SECTION IV
Usages des vaisseaux lymphatiques.
La faculté absorbante du corps a été connue très -anciennement; mais on en a méconnu les véritables agens.
H ippocrate 1 dit que tout le corps étoit susceptible d’exhalation et d’inhalation; que les veines de l’estomac et des intestins, où étoient versés lesalimens, en attirent, lors de l’acte de la digestion, la portion la plus ténue et la plus liquide; que la partie la plus épaisse se perd, en devenant excrément, dans la partie inférieure des intestins. Dans un autre endroit1 2 il recommande de rincer, après le vomissement, la bouche et le pharynx avec du vin acide , afin que les orifices des veines se resserrent et qu’elles ne puissent absorber aucune portion du vomitif.
Galien3, en parlant de l’absorption, dit qu’il y a deux espèces d’attraction : l’une qui résulte de la formation d’un vide, comme lorsqu’un soufflet attire l’air ; l’autre résultant de la ressemblance des qualités des corps, comme lorsque l’aimant attire l’acier. Il rapporte
1 EV/Jw/X<6>1' , l. 6., C. 6. Tlegl Cig^uv » (TCLÇ'MaV ■> C. 12.
1 Yleçi Sicutiu;, l . 3, c. 14.
3 Ilegt SXivctjXiuv QvtriKuv , /. 3 , c. i5.
de plus1, que les veines place'es à la surface du corps absorbent la vapeur environnante et une quantité' d’air assez considérable; que les artères, qui contiennent de la vapeur, attirent dans leur diastole l’air et la partie la plus subtile du sang, et qu’elles n’absorbent rien ou que très-peu du fluide qui se trouve dans l’estomac et les intestins.
Asellius2 3, qui a de'couvert les vaisseaux lactés, est aussi le premier auteur qui en ait déterminé les véritables fonctions; sa manière de voir ne fut cependant partagée que par un petit nombre d’anatomistes. Après que l’on eut acquis la connoissance de la circulation du sang, on reconnut bien que l’on s’étoit trompé en admettant l’absorption opérée par les artères ; mais on ne sentit pas aussi universellement qu’on étoit de même dans l’erreur en avançant l’absorption par les veines sanguines, et Harvée 3 même opposa sa doctrine à celle d’AsELLius et ne crut jamais à l’existence de ses lactés.
Thomas Bartiiolin fît les premières expériences sur des animaux vivans, pour démontrer la faculté absorbante des lymphatiques. Dans la lettre 4 où il critique Harvée de refuser d’admettre l’existence des lactés, il dit que, si une veine mésentérique est liée, le chyle n’est pas arrêté, pourvu que les vaisseaux lactés ne soient pas compris dans la ligature; mais que, si les lactés le sont, le chyle s’arrête tant dans l’estomac que dans les intestins et dans leurs bouches absorbantes.
Mais , si d’un côté Thomas Bartholin a fait des expériences pour prouver l’absorption lymphatique, les partisans de l’ancienne doctrine en tentèrent à leur tour pour prouver celle des veines.
1 Yhos (TtpvyfjLWV , c. 5.
2 De lactibus , sive de venis lacteis, Dissert. Mediolan. , 1627.
3 Exercitatio anatomica de motu cordis , cap. 16.
'* De lacteis venis sententia Cl. v. G. Harve^ expensa a Th. Bartiiolino.
SwAmmerdam1 appliqua des ligatures aux veines mésentériques , les ouvrit quelque temps après , et examina le sang qui y étoit contenu : il y vit des lignes et des points blancs , et il en conclut que c’étoient des traces du chyle que ces vaisseaux avoient absorbe' dans les intestins; et lorsqu’il sut qu’il y avoit aussi un fluide blanc dans les lactés, il ne voulut pas convenir que ce fût du chyle, mais il dit que c’étoit un fluide blanc rapporté par ces vaisseaux des glandes mésaraïques.
Kaau Boerhaave2 3, grand admirateur des anciens , nous apprend qu’il a injecté de l’eau dans l’estomac et les intestins d’un chien mort, et qu’en comprimant ces parties pendant plusieurs heures, l’eau s’en est revenue par les veines, en chassant devant elle le sang que ces vaisseaux contenoient. Il ajoute qu’un liquide , poussé dans les veines hémorrhoïdales, pénétroit dans la cavité des intestins. Comme un argument en sa faveur, il cite encore la disproportion qui existe entre la capacité des veines et des artères mésentériques.
J. F. Meckel, le père soutient aussi cette doctrine, en s’appuyant sur ce que les veines étoient ouvertes aux surfaces du corps ; sur ce qu’il a rempli ces vaisseaux en injectant de la cire colorée dans les cavités des vésicules séminales : il prétend avoir réussi de même à y faire entrer l’air ou l’eau poussée par l’urètre dans la vessie urinaire. Il ajoute, enfin, qu’il a vu un fluide blanc dans les veines du mésentère d’un cadavre.
Haller 4 a la même opinion : il soutient que les veines naissent des surfaces par des orifices ouverts, et qu’elles absorbent, comme les anciens le disoient ; il admet cependant l’absorption
1 Not. ad prodr. Hornii, p. 28.
2 Perspiratio dicta PIippocratis , cap. 22, §. 469 sq.
3 Expérimenta nova et observationes de Jinibus vasorum . * Eletn. physiol. , tom. VII, pag. 47 , 69-
du chyle par les lactés. Ayant pris connoissance plus tard1 des expériences de J. Hunter , il dit qu’elles paroissent démontrer qu’il existe une voie ouverte des intestins aux lactés, et non aux veines mésaraïques, et il loue la candeur avec laquelle Hunter rapporte ses expériences; mais il dit avoir d’autres bonnes raisons pour ne pas s’écarter de l’opinion de Boerhaave , son maître, quoiqu’il n’ignorât pas le fait dont parle Foelix2 3, qui, après avoir
fait avaler de la teinture de tournesol à un chien , ouvrit l’abdomen de cet animal, et vit les lactés remplis d’un fluide de couleur bleue.
