‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 8 sur 70 · L\< HORTENSIUS · texte numérisé non relu

L\< HORTENSIUS

Après la mort de sa fille, Cicéron, pour calmer sa douleur, ne s'était pas adressé à la religion qui, à Rome, ne consistait qu'en pratiques superstitieuses. Le seul devoir des prêtres était de veillera l'observation de ces pratiques. « Ils demeuraient étrangers à la science de l'àme et même n'y prétendaient pas. Ils n'étaient que des officiers du culte, chargés d'oiTrir, selon les rites, les hommages tout extérieurs que les hommes adressaient aux dieux, des magistrats de police réglant les rapports entre la faiblesse humaine et la puissance divine, des collecteurs préposés surtout à la redevance que la terre devait au ciel. A la philosophie seule revenait le soin d'instruire, d'exhorter et même de consoler (3). » C'est à la philosophie que Cicéron avait demandé des consolations. Si elle avait pu soulager son deuil paternel, elle devait aussi pouvoir adoucir ses chagrins patriotiques.

Depuis plus d'un siècle, la philosophie s'était introduite à Rome, où elle était bien reçue chez les grands personnages, les Scipion, les Lélius. IMais le peuple la voyait d'un mauvais œil. « Elle évite la multitude, dit Cicéron, et lui est suspecte et odieuse (4). » On avait bien accueilli à Rome la poésie des Gre'-s et surtout leurs comédies, parce qu'on ne voyait là qu'un agréable divertissement. Mais on éprouvait en général pour la philosophie une répugnance marquée. On ne laissait passer au théâtre aucune occasion de se moquer de la si ience nouvelle. « Tu sais, dit un père dans Térence, les jeunes gens ont toujours une passion et un engouement : ce sont les chiens, les chevaux, les philosophes. (5)» Ceci rappelle le mot du vieux Caton, qui mettait les esclaves à côté de la ferraille. « Il philosophe, » (6)

(I) fr. 13 (éd. Baiter etKayser). — (2) 69 C- (3)C. Martha, ibid., p. 140. — ('») Tusc, H, 1, 4. — - (5) Au commencomeat de VAnih'yjine. — iQ) Philo- ■■^■■ph'itur. Piaule, ùipt., II, 2, 3i.

disait-on d'un esclave qui méditait une fourberie. A cette époque, on n'avait pas encore besoin de la philosophie : il suffisait de suivre la tradition, d'agir more majorum. Mais à la fin de la république, les vieilles mœurs étaient tombées en discrédit avec les vieilles institutions. Chacun, comme dit Lucrèce, cherchait à tâtons le chemin de la vie. On fut donc forcé de recourir aux préceptes des sages. Caton, le premier, étudia la philosophie, non pour exercer sou intelligence, mais pour trouver une règle de conduite. C'est lui qui, suivant Cicéron (1). fit obtenir à la philosophie le droit de cité à Rome, où elle n'était encore qu'une étrangère. Ces paroles sont plus vraies de Cicéron lui-même que de Caton. Aux grands personnages écartés de l'administration des aflaires publiques par la dictature de César il offrit, pour occuper leur désœuvrement, la lecture de ses ouvrages philosophiques, « où se trouvaient résumées avec un éclat merveilleux les découvertes que la sagesse grecque avait faites pendant plusieurs siècles de méditations. La philosophie romaine était déjà contenue tout entière dans les traités de Cicéron (2). Après lui, au moins pour les théories importantes et les principes fondamentaux, il ne restait presque plus de progrès à faire (oj. »

On se souciait moins à Rome du contenu des doctrines philosophiques que de la façon dont elles étaient exposées. Elles plaisaient par leur nouveauté seule. La rudesse romaine s'était amollie au contact de la Grèce savante et polie. Dans les Verrînes Cicéron feignait encore d'ignorer le nom des principaux sculpteurs grecs. Mais bientôt il n'eut plus besoin de cette précaution oratoire. Dans son plaidoyer pour Archias il faisait, au milieu des applaudissements de tous, l'apologie des lettres grecques. Il n'était pas alors de grand personnage qui ne s'honorât de protéger les arts.

