TOME II
( '8 ) le plus certainement et avec le plus de distinction. 11 n'y a ni doute, ni obscurité, je connois donc mon esprit de la manière la plus distincte et la plus certaine (i).
Le mal est que nous ne discernons pas assez les bornes de l'imagination et de l'entendement; on imagine des choses sensibles qu'on peut se représenter sous quelque forme corporelle, les choses purement intellectuelles ne font que se concevoir; si je pouvois imaginer ce que c'est que mon ame , je n'aurois plus lieu de l'appeler un esprk, et j'ai tout dit, au contraire, lorsque je l'ai définie de la manière dont je l'ai fait il n'y a qu'un instant.
Enfin, de tout ce que nous avons dit touchant la simplicité et l'indivisibilité du principe qui pense en nous, il s'ensuit : i» que l'immatérialité de l'ame n'est pas établie uniquement sur ce que nous ne saurions comprendre comment la matière pense. On n'est pas en droit de nier une chose précisément parce qu'elle est incompréhensible ,
(i) La difficulté de concevoir un esprit , prend sa source dans la mauvaise habitude que nous contractons dans notre enfance, de juger de tout par les sens : comme nous passons nos premières années à voir , à entendre , à toucher , à imaginer sans jamais réfléchir sur nous-mêmes , ce n'est plus sans des efforts pénibles que nous nous appliquons dans la S'uite aux vérités inaccessibles à nos sens, et cette enfance ne finit malheureusement qu'avec la vie pour la plupart des hommes.
( »9 ) et qu'on ne sanroit dire comment elle se fait; mais ce qui nous oblige de refuser la faculté de penser à la matière , en tant qu'on la considère comme un composé de plusieurs parties , quelque déliées qu'on les suppose , c'est l'impossibilité intrinsèque à.3 la chose même, et les contradictions où l'on s'engage en faisant matériel le principe de nos pensées ; 20 il s'ensuit que la destruction du corps n'entraîne pas nécessairement la destruction de l'ame , et que celle-ci ne peut se dissoudre , ni périr par aucune sorte de division, puisqu'elle n'a point de parties, c'est-à-dire que de sa nature, elle n'est point corruptible et mortelle, ou du moins sa destruction ne peut arriver que par l'anéantissement (1).
(i) On ne peut absolument, dit Cicéron , trouver sur la terre l'origine des âmes, car il n'y a rien dans les araes qui soil mixte et composé , rien qui paroisse venir de la terre , de l'eau , de l'air , ou du feu. Tous ces éléments n'ont rien qui fasse la mémoire, l'intelligence , la réflexion , qui puisse rappeler le passé, prévoir l'avenir, embrasser le présent. Jamais on ne trouvera d'où l'homme reçoit ces divines qualités , à moins de remonter à un Dieu, et par conséquent l'ame est d'une nature singulière, qui n'a rien de commun avec les éléments que nous connoissons ; quelle que soit donc la nature d'un être qui a sentiment , intelligence , volonté , principe de vie , cet être là est céleste , il est divin , et dès là , immortel. Tuscul,^ liv. I, ch. 27, trad. de M. l'abbé d'Olivet.
Cette dernière conclusion est très-juste : car l'ame étant essentiellement distincte du corps , comme nous lavons reconnu^
III. Mais il est aisé de s'apercevoir qu'une semblable conséquence ne nous dispense pas d'en revenir à quelque chose de plus précis; je dis plus encore : que notre esprit n'ait rien de commun avec la matière , ou qu'il n'y ait pas une impossibilité réelle à ce que Dieu rende la matière pensante, et qu'il y place ce sentiment individuel quenous trouvons dans notre ame , je conviendrai de bonne foi que je ne vois pas évidemment que l'un ou l'autre décide la question. Si l'ameest un être immatériel, et qui n'ait point à craindre par sa nature une dissolution de parties, comme le corps, ainsi que nous l'avons reconnu, il reste toujours à savoir si Dieu ne permettra pas son anéantissement, ou si d'ailleurs il ne la privera pas de toute connoissance et de tout sentiment, puisqu'on ne sauroit peut-être affirmer qu'il soit de son essence de pen- .ser , en sorte qu'elle doive nécessairement penser toujours. D'un autre côté, que je suppose l'ame matérielle, que je la fasse consister dans un certain assemblage de petits corps déliés, subtils et fort agités, qui se trouvent dans des parties organisées d'une certaine manière , soit au cœur, soit au cerveau , et qui , en sortant du corps humain , le lais-
Ja destruction de l'un n'entrafne pas nt^cessairement celle de l'autre; et jusque là , rien n'empêche que l'esprit ne subsiste malgré la ruine du bâtiment fragile où il habitoit. Burlainaqui , Principes du droit iiat.