A ces argumens les défenseurs de l’absorption veineuse ont ajouté les suivans. Tout anatomiste, ont- ils dit, convient que les veines naissent par des orifices ouverts des cellules du corps spongieux de l’urètre et du gland , de celles du clitoris et du plexus rétiforme, ainsi que des cellules du placenta, et qu’on voit la même chose dans la rate de quelques quadrupèdes : preuve que les veines y absorbent le sang.
L’absorption veineuse trouva des partisans jusqu’à l’époque où furent publiés les travaux des frères Hunter et de leurs disciples, Hevvson , Sheldon et Cruikshank, ainsi que les ouvrages de Mascagni, Werner et Feller, Haase et autres.
Les physiologistes ne purent plus avoir de doutes sur l’absorption des lymphatiques, surtout après les recherches de J-. Hunter5, qui fit une série d’expériences sur des animaux vivans. 11 en employa cinq à cet effet, savoir, un chien, trois moutons et un âne: la plupart de ces opérations furent répétées à différentes reprises, et eurent toujours les mêmes résultats.
" Elem. physiol., tom. VII, pag. 68.
2 Dissert, de motu peristaltico mtestinorum , in Halleri disput. analom. selector. fasc. , vol. 7 , part. î , p. 82.
3 Medical commentaries , bjy "Will. Hunter, ch. 5, p. 42 et suiv.
i.° Une anse d’intestin, préalablement nettoyée des matières quelle contenoit, fut comprise entre deux ligatures, après que l’on y eut introduit de l’eau, ou du lait, ou de l’empois coloré par de l’indigo : les artères et les veines qui se rendoient à cette anse, étant vidées et liées, on ne put découvrir, quelque temps après, dans les veines, aucune trace des substances qui avoient été déposées dans l’intestin. 1
2.0 Les artères et les veines étant restées intactes, on introduisit, dans différentes portions d’intestins, de l’eau, du lait, de l’empois coloré par de l’indigo, et de l’eau aromatisée par du rnusc. Ces diverses substances ne produisirent pas la moindre altération dans la couleur ni dans l’odeur du sang veineux. Le sang d’une veine fut recueilli dans une des expériences faites avec l’indigo : le sérum s’en étant séparé , il n’avoit pas la moindre teinte bleuâtre.
3.° De l’empois coloré par de l’indigo fut introduit dans une portion d’intestin. Hunter injecta du lait par l’artère qui s’y rendoit, jusqu’à ce qu’il revînt blanc par la veine ; il ne prit aucune teinte bleue : la couleur n’en changea pas davantage après l’avoir laissé séjourner pendant quelque temps dans les vaisseaux.
4.0 Une portion d’intestin fut vidée exactement, et du lait fut injecté par l’artère, la veine étant liée avec ses communications, et vice versa : il ne pénétra point de lait dans l’intestin.
5.° Du lait , de l’empois coloré par de l’indigo, de l’eau aromatisée par du musc, furent introduits dans des portions d’intestins. Les lymphatiques étoient tantôt vides, tantôt remplis d’une petite quantité de lymphe ou de chyle avant l’expérience : toujours les lymphatiques se distendirent de fluide blanc, s’il y avoit du lait dans l’intestin ; bleu , s’il y avoit de l’indigo ; et répandant forte-
1 Cruikshank observe judicieusement à cet égard , que les ligatures apposées aux veines ne dévoient pas les empêcher d’absorber, parce que dans des circonstances semblables les lymphatiques absorbent.
ment l’odeur du musc , si c’e'toit cette substance qui avoit été déposée dans la cavité intestinale. Dans un de ces essais , tenté avec de l’indigo, les lymphatiques, quoiqu’ils fussent liés avec la portion du mésentère correspondante , se remplirent néanmoins d’un fluide bleu.
Outre ces expériences de J. Hunter , il existe un grand nombre de faits qui prouvent l’absorption de diverses substances par les lymphatiques. C’est ainsi que Cheston1 a trouvé sur un homme qui avoit un spina venlosa à l’os iléon , le canal thoracique rempli et totalement obstrué de terre calcaire.
Cp.uikshank2 vit souvent les lymphatiques remplis de sang sur les poumons et le péritoine de sujets morts à la suite de l’inflammation de ces parties.
Mascagni 3 4 injecta des liquides de diverses couleurs dans les cavités séreuses , les conduits excréteurs, les bronches, les veines et les artères d’hommes et d’animaux récemment morts : les lymphatiques de ces parties se remplirent de cette eau coloriée. Sur le cadavre d’un enfant de quatorze ans4 il vit du lait, épanché dans l’abdomen, entrer dans les rameaux les plus subtils des lymphatiques et arriver jusqu’au canal thoracique.
A ces preuves , les auteurs que nous venons de citer en ont ajouté d’autres , telles que l’inflammation des vaisseaux lymphatiques et de leurs glandes , occasionée par l’absorption des virus syphilitique et variolique , ou survenant à la suite d’une piqûre faite avec un instrument chargé de matières en putréfaction.
Nous ne devons pas passer sous silence un Mémoire de Walter5, qui paroît surtout destiné à réfuter, mais par des argumens
1 Philos, transact., vol. 70, part. 2, p. 323.
5 L. c. , ch. 8, p. 42 ; ch. 10, p. 4g.
3, L. c., sect. 3 , p. 22.
