TOME II
( 34 ) pJes (i), et clans tous les âges, à se pénétrer des espérances ou des craintes salutaires d'un état à
(i) En commençant par les plus anciens peuples que nous connoissions , qui sont les Chaldéens , on peut voir quelques, restes de leur doctrine dans un recueil d'oracles qui renferme plusieurs maximes sur la science des mœursj il y est dit: a Elevez entièrement vos yeux en haut, et ne vous abaissez « pas vers ce monde ténébreux sous lequel il y a une profon-- M deur toujours infidèle, et un enfer environné de tous côtés di'
« brouillards et de nuages , etc Cherchez le Paradis , etc. »
Sur la doctrine des Egyptiens', on ne peut pa» consulter les ouvrages supposés qu'on a sous le nom de leur Hermès , ou Mercure trismégiste ; mais par rapport à l'immortalité de l'ame et au dogme des récompenses et des peines , tout le monde sait combien il faisoit une partie essentielle de leur religion. Voyez ce que dit Tacite, livre 5, de l'Histoire des Juifs : Corpora condere quam cremare e more Egyplio, eademque cura et de inj'ernis persuasio. Voyez aussi ce que dit Diodore de Sicile sur l'ame d'Osiris , etc. Consultez enfin les notes de Grotius dans son petit Traité sur la vérité de la rel. chrét. , liv. I , § âa, en observant cependant que ce qu'il rapporte du sentiment de Diodore au sujet d'Orphée, ne sauroit avoir d'autorité, les vers de celui-ci pouvant très bien avoir été supposés. Il nous reste encore une sorte de formulaire d'otaison funèbre qu'un officier des funérailles prononçoit , et où il parloit ainsi au nom du mort : Je n'ai tué personne , je n'ai point retenu de dépôts, je n'ai point commis d'auttv crime inexpiable. Voyez tout ce que dit Porphyre, dans son quatrième livre , de Abstin. , etc. La doctrine des Perses étoit conforme en plusieurs choses à celle dos Chaldéens qui, à ce que l'on -prétend, avoient été leurs maîtres. Voici quelques-unes des maximes de Zoroastre : « Si vous voulez être saint et vous sau- « ver, vous avez deux règles à pratiquer : l'une, c'est que,
or si dans le monde vous aimez mieux le Paradis que toute autre « chose , vous ne vous empariez pas du bien d'autrui ; car le a Paradis vaut mieux que les choses de ce inonde , puisque ce it monde n'est que comme un espace de cinq jours , au lieu « que le Paradis est comme une durde infinie , etc. » Sadder Port, , 1. XXI.
Par rapport aux Indiens et aux Ethiopiens, leurs philosophes, appelés Brachmanes et Gymnosophistes , quoiqu'avec un genre de vie assez féroce, et beaucoup de pratiques superstitieuses, ne laissoient pas de discourir avec quelque sagesse de l'immortalitë de l'ame , de l'état d'une autre vie , de la sainteté , de la justice, comme nous le rapporte Strabon , livre i5; Philostrate , dans la Fie d'Apollonius , livre vi, ch. 22 , et quelques autres. Foyez surtout , dans Strabon , ce qu'il dit sur la croyance des Indiens, par rapport aux jugements qu'on exerçoit dans les enfers. Le même auteur, livre iv , parle encore de celle des Gaulois sur ce sujet; et Hérodote, livre iv, parle de celle des Thraces ( quoique d'ailleurs les opinions de ces derniers fussent bien déshonorées par les "coutumes barbares auxquelles ils les faisoicnt servir ). Consultez aussi les notes de Grotius à l'endroit que nous avons déjà cité.