sent inanimé , on demandera également si Dieu ne peut pas conserver ces premiers éléments de matière, cette matière première, de quelque nom qu'on veuille l'appeler, d'autant mieux que nous ne voyons aucun exemple de l'anéantissement proprement dit (i). On demandera encore si, en les détachant de la matière grossière, il ne peut pas y laisser subsister aujourd'hui , demain , et toujours,
\>'l Dau» les corps compost-s qiin ilissout l'alcliimislc ,
La forme péril seule et la substance existe.
L'alchimiste peut bien dissoudre les corps composes et les coovertir en yubstances ëlcîmentaires ; mais son dissolvant le plus fort, son feu le plus violent, ne sauroient venir à bout de détruire ce qui forme essentiellement leur nature. Cette destructibilitë est aussi impossible que son art est illusoire : les parties sablonneuses des corps dissous sont toujours du sable ; les parties métalliques sont toujours du fer , du cuivre , etc. Voy. V Histoire de l'Académie des Sciences { an. 1734 , p. 55 ), au sujet d'une épreuve opiniâtre et sans succès , que le célèbre Bocrhaave fit sur le mercure. Enfin, pour citer une preuve plus simple, et dont les yeux philosophiques sont journellement témoins , le bois que le feu consume n'est point détruit : sa forme périt^ mais il existe dans la fumée , qui est la partie spiritueuse, dans la suie, qui est la partie huileuse , dans la cendre, qui est la partie terrestre.
Non-seulement un corps mixte ne peut être anéanti, mais encore il n'y a pas le plus délié rayon de lumière qui puisse l'être physiquement ; à quelqu'épreuve que le prisme s'efforce <le le mettre, il se montre toujours, il existe, et, ce qui ne prouve pas moins l'immutabilité de sa nature , il est toujours louye, si le rayon est rouge; toujours bleu, si le rayon est bleu, etc. M. Dulard, Poème des merveilles de la nature,-
cette pensée , ce sentiment , cette volonté , qui en sont autant de modifications ou de propriétés; et, pour tout dire enfin , s'il ne peut pas même , dans le cas où cela seroit absolument nécessaire ( ce que nous avons bien moins lieu de supposer en considérant l'ame comme un être simple) (i) [ci-dessus ^ II, 9, avec la note.) , réunir de nouveau cette ame, dans quelqu'endroit que ce soit , et de quelque nature qu'elle puisse être , à une forme organisée plus subtile que mon corps, ou, si l'on veut, tout-àfait semblable , et tirée même des particules qui en ont composé successivement les différentes parties, et qui, comme la physique nous l'appi'end, se sont dissipées tour-à-tour, tandis que d'autres particules venoient les remplacer.
(i) Le précis de toutes les objections que les anciens e^icuriens et quelques athées modernes ont faites contre l'immortalité de l'ame , revient à dire qu'ils ne comprennent pas comment l'ame peut avoir aucune sensation , ni aucune perception lorsqu'elle est séparée du corps , puisque le corps est ëvidemjiient le siège de tous les organes des sens. Mais , comprennent-ils mieux , ou peuvent-ils mieux expliquer comment l'ame , tandis qu'elle est dans le corps , est capable de recevoir les sensations et les perceptions , par la voie des organes des sens? Ajoutez à cela que leur objection est précisément la même que celle qu'un aveuglc-né pourroit employer pou^" prouver qu'il n'y a pas d'homme vivant qui puisse avoir aucune perception de la lumière ou des couleurs. Clarke, Pretwes de in Rel. naf. . rhap. S.
IV. Ne craignons pas de l'avouer, la question se borne tout entière à ceci : Dieu veut-il conserver mon ame pour une autre vie , ou veut-il l'anéantir ? Tout dépend ici de la volonté toute puissante de celui qui m'a créé; ce que nous avons lieu d'observer dans cette partie de nous-mêmes , lorsque nous la considérons dans tout le dévelojipement dont elle est capable, ne semble-t-il pas déjà devoir nous rassurer.