4 Ibid.., pag. 20.
5 Mémoires de l’Académie de Berlin, 1787, p. 21 et suiv.
très -peu solides, ce qu’a dit Cruikshank sur l’absorption des vaisseaux lymphatiques. De plus il y révoque en doute l’injection que Haase fit des vaisseaux lymphatiques de la peau, et il nie positivement la réalité du réseau des lymphatiques du foie, tel que l’ont représenté Werner et Feller. Je ne relève ces dernières assertions de Walter, que parce que mes préparations, déposées au Musée de la Faculté, font foi du contraire. Dans ce Mémoire, qui ne paroît pas avoir fait une grande impression , Walter affirme que les vaisseaux lymphatiques sont les vaisseaux absorbans proprement dits; que, dans toutes les parties où. il y a une substance cellulaire , ils partagent leurs fonctions avec les veines ; qu’ils absorbent le chyle concurremment avec la veine-porte; que dans les mamelles les vaisseaux lymphatiques opèrent exclusivement l’absorption du lait, et que, d’un autre côté, les veines opèrent exclusivement cette fonction dans toutes les cavités du corps et à toute la surface externe.
Ce que J. Hunier prouva pour les lactés, Schreger 1 le fit pour les lymphatiques des membres , d’après des expériences qu’il fit sur l’homme et sur plusieurs animaux. Nous en citerons les expériences les plus concluantes.
i.re Expérience. Une femme avoit près de la malléole interne une plaie résultant de la blessure d’un lymphatique dans une saignée du pied. L’auteur plongea le pied de la malade dans une solution aqueuse de musc , de manière cependant à tenir ce liquide à une certaine distance de la plaie ; il appliqua sur cette dernière une petite ventouse, afin que les vapeurs du musc n’imprégnassent pas de leur odeur la lymphe qui s’écouloit. Un quart d’heure après il enleva la ventouse, et, en examinant la liqueur qu’elle contenoit, il trouva quelle répandoit une forte odeur de musc, qui se fit sentir pendant plusieurs jours dans une
1 De functione placentœ uterinæ ; Erlang., 1799, ch. 2 , p. 10 et suiv.
chambre éloignée de celle où s’étoit faite l’opération et dans laquelle on conservoit cette lymphe. Peu après l’application de la ventouse il avoit entouré la jambe d’une bande assez serrée pour retarder un peu le cours du sang des veines sous-cutanées ; puis il retira, d’une veine du dos du pied , deux onces de sang qui n’avoit aucune odeur de musc.
3.® Expérience. 11 fit passer la main gauche d’un homme dans une chambre voisine, à travers un trou pratiqué dans le mur, et il intercepta toute communication entre les deux chambres en achevant de boucher l’ouverture avec de l’étoupe. 11 plaça ensuite un tourniquet à l’aisselle, pour comprimer l’artère , et tira un peu de sang au moyen d’une saignée , afin que les veines ne fussent pas trop distendues et par là peut-être inhabiles à absorber. On frotta alors, pendant vingt- quatre minutes, les doigts de la main gauche avec de l’huile de térébenthine, et l’on fit uriner l’homme: le liquide rendu n’offroit point l’odeur de violettes , ce que l’on remarque chez les personnes qui sont exposées aux émanations de térébenthine. La bande dont on avoit entouré le bras après la saignée , fut enlevée et on laissa couler le sang ; celui-ci venant à s’arrêter, on relâcha le tourniquet, et on reçut dans un autre vase le sang qui jaillit de nouveau. Ni le premier ni le second sang* n’avoient l’odeur de violettes. Les doigts de la main gauche furent bien lavés pour ne plus conserver l’odeur de térébenthine , et le tourniquet enlevé; huit minutes après, une demi -once de sang, tirée encore de la veine, n’eut aucune odeur. Huit minutes plus tard, enfin, l’homme rendit de l’urine qui répandait distinctement l’odeur de violettes, et le sang coulant alors de la veine avoit la même odeur.
L’auteur déduit de cette expérience que les veines n’eurent aucune part dans l’absorption; si cela avoit été, le sang auroit eu de l’odeur la première ou la seconde fois qu’il a été retiré après les frictions de térébenthine sur la main isolée. 11 pense que les lym-
phatiques ont retenu la térébenthine qu’ils avoient absorbée, tant que leurs troncs principaux se trouvoient comprimés par le tourniquet, et qu’ils ne versèrent cette substance dans le système sanguin que lorsque l’instrument fut relâché. On ne voit pas d’autre raison pourquoi l’urine prit si tard de l’odeur, tandis qu’elle en acquit un quart d’heure après que les vaisseaux furent délivrés de leur compression.
4.° Expérience. On appliqua une ventouse sur la plaie du pied de la femme qui fut le sujet de la première expérience; on lui frotta les orteils et le dos du pied avec de l’huile de térébenthine : au bout de dix minutes on enleva la ventouse, et la lymphe qui y étoit contenue avoit contracté une odeur de térébenthine très-forte. — On plongea le pied dans un mélange de lait et d’eau, on réappliqua la ventouse, et peu de temps après la lymphe, qui lors de la précédente expérience étoit limpide, s’écoula , ayant une teinte blanchâtre.
6.e Expérience. L’auteur comprima l’artère de l’extrémité thoracique gauche d’un petit chien de trois jours , en évitant de comprendre la veine dans la compression. La veine fut incisée, et on recueillit le sang qui s’en écoula, en aidant sa sortie par une légère pression. Le pied fut plongé dans un mélange de lait et d’eau , chargé de nitrate de potasse ; au bout d’un quart d’heure on fendit la peau, et on découvrit des lymphatiques distendus par un fluide blanchâtre. On incisa deux de ces vaisseaux, on recueillit sur du papier le liquide laiteux qui s’en écoula, on le fit sécher, et, en le présentant à la flamme d’une bougie , il brûla avec crépitation. Ayant ensuite cessé de comprimer l’artère, le sang sortit de la veine incisée par un jet continu; on en recueillit à peu près une once : l’on n’y put apercevoir aucune trace de lait. On imbiba un papier de ce sang, et un autre de sérum, lorsqu’il s’en fut séparé : ces papiers , séchés et brûlés , ne firent entendre aucune crépitation.