A l'égard des Chinois, on peut consulter les livres de Confucius f ou Cum-Ju-cu ) , dont le père Couplet a traduit en latin et publié les trois premiers. Foë vint ensuite , et ses sentiments impies prévalurent. Ses disciples ont une doctrine extérieure^ qu'ils prêchent au peuple pour le retenir , disent-ils, dans son devoir , et qui consiste à enseigner ce qu'il est en effet si naturel de croire , savoir qu'il y a une différence réelle entre le bien et le mal , le juste et l'injuste , et qu'il faut attendre une autre vie, où l'on sera puni ou récompensé de ce que l'on aura fait dans celle-ci. Mais la doctrine intérieure, qui n'est que pour les initiés , se réduit à une espèce de spinosisme , qui est l'éponge de la religion et de la morale. ( Voy. Barbey rac , Préf. sur Puff., § i5; et la Bibliotlwque unii'crs.^ tom. 7, dans l'endroit du Gonfucius du père Couplet. )
Enfin , sans charger cette note d'un plus grand dëtail , nons connoissons assez la croyance des Grecs et des Latins , par rapport à l'autre vie, et même les opinions fabuleuses qui faisoient comme la broderie de ce qui en soi n'a rien que de simple et de naturel. Dans toute l'antiquité on retrouvera le respect religieux pour les morts , l'idée des ombres , des mânes , du Tartare ou de l'Enfer , des Champs-Elysées ou du Paradis ; le même penchant naturel qui portoit les hommes à croire que les Dieux veilloient sur leurs actions et distinguoient les vices des vertus , les portoient aussi à penser qu'ils mettroient par la suite une distinction réelle entre les bons et les méchants , de manière que non- seulement ils croyoient l'ame immortelle , ce qui fait dire à Cicéron : Permanere animas arbitvamur consensu nationum omnium ; mais , comme nous venous de le faire voir , ils attendoient des récompenses ou des châtiments après cette vie. Si les poètes ont mêlé ici une intinité de fables, la facilité qu'on a eue à les recevoir, ne doit pas nous surprendre; elle naissoit en partie de ce que ces imaginations et ces fantômes se trouvoient liés et confondus en quelque manière avec ce qui étoit dicté par des penchants tout rraturels, mais qu'on ne prenoit pas assez de soin de dégager des fictions qu'onyavoit ajoutées. Ce qu'il y a d'ailleurs de bien singulier, et qui fait voir toute la force que conservent les préceptes de la loi que dicte la nature même , c'est que les païens assignoieut dans les enfers une place jwur les crimes qui avoient été commis tant de fois par leurs faux dieux. Au reste , comme le remarque très bien Cicéron dans le passage que nous avons déjà rapporté, nous voyons que tout ce qui n'étoit que fiction, que fausseté, s'est dissipé à la longue.... Les monstres horribles qu'on se ûguroit anciennement dans les enfers ( Cerbère, les Euménides, etc.), font-ils encore peur il la vieille la plus imbécille du monde ? Avec le temps , les opinions des hommes s'évanouissent, mais les jugements de la nature se fortifient, etc. [Denau Deor. , lib. IJ, ch. n ).
Nous avons parlé, dans la note précédente, dos anciens phi-
losophes; il est certain que leurs diiTéreiits systèmes, cet esprit sophistique qui régnoit parmi eux, et toutes leurs spéculations ne servoient le plus souvent qu'à leyr donner des opinions qui étoient pour la plupart aussi déraisonnables qu'elles difl'éroieht ordinairement les unes des autres, et plus encore de celles de tout le genre humain; leur métaphysique, à laquelle ils sembloient quelquefois s'attacher d'avantage, n'étant encore appuyée que sur des principes faux ou i^icertains, il ne seroit pas étonnant qu'ils eussent tenu souvent pour douteux , ou qu'ils eussent nié même, dans quelques endroits , ce qu'ib auroicnt affirmé de la manière la plus positive dans mille autresoù l'on pourroit s'apercevoir qu'ils parloient très sincèrement. D'ailleurs, il faut bien observer que souvent les hommes les plus éclairés ont pu regarder en effet les tourments des enfers selon les idées reçues dans les anciens temps , comme des fables sans fondement , puisque ce n'étoit en effet que de pures chimères , quoique d'ailleurs iis fussent persuadés des récompenses et des peines distribuées par la Divinité dans une autre vie , comme l'étoient en effet tous les platoniciens. Il faut avouer cependant que , quoique tous les