« La philosophie, comme on l'a remarqué (4), était devenue pour les Romains une habitude de l'esprit et comme un style

(I) De fin., III, 12, -iO. — (2) Saint Augustin, conlra Acad., I, S : . Cicero a (pio in latina lint/Hti philosophia inchonta est et perferta. • — (3) G. Boissier, la reli(j. rom., H, 3. — (4) K. Havel, le chrixtiini. et ses orij., II, 106-

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qu'on parlait sans y penser (1). » Cicéron n'eut donc pas de peine à concilier à ses traités de philosophie la faveur publique. Ils trouvèrent proinptement un cercle de lecteurs et d'admirateurs (2) ; on s'empressait de les copier (3) ; on souhaitait vivement d'être mis au nombre des interlocuteurs (4), ou de recevoir la dédicace de quelques-unes de ces œuvres écrites dans un si beau langage (.5). On recherchait moins une connaissance exacte de la philosophie qu'un divertissement délicat. On voulait non une démonstration subtile et précise, mais une habile discussion contradictoire, avec des développements empruntés à la rhétorique, ornés d'exemples pris à l'histoire et de citations aux poètes. Ces exigences des lecteurs étaient tout à fait d'accord avec le talent moins philosophique qu'oratoire de Cicéron, qui s'excuse lorsqu'il est obligé de donner des démonstrations trop

(l) Cicéron écrivait à Cassius : « Pansa est parti avec ses insignes le 3 des calendes de janvier. Ainsi chacun peut comprendre cette vérité, dont vous vous êtes mis à douter depuis quelque temps, que la vertu e.it désirable p'ir elle-même. Pansa a secouru une fouli! de m.illieurcux ;.... la reconnaissance des gens de bien lui en a tenu compte avec une persistance admirable. • [Ad fmn., XV, 17.) — (i) Matins, l'ami de César, avait engagé Cicéron à composer des ouvrages philosophiques. (Ad fam... XI, 27.) — Cicéron écrivait à Atticus : « Je vous ai envoyé un traité de la gloire. Qu'il soit pour vous seul, selon l'usage ; cependant marquez les bons endroits et Salvius les pourra lire à table devant des convives amis. • (.Irf Au., XVI, 2.) — (3) t S'il in'arrive de l'oublier, écrivait Cicéron à .Vtlicus (XIII, 21), Cércllia ne manque pas, dans sa passion pour les ouvrages philosophiques, de prendre une copie sur la vôtre. C'est ainsi r[u'elle possède mes livres de pnibus, et je vous affirme, en avouant toutefois que je suis homme et faible, je vous affirme que ce n'est pas de moi qu'elle les lient. » Dans la môme lettre Cicéron reproche à Atticus d'avoir donné à Balbus une copie du livre V du de finibux. « Je n'ai pas refondu entièrement ce livre, ajoule-t-il, mais j'y ai fait des changements ; aussi veuillez ne pas laisser sortir les autres livres de vos mains. Autrement Balbus aurait une copie informe, et Brutus (à qui le de finibus é'.ait dédié) ne recevrait qu'un fruit éventé. > — (4) » Quant à vous, écrit Trébonius à CiciTon, n'oubliez pas votre promesse et faites-moi figurer le plus tôt possible dans l'un de vos dialogues. » (Ad fam., XII, 16.) — (5) Atticus, par exemple, avait fait part à Cicéron du désir de Varron de se voir dédier les Académiques.

arides, et promet aux lecteiu's de revenir bientôt aux ainplitications de rhétoriipie (1).

Avant d'examiner les questions philosopliiques, il faut engager les esprits à l'étude de la philosophie. Platon l'avait bien compris : il disait que dans la dialectique on devait commencer par débarrasser l'esprit de ses préventions et de ses préjugés. Cette préparation à la philosophie est disséminée dans plusieurs dialogues platoniciens, parce que chez Platon la philosophie était un art et n'avait encore rien de la marche régulière et didactique d'une science. Mais à partir d'Aristote on commença d'écrire des traités qui avaient pour objet spécial d'exhorter à la philosophie. II n'y avait guère de philosophe qui ne composât un rpa-pc:r:aôç. C'était, pour ainsi dire, l'introduction obligée à l'étude de la sagesse. Cicéron, pour son Horlensms, ne manquait donc pas de modèles. Lequel a-t-il suivi de préférence?