9-* Expérience. On fit, sur les pattes de devant d’un petit chien , quelques légères mouchetures qui pénétrèrent à peu près jusqu’à la moitié de l’épaisseur du derme. Les membres furent liés à leur partie supérieure, et plongés dans de l’eau imprégnée de musc. Une demi-heure après, on sortit l’animal de ce liquide : les lymphatiques très -distendus près des ligatures se dessinoient à travers la peau. La veine, également tuméfiée, fut incisée: le sang n’avoit point l’odeur du musc , mais bien l’humeur contenue dans les vaisseaux lymphatiques, d’après le témoignage de tous les assistans.
io.c Expérience. On obtint un résultat semblable d’un petit chien sur lequel on répéta la même expérience, excepté qu’on lui plongea les pattes dans du lait auquel on avoit mêlé de l’assafœtida.
Les faits que nous venons de citer sont, je crois, assez nombreux et assez positifs, pour faire reconnoitre aux vaisseaux lymphatiques la faculté absorbante, regardée comme démontrée depuis ce temps. Cependant, dans un Mémoire1 présenté à l’Institut en 1809, et plus tard dans son Traité de Physiologie, M. Magendie a voulu prouver, par des expériences sur des animaux vivans , que les veines sanguines absorbent, et qu’il est très -douteux que les vaisseaux lymphatiques absorbent autre chose que le chyle. Les expériences qu’il cite à l’appui de sa doctrine, et qui pourroient paroître les plus concluantes , sont les suivantes.
« Nous fîmes, sur un chien qui avoit mangé une grande quan- « tité de viande sept heures auparavant, afin que ses vaisseaux « lymphatiques abdominaux devinssent faciles à apercevoir; nous « fîmes, dis -je, une incision aux parois abdominales, et nous « tirâmes au dehors une anse d’intestin grêle, sur laquelle nous « appliquâmes deux ligatures à quatre décimètres l’une de l’autre.
1 Journ. de physiol. , t. I.*r, p. 18. Précis élém. de physiol., t. II, p. 181 et suiy. ; p. 223 et suiv.
« Les lymphatiques qui naissoient de cette anse d’intestin e'toient « blancs et très-apparens , à cause du chyle qu’ils contenoient. « Deux ligatures furent placées à un centimètre de distance sur « chacun de ces lymphatiques : nous coupâmes ces vaisseaux « entre les deux ligatures; nous mîmes un grand soin dans cette « partie de notre expérience, et nous nous assurâmes, par tous « les moyens possibles, que l’anse d’intestin sortie de l’abdomen « n’avoit plus de communication avec le reste du corps par les « vaisseaux lymphatiques. Cinq artères et cinq veines rnésentéri- « ques se rendoient à la portion d’intestin comprise entre les deux « ligatures : quatre de ces artères et de ces veines furent lie'es et « coupées de la même manière que les lymphatiques ; les deux « extrémités de notre anse d’intestin furent coupées et séparées « entièrement du reste de l’intestin grêle. Ainsi nous eûmes une « portion d’intestin longue de quatre décimètres, ne communi- « quant plus au reste du corps que par une artère et une veine « mésentérique. Ces deux vaisseaux furent isolés dans une lon- « gueur de quatre travers de doigt; on leur avoit même enlevé « la tunique celluleuse, de peur que des lymphatiques n’y fussent « restés cachés. Nous n’avions plus alors, pour obtenir un résultat « positif, qu’à injecter une petite quantité dupas tieuté dans la « cavité de l’anse intestinale. C’est aussi ce qui fut exécuté avec « les précautions convenables pour s’opposer à l’issue du liquide « injecté. L’anse d’intestin, enveloppée d’un linge fin, fut re- « placée dans l’abdomen : il étoit alors une heure précise. A notre « grand étonnement, vers une heure six minutes, les effets géné- « raux du poison se développèrent avec leur intensité ordinaire, <f en sorte que tout se passa comme si l’anse d’intestin eût été dans « son état naturel. *
M. Magendie ajoute que cette expérience fut répétée plusieurs fois sans aucune modification de résultat.
L’auteur dit un peu plus loin : « Nous séparâmes du corps la
« cuisse d’un chien assoupi prëce'demment par l’opium (afin de « lui e'viter la douleur d’une expérience difficultueuse ) ; celle « se'paration fut faite de façon que la cuisse communiquoit encore « avec le tronc par l’artère et la veine crurales. Nous prîmes, re- « lativement à ces deux vaisseaux , les mêmes précautions que pour « la veine et l’artère mésentériques dans les expériences précé- « déniés , c’est-à-dire que nous les isolâmes dans une étendue « de quatre centimètres, et que nous leur enlevâmes la tunique « celluleuse, dans la crainte qu’elle ne recelât des vaisseaux lym- « pliatiques ; nous enfonçâmes alors deux grains de poison dans « la patte, et nous attendîmes la production des accidens. Ils se « manifestèrent avec autant de promptitude et d’énergie que si « la cuisse n’eût point été séparée du corps ; en sorte que les « premiers signes de l’action de l’upas se montrèrent avant la « quatrième minute, et l’animal étoit mort avant la dixième."
On répéta cette expérience sur un autre chien, avec cette modification, que l’on introduisit dans l’artère crurale un petit tuyau de plume sur lequel on fixa ce vaisseau par deux ligatures ; l’artère fut alors coupée circulairement entre ces deux liens : on en fit autant pour la veine. Le poison introduit dans la patte de l’animal produisit les mêmes effets que dans l’expérience précédente. Pour rendre le phénomène encore plus évident , il faut presser la veine entre les doigts au moment où les effets du poison commencent à se développer : les effets cessent bientôt; ils reparoissent dès qu’on laisse la veine libre , et cessent encore si on la comprime de nouveau.