philosophes , ou du moins presque tous , crussent l'immortalité de l'ame, ils u'appliquoient pas toujours cette croyance au dogme des recomposes et des peines. Celui qui en a été le plus fortement persuadé , c?est Socrate , que presque toutes les sectes de philosophes qui ont paru ensuite dans le monde, ont voulu avoir pour leur chef, tâchant de ramener leurs sentiments à ceux de ce grand homme. Platon, ce disciple qui lui a fait tant d'honneur, nous a conservé dans le Phédon , ou le Dialogue de L'immorlalité de l'ame, l'entretien que Socrate eut à ce sujet avec plusieurs de ses amis , quelques heures avant sa mort. Les ouvrages de Platon sont eux-mêmes remplis de tout ce qui a rapport à ce dogme , quoiqu'il y môle quelquefois bien des rêveries , sans parler de sa mèlemfisjcose des aniesdes méchants. Outre le Phédon, voyez de Republ. , l. lo; leGorgias, Phileb. et leTimée, par où l'on voit que Platon
( 38 ) venir (i) : à peine peut-on citer quelques nations assez sauvages pour n'avoir eu aucune idée de cette vie future où les bons recevroient le prix de leurs travaux et les méchants le châtiment de leurs crimes; et si parmi les peuples policés il y a eu quelques hommes , s'il y a eu des sectes de philosophes
croyoit, comme les Chaldéens , que les âmes retournoient dans les lieux qui sont au-dessus de la lune , d'où elles avoient été envoyées dans des corps , en punition des fautes qu'elles avoient commises. Quelles qu'aient été enfin les différentes opinions des anciens philosophes , il ne s'agit ici que de considérer la proportion qui, selon les lois de la sagesse divine, a dû se trouver et qui se trouve en effet entre le dogme dont nous parlons et les penchants naturels des hommes en général. Or tout ce que nous avons dit jusqu'ici suffit pour ce dessein, et il ne faut, en un mot , que jeter un coup d'œil sur 1 état du monde, et sur l'histoire des diverses religions, pour reconnoître combien cette croyance des peines et des récompenses futures entre naturellement dans le système moral du genre humain , et combien tous les peuples sont portés par là même à s'en laisser pénétrer malgré la contrainte qu'elle impose à nos passions.
(i) C'est ce qui a fait dire à Sénèque: «Si nous avons coutume de compter pour beaucoup le jugement de tous les hommes , et si nous regardons comme fondé ce qui leur paroît à tous également vrai , le consentement unanime de tout le genre humain , par rapport aux enfers, n'est pas auprès de nous d'un foible poids, lorsqu'il s'agit de l'éternité des âmes. » EpisU 117.
Observons cependant que nous considérons ici ce consentement unanime et perpétuel moins comme une autorité qui doit en imposer à la raison , que comme une suite et une marque du penchant naturel.
ou de faux sages qui ont voulu se souslraife à cette croyance générale et perpétuelle , l'univers entier les a laissés s'égarer dans leui's vains systèmes , au lieu de les avouer pour ses maîtres. S'il y a enfin des hommes qui soupirent après le néant, ce n'est guères que ceux qui travaillent aussi à étoufler tout remords, et, s'ils le peuvent même, à oublier qu'il existe un Dieu; car telle est encore la nature de l'homme, qu'il est porté en secret à se défendre ou à s'accuser. lui-même, comme s'il étoit eu effet devant le tribunal d'un juge, pour y rendre compte de sa conduite.
5. 1° La raison vient à l'appui de ces penchants , par cela même qu'elle nous apprend combien la croyance d'un état à venir est nécessaire pour donner aux lois naturelles toute la force qu'elles doivent avoir, surtout en considérant cette pente invincible que le créateur a donnée à l'homme pour le bonheur. Car enfin, quelle étonnante contradiction ne se rencontre pas ici avec la loi naturelle , s'il est vi*ai que quelquefois il faille sacrifier un avantage présent considérable, unique même, pour le bien commun [ci-dessus, c. v, III, 3), sans qu'on doive en espérer aucune récompense , ou sans avoir à craindre aucun châtiment , si l'on n'écoute que ce qui a rapport alors à ses véritables intérêts. Eh ! que pouiTions-nous attendre dans de pareilles circonstances d'un homme qui lui-même n'attend rien après cette vie, ou qui se Hattcra que , quelle (jue
soit ici-bas sa conduite, il jouira toujours après sa mort d'un état également heureux (i).