Ah ! sans doute , l'excellence de cette ame qui est capable de connoître l'ordre et de s'y soumettre (i), de faire tant de découvertes, de raisonner sur une infinité de choses , d'en sentir les proportions , les convenances , les beautés , de contempler les œuvres du créateur , de remonter jusqu'à lui, d'observer ses desseins, et souvent même d'en pénétrer les causes , de s'élever au-dessus des choses sensibles, et jiisques à la connoissance des choses spirituelles et divines; qui peut agir avec liberté et avec discernement, qui est capable des plus belles vertus , et , pour renfermer en peu de mots toute sa dignité et toute sa grandeur, qui est capable de s'élever vers son Dieu par les sentiments du plus tendre amour , et qui , toujours avide de félicité et de lumière, renferme en elle un fonds de richesses immenses (2) qui peut la mettre en état
(1) Voy. Principes du droit nat. , ame part., ch. i3 , § 17. (?■) Quoique no» connoissances soient actuellemeiit rcs-
( ^4 ) de contribuer pendant l'éternité à la gloire de son créateur, l'excellence, dis-je, de cet être considéré en lui-même et dans son état le plus parfait, forme un préjugé bien fort en sa faveur. Il n'est guère possible de croire que , doué de qualités si supérieures à celles que nous remarquons dans les animaux , il n'ait été fait que pour Je court espace de cette vie (i), ou, pour mieux dire, il n'y a nulle
treintes dans certaines limites , nous ne voyons point de bornes , ni dans celles que nous pouvons acquérir , ni dans les inventions dont nous sommes capables, ni dans les progrès de notre jugement, de notre prudence et de notre vertu. L'homme est à cet égard toujours susceptible de quelque nouveau degré de perfection et de maturité. Il est vrai que !a plupart des hommes se ravalent en quelque sorte à une vie animale , et se mettent peu en peine de perfectionner leurs facultés. Mais si ces gens-là se dégradent volontairement, cela ne sauroit porter aucun préjudice à ceux qui soutiennent mieux la dignité de leur nature ; et ce que nous disons de l'excellence de l'ame n'en est pas moins certain ; car pour bien juger des choses , il faut les considérer en elles - mêmes et dans leur état le plus parfait. Principes du droit nat. , -i."^^ part. . ch. VII , § 8 et 9.
(1) Les philosophes anciens étoient frappés vivement de ces considérations. «Quand je vois, disoit Cicéron, ce qu'il y a « d'activité dans nos esprits, de mémoire du passé, de pré- « voyance de l'avenir; quand je vois tant d'arts, de sciences <c et de découvertes où ils sont parvenus, je crois et je suis « pleinement persuadé qu'une nature qui a en soi le fonds de « tant de choses ne sauroit <Hre mortelle». Cicéron , de Seiiect. cap. ai. fo/. aussi ce que Platon fait «lire à Socratc sur Je
( 25 ) apparence que la sagesse suprême l'ayant orné de facultés que nous concevons en quelque manière susceptibles d'accroissement à l'infini , et qui peuvent également s'exercer lorsque l'ame sera dégagée de ses liens , elle ne lui ait pas donné un terme qui y réponde.
V. 1 . Mais enfin, tant que je ne m'attacherai pas à quelque principe déjà établi , mon esprit ne sera encore ni bien convaincu , ni pleinement satisfait. Reprenons donc ces premières notions que nous avons reconnu qui étoient renfermées nécessairement dans l'idée de l'être souverainement parfait, et voyons si elles ne nous rapprochent pas de l'évidence que nous cherchons. « 1 o (A) l'être suprême , « source unique de toute perfection, suit et aime « souverainement l'ordre (/iV. III, f. x,princ. i6 « et 1 7 ).
« ao (B) Souverainement intelligent, souverai- « nement parfait , et aussi bon qu'il est sage (ibid.y « princ. 22) , il n'a d'autre objet, par rapport à ses « créatures , et en particulier par rapport aux êtres « intelligents et raisonnables, que sa gloire , jointe « à leur propre perfection et au bonheur dont leur « nature, leur état, et leur destination par rap- « port au tout les rendent susceptibles.
« 30 (0) 11 emploie les moyens les plus conve-
mèmc sujet, dans le Phédon, traduct. de Dacier, 1699, tom. u, p, -218 cl suivaiiles.
( ^6 ) « nables pour arriver à la fin qu'il se prppose {ibid. , « princ. 16).
ce 40 (D) Souverainement saint, tout puissant, <« et infiniment vrai [ibid.^ princ. 19), il ne con- « ^luit pas les hommes à son but par l'illusion : ce « n'est point en leur inspirant de fausses craintes , « de vaines espérances, et en trompant leur raison « qu'il les fait entrer dans ses desseins , et qu'il en « assure l'exécution » .
