HISTORIQUE
SOMMAIRE : S I. Auteurs français. — $ II. Auteurs allemands
S III. Auteurs anglais et américains
S 1. — Dans les conditions normales du fonctionnement cérébral chacun sait quel rôle considérable jouent les irritations sensorielles de toutes sortes qui viennent donner le branle aux activités nerveuses des cellules corticales. Ce sont, en effet, les impressions sensorielles présentes ou passées qui suscitent leurs propriétés dynamiques et deviennent ainsi les matériaux indispensables à toutes les opérations de la vie psychique.
Or, lorsqu'un contingent de ces mêmes incitations vient à manquer, l'expérience prouve qu'il y a des troubles concomitants qui dépendent de l'absence de stimulations régulières qui ont cessé deretentir dans le sensorium.
L'influence de la suppression des impressions auditives a été jusqu'ici peu recherchée par rapport aux troubles consécutifs que cette suppression peut déterminer sur le jeu des fonctions cérébrales.
Cette appréciation de M. Luys (1), qui vise surtout la surdité, c’est-à-dire la suppression de la fonction auditive, peut tout aussi bien s'appliquer aux déransgements fonctionnels qui résultent des altérations de l'appareil récepteur ou conducteur des sons.
Leur histoire aussi est peu connue; 1l est cependant un fait digne de remarque, c’est qu'un grand nombre d'auteurs, médecins ou psychologues, constatent et affirment l'importance des fonctions de l’organe de l’ouïe et son retentissement considérable sur le cerveau sam on atteint de délire.
Nous n'en citerons que quelques-uns.
L'ouïe, comme le disent avec raison Théophraste et Plutarque, est de tous les sens celui qui donne le plus facilement entrée aux passions : c’est l’ouïe qui reçoit la parole, sans laquelle l'intelligence est si restreinte ; la parole qui alimente considérablement, comme on sait, la mémoire et l'imagination, qui expriment tous les modes, toutes les nuances que revêtent les propriétés des corps : qui dans les contes merveilleux où la jeunesse et même l’âge mûr se plongent avec délices, grave au sein de l’âme tout un monde de formes sensibles (2).
(4) Luys — Rapports de la surdité avec l’aliénation mentale, — (Annales des maladies de l'oreille et du larynx.) 1877, p. 203. (2) Michéa. — Des Hallucinations, de leurs causes et des Maladies
qu'elles caractérisent. 1816, p. 28.
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'est l’entendement qui veoid et qui oyt, disait Montaigne.
Et de nos jours: Le sens del’ouïe, disait Laségue, est le plus actif de tous, sinon le seul actif dans la combinaison des sentiments intimes. On comprend aisément que les malades dont l’idée fixe se reporte sans cesse sur les mauvais propos et les mauvais desseins qu’on exprime à leur endroit, soient avant tout aptes à entendre et disposés à écouter (1). Le professeur Ball, dans une phrase aussi heureuse que coneise, nous paraît avoir résumé toutes ces opinions : L'ouïe, a-t-1} dit, est le plus imtellectuel de tousles sens.
Nous nous sommes demandé si nous grouperions dans ce chapitre les appréciations des auteurs que nous citons ; nous préférons exposer les conclusions auxquelles 1ls sont arrivés, au fur et à mesure que nous avancerons dans le corps de notre sujet; car, en commentant les observations réunies par groupes, suivant l’ensemble de leurs symptômes, nous resterons ainsi sur le terram clinique.
Aussi,cet historique ne sera-t-il qu'une ébauche, la question étant encore un peu neuve, les observations peu nombreuses et presque toutes publiées dans ces dernières années.
En présence de l'hostilité sinon systématique, du moins incompréhensible d'un certain nombre d’auteurs envers les folies sensorielles, on pourrait se
(4) Compérat,—Des Hallucinations de la Vue et de l'Ouie. Paris, 1872, p.29.
ee demander si ces folies existent réellement, et si les vésanies proprement dites ne sont pas les seules qu'on observe dans la pathologie mentale. Aujourd'hui, la question est indiscutable, les observations sont concluantes, et si l’on ne s'incline pas devant l'autorité des maîtres, on doit s’incliner au moins devant l'évidence des faits. M. Voisin {1), tout en étant partisan de l'intervention des sens dans la genèse de la folie, est encore bien timide : En résumé, dit-il, l'intervention des lésions des organes des sens dans la genèse de certaines hallucinations et de la folie, est rejetée, ou peu s'en faut, par les auteurs, et l’influence de la mémoire et de l’imagination est considérée jusqu'ici comme jouant le rôle domimant. Sans prétendre supprimer l'influence réelle et souvent unique de cette dernière cause dans nombre de cas, je crois qu'on ne doit pas l’exagérer, et qu'il faut réserver une certaine part à l'altération des organes extérieurs des sens.