2" La raison confirme ces mêmes penchants (c. IV, VI), en ce qu'elle nous apprend que Dieu, souverainement attaché à l'ordre , souverainement
(i) Posé que Dieu se propose pour fin le bien commun, dit Cumberland ( c'est-à-dire le bien de tout le système des êtres raisonnables , ce qui renjerme essentiellement et avant tout , sa propre gloire ) , il résulte de là , par une conséquence aisée à tirer , qu'il veut que les hommes recherchent la même fin ( autant du moins que leurs connaissances , leur nature et leurs Jorces le comportent ) , et il est clair que la distribution des peines et des récompenses entre les hommes est un moyen souverainement nécessaire pour les engager le plus efficacement à concourir avec la volonté de Dieu , ou à travailler volontiers à l'avancement de cette fin , et se garder de faire des actions qui lui soient contraires. Dieu veut donc et décerner les peines et les récompenses qu'il sait être suffisantes |X)ur empêcher que les hommes ne négligent une telle fin, et les leur distribuer actuellement , selon que les circonstances le demandent, d'où l'on peut inférer que si, dans cette vie, il manque quelque chose de si nécessaire pour cette fin , Dieu y suppléera dans une vie à venir. C'est la principale raison sur laquelle les Païens se sont fondés pour en tirer des présages de l'état des morts , heureux ou malheureux, selon que leur conduite dans ce monde aura été bonne ou mauvaise. Il seroit aisé de le prouver par leurs écrits , où chacun peut voir ce qu'ils disent là - dessus { Traité philosophique des lois nat. , <■'• ^'> § >9)' Barbeyrac cite à ce sujet le Traité do Plutarque: De fus qui sera à numine puniuntur. Ce philosophe s'y attache à faire l'apologie de la justice de Dieu , contre l'objection ti réc de 4» prospérité des méoliants ici bas. L'ame, dit-il,
( 4. ) sage, et ne pouvant que régir toutes choses selon leur nature , doit suivre cette loi immuable à l'égard des hommes; et que de même qu'il ne saujpit
s'exerce dans cette vie comme un athlète, et le combat fini^ cette distribution des récompenses et des peines convenables, se fera selon son mérite.
On ne sauroit douter , dit encore Leibnitz , que le conducteur souverain de l'univers, qui est très sage et très puissant , n'ait résolu de recompenser les gens de bien , et de punir les méchants, et qu'il n'exécute ce dessein dans une vie à venir , puisqu'on voit manifestement que, dans cette vie, il laisse la plupart des crimes impunis, et la plupart des bonnes actions sans récompense. En effet, pourquoi est-ce qu'on s'exposeroit à perdre ses biens , son honneur ou sa vie raéme , en faveur des personnes qui nous sont chères , ou pour le bien de la patrie ou de-l'état , ou pour le maintien du droit et de la justice , quand on peut s'accommoder et vivre dans les honneurs et dans l'opulence , aux dépens de la prospérité d'autrui ? Car ne seroit-ce pas une haute folie de préférer les biens réels et solides au simple désir d'immortaliser son nom après sa mort , c'est-à-dire de faire parler de soi dans un temps où l'on
n'en retire aucun avantage? Bien plus , si l'on n'est ne
avec de telles dispositions, et si l'on n'a été élevé de telle manière que l'on trouve un grand plaisir dans la vertu , et un grand déplaisir dans les vices (bonheur que tout le monde n'a pas ) , il n'y aura rien qui soit capable de détourner d'un grand crime, lors([u'on pourra, en le commettant , acquérir impunément de grande biens. Que l'on puisse espérer de n'être pas découverl, on profanera les blwses les plus sacrées. Mais personne n échappera à la vengeance divine, qui s'étend jusqu'à une autre vie après celle-ci, etc. (Lettre de Leibnitz sur les Devoirs de l'homme et du citoyen, de Puffendorf, traduite parBarbeyrac , à la suite de ce même ouvrage. )
demander compte de leurs actions à des êtres qui n'ont ni raison , ni liberté , ni aucune notion du bien et du mal, ni sentiment qui puisse leur faire distinguer ce qui est louable d'avec ce qui mérite d'être condamné , de même aussi il ne peut qu'exiger enfin que les êtres qui sont doués de toutes ces propriétés , et qui sont portés si naturellement à s'approuver ou à se condamner eux-mêmes , lui rendent raison de l'usage qu'ils auront faits de leurs facultés (i).