2 . Appliquons ces notions à la question que nous voulons résoudre.
Si l'être tout puissant , tout sage , et tout bon , suit et aime souverainement l'ordre, s'il a pour objet sa gloire [ci-dessus, A et B) , c'esl-à-dire la manifestation de ses attributs jointe au bonheur du monde , selon la portion de bien qui peut convenir à chaque être, il désire par là même que l'ordre règne parmi les créatures intelligentes et libres (1) , que chacune d'elles travaille à le glorifier autant que le comporte sa destination , c'est-àdii'e selon la mesure de ses connoissances et de ses forces , qu'en un mot , elles concourent autant qu'il dépend d'elles à procurer le bien et l'ordre de tout le système général , ainsi que leur propre bonheur; c'est pour cela même qu'il leur a donné des lois , comme nous l'avons déjà reconnu (c. m, II elsuiv.y Or les mêmes raisons qui l'ont porté à
^i) Voy. Ptincipcs du c/mil nat. , cliaj). xiii, § i3.
( ^7 ) établir un ordre moral qui pût convenir à la nature d'un être libre et raisonnable, l'engagent aussi à en procurer l'observation; il est donc de sa grandeur, et de l'amour qu'il a pour toutes ses perfections et pour l'ordre , de faire connoître hautement la différence qu'il met entre ceux qui le troublent et ceux qui le suivent : il ne sauroit être indifférent à cet égard; au contraire, il se trouve porté par cet amour nécessaire de lui-même, de l'ordre et de ses propres attributs, à donner à ses commandements toute l'efficace dont ils ont besoin pour faire respecter son autorité, et procurer, sans cependant contraindre la liberté de l'homme, l'exécution de ses lois.
Ce qui prouve , dit Clarke , la certitude des récompenses et des châtiments, c'est qu'ils sont nécessaires pour le maintien de la gloire de Dieu, de la majesté de ses lois , et de l'honneur de son gouvernement. Il est évident que les plus puissants motifs du devoir et de la reconnoissance nous obligent à rendre à Dieu tout V honneur dont nous sommes capables. Il est évident aussi que le seul moyen de Vhonorer consiste dans le respect qu'on a pour ses lois, ce qui se manifeste par l'observation qu'on en fait. Or, Dieu accepte l'Aonneur qu'on fait à ses lois corame un honneur qu'on lui rend immédiatement à lui-même. La sagesse et la bonté infinie du maître souverain de l'univers l'engagent donc à honorer ceux qui l'honorent, c'est-à-dive à leur
( ^8 ) donner des marques éclatantes de sa faveur. D'un autre côté, le mé^m que nous faisons des lois de Dieu retombent sur Dieu lui-même ; des raisons toutes semblables nous persuadent qu'il doit se ressentir du mépris qu'on a pour ses lois, et punir ceux qui les transgressent : car, tout législateur qui a droit de faire des lois et d'exiger qu'on les obsei've, ne doit pas souffrir qu'on les méprise et qu'on les viole , sans donner à ceux qui ont l'aur dace de le faire , des marques de son ressentiment. La majesté de ses lois, la dignité de son caractère, le soin de son autorité, et le bien du gouvernement le demandent ainsi (i). .
3. Mais si l'être souverainement sage et tout puissant (i, C.) emploie les m,ojens les plus convenables pour arriver à la fin qu'il se propose ; s'il n'est rien dans cette vie qui donne aux lois naturelles une force proprement dite, et qui suffise pour nous déterminer dans mille circonstances contre nos propres désirs (c. vi , XI et XII), le souverain législateur a donc voulu que l'homme , qui tend nécessairement au bonheur , trouvât dans l'espoir des récompenses futures ou dans la crainte des peines, des motifs assez puissants pour le contenir.
Supposons en effet qu'un grand prince s'avisât de permettre qu'on ré])andît parmi ses sujets une doctrine contraire à l'immortalité de l'ame et à
(i) IMiuves de la Bel. nul. , elc. , chap. vi, troisième propos.