Ces expériences de M. Magendie nous apprennent que le poison a passé dans le corps avec le sang veineux, ce qui est très-facile à concevoir, si l’on se rappelle ce que nous avons dit des terminaisons des radicules lymphatiques dans les capillaires veineux. Dans la seconde expérience ce passage a dû avoir lieu en outre dans la glande située au creux du jarret, expérience à
laquelle on a de plus objecté l’empoisonnement immédiat du sang, auquel j’ai cependant peine à croire.
M. Ribes 1 se prononce aussi en faveur de la faculté absorbante des veines, i.° parce qu’il y a trouvé des substances étrangères , comme du pus, de l’huile grasse; 2.0 parce que les injections lui ont fait voir que les veines ont des orifices ouverts dans le tissu cellulaire; 3.° parce que la masse du sang n’est pas seulement augmentée dans l’espace compris entre les veines sousclavières et le poumon, mais encore dans tout le système veineux en général. Il avoit d’abord conjecturé que cela dépendoit de la réunion des radicules lymphatiques aux veines, par exemple, dans la cavité médullaire des os , où il n’avoit jamais trouvé de lymphatiques; mais, s’étant plus tard assuré que les villosités intestinales étoient veineuses, il est resté persuadé que les veines elles-mêmes absorboient, et partageoient cette fonction avec les vaisseaux lymphatiques.
Les mêmes objections que nous venons de faire aux expépériences de M. Magendie , peuvent s’appliquer également à l’opinion émise par M. Ribes. Il paroît de plus que l’apparence d’orifices ouverts, qu’il leur a trouvée dans le tissu cellulaire, est résultée d’une déchirure de ces vaisseaux, ayant expérimenté sur des cadavres qui avoient déjà subi un commencement de décomposition (page 609). En parlant des orifices des vaisseaux lymphatiques , nous avons déjà eu occasion de décrire les artères qui se ramifient dans les villosités, preuve qu’elles ne sont pas purement veineuses; et, à un autre endroit, nous avons dit que Cruikshank et Soemmering ont injecté les lymphatiques des os.
Le professeur Mayer1 2 admet également la faculté absorbante
1 Mémoires de la Société médicale d’émulation, tom. VIII, p. 604 et suiv.
2 Bibliothèque universelle, faisant suite à la Bibliothèque britannique, 1818, tom. VII, p. 5i. Recueil périodique de la Société médicale de Paris, 1818, tom. LXIV, pag. 87.
des veines conjointement avec celle des lymphatiques , d’après une série d’expériences faites sur les poumons de divers animaux.
Les professeurs Tiedemann et Gmelin * ont été conduits également, par leurs expériences sur des animaux vivans, à admettre l’absorption des veines sanguines. Selon eux, les lactés n’absorberoient que le chyle, que très-rarement des substances salines et métalliques, et jamais des substances odorantes et colorantes.
Cependant, ayant adopté d’autres procédés pour la ligature du canal thoracique dans des expériences postérieures à la publication de cette brochure , ces auteurs ont toujours retrouvé dans le canal thoracique, et même dans des vaisseaux lactés situés entre l’intestin et les glandes mésentériques, tout aussi bien que dans les veines, les substances introduites dans le tube intestinal. Ces intéressantes recherches seront détaillées dans un nouvel ouvrage que ces savans se proposent de publier sous peu.
Enfin, les dernières expériences sur les organes de l’absorption qui soient parvenues à ma connoissance , appartiennent à M. Ségalas 2 ; il s’exprime en ces termes :
« i.ie Expérience. J’ai pris une anse intestinale, que j’ai isolée « des parties intestinales voisines par deux incisions ; j’ai lié les « artères et les veines qui s’y rendoient, avec la précaution de « ne pas embrasser dans mes ligatures les vaisseaux chylifères, « rendus apparens par la présence du chyle; j’ai appliqué une « ligature à une extrémité de l’anse intestinale ; j’ai injecté dans « sa cavité le poison dont je m'étois déjà servi (une dissolution « aqueuse d’extrait alcoolique de noix vomique); je l’ai main- « tenue dans cette cavité par une seconde ligature ; j’ai replacé
1 Versuche über die TVege auf welchen Substanzen aus dem Magen undDarmbanal ins Blut gelangen, etc.; Heidelberg, 1820.
1 Note sur l’absorption intestinale, dans le Journal de physiologie expérimentale de M. Magendie, tom. II, p. 117.
« l’anse intestinale dans le ventre, et je n’ai pas obtenu d’em- « poisonnement pendant une heure entière que j’ai observe' l’ani- « mal. Cependant j’avois employé un demi-gros d’extrait, préparé « avec soin par M. Labarraoue et éprouvé déjà par plusieurs « expériences antérieures , où quelques grains de cette substance « avoient suffi pour faire périr les animaux sur lesquels j’opérois , « les chiens. »
« 2.c Expérience. Pour éviter l’objection, assez fondée, de la « mort de l’anse intestinale, j’ai, sur un second chien, pris une « autre anse intestinale , que j’ai de même isolée du reste du « tube digestif et du système circulatoire, en laissant seulement « une grosse artère pour y porter le sang. Le résultat a été le « même que dans le cas précédent : il n’y a pas eu d’empoison- « ne ment.