3" Elle les confirme, ces penchants, en ce qu'elle nous présente l'établissement des peines et des récompenses futures comme la perfection du système
(i) L'homme est une créature capable de rendre compte de ses' actions, et par conséquent capable d^être jugée. Toutes ses actions morales étant libres , sans compulsiou et sans nécessité naturelle , elles procèdent ou d'u« bon ou d'un méchant motif., et par cela même sont dignes de louange ou de blâme , de récompense ou de punition. Or, puisqu'il y a un être suprême à qui nous sommes redevables de toutes nos facultés , et que c'est dans le bon ou le mauvais usage que nous faisons de ces facultés , que consiste tout ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans nos actions morales , nous avons toutes les raisons du monde de supposer que les principes , les motifs et les circonstances de ces actions subiront l'examen à quelque heure. Que personne , dit Platon, ne se flatte de pouvoir se soustraire ^ ce jugement ; car quand vous descendriez jusqu'au centre de la teivc, et que vous monteriez jusqu'au plus haut des deux , vous ne sauriez échapper au juste jugement des dieux , soit pendant la vie , soit après lu mort. [De leg., lib. X ). Clarke, Preuves de la religion naturelle i, chap. vm.
( 43 ) moral , en tant qu'elles ramènent toutes choses à cet ordre véritable que le souverain être aime nécessairement, et auquel dérogei'out toujours, sous l'empire d'un Dieu juste et bon, la prospérité des méchants, et l'infortune des hommes vertueux, dès là qu'on ne considérera que les bornes de la vie présente (i).
Disons-le même, n'est-il pas évident que sous un être tout saint et tout parfait , la liaison entre la vérité, la vertu et la félicité, dans quelque temps qu'il doive manifester cet accord , est aussi nécessaire que l'est sa sainteté. Non , j'ose le dire , il ne dépend pas davantage de la Divinité que cette liaison existe ou qu'elle n'existe pas , qu'il ne dépend d'elle , étant nécessairement l'être souverainement parfait, de ne pas chérir l'ordre, de ne pas aimer la vérité. Or cette liaison se trouve- t-elle ici-bas d'une manière bien sensible ? s'y trouve-t-elle constamment (c. VI, XII, 2 et suiy.) ? Si cela n'est pas , il y a donc une autre vie, et quel est l'homme vraiment sage , quel est l'homme vertueux qui n'en fasse pas l'objet de son attente ? Quel est l'homme simple qui, lorsqu'on lui propose ces vérités, ne sente pas que cela doit êti*e ?
(0 Si vous ôtez les peines et les récompenses d'un état à venir , tous anéantissez la justice , la bonté , l'ordre , la raison, et il ne restera pas un seul principe qui serve de fondement à la morale. Clarke , Preuves de la relig. nat. , chap. vu , 4'"' proposition.
En un mot, n'est-il pas bien raisonnable decroire que la justice divine fera connoître tôt ou tard l'extrême différence que son amour nécessaire pour l'ordre lui fait mettre entre la vertu et le vice, en rendant finalement et pleinement heureux ceux qui , par leur dévouement à faire sa volonté , sont devenus les objets de sa bienveillance , et eu faisant au contraire ressentir aux méchants sa juste sévérité.
Tel est en nous le langage de la raison; c'est ainsi qu'elle seconde nos penchants naturels, et que tout concourt, autant qu'il se peut, à nous pénétrer du motif le plus capable de nous déterminer conformément à la volonté du souverain législateur.
