‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 2)Chapitre 12 sur 26 · III. Par le terme de droit , Hobbes entend la · texte numérisé non relu

III. Par le terme de droit , Hobbes entend la

'^erté naturelle de se servir de ses facultés , selon

\oite raison (1), qui , de son aveu , est la même

que la loi naturelle (2) ; ce droit, dit-il en-

'St une liberté naturelle laissée et non pas

irles lois (3). Or la loi naturelle ordonne,

^e ne pas retenir le droit sur toutes

lent donc arrive-t-il qu'elle nous laisse

W Voy.i. I , art. 7.

, art. I .

"«ur es même article.

( ^33 ) ce même droit ( i ) ? Il ne faut ici qu'opposer Hobbes à lui-même. Dès le premier chapitre il avoue qu'un tel droit n est rien moins qu'utile (2I; il venoit de conclure dans l'article qui précède immédiatement, que la mesure du droit dans l'état de nature est l'utilité, et néanmoins le voilà qui , après avoir pris bien de la peine , pour tâcher d'établir son droit de tous à toutes choses , pose en fait, qu'il est inutile. Bien plus, le terme de droit, de la manière dont il l'a défini, et l'épithète d'inutile qu'il y joint en marge (3), sont absolument incompatibles ; car dans les deux définition s qu'il a données du droit , il renferme bien clairement l'usage de la liberté, et au contraire , le mot d'inutile emporte ici qu'il n'y a pas moyen de faire usage de cette liberté sur le sujet dont il s'agit. Ce n'est pas certainement le caractère dy la droite raison d'associer ainsi des idées tout opposées.

IV. 1 . Mais ne prenons pas garde à ces premières contradictions. L'homme a droit de défendre sa we et ses membres autant qu'il le peut : voilà le fondement de la morale de Hobbes (4).

A cela je réponds que l'homme a ce droit, et qu'il est même obligé d'en faire usage , tant que cela

(1) Deciv. , chap. ii , art. 3 etsuiv.

(a) Ibid. , art. 1 1 .

(3) Jbid. , c. 11 , art. ii.

(4) Ibid. , chap. ii , art. -x. %

( »34 ) n'a rien de contraire à ce qu'il doit à la Divinité ou à ses semblables ; mais il peut arriver qu'il soit absolument de son devoir, et par conséquent nécessaire pour le salut de l'ame, de sacrifier sa propre vie en vue d'un plus grand bien , comme de la gloire du souverain être et de l'utilité commune des bommes , toutes cboses qu'il n'est pas permis de négliger, quand même cela seroit nécessaire pour notre conservation. Je crois l'avoir suflSsamment prouvé (c. ix , IV, i, 2 ei 3 ai'ec les renvois ; aussi \ll, 1 et 2) y et Hobbes n'a prouvé en aucune manière ce droit absolu , dans le sens où il le prend, à moins qu'il ne regarde comme une démonstration cette nécessité naturelle dont il parle (1), et qui est , dit-il, aussi grande que celle qui précipite une pierre en bas. Malheureusement Hobbes a contre lui l'expérience ; car on a vu plus d'un homme se sacrifier pour sa patrie ; donc nous ne tenons pas à la vie par une nécessité invincible. En général, ce que dit Hobbes par rapport à la recherche du bien et à la fuite du mal, n'est vrai qu'autant qu'il s'agiroit du bien en général , c'està-dire du bonheur après lequel nous soupirons nécessairement, quoiqu'encore nous ne choisissions ^as toujours, pour y arriver, les moyens que la raison nous présente (/iV. H , c. iv, 1 , 2, et II) ; mais il seroit faux de dire que nous tendions par une

U) /7e eiV. , chap. 11, art. 7.

( >35 ) semblable nécessité vers les biens particuliers et que nous fuyions invinciblement de certains maux^ tel que pourroit être la mort. Au reste , il plaît à Hobbes de borner toutes nos vues à celte vie , et la nature elle-même, ainsi que la raison, les étendent beaucoup plus loin {ci-dess., c. vu, V, 3 et suw.).