On lit dans Trebellius Pollio, historien qui écrivait dans la seconde moitié du troisième siècle après J.-C. : « Marcus Tullius in Hor-tensio, quem ad e.remplum protreptici scrii)sif. (2). » On ne saurait douter dès lors que Cicéron ait emprunté non seulement la plus grande partie, mais encore la disposition de Y Hortensivs au protrepticos d'Aristote (-3). Trebellius Pollio n'avait pas fait cette remarque lui-même; il la devait à Cicéron qui, dans l'introduction de VHortensms, avait indiqué le protrepticos d'Aristote comme la source de son livre, de même que dans la Consolation il avait nommé l'ouvrage de Crantor.

Mais « ad exewpluni protreptici » peut simplement signifier t sur le modèle d'un pr^otre2}ticos ». Dès lors la phrase de Pollio ne désigne plus un ouvrage particulier d'Ai'istote, mais un genre déterminé d'écrits. Il nous faut donc chercher d'autres arguments pour prouver que Y Hortensivs de Cicéron est inspiré du protrepticos d'Aristote.

Le protrepticos d'Aristote avait été le modèle d'un ouvrage du même titre de .Tamblique (4). On trouve dans cet écrit (5)

(I) Tusc, m, 10, -2-2 ; IV, -4, 9 ; U, 33. — (-2) Vtta Salon. Gai!., c. 2. — (3) Usener, Rheinisch. Mus., XXVIII,' p. 396, sq- et V. Rose, Hermès, 4876, p. 81, note 2. Cf. Hirzel, Hermès, 1876, p. 61-100.— (4) Bywaler, Journal ofPhiloL, II, 5S, sq. — (3) Ch. IX.

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légèrement abrégé et modifié le fragment 42 de YEortensius, où Cicéron dit que les bienheureux n'ont aucun besoin des vertus, et que la pensée et la contemplation suffisent à leur félicité. Il y a entre ces deux passages et certains endroits de la Métaphysique et des Morales d'Aristote des rapports qui font croire que Cicéron et Jamblique ont copié le protreplicos d'Aristote (1).

Saint Augustin nous dit (2) qu'une comparaison qui expliquait les rapports entre l'àme et le corps par l'usage des brigands étrusques d'enchaîner un vivant avec un cadavre et de le laisser mourir ainsi se trouvait vers la fin de V Hortensius (3). Or nous lisons un passage analogue dans Jamblique (4). On ne saurait guère supposer ici une coïncidence fortuite. L'explication la plus plausible, c'est que Cicéron avait emprunté au protreplicos d'Aristote le fond de la partie dogmatique de sa dissertation, celle qui venait après la partie polémique. On comprendrait ainsi que la conclusion de V Horte-ivsius et celle du protreplicos de Jambli(iue se ressemblent.

Suivant d'autres, au contraire, le modèle de Cicéron aurait été le protreplicos de Posidonius (5), ou celui de Philon (6), mentionné par Stobée (7). Cette dernière hypothèse a pour elle ce fait que Y Hortensius fut suivi des Académiques. Cicéron semble avoir emprunté la partie des Académiqites où il défend la doctrine de Philon à Philon lui-même. Mais avant de lire les ouvrages dialectiques de Philon, Cicéron avait dû prendre connaissance de son introduction ou exhortation à la philosophie, contenue dans \e protreplicos ; il aurait imité ce livre dans V Hortethslus, comme plus tard les écrits dogmatiques dans les Académiques. Quant à Posidonius, Cicéron devait bien connu itre ses écrits, puisqu'il avait été son disciple. Il est vrai qifil avait étudié aussi avec Philon.

En résumé, les rapports entre certains fragments de l'iTor-

(t) Bernays, Usener et Bywater. — (2) Contre Pelage, IV. — (.3) Cf. fr. 90. — (i) Ch. VIII. — (3) Bake, de Posid., p. 36, et van Heusde, Cic. où.., p."2o-2. — (6) Krische, (m Académ. de Cic, p. 68; F. Hermann, de Phitone Larissœo, p. 6, et de PhUone disput. altéra, p. 7. — (7) Ed.ethic, p. 38, sq.

tensius et des passages du prolrepf.icos de Jamblique, emprunté à celui d'Aristote, font croire que Cicéron s'est aussi inspiré de l'ouvrage de ce dernier: le prolrepticos appartenait aux écrits populaires d'Aristote , ceux qu'avait surtout lus Cicéron. Les -psTpextaoî composés par Posidonius et Philon sont aujourd'hui complètement perdus. On ne saurait donc prétendre, en l'absence- complète de preuves, que l'auteur latin ait imité Posidonius et Philon. Cela est possible, rien de plus.

