aucune occasion de critiquer la philosophie épicurienne, qui recommandait l'abstention politique.

tandis que Sénèque cite à chaque instant des maximes d'Épicure, les commente et les admire. C'est qu'Épicure et Zenon tendaient à des buts contraires par les mêmes moyens : Épicure poursuivait le bonheur, Zenon l'indépendance par le détachement des passions, le renoncement aux affaires, le dédain des biens extérieurs. L'Épicurisrae et le Stoïcisme sont la philosophie des sociétés en décadence ; or, ce n'est qu'après Cicéron que la vieille république romaine cessa d'exister.

Il nous est plus facile maintenant de porter un jugement sur l'ensemble de l'œuvre philosophique de Cicéron. On a parfois durement condamné Cicéron. « Cicéron, dit M. Mommsen, essaya les choses les plus variées, chanta les hauts faits de Marins et ses minces exploits à lui dans d'interminables hexamètres et battit Démosthène dans ses discours et Platon dans ses dialogues philosophiques. Il était si bien un faiseur qu'il était à peu près indifiërent à quelle œuvre il employait sa main. Journaliste par nature, dans le plus mauvais sens du mot, abondant, comme il le disait lui-même, en paroles, et pauvre au delà de toute expression en idées, il n'y avait pas de sujet sur lequel il ne pût composer, avec l'aide de quelques livres, par traduction et par compilation, un essai passable (1).> Et plus loin : t he de repiMica expose, dans un singulier mélange d'histoire et de philosophie, la pensée fondamentale que la constitution existante de Rome est en substance le système idéal cherché par les philosophes, pensée aussi peu philosophique que peu historique, et qui, en outre, n'était pas même une invention de l'auteur, mais qui n'en demeura pas moins populaire. La base scientifique de cet écrit appartient entièremeni aux Grecs et beaucoup de détails, tels que la grande prosopopée de la fin du de republica, le Songe de Scipion, sont évidemment un emprunt.... Mais, tandis que cet écrit à couleur philosophique n'est pas dénué de mérite, le compilateur, au contraire, échoua complètement lorsque, dans les loisirs involontaires de ses dernières années, il s'appliqua à la philosophie proprement dite, et, avec autant de mauvaise

(1) Hist rom., trad. de Guérie, VU, p. 3.59. ,

humeur que de précipitation, composa en deux mois toute une bibliothèque philosophique. La recette était très simple. Dans une grossière imitation des écrits populaires d'Aristote, où la forme du dialogue était employée principalement pour exposer et critiquer les anciennes écoles, Cicéron amalgama dans un dialogue les systèmes stoïcien, épicurien et syncrétiste qui traitent le même problème, et tout ce ciu'il fit pour son compte fut de fournir une introduction au nouveau livre, en puisant dans lacollectionde préfaces qu"il avait pourses ouvragesfuturs. Pour donner à ces écrits un certain caractère populaire, il entremêla des exemples jouiains et des digressions sur des sujets tout à fait étrangers, mais plus familiers à l'écrivain et au lecteur, telles que les considérations sur le maintien de l'orateur dans le de officiis ; il montra aussi cette sorte de confusion qu'un homme de lettres, qui n'a pas atteint à la pensée, ou même à la connaissance philosophique, et qui travaille rapidement, montre dans la reproduction des discussions dialectiques. On peut composer ainsi, eu peu de temps, de gros volumes. <r Ce sont des copies, écrit l'auteur lui-même à un ami qui admirait sa fécondité ; ils me donnent peu de mal ; « car je ne fournis que les mots et je n'en manque pas. » Il n'y arien à ajouter à cela; mais, quand on veut faire des productions philosophiques d'ouvrages écrits de cette manière, on ferait mieux de ne pas parler de littérature (1). »

On ne saurait révoquer en doute presque aucun des faits articulés dans cette sévère appréciation; mais tous sont exagérés et interprétés d'une manière défavorable à Cicéron. Ainsi il ne serait qu'un traducteur et un compilateur, à qui rien n'appartiendrait en propre dans ses traités philosophiques, sinon les préfaces par lesquelles ils commencent. — Mais nous avons vu, par l'étude minutieuse de chacun des ouvrages philosophiques de Cicéron. qu'on ne pouvait pas dire qu'il avait traduit littéralement un modèle grec. On a cru le montrer pour une partie du livre I du de natura deoimm; mais on s'accorde aujourd'hui à reconnaître que Cicéron n'a pas copié

(1) Ibid., p. 36o.