6. I] ne reste donc plus qu'à savoir si cette espérance ou cette crainte d'un état à venir , par lesquelles ce souverain Atre , qui emploie les moyens les plus convenables pour parvenir à sa fin {ci-dessus, 3 ) , a voulu procurer, autant qu'il était possible , dans l'ordre universel , l'exécution de ses lois , si cette croyance qui élève l'homme au-dessus de lui-même, qui le rend capable des plus grandes choses (i) , et supérieur aux tentations les plus dé-
(i) Cicëron dëpeint fort bien l'influence qu'ont eue de tout temps le désir et l'espérance de l'immortalité, pour exciter les hommes à tout ce qui s.'est fait de grand et de beau. iNemo inciuam sine magnâ spe immortalàatii se pro patriâ offeiret ad moriem. Licuit esse otioso T/tcmislocli ; licuit Epaminundœ ; licuit, ne et vêlera et externa quœram , milu. ; sed nescio quomodo inhœfel in mentibus , quasi seculorum quoddam auguriumjulu-,
( 45 ) li)cates et lès plus dangereuses pour la vertu , qui est enfin si nécessaire pour faire régner l'amour du bien universel , pour maintenir l'ordre, pour nous assujettir aux lois de la raison, si cette croyance, dis-je, est fausse et illusoire.
Mais j'applique ici mon dernier principe , et je conclusque, puisque l'être tout sage, tout puissant, et infiniment vrai , ne conduit point les hommes à son but en les trompant (ci-dessus, i , D ), les motifs de crainte et d'espérance par lesquels il a donne à ses lois la force dont elles avoient besoin, ne sont point , s'il m'est permis de me servir de ce terme , un artifice dont le créate.ur ait voulu et ait pu vouloir se servir pour nous faire rentrer dans l'ordre : en un mot ^ la réalité d'un état à venir est portée à mes yeux au même degré d'évidence que celle des perfections du souverain être , parce qu'en m'attacbant aux réflexions que je viens de faire , l'une dérive essentiellement de l'autre.
7. Ici tout s'accorde, tout se soutient, tout est vrai : je puis désirer nécessairement d'être heureux, y tendre , et cependant sacrifier mes biens , ma vie, mon honneur même s'il le faut, dans le cas où ces avantages pourroient se trouver en compromis avec
rorum. Idque in maximis ingeniis altissimiscfue animis existit maxime et apparetjacillimc. Quo quidem dempto, quis tam esscl amens , qui semper in laboribus et pèriculis viveret ? ( Tusculan. quœst. , lib I , cap. xv. )
ce que je dois à la Divinité , à ma patrie , aux lois , au bien commun.
8. Je ne suis plus étonné, si, me trouvant capable de connoître Dieu, de l'aimer et de jouir d'un bien infini par ces deux voies, mon cœur ne trouve rien ici-bas, qui, en irritant ses désirs, puisse pleinement les satisfaire ; en un mot , si un vide affreux se fait encore sentir , même au sein des plaisirs et au milieu de toutes les grandeurs humaines (i).
VI. 1 . Mais quoi , pour tenir ce langage , où sont donc , me dira-t-on peut-être , vos droits et vos titres, par où vous, que l'être suprême a tiré du néant , vous osez prétendre qu'il vous doit l'immortalité. La vie qu'il vous a donnée est une grâce, priez-le seulement qu'il n'en abrège pas le cours.
2 . Sans les principes qui ont servi à m'éclairer et à me convaincre , cette difficulté seroit peut-être capable de m'aiTê ter; niais il s'eïi faut bien qu'elle les détruise , et elle ne renferme en quelque manière qu'une équivoque que je n'aurai pas sans doute beaucoup de peine à lever. Je l'avoue, à le prendre strictement , Dieu ne me doit rien ; aussi , n'est-ce pas là ce qui a déterminé mon espoir; mais il est l'être souverainement parfait, et il se doit à
(i) De tout bien qui périt mon ame est raëcontente ,
Grand Dieu , c'est donc à toi de remplir mon attente l Si je dois me borner aux plaisirs d'un instant , Falloit-ii pour si peu ra'appcler du nëant.
RiLciKE, nis.