D'un autre côté Jamblique, écrivain de la dernière période de la littérature grecque, est si confus et [si prolixe qu'on hésiterait à. dire ([ue Cicéron s'est inspiré du même ouvrage que lui, si les philosophes néoplatoniciens ne nous avaient conservé des auteurs grecs de la bonne époque des pensées et des passages qui, autrement, nous seraient tout à fait inconnus.

U Horten.nus de Cicéron fut à 400 ans de distance l'instrument de la plus illustre des conversions. Il remplit d'un zèle ardent pour la sagesse et pour la philosophie le plus grand peut-être des pères de l'Église latine, saint Augustin. Voici comment il raconte, dans ses Confes.sions (1), l'impression que fit sur lui la lecture du livre de Cicéron. t Étant encore fort jeune j'étudiais les livres de l'éloquence, en laquelle je souhaitais d'exceller pour cette fin damnable et malheureuse de l'ambition, qui ne travaille que pour s'élever dans l'éclat et dans la gloire, et n'établit le fondement de ses plus solides joies que sur le vide de la vanité. Dans le cours de cette étude, et selon l'ordre qu'on tient pour apprendre cette science, j'étais arrivé à la lecture d'un livre de Cicéron, de cet orateur fameux, duquel néanmoins presque tous les hommes admirent jjIus la langue que le cœur. Mais ce livre, qui porte le titre à'Hortensius et contient une exhortation à la philosophie, me toucha de telle sorte qu'il changea mes affections et ensuite les prières que je vous faisais, mon Dieu, et m'inspira d'autres pensées et d'autres désirs. Je commençai aussitôt à mépriser toutes les vaines espérances de la terre ; je brûlais d'un amour ardent et d'une passion incroyable d'acquérir cette sagesse immortelle,

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et j'avais déjà commencé à me lever aCn de retourner vers vous; car je ne lisais pas ce livre pour polir mon style, ce qui était le fruit que ma mère avait pour but en m'entretenant dans les études, mais pour nourrir mon esprit; et, y considérant plus le sens que les termes et l'excellence du sujet qu'il traite que la noblesse des paroles, je demeurai persuadé delà doctrine qu'il y enseigne La seule chose qui me plaisait en ce

discours de Cicéron était qu'il m'exhortait puissamment à aimer, à rechercher, à acquérir et à embrasser non une secte particulière de sages et de philosophes, mais la sagesse même, quelle qu'elle put être. J'en étais tout ravi et tout embrasé; et la seule chose qui me refroidissait un peu dans une si grande ardeur était que je ne voyais point le nom de Jésus écrit dans ce livre (1). »

Mais, comme on l'a remarqué (i), si saint Augustin nous dit qu'il regrettait de ne pas trouver le nom du Christ dans le traité de Cicéron, c'est qu'il était depuis longtemps chrétien lorsqu'il écrivit les Confessions. Ce qui prouve que dans sa jeunesse il étudiait avec ardeur les traités philosophiques de Cicéron, c'est qu'il composa trois livres contra Academicos, où il combat la doctrine sceptique qu'on ne saurait rien percevoir, au lieu de la défendre, comme fait Cii-éron d-ànsles Académiques. Le contra Acaclemicos fut suivi par un livre de vita beafa, analogue, du moins quant au sujet, au defîtiibus de Cicéron. Saint Augustin y développe la pensée chrétienne que le bonheur de la vie consiste dans la connaissance parfaite de Dieu.

Saint Jérôme, en composant VÉpitaphe de Népotien, s'était souvenu de la Consolation de Cicéron. La douleur de saint Augustin, lorsqu'il perdit sa mère, fut la même que celle de Cicéron après la mort de Tullie. Mais saint Augustin était alors tout à fait chrétien, et il ne semble pas qu'il ait songé au livre que Cicéron avait écrit pour adoucir son chagrin. Il dit seulement qu'après la mort de sa mère il chanta avec les personnes présentes un psaume où l'on remercie Dieu de ses miséricordes et

(1) Trad. d'Arnault d'Andilly. — (-2) E. Havet, le chrittian. et se^orig., II, 135.

de ses jugements, et que, le lendemain, à son réveil, sentant sa douleur diminuée, il se rappela des vers où saint Ambroise vantait la puissance du sommeil pour calmer les souffrances de l'àme (1).