( -9 ) l'idée d'une vie à venir. Supposons encore que ses peuples, flattes par un système si favorable à toutes les passions , vinssent enfin à se laisser persuader , dans quelle sûreté seroil-il , tant pour sa personne que pour la forme de son gouvernement ? Pourroitil compter un moment sur leur obéissance , suileur fidélité, sur leurs serments? Ses sujets euxmêmes cesseroient-ils de se tromper, de s'assassiner les uns les autres , dès qu'ils pourroient en dérobei* la connoissance à la justice temporelle? Ne seroiton pas exposé continuellement aux violences du plus fort , à la rapine , au poison , aux meurtres , et à toutes les suites des passions les plus injustes ? Toutes les vertus, le bonheur de la société , la religion, ne dcviendroient-ils pas aux yeux du commun des hommes, autant de chimères, s'ils croyoient n'avoir plus rien à craindre après leur mort {^Préface sur les réflexions philos. , etc. ). Enfin , il est si vrai que l'espérance et la crainte à l'égard d'une autre vie sont absolument nécessaires dans le plan de la sagesse divine, à considérer la nature des hommes en général, que vous n'entendrez presque jamais, sinon dans les écrits, du moins dans la bouche de celui qui nie un état à venir, que cette dangereuse conséquence : J^ous êtes bien dupe de vous laisser effrayer par toutes ces chimères; mangeons , buvons , livrons-nous à tous les plaisirs , tandis que nous sommes libres et que nous en avons le temps. En effet , ils ne regardent les vertus que
comme des choses d'apparence, de bienséance , auxquelles il faut se prêter lorsque cela peut nous être utile , mais qu'on peut négliger sans scrupule , et qu'il est même fort sage d'abandonner, lorsqu'elles peuvent nous nuire. D'un autre côté , j'avoue que la vertu a ses douceurs, mais d'où les tire-t-elle principalement, si ce n'est d'une vive confiance dans l'être suprême , qu'elle envisage comme un père qui a les regards sans cesse attacbés sur elle, qui s'intéresse à son sort, et qui permet les épreuves par où elle passe , pour couronner ensuite ses travaux , pour la récompenser des efforts qu'elle est obligée de se faire , et pour la dédommager dans son sein de ce qu'elle est souvent obligée de sacrifier ici-bas.
Supposé que les hommes n'eussent aucune idée de l'avenir, il faudroit dire, pour me servir des termes de Clarke , que Dieu leur a donné des facultés qui les mettent dans la nécessité d'approuver la vertu , sans leur fournir des motifs suffisants pour les animer à la suivre (i).
4. De là , sans doute, la proportion qui se trouve entre l'idée de cette sanction et nos penchants naturels; car c'est d'eux que naissent ces vues qui annoncent dans notre ame le sentiment de son immortalité (2), malgré la liaison étroite qui se trouve
(i) Preuves de la Rel. nat. , chap. 111 , prop. prem.
(a) Et ce qui faîsoit dire à Cicéron : Quid procreatio libero-
( 3i ) entre elle ei le corps, et qui est si propre à nous faire oublier le langage plus sublime de l'une, pour ne nous laisser écouter que les passions et l'instinct stupide et borné qui se rapporte à l'autre (i). Quoi de plus propre à l'homme que ce désir de toujours être (2), et que cet amour du bonheur que rien.
rum , ijuid propagatio nominis,., , quid ipsa sepulcrorum monumenta , quid elogia significant , nisi nos Jlttura etiam cogitare ? Tuscul. disp. , Hb. i , n. 14. En effet , nous ne pouvons donner l'être à nos enfants , nous ne pouvons faire des actions héroïques , produire d'excellents écrits , élever de superbes monuments , et les charger d'inscriptions , sans uu secret désir ou tout au moins une velléité de laisser par là un nom après nous ( Note de M. Dulard , chap. 6 ). Montaigne fait sur le même sujet cette réftexion : « Un soin extrême tient l'homme d'allonger son être; il y a pourvu par toutes ses pièces. Pour les corps sont les sépultures , pour les noms la gloire. Il a employé toutes ses opinions à se rebâtir , impatient de sa fortune , et à s'ëtager; Tame va quêtant de toutes parts des consolations où elle s'attache et se plante». Montaigne, ajoute M. Racine ( Poème de la Rel., chanta), devoit en conclure la grandeur d'un être que rien de périssable ne peut contenter.
(i) C'est ce qu'exprime si bien Bossnet : « L'ame
captive du corps , d'où lui viennent ses plaisirs et ses douleurs , ne pense , pour ainsi dire , que corps j et , se mêlant avec le corps qu'elle anime , elle a peine à la fin à s'en distinguer j elle s'oublie et se méconnoU elle-même.