Si M. Voisin n'est pas audacieux dans ses appréclations, il est au moins consolant, car, suivant lui, cette folie doit devenir toujours ou à peu près curable.
À Baillarger, l’auteur de la théorie psycho-sensorielle revient l'honneur d’avoir publié les premières observations et d’avoir en quelque sorte attiré l’attention sur ce sujet. Dans celle que nous citons plus loin, les détails manquent, mais le fait n’en est pas moins concluant, c'est peut-être un
(4) Voisin. -- Leçons cliniques sur les Maladies mentales. Paris, 1876.
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des premiers cas connus d'hallucinations unilatérales. Encore, à ce point de vue, ce cas est-il relativement peu probant, car les hallucinations existaient des deux côtés et étaient seulement prédominantes du côté malade.
C'est en s'appuyant sur des faits de ce genre que Baillarger est arrivé à donner des bases solides à sa théorie; 1l serait en effet difficile de nier dans ce cas l'intervention de la lésion organique dans la producton de l'hallucimation et de la folie.
Morel de Saint-Yon {1) constate que les maladies cérébrales résultant de l'imflammation de l'oreille interne avec propagation aux méninges sont d'une oravité extrême. Mais son esprit se trouvait dirigé beaucoup plus du côté des complications cérébrales ou ménimgées que du côté des complications purement mentales. En effet, il se contente de citer l’opinion de Toynbee surce sujet; cependant 1l ajoute que, dans ces mêmes conditions pathologiques, l’intercurrence de la cause morale la plus insignifiante en apparence peut déterminer l'explosion de la folie. |
Les autres auteurs classiques que nous avons consultés ne donnent guère plus de détails que Morel, de Saint-Yon, ou Voisin ; ils se contentent de dire que les altérations peuvent avoir un retentissement cérébral, mais tout se borne là, et ils ne citent pas d'observations.
Jusqu'à 1875, la pathologie mentale reste muette
1) Morel, de Saint-Yon. — Trailé des Maludies mentales.
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sur la question, quand apparaissent les cas de Gellé (1875), Bouchut (1877), P. Mémière (1878). Ce sont des observations concernant des enfants; les malades sont agités, crient, vocifèrent, frappent les assistants; leurfigureet leursgestes expriment la colère ou la terreur; mais les troubles psychiques sont passagers, durent quelques instants, puis tout rentre dans l’ordre. Les cas de Régis (1881), Ball (1882), Mabille (1883), sont autrement intéressants, car l'affection de l'oreille donne lieu à des psychoses complètes en déterminant des hallucinations unilatérales du côté de la lésion. Ge sont peut-être les faits les plus concluants en faveur de la théorie psycho-sensorielle, car non seulement la folie est déterminée par la lésion auditive, mais encore sous l'influence d’une thérapeutique appropriée, l’une disparaît avec l’autre.
En 1877, M. Luys publie dans les annales des maladies de l'oreille et du larynx un article sur les rapports de la surdité avec l’aliénation mentale. Sur un relevé de 531 cas, dit-il, j'ai rencontré 20 fois la surdité chez les aliénés, et 9 fois j'ai trouvé la surdité chez les ascendants, ce qui fait un total de 29 cas dans lesquels la surdité était plus où moins partie prenante de l’aliénation mentale. Douze foiselle a coïncidé avec des perturbations psycho-intellectuellestrès nettement accusées ; ces troubles psycho-intellectuels se sont présentés communément sous la forme halluematoire et sous la forme maniaque. C’est principalement après une période de durée plus ou moins prolongée du processus morbide que la surdité s’est déclarée. Elle s'est déclarée d'une facon lente, insi-
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dieuse; la plupart du temps à l'insu des malades qui n’en avaient pas conscience, et elle se révélait par ce fait qu'il fallait qu'on élevâtla parole pour se faire comprendre d'eux. Jamais cette forme spéciale de surdité, qu'on pourrait appeler surdité centrale, ne s’est accompagnée de douleurs ni d'accident quelconque du côté des oreilles...