Cicéron ne croyait pas que ses traités philosophi(|nes seraient aussi bien accueillis qu'ils le furent ; leur succès le détermina à continuer de suivre la voie où il était entré. Après VITortensius, Cicéron pensa qu'il pouvait aborder la question qui était le principal objet de la philosophie de Platon et d'Aristote, la théorie de la connaissance. Il prit ce problème non tel qu'il avait été posé et résolu par ces grands philosophes, mais comme on le discutait dans la nouvelle Académie et le Portique. Carnéade et ses disciples combattaient le dogmatisme des Stoïciens, qui soutenaient que les sens ne pouvaient nous tromper et qu'ils étaient la source de toute science. Nier la véracité des sens était une entreprise qui devait répugnera l'esprit romain, si attaché à la réalité positive et si ennemi des discussions subtiles. Là était peut-être un des motifs qui faisaient hésiter Cicéron à dédier à Varron les wonî.v/i'e.y Académiques. Cehn-ci en effet était un des représentants du vieil esprit romain qui repoussait la dialectique captieuse des Grecs.

Les Académiques formaient d'abord un dialogue en deux livres, auxquels Cicéron donna les noms de Cotulus et de /-?<a<Zhw(2).Les principaux interlocuteurs étaient Catulus, Luoullus. Hortensius et Cicéron lui-même. On trouvait dans les

(l) U Hortensias existait encore, nous assure-t-on, au XI« siècle, dans l'île de Reichenau, et, au XII-, dans un couvent de l'ouest delà France, in abbatia Beccensi. Mais comme le Lundliis portait au moyen âge le nom de liber ad Horlensium ou ad Hortensium (/ia/ogns, c'est sans doute à ce dernier que se rapporte l'assertion dont il s'agit. (Teuffel, Hid. de la litt. rom., traH. tV., I, 3-20.) — ("2) Catulus et Lucullus appartenaient au parti aristocratique. Catulus avait le premier saluL^ Cicéron du titre de père de Inpntrie, après la répression de la conjuration de Catilina. Cicéron, en plusieurs endroits de ses ouvrage», donne à Catulus des éloges exagérés qui s'adressent moins à l'homme lui-même qu'à l'un des chefs de la noblesse. Quant à Lu-

Académiqites les mêmes personnages que dans l'Hortensius, dont elles étaient comme la suite (1).

Mais Cicéron ne tarda pas à reconnaître que les interlocuteurs des Acadétniqi.ces, sans être tout à fait ignorants, n'étaient pas assez familiarisés avec les doctrines qu'on les chargeait d'exposer pour pouvoir être les dignes représentants d'une subtile discussion dialectique. Il remplaça donc Catulus par Caton (2), et Lucullus par Brutus (3), et supprima, selon toute apparence, le rôle secondaire d'Hortensius (4).

Mais à peine Cicéron avait-il fait ce changement de personnes qu'Atticus lui proposa de prendre Varron pour interlocuteur de son dialogue. Dès l'an 700 il lui avait recommandé Varron pour le faire entrer dans quelqu'un de ses écrits. Cicéron s'était excusé sur la nature de ses travaux oratoires et politiques ;

cullus, il était le protecteur du poète Archias, qui avait écrit en grec un poème sur le consulat de Cicéron. Après la mort de Lucullus^ Cicéron était devenu, avec Caton, le tuteur de ses enfants.