352 cocLusioN.

les fragments du -sp; EJcrsiEî^a; de Philodème et que tous deux se sont plutôt inspirés d'un modèle commun. On a prétendu lire le texte grec sous les mots latins d'une phrase du livre I du de finibvs ; cette conjecture est ingénieuse, nuiis elle est loin d'être démontrée. On regardait la traduction des premiers chapitres du Timée comme un fragment qui devait entrer dans un dialogue sur la nature. Ce n'étaient plutôt là que des matériaux et des documents qui auraient subi une transformation complète avant de prendre place dans un traité philosophique. Cicéron, dans le de officiis, ne cache pas qu'il suit Panétius. Aulu-Gelle, à l'époque de qui le traité de Panétius existait encore, nous dit que Cicéron avait rivalisé avec le philosophe grec avec beaucoup de zèle et d'ardeur; donc il ne l'avait pas copié exactement. S'il en était ainsi pour un ouvrage que Cicéron avouait emprunté des Grecs, à plus forte raison n'avait-il pas copié les livres où il n'indiquait pas ses modèles. Aussi bien l'antiquité ne connaissait pas nos scrupules littéraires. L'imprimerie n'avait pas encore multiplié les livres et rendu les plagiats inexcusables. Cicéron s'est beaucoup inspiré de Carnéade par l'intermédiaire des écrits de Clitomaque ; mais Sextus Empiricus en a fait autant. Cicéron, dans sa Consolation, s'est servi de l'opuscule de Cranter sur le deuil] mais l'auteur de la Conscj/a/zon à Apollonius l'a mis également à contribution.

Ne dépasse-t-on pas toute mesure en disant que Cicéron était € un faiseur et un journaliste dans le plus mauvais sens du mot ». I C'est seulement à notre époque, qui donne tant à la phrase, dit Bernhardy, qu'on a pu appeler Cicéron, qui n'était ni l'un ni l'autre, homme de lettres et journaliste (1). » Non, sans doute, Cicéron n'a rien découvert par lui-même, et il emprunte un peu de toutes mains les idées qu'il expose dans un si beau langage : mais n'est-ce donc rien que d'avoir fait connaître à tous ce qui n'était accessible qu'à un petit nombre, d'avoir exposé au grand jour ce qui était renfermé dans l'ombre des écoles, d'avoir tiré des subtilités grecques tout ce qu'elles

( 1) Hist. de la lilt. rom., 3» éd., 1837, p. 676.

co>'CLrsio>". 353

contenaient d'utile et d'avoir rendu universelles ces maximes étrangères, en leur donnant l'empreinte et l'accent romains ? Il y a des livres qui sont si profonds que personne ne les lit ; si tout le monde les admire de confiance sur le témoignage favorable de quelque rare initié, ils n'ont d'influence sur personne. Voltaire, qui n'aimait pas la métaphysique creuse, écrit : « Les Romains ont leur Cicéron qui seul vaut peut-être tous les philosophes de la Grèce (1). » La vérité est entre ce jugement trop élogieux et la critique trop sévère de M. ^Mommseu.

Peut-on dire que Cicéron revint à la philosophie par mauvaise humeur, lorsqu'on sait sous l'empire de quelle douleur profonde il écrivit la Consolation. iFerrev.s sit, dit M. Madvig, quem non moveat imago Cicer^onis inter gravissvmas cv/ras, ex honesiissùnis cav.sis ortas, de philosophia scTHbendo solafium capientis (2). »

M. Mommsen reproche à Cicéron d'avoir composé ses traités philosophiques presque au hasard, par des compilations rapides et des rapprochements forcés. Mais Cicéron ne voulait pas faire ceuvre de science. 11 considérait surtout les besoins de .<^on temps et de ses concitoyens. 11 fallait introduire à Rome la littérature philosophique jusqu'alors exclusivement cultivée en Grèce et en même temps occuper et intéresser l'inaction des grands personnages de Rome, en leur soumettant des maximes ou des croyances salutaires et se faisant l'interprète de leurs regrets. Sans grande valeur absolue, les traités philosophiques de Cicéron ont été vivement goi'ités, parce qu'ils sont venus à propos et qu'ils étaient merveilleusement appropriés au but qu'ils devaient remplir. Les introductions se lient mal à ce qui suit ; elles sont si peu faites exclusivement pour le livre où elles se trouvent qu'elles auraient pu sans inconvénient prendre la place l'une de l'autre : Cicéron mit même un jour la même préface à deux livres ditférents. ce qui prouve qu'il puisait au hasard dans son recueil d'exordes. Mais si les préfaces n'ont guère de rapport avec le reste du livre, c'est qu'eu effet elles ne