« Mais encore ici on peut objecter que la stase du sang « veineux dans l’anse d’intestin a pu donner lieu à une sorte « d’asphyxie locale qui , relativement à l’absorption , équivaut « peut-être à la mort réelle , et qu’il n’est pas étonnant que cette « absorption n’ait pas eu lieu. "
« 3.° Expérience. Pour répondre à celte nouvelle objection , « j’ai, sur un troisième chien, pris une nouvelle anse intesti- « nale , que j’ai disposée comme la précédente, avec cette dif- « férence , que j’ai isolé la veine correspondant à l’artère con- « serve'e , et que je l’ai maintenue au dehors, après l’avoir de'ta- « chée du mésentère avec les précautions convenables. Par cette K veine, j’ai donné issue à l’excédant du sang veineux, et ce- « pendant le poison porté dans l’anse intestinale n’a pas agi. »
« 4.° Expérience. Après avoir vainement essayé d’empoisonner K un chien, comme dans le cas précédent, et avoir attendu pen- « dant une heure entière, j’ai rétabli la circulation naturelle, en « déliant une veine, et l’empoisonnement a eu lieu au bout de « six minutes. »
Au moyen de ces expe'riences M. Ségalas pense avoir démontré positivement l’absorption exclusive , par les veines , des substances , autres que le chyle , déposées dans le canal intestinal, quoiqua mes yeux ces expériences ne prouvent autre chose, si ce n’est qu’il paroît y avoir des substances qui ne doivent jamais traverser les glandes lymphatiques , mais qui sont tout de suite versées par les radicules lymphatiques dans les veines sanguines , pour être éliminées plus vite de l’économie animale. Les substances qui , de préférence , paroissent prendre cette voie, sont celles étrangères à la composition du corps ou qui lui sont même nuisibles. Les substances , au contraire, qui sont propres à réparer les déperditions que le corps éprouve à chaque instant , traversent les glandes lymphatiques, y sont unies plus intimement et y subissent un premier degré d’animalisation, y étant mêlées au fluide que paroissent y sécréter les artères.
A l’appui de l’absorption exercée par les vaisseaux lymphatiques, je citerai une observation recueillie par mon père. En examinant le cadavre d’un homme mort à la suite de la gangrène des extrémités inférieures, déterminée par la fracture comminutive des os des deux jambes, il trouva les vaisseaux lymphatiques , dans tout leur trajet depuis les parties affectées , et même le canal thoracique, remplis d’une sanie ressemblant, par sa couleur noire et son odeur, à celle épanchée dans le tissu cellulaire des extrémités malades.
M. Magendie1 rapporte un fait semblable, observé par M. Dupuytren sur une femme qui portoit une tumeur fluctuante énorme à la partie supérieure interne de la cuisse. A l’ouverture du cadavre, à peine eut-on divisé la peau qui revêtoit la tumeur, qu’on vit des points blancs se former sur les lèvres de l’incision; en disséquant la peau avec soin , on trouva que ces points dé-
1 Précis élément, de physiol., tom. II, p. 193.
pendoient des vaisseaux lymphatiques, gros comme des plumes de corbeau , remplis par une matière puriforme , ainsi que les glandes de l’aine et les vaisseaux qui en sortoient; mais ni les glandes lombaires ni le canal thoracique n’en pre'sentoient aucune trace.
Dans les réflexions que M. Magendie ajoute à cette observation, il dit que l’absorption, par les lymphatiques, de ce fluide blanc, est probable; mais que, pour la rendre e'vidente, il auroit fallu constater l’identité de ce fluide avec celle du pus : il pense que peut-être ce dernier provenoit des lymphatiques eux-mêmes, qui auroient été enflammés. Il ajoute que souvent, dans des circonstances analogues , il n’a rencontré aucune trace de matière purulente dans les vaisseaux lymphatiques , et qu’il n’est pas rare de trouver, dans les cas de ce genre , les veines qui naissent de la partie malade remplies d’une matière très - analogue au pus.
Je crois pouvoir opposer à ces observations de M. Magendie, que, comme il y a un grand nombre de faits qui établissent la faculté absorbante des lymphatiques, il n’y a pas de raison pour la rejeter dans ce cas-ci ; que , pour constater 1 identité de deux substances animales, les caractères physiques seront toujours plus certains que les caractères chimiques, tant que ces derniers ne seront pas invariablement fixés; enfin, que la présence du pus dans les veines n’a rien qui doive nous étonner, d’après la communication que nous savons exister entre les radicules lymphatiqu es et celles des veines, dans le tissu même des organes.
J’ai plusieurs fois répété les expériences de Mascagni, en injectant de l’encre dans la cavité thoracique de chiens récemment tués : toujours j’y ai trouvé, tant sur la plèvre costale et pulmonaire , que sur celle qui recouvre le diaphragme, des taches éparses qui, examinées au microscope, se trouvèrent netre qu’un réseau de vaisseaux lymphatiques. J’ai même rencontré sur une portion de poumon , des vaisseaux lymphatiques très-volumineux,
et par conse'quent visibles à l’œil nu, remplis du fluide injecte dans la poitrine. D’autres lymphatiques remplis d’encre se trouvoient à la partie supérieure et postérieure des côtes , et se dirigeoient en avant et en haut vers les glandes lymphatiques situées sur la colonne vertébrale. Ces expériences, faites avec une dissolution de gomme-gutte, ne réussirent pas.
Sur un jeune loup tué d’un coup de feu dans la poitrine, le sang épanché dans la cavité des plèvres étoit entré dans les nombreux lymphatiques qui en naissoient. La couleur du fluide qui remplissoit ces vaisseaux, n’étoit pas seulement d’un rouge-garance (comme M. Magendie l’a observé sur des chiens qu’il avoit fait jeûner), mais bien d’un rouge foncé, noirâtre : les glandes où ils se rendirent, étoient remplies à moitié par ce même sang; l’autre moitié présentoit la teinte rosée de toutes les glandes lymphatiques. Les vaisseaux qui sortoient de ces glandes , étoient décolorés, ce qui prouve bien que c’éloit le sang épanché dans la poitrine qui venoit detre absorbé, cette absorption ayant peu à peu cessé quand ce fluide fut parvenu au milieu de la glande. Si la liqueur contenue dans les lymphatiques avoit été de la lymphe colorée naturellement, je ne vois pas la raison pourquoi toute la glande et les vaisseaux sortans n’auroient pas présenté la même couleur. 11 est enfin à observer que, quoiqu’un jeûne continué pendant quelques jours paroisse être, d’après M. Magendie, la condition nécessaire pour que la lymphe prenne une couleur rouge, cette condition n’existoit pas pour ce loup, que M. le professeur Hammer élevoit dans sa maison.