(a) Ce sentiment si naturel frappoit Saint - Evremont : La preuve^ dit -il, la plus sensible que j'aie trouvée de V immortalité de tojntf est le désir que /ai de toujours être. Mais il
( 32 ) ne peut satisfaire ici-bas? Quoi de plus naturel que cette pente qu'ont eue les hommes, dans tous les siècles (i) et dans presque tous les pays , à se flatter
est bon d'observer d'ailleurs que le désir de l'immortalité proprement dite , paroft différer en quelque chose du simple désir de sa propre conservation. Ces deux sentiments, bien loin de se confondre, se trouvent souvent séparés; les méchants et les impies souhaitent pour la fin de leurs jours une mort éternelle et entière , tandis qu'ils travaillent autant qu'ils le peuvent à prolonger leur vie, et qu'ils désireroient de pouvoir sans cesse en étendre les limites. Au contraire , les hommes vertueux ne craignent pas de sacrifier leur vie dans l'espérance de l'immortalité. En un mot, et pour parler en général, l'homme ne craint rien tant que de retomber dans le néant , parce que rien ne lui parott plus affreux qu'un néant éternel. L'homme vicdeux ne craint pas moins de revivre , et de vivre éternellement , parce qu'il ignore quel sera son sort dans l'éternité j il voudroit revivre pour ne plus mourir, maisillevoudroit à sa façon. Il a peur d'être plus malheureux qu'il ne l'est actuellement, lui qui ne juge de son bonheur et de son malheur présent que selofi le plus ou moins de carrière qu'il peut donner à ses passions. Il y en a même qui craignent tant cette incertitude, qu'ils trouveroient plus doux de pouvoir penser qu'ils seront anéantis : mais deux choses les embarrassent; ils comprennent qu'il y a un être suprême , ils sentent qu'il y a en eux-mêmes un être qui les fait penser ; ils voudroient que le premier ne pût pas leur demander raison de leurs actions , et que l'autre fût dispensé d'en rendre compte après leur mort, et ils font tous les efforts imaginables pour se le persuader. De là cetfc différence d'opinions sur l'existence et la nature de la Divinité, sur la nature et les opérations de l'ame. Voy. Prèf. sur les rèflex. philosoph, , etc.
(i) Quoique Phérécide de Scyros , au rapport de Cicéron
( 33 ) de l'immortalilé de l'ame? quoi de plus réel enfin que ce penchant qu'ont eu presque tous les peu-
f Tuscul. , lib. /, cap. 6 ) , ait passé pour le premier qui ait enseigné que l'ame est immortelle , ou que cette gloire ait appartenu , selon d'autres, à Thaïes le Milésien , qui naquit la première année de la 35" olimp. , 64q ans avant l'ère chrétienne , il ne faut pas croire cependant que cela doive se prendre dans le sens qui se présente d'abord , puisque Cicéron dit lui-même , avec presque tous les anciens , que le dogme de l'immortalité de l'ame avoit été cru de tout temps. Il s'agissoit donc uniquement de ce système selon lequel notre amc devoit n'avoir jamais eu de commencement , comme elle n'aur roit jamais de fin. Sans parler de ce que nous trouvons si clairement exprimé dans Homère, qui florissoit plus de neuf cents ans avant Jésus-Christ, selon les marbres d'Arondel , et dans plusieurs autres, il est prouvé que les Egyptiens ( Herodot. , lib. a ) , les Druides ( Cœsar, de B. G. , lib. 6 , et Strab.^ lib i5), les Casques (Cascos), qu'Ennius appelle des peuples très anciens , les Mages, les Arabes , et beaucoup d'autres ( Gassend. , liv. XIV , chap, i ) , ont cru bien longtemps avant le siècle de Phérécide, que l'ame survit au corps, quelque diversité de sentiments qu'il y eât d'ailleurs sur ce qui regarde l'origine et la nature de ce principe qui pense en nous. Parmi les anciens philosophes, et particulièrement \cs Grecs, qui tirèrent peut-être la plupart de leurs opinions de la doctrine des Egyptiens mal entendue, quelques-uns regardoient l'ame comme une portion de la Divinité, ce qui occasiona le sentiment où ils étoient , qu'elle devoit retourner par réfusion à la substance de Dieu, dont elle avoit été séparée. Les pythagoriciens supposoient plusieurs transmigrations; les platoniciens ne réunissoient à l'esprit universel , aussitôt après la mort , que les amcs pures et sans tache.