(I) Les deux livres des Académiqueg furent composés en même temps que le de finihus. Cicéron écrivait à Atticus, au commencement du mois de juin 709, qu'il avait achevé « duo magna Trr.iyj.ii-.z i. Grerenz et Madvig fpréf. du de finib., 2' éd., p. LVII) entendent par là les deux li\Tes des Académiques et les livres du de finibtis. Krische (les Acadèm. de Cic, p. i\ veut que ce soient seulement les deux livres des Académiques. Quoi qu'il en soit, ceux-ci semblent avoir été terminés avant les livres du de finibus; car le Catulus et le Lmcm/Zus étaient déjà entre les mains d'Atticus, lorsque Cicéron lui annonce qu'il lui envoie le To)qu(itii,<:, c'est-à-dire le livre I du de linibus, ou l'exposition de la morale d'Épicure. — {-ï) Caton d'Dlique passait pour le plus parfait des Stoïciens romains. II semble avoir pris le fondateur du Portique pour modèle, et il reproduisit dans sa vie et dans sa mort l'austérité de la morale stoïcienne. C'est lui que Cicéron charge d'exposer cette morale au livre 111 da de finihus. — (3) JI. Junius Brutus, le neveu de Caton, s'était attaché en philosophie à la doctrine d'Antiochus, qui était une réaction contre le scepticisme d'Arcésilas et de Philon ; il suivit pendant asse^ longtemps à Athènes les leçons d'Aristus, frère d'Antiochus. Il avait écrit sur la vertu un ouvrage où il soutenait que la seule vertu suffit au bonheur. Cet ouvrage fut très bien accueilli. Cicéron (de fin., I, 3, 8) dit que Brutus n'était pas resté beaucoup en arrière des Grecs. On pourrait croire que c'est ici une exagéralion patriotique ; mais des critiques postérieurs, par exemple Ouintilien et l'auteur du Dialogue des orateurs, estimaient davantage Brutus comme écrivain philosophique que comme orateur. — (4) Ad Att., XIII, I(j.

mais, maintenant qu'il s'occupait d'ouvrages de philosophie, il ne pouvait nier qu'il n'eût trouvé l'occasion de tenir la promesse qu'il avait faite à Atticus pour son savant ami. Toutefois la susceptibilité de Cicéron était blessée de ce que Varron, qui écrivait tant, ne lui avait encore rien dédié, ce qui l'eût amené à faire à Varron une politesse semblable. Il est vrai que Varron, depuis 707, avait promis de dédier à Cicéron son ouvrage sur la langue latine. Mais cet ouvrage n'était pas terminé en 709, et il est probable que Cicéron ne Tapas reçu. Quoi qu'il en soit, Cicéron se décida à prendre les devants, sur les instances d' Atticus, qui lui parlait de l'impatience de Varron. Cependant Brutus avait plus de droits à cette dédicace que Varron ; car il avait dédié à Cicéron son livre sur la vertu. Cicéron eut des scrupules jusqu'au dernier moment. Il ne savait comment Varron prendrait le remaniement de l'ouvrage, et s'il en serait content. Peut-être ne verrait-il pas avec plaisir que Cicéron s'était chargé de critiquer lui-même son exposition. De plus il y avait déjà des copies Aes premières Acudéniiques, faites par les gens d'Atticus, et il n'était plus au pouvoir de Cicéron de détruire la première forme de son écrit.

Enfin Cicéron se décida à transporter à V'arron les rùles de Catulus et de Lucullus, et il remplaça Hortensius par Atticus, pour donner plus de vraisemblance et de vie au dialogue. La nouvelle é([ii\oxn\.e?> Acadériiiques comprenait quatre livres ; non seulement les rôles étaient changés, mais encore Cicéron avait fait de nombreux retranchements ; il avait exposé certaines parties avec plus de précision et de clarté ; en somme la seconde édition était beaucoup plus courte que la première, plus brillante et meilleure (1).

Lorsque Cicéron eut reconnu que le choix des persoimages primitifs, Catulus et Lucullus, n'était pas heureux, il plaça en tête des deux livres anciens un nouveau préambule dans lequel il louait Catulus et Lucullus de leur goût pour la philosophie, afin que leur rôle d'interlocuteurs fût moins surprenant. Plutarque nous dit qu'il avait lu le Lucullus sous cette forme.

{i) Ad Ail., .\I11, l^et 19.

C'est ainsi améliorée que parut la première édition, par les soins des copistes d'Atticus. Cette conjecture est confirmée par l'introduction du Lucullus, qui est travaillée avec un soin particulier.