2. Supposons cependant pour un instant ce droit si absolu qui regarde notre conservation, s'ensuit-il que nous ayons droit à toutes choses? Les biens étant en commun , comme le suppose l'état purement naturel, ma conservation exiget-elle que j'aille arracher à mon voisin les fruits qu'il vient de cueillir, et que, par là même, il s'est justement approprié? Je l'invite alors à faire la même chose à mon égard; je l'arme contre moi, ainsi que tous les autres , et comme il naît de là cette guerre contre tous, dont nous parlerons dans un instant , je me fais massacrer au bout de quelques jours, et peut-être de quelques moments.

Est-ce-Jà le jugement de la droite raison , qui ne Jaisant pas moins partie de la nature humaine , que toute autre faculté ou affection de l'ame , est aussi appelée naturelle (i)? Ne dicte-t-elle pas au contraire à l'homme le plus rustique et le plus ignorant, que pour connoitre si ce qu'on veut faire aux autres est de droit naturel , Une faut que se mettre à leur place; qu'en un mot nous ne devons pas

(i ) D* cil'. , chap. i , art. 9.

( >36 ) faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit (i). S'il n'y a personne qui, lorsque son esprit est calme, ne puisse parvenir à connoître cette règle , il est bien naturel qu'on y fasse attention lorsqu'il s'agira de réprimer des prissions aussi folles que nuisibles, et on ne pourra s'en prendre qu'à soi-même , si par la suite on se trouve puni d'avoir négligé les conseils de la droite raison.

3. Mais je me trompe, selon Hobbes (2), qui ne craint certainement pas d'avancer les principes les plus contraires. La droite raison n'est autre chose que la l'aison particulière de chacun, par cela même qu'un autre n'a pas droit de juger de ce qui m'intéresse, ou je soumettrai à mon tribunal son jugement ; dans l'état de nature , ou hors de toute société civile, ajoute-t-il dans un autre endroit (3), personne ne pouvant distinguer la droite raison d'avec la fausse, qu'en la comparant avec la sienne; la raison de chacun est non-seulement la règle de ses propres actions, qu'il fait à ses risques, mais encore doit être regardée comme la règle et la raison d'autrui en ce qui l'intéresse lui-même.

Hobbes ignoroit-il, en se formant de semblables principes, que les hommes , en tant que raisonnables, ont, par rapport aux idées, une règle com-

(i) De ciu. , chap. m , art. -26.

(2) I6id.,c. I, art. g.

(3) Jbid. , chap. 11 , art. i", note.

( '37 ) mune : cette règle est la nature deschoses {i), qu'il faut bien considérer avec le secours de toutes nos facultés , autant qu'elle s'offre à nous ; c'est avec elle qu'il faut comparer et les prémisses et les conclusions, soit qu'on les doive à ses réflexions ou à celles des autres; en un mot , la véri^ qui est la rectitude même des propositions formées, touchant les choses et les actions ou actuellement existantes, ou qui existeront quelque jour, ne peut consister que dans la convenance de ces mêmes propositions avec les choses sur quoi on les forme. Or, qui dit la droite raison , suppose premièrement des principes vrais, exacts, qui dirigent l'entendement, ne lui permettent pas de faire un raisonnement absurde , comme notre auteur lui-même semble en convenir (2).

Si je suis mon caprice, et qu'il me plaise de l'appeler la droite raison ,en éprouverai-je moins pour cela toutes les suites funestes que ce caprice peut entraîner après lui (3) ?

(i) Voyez Cumb., chap. 11, § S et 6, traduction de Barbejrrac.

(2) Voy. la même note de Hobbes , que nous avons citée en dernier lieu. Voy. aussi le chap. m, art. 3.