Je donnai à un jeune chien un demi-litre de lait; une heure après, je lui fis avaler une dissolution de deux gros d’hydrocyanate ferrure' de potasse dans deux onces d’eau : il en vomit aussitôt le tiers; sa bouche se remplit d’écume, et, ne pouvant se soutenir sur ses jambes , il tomba , fut pris de convulsions et expira au bout de cinq minutes. La cavité de la poitrine fut
aussitôt ouverte , et le canal thoracique fut lie' à sa partie supérieure. Voulant me servir de ce chien pour un autre usage, je le laissai dans cet état pendant vingt- quatre heures, j’ouvris alors la cavité abdominale, où je vis les lactés remplis de chyle, ainsi que la grande glande mésentérique; le canal thoracique en étoit également distendu : en ajoutant du protosulfate-de fer au liquide qu’il renfermoit, celui-ci prit une légère teinte bleuâtre, et quelques flocons plus épais , qui s’y trouvoient , devinrent d’un bleu intense. Je trouvai des traces d’hydrocyanate de potasse dans la sérosité que contenoit la cavité du péritoine ; mais quelques gouttes de sulfate de fer, ajoutées successivement au sang de la veine-porte, à celui de la veine cave, des veines iliaques et de l’aorte, y produisirent aussitôt une teinte d’un bleu très -foncé.
Cette expérience est une nouvelle preuve de la communication des vaisseaux lymphatiques avec les veines dans le tissu des organes et dans les glandes lymphatiques , ainsi que du passage presque exclusif de diverses substances, des vaisseaux lymphatiques dans les radicules veineuses.
En parcourant ce que nous avons dit dans la partie anatomique de cette Dissertation , et en le comparant à la série d’observations et d’expériences faites par les divers auteurs que nous venons de citer, nous croyons pouvoir établir, en nous appuyant de l’autorité de M. Alard , avec lequel nous nous félicitons de nous rencontrer sur ces points,
i.° Oue les vaisseaux lymphatiques absorbent;
2.0 Que ces vaisseaux se terminent en partie dans les veines sanguines , dans le tissu des organes et dans les glandes lymphatiques ;
3.° Qu’il paroît y avoir des substances qui sont toujours versées dans les veines par les radicules lymphatiques , pour être éliminées plus vite de l’économie animale;
4.0 Que rien ne prouve l’absorption des veines , qui est meme
contredite par l'idée qu’on doit se faire de ce genre de vaisseaux.
Après avoir tâche' de déterminer quels sont les organes de l’absorption, il convient de voir comment s’exerce cette fonction.
Déjà Asellius dit de ses lactés , qu’ils sucent le chyle à la manière^des sangsues. Mais , des théories purement mécaniques ayanT^ait* place 4- la saine doctrine d’AsELLius, on expliqua ce phénomène par la capillarité des vaisseaux absorbans , ou par l’ingénieuse hypothèse de Lieberkühn 1 , qu’on peut regarder comme le chef-d’œuvre des iatro-mathématiciens , et qu’il seroit trop long de rapporter ici.
Cependant les sectateurs de l'attraction capillaire virent bientôt que leur théorie n’étoit pas à l’abri de tout reproche : en effet, si c’est par cette force seule que se fait l’absorption, elle devroit s’exercer sur le cadavre comme sur le vivant, où, en outre, elle est tantôt nulle, tantôt simplement ralentie, tantôt très-active. On fut donc forcé d’admettre dans les orifices des absorbans une excitabilité propre, qui les fait entrer en érection, quand ils sont affectés par de certains stimulus; et, cette érection une fois admise , on expliqua l’entrée des fluides dans ces orifices par l’attraction capillaire.
Enfin, les physiologistes modernes donnèrent avec raison, ce me semble, une part plus active aux orifices des lymphatiques, en attribuant, avec Asellius, l’absorption à une succion produite par les dilatations et les contractions alternatives de ces orifices : les premières , en vertu d’une sorte d’érection à la suite d’un afflux plus considérable de sang , qui y est déterminé par les stimulus appropriés ; les secondes , en vertu du pouvoir contractile que ces vaisseaux possèdent à un degré si éminent. La progression du fluide absorbé se fait par la contraction de ces vaisseaux ,
De fabrica et actione vill. intestin., etc.., p. 21 et suiv.
et est aidée par l’appareil valvulaire dont ils sont garnis et qui empêche efficacement le fluide de re'trograder.
On a même dit que chaque orifice avoit son tact particulier pour telle ou telle substance. Ce tact particulier des. orifices absorbans entre aussi dans la théorie de M. Alard , où, comme nous le verrons plus tard, il a su faire d’une vraisemblance anatomique presque une certitude physiologique.
En dernier lieu, dans un Mémoire1 lu à l’académie des sciences de Paris , M. Magendie , qui renouvelle parfois les doctrines des anciens , a reproduit l’absorption par transsudation ou attraction capillaire inorganique. Ayant été obligé, d’après cette théorie, dadmettre également l’absorption des lymphatiques, il est en contradiction avec ses expériences antérieures , par lesquelles il prouve que ces vaisseaux n’absorbent pas de substances autres que le chyle. Cependant il cherche à expliquer cette contradiction par la lenteur supposée du cours des fluides dans ces vaisseaux; mais, en admettant même avec M. Magendie cette lenteur, on sera toujours fort embarrassé d’expliquer les expériences de M. Ségalas, dans lesquelles, après une heure entière de séjour dans les intestins , un demi-gros d’extrait de noix vomique n’avoit pas produit de symptômes d’empoisonnement par les lactés seuls, tandis que M. Magendie savoit parfaitement qu’il falloit bien moins de temps pour les produire. Auquel des deux auteurs faut -il en croire ?