(Il Diction, -philos., àv\.\z\t phUo-sophe. — (2) ?réiace au de fin., "i* éâ., p.LXII

354 roNci.usio.N.

dépendent pas de lui. Elles ressemblent ù ces prologues de comédie, où le poète s'adresse directement aux spectateurs pour leur parler de ses propres atl'aires. De même Cicéron, dans ses préfaces, fait parc au public de ses sentiments personnels, qui trouvaient partout un écho, parce qu'ils étaient ceux de tous. S'il célébrait avec tant de chaleur les bienfaits de la philosophie,' c'est C[u"elle était alors l'unique refuge d'une foule d'esprits ; « s'il parlait avec tant d'admiration de l'antique éloquence, c'est qu'il voulait faire honte de ce forum désert et de ce sénat muet ; les souvenirs du régime ancien n'étaient rappelés que pour attac^uer le nouveau, et l'éloge des morts devenait la satire des vivants (1) ».

Plusieurs de ces préfixces sont adressées à Brutus. Cicéron y regrettait pour son jeune ami le rôle brillant que lui eût offert la République. C'était engager Brutus à rétablir l'ancien ordre de choses. « Antoine n'avait pas tout à fait tort quand il accusait Cicéron d'avoir été complice delà mort de César. S'il n'a pas frappé lui-même, il a armé les bras qui frappèrent et les conjurés n'étaient (lu^^ justes lorsqu'au sortir du sénat, après les ides de mars, ils appelaient Cicéron eu agitant leurs épées sanglantes r2). » On voit que Cicéron n'échoua pas aussi complètement que le dit M. ^^lommsen dans les traités philosophiques des deux dernières années de sa vie.

Cicéron « aurait été indifférent à quelle œuvre il employait sa main, et il n'y avait pas de sujet sur lequel il ne put composer un essai passable ». Ce serait une preuve de la souplesse d'e.sprit de Cicéron. qui, en devenant écrivain, n'avait pas perdu ses qualités d'avocat. Mais cette souplesse avait des bornes. Ainsi il ne put réussir, malgré plusieurs modèles, à composer une lettre à César sur la constitution de la république. Il écrit à Atticus : 5 Je songe souvent au morceau officiel. Il ne me vient rien. J'ai sous les yeux les discours adressés à Alexandre par Aristote et Théopompe, ilais quel rapport?.... En vérité je ne sais comment m'y prendre (3). » Et" plus tard : j J'avais mis

(U G. boiisicr, Cir. H sesarni^, o'6i. — {i) Ibid., SIm. — (■'>) Ad Att., XH, 40.

coNCLi;sii")>". ooo

morTesprit à la torture pour en tirer quelque chose qui eût forme humaine : mais, comme il s'y trouve çà et là des principes un peu diflérents des actes et de la tendance d'aujourd'hui, on n'en veut pas....ile voilà débarrassé de ce problème d'Archimède (1). » Il est probable que Cicéron n'éprouva pas tant de ditliculté à écrire Féloge de Caton.

Cicéron, a-t-on dit. exprime parfois dans ses livres des opinions philosophiques qu'il ne partageait pas (2). C'est qu'il n'avait pu se délivrer entièrement des habitudes du barreau, où l'on accommode son langage à la cause et aux circonstances. De plus, Cicéron professait en théorie la doctrine des nouveaux Académiciens qui. sur toute question, soutenaient le pour et le contre. Aussi bien, en défendant des idées contradictoires, mais également salutaires, suivant les opinions de ceux à qui elles s'adressaient, il ne faisait que se conformer à l'esprit romain, qui s'inquiétait surtout de l'utilité pratique. Si les paroles de Cicéron sont quelquefois démenties par sa conduite, il ne faut pas oublier qu'il n'est pas un jihilosophe désintéressé, mais un politique impressionnable et mobile. On voit par sa correspon-^ dahce qu'il faisait des efforts pour mettre sa conduite d'accord avec les opinions qu'il exprimait dans ses livres (3). On pourrait trouver dans sa vie des arguments pour défendre les idées contenues dans ses traités philosophiques aussi bien que pour les attaquer. Ainsi, après la mort de Tullie, il ne parle nulle part dans sa correspondance de Vimmortalité de l'àme qu'il affirmait si éloquemment dans le Songe de Scipîon. dans la Consola' ion, dans la première Tmcitlane. dans le dialogue sur la vieil-