(3) Si dans l'état de nature, dit Cumberland, quelqu'un s'avisoit de prononcer que l'aconit est une herbe utile ou même nécessaire pour notre nourriture , et que là-dessus il en prît une bonne dose, elle ne deviendroit pas pour cela un aliment sain, mais le juge crcveroit en dépit de sa sentence. L'efficace*

Quel est l'homme enfin , pour peu qu'il ait de sens commun, qui ne concevra pas toujours bien aisjément que ce prétendu droit à toutes choses dont nous parlions il n'y a qu'un instant , ne peut être bon qu'à hâter sa perte ? A propos de quoi lui supposAun tel droit, qu'on est obligé de lui ôter le moment d'après , et que lui ôte enfin la loi narelle, laquelle exf^e de notre part un effort vrai et constant de la remplir? En sorte que nous devons tendre de toutes nos forces à ce que nos actions soient conformes à ses préceptes (i)?

4. Mais dans l'état dénature on n'est pas obligé de la suivre; ce n'est pas même une loi proprement dite , car la loi est un discours de celui qui

des choses qui sont bonnes on mauvaises à l'assemblage de tous les hommes , n'est pas moins déterminée en elle-même par rapport aux actions volontaires des hommes , sur lesquelles roulent les lois naturelles ou la philosophie morale , qu'à l'égard des qualités naturelles des aliments et des remèdes dont la médecine traite ; tout cela ne change point selon les décisions des hommes , fussent-ils juges sans appel.

Oiî'ne sauroit donc alléguer aucune bonne raison pour laquelle , dans cet état de nature , la sentence d'un juge donneroit à quelqu'un le moindre droit, lorsqu'elle n'est pas conforme à la régie qu'il doit suivre en jugeant j or ce qui fournit ici la règle des jugements , ce sont les lois naturelles ^ et la nature même des choses d'où elles se déduisent : de sorte que c'est tout un, qu'on prenne pour règle celle-ci ou celle-là. Traité philosophique des lois naturelles ^ chap. 1 , § 28,

(i) De civ. , chap. iii, art. 3o.

( »39 ) commande, etc. (i). Hobbes joue ici sur les termes: quoi , parce que Dieu a gravé sa loi dans mon entendement, au lieu de la gravex* sur les douze tables, serai-je pour cela moins obligé de m'y conformer? De l'aveu de cet auteur, la droite raison, qu'il appelle une espèce de loi (2) et dont il a exposé quelques maximes qu'on ne sauroit contester (3) , ne fait-elle pas une partie de ma nature? celui qui m'a donné cette nature , ne veut-il donc pas que j'agisse conséquemment à ce qu'il y a en moi de plus noble et de plus capable de me bien diriger (4)?

(i) Uid. , art. 33.

(2) Ibid.y c. Il , art. i.

(3) Ibid.^ chap. 11, art. 2 ; chap. m, art. 3, ao, aS et 52 , la fin de l'art. 26 et l'art. 3o.

(4) Il sevoit inutile d'examiner ici quels dtoient les véritables sentiments de Hobbes au sujet de la Divinité. Voici un endroit de son Leviathan , par lequel on seroit presque porté à croire qu'il en reconnoit Texistence, si on ne le trouvoit pas en contradiction avec lui-m*me sur cet objet comme sur une infinité d'autres. Après avoir exposé , à sa manière , l'origine des sentiments de religion qu'on remarque dans les hommes, il ajoute : « La connoissance d'un Dieu unique , éternel , iufiui , toutpuissant, pouvoit se déduire plus aisément de la recherche qu'on fait des causes , des qualités et des opérations des corps naturels , que de l'inquiétude pour l'avenir. Car quiconque reraonteroit de chaque effet qu'il voit à sa cause prochaine , et à la cause prochaine de celle-ci , et s'enfonceroit ainsi de suite profondément dans l'ordre des causes, trouveroit enfin , avec les plus judicieux des anciens philosophes , qu'il y a un premier

( '4o ) Les lois naturelles i dit le même auteur, ne sont pas des lois , en tant quelles procèdent de la nature : com^me si on ne devoit pas tenir pour un indice suffisant de la volonté divine , toute proposition que forme la raison humaine en conséquence de la nature des choses ou des facultés que Dieu nous a données, et qui consiste à nous déclarer ce qu'il faut faire ou ne pas faire , sous peine , comme nous l'avons déjà reconnu, d'être punis par des maux réels , ou dans l'espérance d'être récompensés par l'avancement de notre bonheur ( cidess., c. yi et vu).