( 47 ) lui-même, il se doit, comme être infiniment saint, infinimeut juste [ci-dessus, V, A, etliv. \l\, c. x, princ. 17), c'est-à-dire doué de la rectitude la plus invariable et la plus exacte , de distinguer la vertu du vice , en témoignant d'une manière aussi digne de lui que proportionnée à la nature de notiv ame , et à l'étendue de nos désirs et de nos facultés, son amour souverain pour l'une, et combien il est ennemi de l'autre; il doit à sa sagesse et à sa gloirtî (^ci-dessus, V, B, C), de prendre les moyens les plus convenables pour procurer l'exécution de ses lois , et pour maintenir l'oi'dre autant que le comportent la nature et l'état présent des choses; il se doit enfin , comme être infiniment pur, infiniment vrai , de ne pas établir toute la force de ces mêmes lois sur de vaines craintes, sur de fausses espérances (ci-dessus, Y , 1 , D, 3 et suiu.) , et, pour tout dire en un mot , de ne pas conduire , d'une manière illusoire , l'homme à son but par des motifs et des penchant» naturels , qu'approuve et que confirme la raison , par cela même qu'elle en fait sentir la nécessité.
VU. Quoique mon dessein ne soit pas d'embarrasser mon esprit , et , si j'ose le dire ainsi , de le surcharger de ces vaines difficultés qui , sans attaquer la force des preuves qui établissent une vérité, ne tendent qu'à répandre des nuages sur les conséquences les plus claires , cependant je ne puis me refuser à l'examen d'une objection qui , moins
{ 48) directe encore que la première , est cependant plus capable en quelque sorte de nous effrayer. L'expérience semble nous convaincre que les bêtes ont une ame , sinon aussi parfaite que celle de l'homme, du moins capable de penser, de sentir et de vouloir; elles donnent des marques d'amitié, de reconnoissauce , de fidélité; on voit encore parmi elles un sort bien inégal; tel chien qui fait une gjrde très exacte, et qui montre un attachement si constant pour la maison qui l'a nourri , est à la chaîne avec un collier de fer , tandis que tel autre, qui est d'un naturel hargneux, traître et méchant, est préféré par son maître aux hommes mêmes, qui d'ailleurs sont ses semblables, et qui le servent si bien. Ajoutez mille autres rapports qui sont entre nous et les bêtes , et concluez ensuite , si vous l'osez , que les bêtes seront immortelles.
Me voilà donc, par cette objection, réduit à accorder l'immortalité aux animaux ou à cesser d'y prétendre moi-même : je répondrois volontiers que la comparaison m'humilie trop pour m'y arrêter; mais , humiliante ou non , c'est la raison que je dois consulter ici , et non l'amour-propre.
Je demande donc maintenant , pour en revenir à un examen philosophique , si nous avons des idées assez claires de ce qui se passe dans les bêtes pour être en droit de déterminer le jugement que nous devons porter à leur égard , et de décider de notre état par le leur. lo' Les animaux sont-ils
( 49 ) doués d'une ame spirituelle, c'est-à#-dire simple, indivisible , capable d'idées , de sentiment , d'intelligence même et de réflexion, ou sont-ils simplement des ouvrages de môme nature que l'automate du célèbre Yaucanson, quoique beaucoup plus parfaits, comme ayant été produits par un art tout divin ? a» En les considérant comme des êtres distingués des ouvrages purement mécaniques , sont ils nécessairement compris dans le système moral , c'est-à-dire ont-ils des idées distinctes qui les conduisent à la connoissance du bien et du mal moral, du vice et de la verm, et qui leur indiquent les lois auxquelles le souverain être les a assujettis ? Ont-ils une liberté proprement dite, par laquelle ils se portent de propos délibéré à smvre ces mêmes lois ou à les enfreindre ? 3» Enfin , s'ils sont compris dans le système moral , répugne-t=-il qu'ils puissent attendre dans une autre vie des punitions et des récompenses proportionnées à leur conduite ?
A parler vrai, je ne pense pas que tous ces détails soient absolument nécessaires pour répondre à la difficulté dont il s'agit. Arrêtons-nous-y cependant quelques instants , ne fût-ce que pour satisfaire notre curiosité.