Ni la première ni la seconde édition des Académiques ne nous sont parvenues tout entières. Le premier livre, qui est mutilé à la fin, formait le livre I des Académiques de Varron ou de la seconde édition; la seconde partie, qui nous est arrivée complète, était primitivement le Lucullus ou le livre II de la première édition. Les deux premiers livres de la seconde édition correspondaient au Catulus; le premier livre, incomplet, qui nous reste de cette édition, reproduit la critique de la doctrine de Philon par Catulus ; Varron y reprend la thèse soutenue par Catulus dans le livre I àe?, prem.ières Académiques.

Le livre I DES SECONDES ACADÉMIQUES.

De quel auteur s'est inspiré Cicéron dans le livre I des secondes Académiques ? {\) C'iwvon smvsài dans ce livre un modèle grec; on le voit par les eflbrts qu'ilfait pour donner une apparence latine aux expressions grecques qu'il a sous les yeux. Ce modèle n'était autre qu'Antiochus dans sesj'.:xviv'.-/.i(i3), ou plutôt dans le livre qu'il écrivit contreson maitre Philon (3),

(1) L'étude des sources de Cicéron dans lus Acadimifjnes a été faite par Krische, d'une fai;an qui, suivant M. Diels (dox. grœci, p. 121), n'admet ni le doute ni la contradiction. Cette étude a été reprise par M. Hirzsl (Unters., etc., III, 231, sq).— (2) Zeller, Illa, 598, note, 3« édit.— (3) Philon avait été longtemps l'auditeur de Clitoniaque ; lorsqu'il prit la direction de l'école académicienne, il développa la doctrine de Clilomaquc, et attaqua vivement celle du Portique. Mais plus tard son opinion se modifia ; on expliqua ce changement par l'impossibilité où il était de répondre aux objections que les Stoïciens adressaient à la doctrine de Vacatalepsii^, obstinément défendue par les nouveaux Académiciens. La défection de Philon fit regarder Clitomaque comme le véritable interprèle des idées de Carnéade. Philon avait consigné ses innovations dialectiques dans un ouvrage en deux livres, qui, suivant le témoignage de ses disciples immédiats, contenait une manière de penser aussi éloignée de la doctrine qu'il professait précédemment que de celle de toute la nouvelle Académie {Acud., 11,3, 11^.

et qui portait le titre de Sosus (1). Cette conjecture devient une certitude, si l'on considère que Cicéron soutient toujours les opinions fondamentales d'Antiochus : que les anciens Académiciens et les Péripatéticiens s'accordaient sur le fond des choses, et qu'ils ne se séparaient que pour les mots (2); que Zenon n'avait innové qu'en paroles par rapport à l'ancienne Académie(3); que les successeurs de Platon, comme les anciens Péripatéticiens, avaient renoncé à la méthode socratique du doute pour embrasser le dogmatisme (4).

Aussi bien Cicéron semble avouer lui-même qu'il s'est servi d'Antiochus. i Voilà, dit-il, la philosophie telle qu'on la reçut des mains de Platon; je vous exposerai, si vous voulez, les vicissitudes qu'elle a subies... Antiochus nous fait une histoire fort intéressante des doctrines des Péripatéticiens et de l'ancienne Académie (5). » Atticus dit qu'en écoutant Varron il se rappellera avec plaisir ce qu'il a autrefois entendu de la bouche d'Antiochus. Varron, comme Antiochus avait coutume de le faire, veut examiner les améliorations que Zenon, comme chef d'une école nouvelle, avait introduites dans l'ancienne Académie (6). Plus loin (7), Cicéron nous apprend que Varron partageait Topinion d'Antiochus (8), suivant qui le système de Zenon était une réforme de l'ancienne Académie.

Dans une lettre à Atticus (9), Cicéron dit, en parlant des secondes Académiques : « J'ai mis dans la bouche de Varron

(1) Il est probable que cet ouvrage était dédié au Stoïcien Sosus, compatriote d'Antiochus. Ascalon avait vu naître plus d'un Stoïcien fameux. Il peut paraître étrange qu'Anliocluis ait dotuié à son ouvrage le titre de Soius. -Mais quelquefois un livre portail le nom de la personne à qui il était dédié. — ("2) I, 4, 17-18 ; 6, 2-i. — (3) I, 10, 37 — {'») I, 4, 17. — (5) I, 8, 33. Cf. I, 9, 35. — (6) I, 9, 33. — (7) I, 12, 43. — (8) Les idées philosophiques de Varron sont indiquées avec assez de soin par saint Augustin, qui donne des extraits considérables du de philoxuphia. Dans cet ouvrage Varron se rattachait à Antiochus et l'ancienne Académie. On n'a aucune raison d'accuser Cicéron d'avoir falsifié la doctrine de Varron. Cftte supposition doit sa vogue à 0. Jhiller, qui, de quelques passages stoïciens tirés du de Ungua kitiiin, conclut que Varron était un partisan du l'ortique. Tout ce qu'il y a de stoïcien dans V'arron lui venait d'Antiochus (Reid, éd. des .-U-nJ,, intiud., p. 4-2). - (9) XIII, 19.