5. Hobbes veut enfin que l'état de nature soit un état de guerre de tous contre tous. Dans le Traité du citoyen (i), nous avons vu qu'il la faisoit dériver du droit sur toutes choses : il se contredit

moteur, c'est-à-dire une cause unique et éternelle de toutes choses , qui est ce que tous les hommes appellent Dieu, a Or, en accordant , comme fait ici Hobbes , que chaque effet naturel nous mène à reconnottre Dieu pour sa cause , on ne sauroit nier que tous ces effets ne soient déterminés par la volonté de Dieu, chacun selon le genre de détermination qui lui est propre; de manière que s'il est naturel à l'homme de se conduire par la raison en tant qu'elle constitue la plus noble partie de la nature humaine, il faudra reconnottre aussi que Dieu veut que nous la prenions pour règle , quoique d'ailleurs il ne restreigne à cet égard notre liberté que par un lien moral. Voyez Cumberland , Z^e5 lois naturelles , dise. prél. , § 7.

(i) De civ, , chap. i, art. i-z.

( '4. ) en quelque manière dans le Léviatban (i); car il y établit pour premier principe, que l'état de nature est un état de guerre; d'où il infère ensuite, quoique sans preuves, que tout est permis dans cet état-là. Quoi qu'il en soit, je lui oppose premièrement l'expérience : il avoue lui-même que les nations sont dans l'état de nature, les unes par rapport aux autres (2). Or, avons-nous jamais vu que les nations aient été toutes à la fois dans un état de guerre de tous contre tous , ( omme il le suppose , et qu'elles y aient fait valoir, les unes contre les autres , le droit sur toutes choses ? car c'est même ce qu'aucune convention n'puroit pu les empêcher défaire, comme on le reconnoîtra aisément , en considéi*ant le peu de force que Hobbes laisse aux engagements dans l'état de nature (3).

En second lieu, Hobbes avoue qu'il y a des hommes modestes qui font une juste estimation de leurs forces, et permettent aux autres les mêmes choses qu'ils se permettent à eux-mêmes (4); or des hommes de ce caractère ne seront certainement pas dans un état de guerre réciproque. Le

(1) Voy. Léifiathan , chap. xm.

(2j De ci^. , chap. v, art. a, ci-dessus, avec la note qui y rapport.

\3i) Voy. ci-dessus la note qui se rapporte au cnap. m , art. i et a de l'ouvrage de Hobbes , et celle sur le chap. v, art. a.

(4) De civ. , chap. i , art. 4<

( aa )

même auteur prétend que le désir que plusieurs formeront par rapport à une même chose produira cet état. Mais sommes-nous donc toujours si déraisonnables ou si furieux , que nous ne sachions pas respecter les droits légitimes dans ceux qui les ont acquis d'une ou d'autre manière , et que d'un autre côté nous ne puissions faire aucune attention aux voies d'arbitrage dont Hobbes a fait mention (i)?

Enfin quel est l'homme qui ne sentira pas les inconvénients de cet état de guerre de chacun contre tous, et qui ne sera pas porté par cela même à l'éviter? L'égalité des forces, bien loin d'être une raison de se faire la guerre , est un puissant motif pour ne pas la faire, surtout lorsqu'il faut qu'un seul homme la répète contre tous les hommes. La nature des choses et notre intérêt ne peuvent donc que nous déterminer à la paix, et ce que Hobbes lui-même reconnoît (2).

Si quelques hommes plus féroces entreprennent la gueiTC , on cherchera à se défendre ; mais , en général , dès qu'on n'aura pas des indices suffisants de l'ambition des autres ou de passions à peu près semblables ,' on n'ira pas supposer en eux une volonté de nous nuire, qu'ils auroient tout lieu

(i) De ciV. , chap. m, art. ao.

(a) Jbid., chap. i, art. i3 et i5.

( «43 ) de craindre qui ne leur devînt funeste à euxmêmes (i).

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