CARACTÈRE DU « DE OFFICIIS
laissons impunis les pirates. (1) » Cicéroii se souvient qu'il a prononcé les Verrines. Mais, s"il avait vengé les Siciliens des exactions de Verres, il défendit le préteur Fonteius, qui avait indignement dépouillé les Gaulois. De même, lorsque Gaton combattait dans le Sénat les violences des chevaliers, qui avaient la ferme des impôts dans les provinces, et leurs fraudes envers le trésor. Cicéron trouvait qu'il ne ménageait pas assez les alliés de l'aristocratie f2}.
Cicéron est partagé entre deux tendances contraires. Il accepte trop souvent les préjugés de la noblesse ; mais d'autres fois sou bon sens naturel se révolte, et il défend la justice contre les sophismes de l'esprit de parti. C'est que Cicéron appartient à une époque de transition. Il vécut au moment ou la vieille aristocratie romaine, qui avait conquis le monde et prétendait l'exploiter à son profit, allait être punie de ses exactions en devenant la victime des empereurs. Sous la domination des Césars, comme sous l'empire macédonien, les doctrines stoïciennes de justice et de fraternité universelles, favorisées par l'égalité de tous sous un maître, se répandront de plus en plus. Ce fut l'honneur de Cicéron dans le de of/îciis de pressentir cette révolution et de proposer à l'esprit étroit et égo'ïste de ses concitoyens une théorie de la justice plus large et plus généreuse, où étaient consacrées les revendications de la philosophie grecque. » Il n'est pas douteux que les derniers conseils de Cicéron n'aient eu quelque influence sur la transformation du droit romain qu'on voit s'opérer à partir des Gracques. La législation de Rome pa'ienne dépouilla sa rude enveloppe nationale pour devenir la plus humaine et la plus universelle entre toutes celles qui précédèrent la révolution française, et Cicéron, dans le traité des Devoirs, est le rédacteur du premier projet de réforme qui soit parvenu jusqu'à nous (3). »
Le de offwiis s'explique donc facilement, si l'on considère à quelle époque il parut, par qui il fut écrit et à qui il était destiné. Dans la RéjniMiqire et les Lois Cicéron avait voulu oppo-
(1) III, ■2-2. 8S. - (-2) .1,; Mt., \[, l. — (.",) Artlmr Dpsjarclins, ks Devoirs, p. loi.
32'^ CHAPITP.E XII.
ser la constitution de Roni^i sous les Scipioas au gouvernement des triumvirs : dans les Devoirs il indique les règles qui devaient ^irésider à la conduite du citoyen de cette république parfaite qui avait existé un moment après la seconde guerre punique. Mais le de officiis fut aussi impuissant que le de rcpvMico,. Celui-ci ne réussit pas à ramener l'amour de l'ancienne constitution républicaine ; le de officiis était écrit pour le citoyen d'un État libre et bientôt les plus fiers esprits à Rome allaient être contraints de courber la tète sous un maître; les honneurs et les charges, au lieu d'être donnés par le peuple, dont Cicéron enseignait à gagner la faveur par tant de précautions dans toute la conduite, ne seront plus conférés que par le bon plaisir d'un seul. Mais il est beau pour Cicéron de n'avoir pas désespéré de la République. En revenant à Rome prononcer contre Antoine ses Philippiques, il allait, disait-il, se jeter dans le gouffre, comme Amphiaraûs : dans les Devoirs . il rappelait à son fils les règles qui avaient dirigé sa conduite et celle de tous les grands honmies d'autrefois. « Voilà, mon fils Marcus, dit-il en terminant son ouvrage (1), le présent que vous envoie un père, et qui est. je crois, de grande valeur. • Le de officiis ne profita guère à Marcus ; mais il a servi à l'éducation des peuifles modernes, en leur montrant ce qu'était l'honnête homme au temps de César, c'est-à-dire à peu près ce qu'il doit être dans tous les temps.
Les œuvres philosophiques de Cicéron ne paraissent pas avoir eu après sa mort la réputation ni l'influence qu'elles méritaient. Sénèque nous dit bien que le philosophe Fabianus comparé à Cicéron est comme un nain auprès d'un géant (2) ; mais il ne cite jamais son illustre devancier. Il faut descendre jusqu'aux écrivains chrétiens et aux premiers pères de l'Église pour trouver les traités philosophiques de Cicéron dignement appréciés et admirés. Lactance avait reproduit, d"après la ■République de Cicéron. le raisonnement de Carnéade contre la justice; saint Jérôme parle de la Consolation dans VÉpitavhc
(1) Hl, 3:;, l'2l. - (-2) EpU., 100.