(l) IbiiL, XllI, -28. — [i] Telle semble avoir élé l'opinion de Brutus. En apprenant la faiblesse de Cii-.iîron qui s'abaissait à tlatter le jeune Octave, Bruîus disait à .\Uicus, eu parlant de Cic Ton : • Que lui sert d'avoir écrit avec tant d'éloquence pour la liberté de sa patrie, sur la mort, sur l'exil, sur la pauvreté? » (Ep. Brnti, I, 17.) — (3) .A. son retour de Cilicie il écrivait à ^\iticus : < Sans celte envie du triompiie qu'on m'a donnée et que vous approuvez vous-même, vous auriez à peu près ce bon citoyen dont j'ai fait le portrait dans le livre VI » [de la Republiijue). {Ad Att., Vil, 3.) Dans une autre lettre (ad Att., XV, i) il se demande s'il doit ou non suivre les principes des Tuxrulaues, et tinalemeut il les suit.

356 coxcLusiox.

lesse (1). Mais pourquoi voulut-il un moment élever un temple à sa fille, i en évitant, dit-il lui-même, toute ressemblance avec un tombeau pour arriver à une véritable apothéose (2) », s'il n'avait pas cru que l'ùrae ne meurt pas tout entière? Aussi bien Socrate lui-même dans le Pliédon donne les arguments en faveur de l'immortalité moins comme des preuves irréfutables que comme des espérances, dont il faut s'enchanter soi-même, somnia oplantis., non docenlis (3).

Nous avons dit que la doctrine de Carnéade adoptée par Cicéron dans les questions purement spéculatives, était moins un scepticisme frivole qu'un doute prudent et méthodique. L'accent persuasif de Cicéron ne saurait venir que d'une conviction, sinon scientifique, du moins esthétique et morale: ces doctrines étaient si belles qu'il fallait les croire. Xe devons-nous pas résoudre les problèmes les plus importants par des actes de A I foi "?*Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas!' Nous

'"'^ avons vu que les Tusculanes donnaient du courage au timide

Atticus, et que Cicéron relisaitle dialogue sur la vieillesse pour calmer son humeur chagrine. Commuent expliquer cette conduite chez Atticus et Cicéron, s'ils n'avaient vu dans les traités philosophiques de ce dernier que des déclamations puériles et vides ■? (4) « Nous sommes tentés de croire, dit M. Boissier, que, si la mort de Cicéron avait été moins brusque, il aurait voulu, comme Caton d'Utique, ne prendre congé de la vie qu'après avoir relu le PhéOon. » (ô) On ne saurait nier que Cicéron n'ait fait preuve de sincérité en condamnant sans détour les pratiques superstitieuses de la divination. Lorsqu'il doute, c'est qu'il n'est pas sûr, et qu'il ne veut rien affirmer qui ne lui paraisse certain ; lorsqu'il affirme sans détour, c'est qu'il est sur, au moins d'une certitude morale.

Vouloir que Cicéron ait strictement conformé sa vie aux opi-

(I) Dans une lettre à Toranins il disait même : f La mort n'est-elle pas la fin (le tout? . {Ad film., V[, 21.) — (i\ Ad AU., XII, 36. — (3) Acad., 11,38, 1-21. — (4) CicOron écrivait <à Tiron, après le meurtre de César: t .Atticus, qui m'a vu nutrcibis sujet à des paniques, me croit toujours prêt, comme lui, à prendre l'alarme. Il ne sait pas quel rempart je me suis fait de la philosopiiie. > (Ad fam., XVI, -23.) — (3) La rdhj. romaine, I, p. 58.