Dans d’autres circonstances, la surdité précède l'aliénation mentale ; elle est quelquefois le résultat d’un vice d'organisation congéniale, et d’autres fois elle est très franchement héréditaire.
L'influence de la surdité transmise héréditairement me paraît jouer un rôle pathologique important dans l'apparition de l’alénation mentale ; si je compare, en effet, ces cas à ceux qui intéressent les impressions visuelles, ils présentent un contraste qui frappe très vivement. Je n'ai pas encore vu d’aveuole engendrer des aliénés, mais j'ai vu des parents sourds (9 fois sur 531) engendrer des aliénés.
D'où il faut conclure que la perte de l'audition exerce sur le fonctionnement psycho-mtellectuel, soit par une influence directe, soit par une influence héréditaire, une action beaucoup plus nocive que la perte des impressions visuelles, et qu'au point de vue de la transmission héréditaire, la surdité paraît plus fréquente que la cécité dans le domaine de la pathologie mentale.
Nous citerons enfin la thèse de M. Albert Robin sur les affections cérébrales consécutives aux lésions non traumatiques de l'oreille et du rocher. Nous aurons trop souvent l’occasion de le citer dans notre
eo thèse pour que nous insistions davantage 161 sur son remarquable travail.
Dernièrement, en janvier 1884, M. Schiffers publie à Liège un article sur les troubles psychiques en rapport avec les maladies de l'oreille. Nous recrettons que cet auteur ait oublié ou ignoré les observations publiées en France pour ne citer que les auteurs allemands. Elles lui auraient certamement inspiré des réflexions qui eussent complété un travail dans lequel nous avons néanmoins puisé de précieuses indications.
Nous croyons avoir examiné presque toute la littérature médicale française qui s’est occupée de la question; nous croyons pouvoir affirmer l'ignorance presque absolue des médecins français et même des spécialistes sur le délire par lésion auditive.
$S 2. — Nous nous sommes demandé s'il en était de même autour de nous, et spécialement chez les Allemands et les Anglais qui comptent parmi eux quelques auristes célèbres.
En Allemagne, l'histoire des complications mentales des maladies de l'oreille n’est guère plus compliquée qu'en France. On y relate des faits intéressants, mais pas de travaux de longue haleine.
Kôppe et Schwartze à Halle, en 1866, Schlager* et Jaffe, à Vienne, en 1870, étudient l'influence des sensations subjectives de l’ouïe sur le développement de l’aliénation mentale. Ils arrivent aux mêmes résultats. Kôppe a examiné 31 malades atteints en même temps d’affections de l'oreille, Chez
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27 d’entre eux, les troubles de l’ouïe avaient précédé les troubles psychiques, qu'il est bien permis de considérer comme ayant été produits par les premiers.
Citons encore Tuczek, dont nous reproduisons in extenso une très curieuse observation de bruit tout à la fois subjectif et objectif: Schwartze, dont l'article sur les bruits subjectifs trouvera sa place à la suite de Tuczek ; Moos, Meyer, Von Træltsch sur lesquels nous reviendrons dans le cours de ce travail.
En dernier lieu, le professeur Fürstaer, de Heidelberg, a prononcé à l'assemblée des médecins aliénistes allemands, un discours que nous trouvons reproduit dans le n° du 30 avril 1883, du Berliner Klinische Wochenschrift.
D'après cet auteur, des bruits purement entotiques peuvent avoir une action dépressive sur le caractère et dans des cas d'intensité particulière chez des sujets prédisposés, ils peuvent faire éclater des psychoses aiguës, dans le sens propre du mot.
Dans 26 cas rassemblés par le docteur Fürstner, 19 présentaient des bruits subjectifs, des halluemations, des 1llusions.
Cet auteur considère le grand âge comme la cause prédisposante de beaucoup la plus importante ; la diminution de résistance de la faculté du cerveau dépendant de la vieillesse agirait donc activement.
$3. — Il ne nous reste pour terminer cet historique qu'à consulter les ouvrages anglais et améri-