Ce ne sont pas seulement les extrémités des veines et des lymphatiques qui absorbent, selon M. Magendie, mais encore leurs gros troncs, et de plus les artères, de sorte que M. Magendie auroit prouvé ce qu’a déjà avancé Hippocrate, que tout le corps absorbe.
* Mémoire sur le mécanisme de l’absorplion chez les animaux à sang rouge et chaud; Journ. de phjsiol. , tom. I.*r, p. j.
Mais je ne m’arrête pas plus long-temps sur ce sujet ; l’impénétrabilité des tissus (par pores inorganiques) pendant la vie est trop solidement établie.1
Cependant nous trouvons une vérité reproduite dans le Mémoire de M. Magendie, savoir, que l’absorption est d’autant plus active que le système sanguin veineux est plus vide de sang; mais nous n’en tirerons pas la même conséquence que lui. M. Macendie en déduit une preuve en faveur de l’absorption au moyen de la capillarité des veines; mais, si nous considérons la liaison intime des systèmes veineux et lymphatique, en vertu de laquelle, plus les veines seront gorgées de sang, moins les lymphatiques pourront y verser le fluide qu’ils contiennent, et réciproquement, nous nous rendrons facilement compte de ce phénomène, qui, comme le dit fort bien M. Magendie, nous sert à expliquer les bons effets de la saignée et des purgatifs dans les hydropisies, les engorgemens, les inflammations, etc.
Tout récemment, M. Alard2 a assigné aux vaisseaux lymphatiques de nouvelles fonctions de la plus haute importance. Ainsi que Mascagni, il regarde ce système comme étant la trame du corps humain : les os, l’éinail des dents, les ongles, le tissu cellulaire, sont composés de vaisseaux lymphatiques ; les divers degrés de consistance de ces différens tissus résultent des substances, de nature différente, qui sont contenues dans ces vaisseaux. Mais M. Aeard a fait un pas plus loin que Mascagni, en confiant aux lymphatiques , outre l’absorption , la nutrition du corps et les sécrétions. Ils doivent donc être regardés, d’après lui, comme les véritables vaisseaux exhalans. Les observations microscopiques de Leuwenhoeck, et les injections de Ruysch et de Vieussens, prouvent qu’il existe dans le corps des vaisseaux naissant des ar-
1 CaUIKSHANK. , 1. C. , ch. 1.
2 Du siège et de la nature des maladies; Paris, 1821 , 2 vol. in-8.°
tèrés rouges et qui, dans l’état naturel, ne contiennent pas de sang coloré; on leur a donné le nom de vaisseaux blancs, vaisseaux exhalans. En reconnoissant leur existence , on ne s’est trompé que sur leur nature : ces vaisseaux sont de l’ordre des lymphatiques1 , qui de tous sont les plus irritables. Pour la régularité de la nutrition et des sécrétions , il ne suffisoit pas de vaisseaux (ou même de simples pores) naissant des parois artérielles, vaisseaux qui pussent admettre dans leur intérieur les substances contenues dans le sang et dont ils ont besoin ; il falloit des vaisseaux qui eussent une part plus active dans le triage et l’élaboration de ces sucs; en un mot, il falloit des vaisseaux munis de bouches absorbantes excitables : ces vaisseaux sont les lymphatiques, qui naissent des artères, non à la manière des veines par continuité de canal, mais par des orifices ouverts ou fermés à volonté ; ce sont ces vaisseaux qui sont chargés d’absorber du sang artériel les matériaux nécessaires à la nutrition du corps ; ce sont encore eux qui naissent dans l’intérieur de la substance des organes , et qui en enlèvent les parties superflues , pour les verser dans le sang veineux, de suite, ou après avoir traversé les nombreuses glandes lymphatiques , si les sucs qu’ils ont absorbés sont encore utiles au corps. Ces vaisseaux forment aussi les sécrétions, soit en en tirant les matériaux immédiatement du sang, soit en y employant le résidu de la nutrition des organes , qui ne doit plus servir à une nouvelle assimilation.
La grande irritabilité des vaisseaux lymphatiques, bien supé-
1 Pour bien entendre la théorie de M. Alard, il faut se garder de confondre ces vaisseaux blancs, de l'ordre des lymphatiques valvuleux, avec les vaisseaux séreux et lymphatiques, artériels ou veineux, de Boerhaave ; car ces derniers sont la véritable continuation des dernières artères rouges, tandis que les vaisseaux dont parle M. Alard naissent à la surface interne des artères comme vaisseaux absorbans, de même que, par exemple, d’autres lymphatiques naissent des cavités séreuses.
rieure à celle des vaisseaux sanguins , les injections, les observations microscopiques, prouvent, d’après l’opinion de M. Alard, que les vaisseaux lymphatiques sont la base de la fibre musculaire , et que c’est à ces vaisseaux qu’elle doit sa contractilité'. Les changemens apparens dans le tissu de la matrice , aux diverses époques de la vie, militent en faveur de la nature lymphatique de ce viscère ; car ces différences ne tiennent qu’à la diversité des sucs qui sont contenus dans ces vaisseaux : or, il n’y a que les vaisseaux lymphatiques qui contiennent des sucs différens à des époques diverses. Ils sont aussi chargés de mêler au sang l’oxigène puisé dans l’air atmosphérique, de sécréter la chaleur vitale: ce sont, enfin, eux seuls qu’on pourroit nommer système capillaire général.
Le degré de vraisemblance de la doctrine de M. Alard ne me permet pas de douter qu’elle ne fasse subir des modifications importantes à la physiologie.