nions qu'il exprimait dans ses traités philosophiques, c'est regretter qu'il n'ait pas été Caton ou Brutus au lieu de rester lui-même. Ce qui fait le plus grand charme de Cicéron, c'est ce caractère « ondoyant et divers », cette variété d'impi'essions qui l'empêche d'être le même deux instants de suite. Si l'on passe de la correspondance aux traités philosophiques, on s'étonne que ce soit toujours le même homme qui parle. Dans ses lettres Cicéron est tout entier au monde et à ses intérêts. Nous voyons les mouvements divers et souvent contradictoires dont son àme est agitée, ses ardeurs d'ambition, ses antipathies violentes, sa vanité puérile. Dans les traités philosophiques, au contraire, on dirait un sage qui discourt gravement sur le gouvernement des États, sur le souverain bien, l'immortalité, le remède des passions, Dieu et le devoir. Qu'on ne se hâte pas de crier à la contradiction. Cicéron est sincère dans les deux cas. On a seulement le tort de lui demander d'être tout d'une pièce, lorsqu'il esc multiple. D jouissait d'une merveilleuse faculté de dédoublement qui lui permettait d'échapper à la réalité, lorsqu'elle était trop triste, ou trop douloureuse, et de vivre dans la société des anciens sages. Il mettait dans ses livres la sérénité qui manquait à sa vie. C'est ainsi qu'il composa le Çaf.ùïi l'Ancien^ cette œuvre si calme et si reposée, à l'éf^oque périlleuse où il était réduit à fuir de villa en villa la haine d'Antoine.

Nous terminerons par le jugement si équitable et si modéré de M. Boissier, qui a rectifié plusieurs des assertions deJI. Mommsen. « Le caractère divers des passions, la nature propre de la vertu, la hiérarchie des devoirs, tous ces problèmes qu'un honnête homme se pose pendant sa vie, surtout celui devant lequel il recule souvent, mais qui revient toujours avec une obstination terrible, et trouble à certains moments les âmes les plus matérielles et les plus terrestres, l'avenir après la mort, voilà ce que Cicéron étudie sans tour de force dialectique, sans parti pris de système, et avec moins de souci d'inventer des idées nouvelles que de prendre un peu partout des principes pratiques et sensés. Tel fut le caractère de la philosophie romaine, dont il faut bien se garder de médire, parce que son

nions qu'il esprim^iit dans ses traités philosophiques, c'est regretter qu'il n'ait pas été Caton ou Brutus au lieu de rester lui-même. Ce qui fait le plus grand charme de Cicéron, c'est ce caractère « ondoyant et divers », cette variété d'impressions qui l'empêche d'être le même deux instants de suite. Si l'on passe de la correspondance aux traités philosophiques, on s'étonne que ce soit toujours le même homme qui parle. Dans ses lettres Cicéron est tout entier au monde et à ses intérêts. Nous voyons les mouvements divers et souvent contradictoires dont son àme est agitée, ses ardeurs d'ambition, ses antipathies violentes, sa vanité puérile. Dans les traités philosophiques, au contraire, on dirait un sage qui discourt gravement sur le gouvernement des États, sur le souverain bien, l'immortalité, le remède des passions, Dieu et le devoir. Qu'on ne se hâte pas de crier à la contradiction. Cicéron est sincère dans les deux cas. On a seulement le tort de lui demander d'être tout d'une pièce, lorsqu'il est multiple. II jouissait d'une merveilleuse faculté de dédoublement qui lui permettait d'échapper à la réalité, lorsqu'elle était trop triste, ou trop douloureuse, et de vivre dans la société des anciens sages. Il mettait dans ses livres la sérénité qui manquait à sa vie. C'est ainsi qu'il composa le Caton l'Ancien, cetre œuvre si calme et si reposée, à l'époque périlleuse où il était réduit à fuir de villa en villa la haine d'Antoine.

Nous terminerons par le jugement si équitable et si modéré de ]M. Boissier, qui a rectifié plusieurs des assertions de M. ilommsen. « Le caractère divers des passions, la nature propre de la vertu, la hiérarchie, des devoirs, tous ces problèmes qu'un honnête homme se pose pendant sa vie, surtout celui devant lequel il recule souvent, mais qui revient toujours avec une obstination terrible, et trouble à certains moments les âmes les plus matérielles et les plus terrestres, l'avenir après la mort, voilà ce que Cicéron étudie sans tour de force dialectique, sans parti pris de système, et avec moins de souci d'inventer des idées nouvelles que de prendre un peu partout des principes pratiques et sensés. Tel fut le caractère de la philosophie romaine, dont il faut bien se garder de médire, parce que son

:10s coxcix'sioN.

rôle a été grand dans le monde: c'est par ellfl (^ue la sagesse des Grecs, rendue plus solide à la fols et plus transparente, est parvenue jusqu'aux peuples de l'Occident. » {!)

{\) Cic. et se^ amis, p. 3-iO.

Page 1