LES « ACADE^rIQUES ». OO

tout ce qu'Antiochus a si habilement rassemblé de preuves contre le doute absolu. » Cicéron avoue qu'il s'est borné à traduire Antiochus. « La logique d'Antiochus est, dit-il, très persuasive. Je me suis étudié à lui conserver ce qu'elle a d'incisif, en y ajoutant tout l'éolat que peut avoir mon style (1). >

On reconnaît à d'autres signes que l'exposition de Yarron est empruntée à un Stoïcien, ou à un philosophe qui, comme Antiochus, partageait en général les idées du Portique. Ainsi nous lisons que « les anciens Académiciens et les Péripatéticieus donnaient une explication raisonnée des mots, en montrant les causes qui avaient fait attribuer tel nom à telle chose: c'est ce qu'ils appelaient étymolooie (2). » Cette méthode d'interprétation verbale était propre aux. Stoïciens et quelquesuns, comme Chrysippe, en avaient abusé. Mais c'est surtout pour la morale et la physique que le caractère stoïcien se laisse facilement découvrir dans l'exposition deVarron. Ainsi Varron méconiuùt complètement la nature des TpwTa y.x-.x o-jz:-t (Si ; il transporte cette conception du Portique dans le Lycée et dans l'Académie (4). Il donne du souverain bien une formule qui, de Polémon, avait passé dans le Portique, et s'était confondue avec l'interprétation par Carnéade de la maxime : Vivre selon la naiure (5). — Pour la physique, Varron attribue aux anciens Académiciens et aux Péripatéticiens des doctrines purement stoïciennes. « Dans la nature, dit-il, les anciens Académiciens et les Péripatéticiens reconnaissaient deux principes dont l'un était la cause efficiente, et dont l'autre, se prêtant en quelque sorte à l'action du premier, recevait de lui une forme déterminée. Le principe actif contenait une certaine force, et le principe passif une certaine matière; mais chacun d'eux renfermait aussi l'autre ; car il est impossible qu'il y ait de la cohésion dans la matière si elle n'est contenue par aucune force, de même qu'une force ne saurait exister en dehors de toute matière (6). » Ce sont ici les deux principes que le maté-

(I) Ihid. — (-2) I, 8, 3-2. — (3) Cf. Madvig, éd. du de finlbu.i, excursu.^ IV. - (',) I, G, ti-2. - (5) Ibid. Cf. (/,; fiii.,\\', 6, 15; Th.vt., V, 30, 84. - (li) I, 6, 2-i.

rialisme (on sait que le stoïcisme était un panthéisme matérialiste) a toujours placés à l'origine des clioses : la matière et la force. Mais telle n'était pas la doctrine de Platon et d'Aristote. Aristote, en particulier, reconnaissait non pas deux, mais quatre causes. — < Aristote, dit Yarron, admettait un cinquième élément tout particulier... dont venaient les astres et les esprits (1). » Cette doctrine n'a pu se trouver que dans les Dialogues, les premiers écrits d'Aristote. Les Stoïciens, qui regardaient lume comme matérielle, attribuaient la même opinion au fondateur du Lycée, qui la repousse dans ses derniers ouvrages. — Quand Varron nous représente Dieu comme l'àme du monde ou le destin (â), il exprime aussi une doctrine non de l'Académie ou du Lycée, mais du Portique.

A partir du chapitre 12, Cicéron lui-même indique la direction de l'école philosophique sortie d'Arcésilas. Peut-être cette exposition très courte, parce que la fin du livre est perdue, ne doitelle pas être rapportée à un écrit de Philon ; elle pouvait se trouver aussi dans le livre d'Antiochus.

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